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dimanche 26 février 2023

JACQUES CHEVALIER , BERGSON, BENDA , JARRY


 

Jacques Chevalier 1882-1962

  Jacques Chevalier, ministre de l'éducation sous Vichy en 1940-41 , clérical assumé, qui avait fait un projet d'enseignement pour Franco,  réintroduisit dans l'enseignement les devoirs  envers Dieu. Il était l'un des principaux disciples d'Henri Bergson qui,dans les milieux catholiques était devenu le principal rempart contre les doctrines socialistes comme celle de Durkheim et le marxisme. On était loin du temps où l'auteur de l'Evolution créatrice était mis à l'index. (*)

" J'avais procédé, pour ma part, à une soigneuse révision des  notions de Morale, incomplètes, mal rédigées et présentées sans aucun ordre, et j'avais introduit les « Devoirs envers Dieu » : dans le
programme de Morale. » C'est ainsi qu'ils furent introduits dans les programmes des écoles primaires élémentaires et des écoles primaires supérieures, la phrase : « Entretiens familiers et lectures sur les principaux devoirs envers nous mêmes, envers nos semblables (Famille et Patrie) et envers Dieu" 

Il rédige la nouvelle loi sur l'instruction publique:

Article 1er L 'article 2 de la loi du 28 mars 1882 est abrogé et remplacé
par les dispositions suivantes :
Article 2
L' instruction religieuse sera comprise, à titre d'enseignement à option, dans les horaires scolaires. En outre les écoles primaires publiques vaqueront une matinée par semaine, en dehors du dimanche,
afin de permettre aux parents de faire donner, s'ils le désirent, à leurs enfants, l'instruction religieuse . L'enseignement religieux est facultatif dans les écoles privées [...]

En raison des remous des partis anti-cléricaux de Vichy ,Chevalier est remplacé par Jerome Carcopino et devient ministre de la famille. Quand Bergson meurt en 1941, il  demande que l'Etat lui rende un hommage officiel ,ce qui déplaît aux collaborationnistes . Mais en 1941, il interdit aux juifs de passer l'agrégation, destitue un universitaire juif à Grenoble et aide la milice à arrêter des résistants. Le , il est condamné à vingt ans de travaux forcés, à la dégradation nationale et à la confiscation de la moitié de ses biens. Il est nonobstant grâcié en 1947 et se consacre à sa monumentale Histoire de la pensée ( 1955, 4 tomes, réed 1992,avec des préfaces de Pierre Aubenque de Rémi Brague et de Bruno Pinchard)

On lira ici un article tellement pudique sur Chevalier qu'il ne dit mot de son activité pendant la seconde guerre mondiale :

VIEILLARD-BARON Jean-Louis, « Jacques Chevalier : Un philosophe catholique entre les deux guerres », Transversalités, 2012/4 (N° 124), p. 93-108. DOI : 10.3917/trans.124.0093. URL : https://www-cairn-info.inshs.bib.cnrs.fr/revue-transversalites-2012-4-page-93.htm

LA référence

Dans ses entretiens avec Henri Bergson (Plon 1959) il rapporte (p. 213) qu'on reprochait à Bergson d'être trop complimenteur . La raison qui nous en est donnée est qu'il avait soif de sympathie,depuis qu'il avait été attaqué par Benda . Ce même Bergson disait, dans un discours de distribution des prix sur la politesse au  Lycée Henri IV en 1892 ( auquel ,soit  dit  plus qu'en passant, assista Alfred Jarry, élève de Bergson en1892, et dont on devine qu'il en tira grand parti quand le Père Ubu manifesta son hostilité à l' armerdre, à l'Eglise, et aux politiques(**) :

"Une louange méritée, une parole aimable, pourra produire sur ces âmes l’effet d’un rayon de soleil tombant tout à coup sur une campagne désolée ; comme lui, elle les fera reprendre à la vie, et même, plus efficace, elle transformera parfois en fruits des fleurs qui se seraient sans cela séchées.

Au contraire, une allusion involontaire, un mot de blâme sorti d’une bouche autorisée, peuvent nous jeter dans cette tristesse où mécontents de nous, désespérant de l’avenir, nous croyons voir se fermer devant nous toutes les avenues de la vie."

 

 

Benda était il "une bouche autorisée" ? Il faut le croire,si Bergson en était affecté . Chevalier cherchait à le recruter au service de Vichy et du Sacré coeur. Dans le même temps, il redonnait à Benda, son vieil adversaire, une nouvelle jeunesse. Mais en 40, il n'était plus nécessaire  de jouer Bergson contre Benda, puisque le second était enterré vif. Tout allait le pousser vers les communistes, puisque ceux-ci étaient les adversaires principaux du spiritualisme bergsonien.
    Dans le livre cité en note * Manlio Iofrida commente très justement
 
 "La guerre n’a pas eu l’effet prévisible – tout au moins pour l’Italien que je suis – elle ne jette pas ces intellectuels dans les bras de Benda, de la défense des Lumières et du rationalisme retro : en général, une bonne partie de la philosophie française continue, même sous l’Occupation, un programme de renouvellement de sa propre tradition. Ce programme réuni, à quelques exceptions près, autour des thèmes de la vie et de l’existence, pris dans un sens très large, cherche à assimiler certaines des positions philosophiques de la philosophie allemande contemporaine ainsi que de la science contemporaine (physique et biologie). C’est surtout Bergson, le noyau fort de la tradition française qui travaille dans ce sens et qui est le centre unificateur de cette opération d’assimilation."
 
   Bergson parvient encore à s'en tirer : tout le monde le veut avec  soi avant guerre, pendant la guerre,et après guerre! Merleau Ponty lui donnera aussi son onction. 
    L'histoire du bergsonisme est encore à faire : anti positiviste et anti kantien dans les années 1910,il s'allie dans l'esprit de Sorel et de Péguy à la pensée progressiste et se fait rejeter par les catholiques et le Vatican, pour ensuite connaître après la première guerre un hymen avec les catholiques. Il redevient le grand rempart contre le marxisme. Mais dans les années 1960,voilà que Deleuze le recrute dans sa croisade nietzschéenne contre les hegeliens. Cela le propulse maître du gauchisme  "désirant" des années 70. Dès les années 80, la pensée de la vie et la morale ouverte lui mettent de nouveaux habits. Il ne reste plus qu'à le sacrer de nouveau pragmatiste, penseur du care , et la boucle est bouclée.

 


 * on consultera sur cette période notamment, Olivier Bloch, dir. Philosopher en France sous l'occupation, Presses de Paris I Sorbonne2009

** Voir Yosuké Koda ,"le cours de Bergson et la quête de l'absolu chez Jarry", 

in L'étoile absinthe.


voir aussi sur ce blog : Jarry et la poire du père Bergson

samedi 11 février 2023

BENDA ET GUENON


 

René Guénon

 

     Dans Autorité spirituelle et pouvoir temporel (1929), l’orientaliste fameux (mais aussi sulfureux) René Guénon accorda de l’intérêt à Benda. Discutant la signification du terme « clerc » dans la tradition hindoue, il le mentionne dans une note :

« Ce n’est pas qu’il soit légitime d’étendre la signification du mot « clerc » comme l’a fait M. Julien Benda dans son livre, La Trahison des Clercs, car cette extension implique la méconnaissance d’une distinction fondamentale, celle même de la « connaissance sacrée » et du « savoir profane » ; la spiritualité et l’intellectualité n’ont certainement pas le même sens pour M. Benda que pour nous, et il fait entrer dans le domaine qu’il qualifie de spirituel bien des choses qui, à nos yeux, sont d’ordre purement temporel et humain, ce qui ne doit pas, d’ailleurs, nous empêcher de reconnaître qu’il y a dans son livre des considérations fort intéressantes et justes à bien des égards. »

Il y a une ressemblance superficielle entre le plaidoyer de Benda pour les valeurs spirituelles et le diagnostic de Guénon dans la crise du monde moderne (1927). Mais ce ne sont pas du tout les mêmes valeurs.

Daniel Lindenberg, dans RenéGuénon ou la réaction intégrale.( In: Mil neuf cent, les pensées réactionnaires, n°9, 1991) commente :

En effet, bien qu'il ait prétendu ne pas avoir l'habitude, « dans ses travaux, de [se] référer à l'actualité immédiate», il fait néanmoins allusion à des « incidents récents » qui ont reposé le problème du rapport entre les deux glaives, spirituel et temporel, et constate, sans grande surprise, que personne n'a situé le débat sur son véritable terrain. Benda, qui vient de publier de son côté La trahison des clercs, est plus près d'une véritable problématique, mais il donne au concept de « clerc» une extension illégitime et ne distingue pas entre « connaissance profane» et «science sacrée».  […] C'est donc les «survivances de l'ancienne chrétienté » qui étaient en cause, avec la fameuse distinction des «deux glaives», le temporel et le spirituel; la monarchie française, en rompant (Philippe le Bel!) avec cette distinction, s'est montrée anti-traditionnelle et subversive, ce que ne voient évidemment ni les républicains ni le Vatican. C'est à ce point — la nécessité de reconstruire un véritable « pouvoir spirituel » — que Guenon rencontre le livre de Benda qui vient de défrayer la chronique. On comprend aisément quel écho immédiat un titre comme La trahison des clercs peut avoir dans l'esprit de Guenon, dont toute l'œuvre pourrait être placée sous cette enseigne. Et de fait, il déclare avoir trouvé dans le pamphlet de Benda «des considérations intéressantes et justes à bien des égards», bien que l'essentiel soit à son avis manqué; en effet Benda ne sait pas ce qu'est vraiment un clerc. Fa Guenon), il ne sait pas ce qu'est le spirituel. La même remarque s'appliquerait à tous ceux qui, tel Jacques Maritain, s'emploient, dans le camp catholique fidèle au Pape, à restaurer la primauté de ce même spirituel. Ils ne savent pas de quoi ils parlent , pris comme ils le sont dans les catégories de la «déviation occidentale », fût-ce, comme Joseph Prudhomme, pour la combattre. Ceci s'adresse encore davantage, on le comprendra aisément, à tous ceux qui prétendent « défendre l'Occident » contre la « barbarie » orientale. Guenon, qui assure ne pas intervenir au niveau vulgaire de l'immédiate actualité se livre pourtant à ce propos à une symptomatologie du monde à la fin des années vingt, qui n'est pas sans intérêt. Dans le chapitre IV ď Orient et Occident, il remarque que les Occidentaux «sentent bien que leur domination sur le reste du monde est loin d'être assurée». Mais ce n'est pas pour se joindre au chœur des pleureuses. Ne nous y trompons pas : l'auteur cl Orient et ne prêche pas l'anti-colonialisme, ce qui pour lui serait contradictoire (encourager la révolte !) à toutes ses convictions. Mais il ne légitime aucunement la domination des puissances coloniales, qui lui paraît menacée surtout par l'incompréhension des occidentaux face à un monde dont ils ne soupçonnent pas les richesses spirituelles. Méconnaissance qui les pousse à des politiques suicidaires. Guenon prend l'exemple du Maghreb, où l'on ne pourra éviter la revendication «respectant intégralement la législation islamique».

Pierre-André. Taguieff  (Civilisation contre barbarie ? Archéologie critique de quelques corruptions idéologiques contemporaines (nationalisme, humanitarisme, impérialisme). In: L'Homme et la société, N. 87, 1988. La démocratie en défaut. pp. 30-52.)

Taguieff  appelle "individuo-universalisme" l' "humanitarisme égalitaire des Lumières" . Il désigne par là une configuration comprenant  l'"universalité de la raison, nature humaine (noyau de ressemblances), philanthropie (horizontalité de la charité, fraternité universelle), pacifisme intégral (visée d'abolition définitive des conflits). C'est là définir les conditions intellectuelles de naissance de l'éthique humanitaire, aujourd'hui installée dans l'espace idéologico-politique par la référence consensuelle aux « droits de l'homme ». Il en trace  aussi l'originer romantique chez Michelet : "Car la Justice est la condition de l'amour, et la loi d'amour est «sainte et fondamentale dans sa doctrine, comme dans tout l'humanitarisme ».

Selon Taguieff , le pamphlet de Julien Benda, La trahison des clercs (1927), illustre de façon frappante le jumelage du choix universaliste et du choix individualiste contre l'option, disons plutôt la tendance, communautariste. [...]:


          La philosophie « humaniste » esquissée par J. Benda dans son fameux écrit de combat s'inscrit bien du paradigme individu ou universaliste : toutes les valeurs et normes dénoncées, mises au compte
des « clercs traîtres », relèvent bien du paradigme traditio-communautariste. C'est ce que nous voulions simplement indiquer : la défense exclusive des droits de l'homme individuel se conjugue avec l'exaltation des seules valeurs universelles. Le reste valeurs, intérêts, croyances est rejeté dans l'enfer peuplé par « les passions de races, les passions de classes, les passions nationales » ". Racisme, classisme (haine de classe) ", nationalisme : ces trois formes idéologiques modernes du paradigme traditio-communautariste sont, au regard d'un individuo-universalisme absolu, radicalement délégitimées. Elles incarnent axiomatiquement des valeurs négatives, voire des anti-  valeurs. Les axiologies de type holiste sont ainsi satanisées, face aux valeurs qui relient immédiatement l'individuel à l'universel. 

 Nous voudrions enfin donner quelque lumière, sans trop y insister, sur la face noire du moralisme rationaliste, sur son ombre portée : un type de fanatisme qui, dénonçant chez son adversaire (l'ensemble de ses « autres ») le péché majeur d'« irrationalisme », le transforme en ennemi absolu, en ennemi du genre humain. La criminalisation de l'adversaire, dans le champ intellectuel, s'opère comme le premier acte d'une mise à mort symbolique : exclu de l'humanité définie par un certain type d'usage de la raison, l'adversaire est illégitimé de façon radicale. Ainsi, à propos du « scandale Benda », c'est-à-dire des effets du pamphlet publié par celui-ci contre le bergsonisme l'on peut lire ces fragments significatifs d'une lettre de Benda à Salvatore Piroddi, citée par ce dernier dans une lettre adressée à Giuseppe Prezzolini le 30 août 1912 65 : « Plus précisément, j 'ai voulu démasquer un bluffeur !» ; « On ne fait pas de l'élégance quand l'ennemi est à nos portes. On l'assomme, je suis rationaliste et Bergson pour moi c'est l'ennemi, et l'ennemi triomphant. » Voilà donc un cri du coeur « rationaliste » qui donne une idée suffisante du fanatisme qui lui revient spécifiquement. Ce morceau de haine chanté au nom de la raison dévoile la double visée d'exclusion et d'extermination qui, accompagnant la conception militante du rationalisme, est inscrite dans le programme universaliste. C'est un regard sur l'implicite, le caché, le monstrueux des idéalisations universalistes : celles-ci, dans les débats et controverses de la
modernité occidentale, sont des mécanismes à travers lesquels s'exerce la domination symbolique, dans la région spécifique des discours philosophiques où il s'agit d'imposer la légitimité d'un certain modèle « juridique » de rationalité ou plutôt de le reproduire. Le premier geste du rationaliste ou de l'intellectualiste militant, dénonciateur de l'irrationalisme, est de se conférer « le sceau de l'universalité,
facteur par excellence de l'efficacité symbolique ». Une critique sociologique de « l'effet d'universalisation » gagnerait à en considérer les porte-parole prestigieux, hérauts du Triomphe de la Raison, qui sont ceux de l'Occident.

 Mais l'objection décisive au discours critique-démystificateur de Benda est philosophique, et porte sur l'effacement proprement moderne de la distinction entre le type du philosophe et le type du rhéteur (sophiste, intellectuel, idéologue, démagogue, journaliste, publicitaire, expert en marketing). Leo Strauss a dit sur ce point 'essentiel :


« A l'origine, la philosophie était une recherche de l'ordre éternel, tendant à rendre l'homme plus humain, donc une source pure d'inspirations et d'aspirations humaines. Depuis le xvii siècle, elle est devenue une arme, donc un instrument. C'est dans cette philosophie "politisée" qu'un clerc qui dénonça la trahison des siens prétendit trouver la source de nos maux. Mais il commettait l'erreur fatale de méconnaître la différence essentielle entre intellectuels et philosophes et restait en cela dupe de la supercherie qu'il démasquait : la philosophie ne devient-elle pas "politique" lorsque la différence
entre intellectuels et philosophes ce qu'on appelait autrefois différence entre "gentilshommes" et philosophes d'une part, et différence entre sophistes ou rhéteurs et philosophes de l'autre
s'estompe et finit par s'évanouir ' ? » (Droit naturel et histoire, Plon1954, p. 49)
 

La « trahison » dénoncée par Benda est constitutive du type de l'intellectuel comme phénomène moderne. Car l'intervention de l'intellectuel engagé s'opère nécessairement dans l'ordre temporel, à
propos d'événements : qu'il blâme ou qu'il célèbre, l'intellectuel s'adapte aux valeurs en cours, les prend au sérieux, accommode ses positions aux demandes sociales. Lorsqu'il entre en discussion, c'est
pour tenir un discours qui n'est pas ordonné à la quête du vrai, mais régi par l'efficacité de l'art de persuader mis au service d'une « cause ». Benda illustre parfaitement le type moderne de l'intellectuel
engagé, en quoi il tombe dans la classe de ceux qu'il stigmatise avec tant de hargne, et s'anéantit par les armes de sa propre critique. Ne voyant pas la question d'assez haut, Benda ne se voyait pas lui même dans la question. Mais peut-être faut-il, pour les choses humaines, trouver une voie moyenne entre la pensée intemporelle du supra-temporel et l'alignement sur les idées du temps, entre l'éternitaire et l'actuel, entre la quête du fondement absolu et le désir de manipuler les esprits. Argumenter n'est ni raisonner déductivement dans tous les mondes possibles ni manipuler l'interlocuteur dans
notre monde réel. L'argumentation donne le schème de la voie du raisonnable, où l'on retrouve l'ordre antique de la prudence, dans lequel l'art de persuader par le discours n'est pas la guerre continuée
par des moyens symboliques, mais s'ordonne à la discussion en vue du consentement mutuel, voie de la délibération et de la négociation

 Commentant ensuite de Bonald ( à partir de Koyré) ,Taguieff écrit :

" Il n'y a pas de place, dans l'axiologie des modernes, pour les valeurs de communauté, de mémoire collective d'héritage, celles qui se rapportent soit à une origine, soit à une appartenance communautaire et font surgir un sens donné, préexistant à tout contrat. L'individu abstrait se constitue par un double détachement : rupture avec un passé collectif donnant sens au présent, destruction des communautés imposées, destitution des identités prescrites, et reconstruction volontaire de la société par additions d'individus. Le sujet moderne ne doit donc pas seulement se détacher, se désimpliquer du social, il doit s'y opposer, s'ériger en principe différent et concurrent : l'individu législateur, co-auteur
du sens et co-fondateur du social, se présume absolument supérieur au principe traditionaliste du sens reçu et transmis, récusé en tant qu'archaïsme. La grande corrélation ultime de l'idéologie moderne,
celle qui fonde une variante dominante du démocratisme immodéré  est constituée par le double éloge du sujet individuel abstrait et du système contractuel, dans un élan anti-totalitaire".

 

Louis de Bonald

 

 A cet égalitarisme universaliste Taguieff oppose la pensée de René Guénon :

"Si l'éthique kantienne peut apparaître comme une critique interne de l'universalisme, lui interdisant toute dérive impériale, la pensée « traditionaliste », celle des contempteurs absolus du monde moderne,
représente la critique externe la plus radicale de l'universalisme impérial. Parmi les symptômes et facteurs spirituels-culturels du déclin incarné par la modernité, René Guenon place au premier rang
l'individualisme hédoniste et concurrentiel, l'égalitarisme niveleur (ou la haine de toute aristocratie), les idéaux quantitativistes, le culte de la puissance industrielle et militaire, l'activisme indéfini des occidentaux modernes, lié à l'abaissement de la vie contemplative. René Guenon a bien identifié le paradoxe de l'égalitarisme universaliste, lorsque l'esprit de conquête s'accompagne  de prosélytisme : par une étrange contradiction ,c'est au nom de leur supériorité que ces égalitaires veulent imposer leur civilisation au reste du monde" et qu'ils vont porter le trouble chez des gens qui ne leur demandaient rien ; et, comme cette "supériorité" n'existe qu'au point de vue matériel, il est tout naturel qu'elle s'impose par les moyens les plus brutaux ».

Car l'impérialisme pratique se justifie au nom d'une supériorité éthique résidant dans l'affirmation
égalitaire : les égalitaristes se donnent ainsi le droit de conquérir et d'endoctriner par la supériorité qu'ils accordent à leur doctrine. Ils méprisent les inférieurs, ceux qui affirment l'inégalité, au nom de
leur doctrine égalitaire. Mais l'égalitarisme des « civilisés » n'est qu'un masque de l'esprit impérial, et l'entreprise dite de « civilisation » du monde n'est que prétexte à dominer sans rencontrer de résistance
morale : « ce n'est qu'une simple hypocrisie "moraliste", un masque de l'esprit de conquête et des intérêts économiques » (
La crise du monde moderne, 1927 ). La critique guénonienne de l'impérialisme occidental, lequel ose revendiquer pour lui seul le nom de « civilisation », contient les éléments d'un
antiracisme différentialiste non biologisant, fondé sur l'impératif catégorique du respect des formes culturelles propres de chaque groupe humain. Le traditionalisme intégral fournit ainsi les moyens de fonder un rejet du racisme universaliste qui ne se pervertisse pas en racisme différentialiste. L'impératif éthique suppose une axiologie dans laquelle les identités culturelles singulières, vécues par les individus comme conditions du sens de l'existence, sont dotées d'une valeur infinie :

 « Quelle singulière époque que celle où tant d'hommes se laissent persuader qu'on fait le Sonneur d'un peuple en l'asservissant, en lui enlevant ce qu'il a de plus précieux, c'est-à-dire sa propre civilisation,
en l'obligeant à adopter des murs et des institutions qui sont faites pour une autre race, et en l'astreignant aux travaux les plus pénibles pour lui faire acquérir des choses qui lui sont de la plus parfaite inutilité  .' »

      Si je comprends bien Taguieff , Benda exemplifie un universalisme égalitaire anti-communautariste, qui affirme  la haine de l'irrationalisme que  la raison "fanatique"  porte à ses adversaires,   et qui masque la forme d'"impérialisme" "politisé"que Strauss décèle chez le rhéteur intellectuel. Il lui oppose le"communautarisme " de Bonald, et l'anti-égalitarisme de Guénon qui dénonce l'universalisme comme un masque de l'impérialisme.  Ironiquement le clerc selon Benda est assez proche du philosophe à la recherche de l'éternel dont parle Strauss. Et le nationalisme de Benda ne colle pas très bien avec le portrait de l'universaliste indivdualiste que fait  Taguieff

     Benda est certes véhément dans ce pamphlet. Albert Thibaudet le compare au Père  Ubu :"Je tuerai tout le monde et je m'en irai". Mais en quoi ce ton accusateur et cette "hargne"sont ils la preuve du caractère "fanatique" de son propos ?

 Affaire Karachi: Joe Dalton court toujours… | Résistance Inventerre

Achille était en colère, Roland était furieux, mais était-ce nécessairement pour de mauvaises raisons? Elohim aussi est en colère,et la colère divine peut être justifiée. 

Benda compte les philosophes comme Spinoza ou Voltaire parmi ses modèles de clercs. En quoi  cela fait il de lui un "intellectuel" et un "rhéteur"? Guénon ne voyait rien à redire à cet éloge des clercs, entendus en son (Guénon) sens: sages brahamanes.Si Benda avait adopté un ton plus calme,comme celui d'un sage hindou, son argument serait-il meilleur ?  Benda attaque la pensée bonaldienne (dont Maurras est l'héritier) dans la Trahison comme mettant la souveraineté dans le divin, et refusant les droits de l'individu. Mais en quoi son universalisme est il impérialiste?Les barrésiens, les gens de l'Action française, les nietzschéens et les marxistes auxquels il s'opposait n'étaient pas moins véhéments que lui.

     Taguieff semble souscrire à la pensée de Guénon : le vrai universalisme est anti-individualiste et communautariste. Il est  traditionnaliste et anti-rationaliste. L'universalisme véritable est celui de la spiritualité orientale.

     C'est une ligne de pensée qu'on retrouve chez des auteurs plus récents, comme Souleymane Bachir Diagne ,qui se recommande non de l'hindouisme, mais de Bergson et de l'Islam : 

    "La fin de l’universalisme européen sera ainsi le commencement de l’universel."

      Défendre l'universalisme sur des bases religieuses, ou même bergsoniennes, en assignant l'universalisme rationaliste à l'Occident, est  le signe d'une grande confusion. Benda appelle "spirituelles" les valeurs désintéressées telles que la vérité et la justice. Mais si la pensée religieuse,qu'elle soit hindoue, musulmane ou chrétienne se revendique de la vérité et de la justice, que sont cette vérité, sinon celle des élus ou des prêtres? Depuis quand leur universel est il partageable  et de quelle justice procèdent ils sinon la justice divine? C'est bien une forme de particularisme et de communautarisme,qu'on déguise en universalisme. L'universalismecomme  doctrine n'a rien d'européen, sauf à confondre ses origines avec sa natue . L'universel n'est ni européen ni oriental, ni africain ni asiatique. Si chaque tradition revendique son universalisme propre,il n'y a plus d'universalisme,  et si une tradition donnée prétend avoir le monopole de l'universalisme, il n'y  a pas d'universalisme non plus.

Dans un livre plus récent  , Les nietzschéens et leurs ennemis,Cerf, 21   (*) PA Taguieff s'en prend à Benda comme critique de Nietzsche .



  Il lu reproche  de nouveau son ton polémique.  Mais il ne me semble pas faux de voir chez Nietzsche ,comme chez Bergson, une forme de vitalisme, et d'y voir des liens avec la Lebensphilosophie allemande. Il ne me semble pas faux devoir chez Nietzsche une forme de nationalisme(malgré sa détestation des Allemands) et de culte de la force. Benda a, selon moi, aussi identifié correctement une tradition populiste en philosophie. On peut lui reprocher  de prôner une vision élitiste, aux antipodes du démocratisme de la pensée de la vie. Mais alors il est plus proche du clerc et du brahmane. 


                                       


(*) Merci à AM

dimanche 25 septembre 2022

LES ROYAL WINDSOR et TENENBAUMS

 


      Il m'avait complètement échappé que le film de Wes Anderson The Royal Tenenbaums était en fait une parodie de la famille royale britannique. Le titre français "La famille Tenenbaum" en effaçant "Royal" manque parfaitement cette connotation.

       Pour la première fois Wes Anderson présente sur son affiche les personnages comme pour une photo de famille, comme il le fera par la suite dans presque tous ses films. On a affaire à une galerie, exactement comme les photos de la famille royale Windsor

                                                                      The royal Windsor


  C'est le style  de tous les portraits royaux depuis des siècles 


     Mais aussi des photos de classe 

                                 



         Il y a une énorme différence entre cette dernière photo et celle des Windsor, mais aussi des Royal Tenenbaum . Les enfants à l'école ne sont pas là par les liens du sang, mais le hasard, aidé par les déterminismes géographiques , sociaux et économiques.  C'est une photo d'école publique. Il s'agit de l'Ecole du Cap d'Antibes, laïque et obligatoire. Autour il y avait des villas, des résidences luxueuses. Leurs enfants allaient dans des écoles privées, pas dans celle là. 
        Les Royal Tenenbaum du film peuvent, comme les Windsor, se prendre pour une sorte de dynastie, leurs enfants sont géniaux, mais comme les Windsor ils sombrent misérablement dans le monde 
commun: divorces, échecs, drogue, tentatives de suicide. 
         Les analogies abondent ente le film d'Anderson et le roman photo ou la série télé des Windsor: mariage de Etheline avec un noir, Danny Glover en écho à celui de Harry avec Megan , Margot Tenenbaum enfant adoptée et malheureuse en mariage ( avec Raleigh Saint Clair comme Doddy el Faied) comme Diana, enfants géniaux comme William et Harry , raté comme Eli Kash en double du prince Andrew, fils sportif comme Richie parallèle de Charles joueur de polo, et à défaut d'être amoureux. Royal lui même est une sorte de Queen Mother dépensière et fofolle.  Jusqu'aux uniformes de marins dans la scène fameuse où Margot descend du bus en manteau de fourrure, attendue par Ritchie. Les Windsor sont sans cesse entourés d'uniformes. L'accident que provoque Eli Cash n'est pas sans rappeler celui dans lequel Lady Di meurt en 1997.
 
         


       L'obsession d'Anderson pour les chansons des Rolling Stones est un clin d'oeil à la Britishness.  L'hotel dans lequel Royal échoue comme portier indique clairement que tout roi qu'on est on peut subir des retournements du sort, comme ne cessent de nous en montrer les tabloïds et Gala sur le thème "Pauvre petite fille riche". La famille Tenebaum a aussi un serviteur indien, reste de l'empire britannique.

 On me dira que Ritchie est inspiré de Borg, pas de Doddy el Faied.Que Sherman est inspiré par Koffi Annan. Qu' Etheline est plutôt l'équivalent d'Elisabeth II. Que Diana n'a jamais écrit le moindre livre. Qu 'Eli Cash n'est pas de la famille, et qu'il n'y a pas de Dudley Heinsbergen chez les Windsor. Que l'inspiration d'Anderson est plus proche de Salinger que des Forsyte de Galsworthy. Que le New York des Royal Tenenbaum n'est pas le Londres des Windsor. Que leur maison n'est pas un Buckingham. Certes.Mais le récit de la splendeur passée d'une famille (comme celle des Amberson que Anderson reprenait d'Orson Welles ) est bien le lien qui unit les deux sortes de Royals. 
     Et Royal lui même finit, comme le Duc Philipp d'Edimbourg , enterré dans sa Jeep.
 


          


samedi 10 septembre 2022

CHANGER DE CREMERIE


La crèmerie pataphysique, voir ici même L'esprit des lieux

  Post scriptum à "philo à vau l'eau"


 Longtemps je n'ai pas compris l'expression "changer de crémerie". Je croyais que cela voulait dire changer de fromager, aller acheter ailleurs ses comtés, ses Saint nectaire, ses fourmes, ses vacherins,ses livarots, ses Pont l'évêque, ses cantals, ses selles-sur cher, ses crèmes fouettées, ses fontainebleau, ses crèmes liquides, ses marscarpone , ses crèmes anglaises et bavaroises. Je n'ai compris que récemment qu'une crèmerie était aussi jadis, surtout à Paris, un établissement populaire, peut être attenant à une marchand de fromage où l'on consommait des soupes et des repas bon marché. C'est ainsi que Folantin, dans A vau l'eau " continua à rôder par les cabarets, par les crémeries ". On en change souvent parce que les menus y sont peu variés, et la nourriture de piètre qualité.Le personnage de Huysmans en fait passe son temps à changer de crèmerie, à la recherche du bon marché de qualité. 
 
 
 

Mais les crèmeries ont bien changé. Ce ne sont plus des BOF.
    
 
 
"Il s’entêta ; « à force de chercher, je trouverai peut-être », et il continua à rôder par les cabarets, par les crémeries ; seulement, au lieu de se débiliter, sa lassitude s’accrut, surtout quand, descendant de chez lui, il aspirait, dans les escaliers, l’odeur des potages, il voyait des raies de lumière sous les portes, il rencontrait des gens venant de la cave, avec des bouteilles, il entendait des pas affairés courir dans les pièces ; tout, jusqu’au parfum qui s’échappait de la loge de son concierge, assis, les coudes sur la table, et la visière de sa casquette ternie par la buée montant de sa jatte de soupe, avivait ses regrets. Il en arrivait presque à se repentir d’avoir balayé la mère Chabanel, cet odieux cent-garde — « Si j’avais eu les moyens, je l’aurais gardée, malgré ses désolantes mœurs », se dit-il."
 
Aujourd'hui les crèmeries parisiennes sont devenues chics, elles sont fréquentées par des new-yorkais surtout qui adorent les boutiques néo-françaises ( C'est si bon charcuterie, The Paris baguette). J'y allai une fois avec Davidson. Il y avait de la charcuterie en entrée, puis un steak frites, comme si c'était exotique, mais de bonne qualité. On pouvait aussi manger une sorte de hamburger végétarien (on était à l'époque la vache folle). Pour qu'Américain ne soit pas dépaysé à Paris, ces boutiques newyorkaises ont élu domicile dans cette capitale exsangue et décadente.
 
Folantin s'était déjà aperçu de cette américanisation:
 
"Dans dix ans d’ici, les brasseries et les cafés auront envahi tous les rez-de-chaussée du quai ! Ah ! Décidément Paris devient un Chicago sinistre ! » Et, tout mélancolisé, M. Folantin se répétait : « Profitons du temps qui nous reste avant la définitive invasion de la grande muflerie du Nouveau Monde ! »" 
 
La crèmerie n'est pas le bouillon, mais a des affinités.

"Puis il essaya de se concentrer, de prendre de l’intérêt aux moindres choses, d’extraire de consolantes déductions des existences remarquées près de sa table ; il alla dîner, pendant quelque temps, dans un petit bouillon près de la Croix-Rouge. Cet établissement était généralement fréquenté par des gens âgés, par de vieilles dames qui venaient, chaque jour, à six heures moins le quart, et la tranquillité de la petite salle le dédommageait de la monotonie de la nourriture. On eût dit des gens sans famille, sans amitiés, cherchant des coins un peu sombres pour expédier, en silence, une corvée ; et M. Folantin se trouvait plus à l’aise dans ce monde de déshérités, de gens discrets et polis, ayant sans doute connu des jours meilleurs et des soirs plus remplis. Il les connaissait presque tous de vue et il se sentait des affinités avec ces passants, qui hésitaient à choisir un plat sur la carte, qui émiettaient leur pain et buvaient à peine, apportant, avec le délabrement de leur estomac, la douloureuse lassitude des existences traînées sans espoir et sans but."
 
 Très probablement c'est le Bouillon de la rue du Commerce, que j'ai fréquenté jadis. J'y mangeais
souvent avec Claudine Tiercelin. Il y avait le soir un mauvais potage, en plat principal un porc aux pommes, et en dessert un sorbet. La nappe était en papier, changée à chaque convive. C'était pas Byzance, mais c'était pas cher, et plein de vieux garçons. Un couple détonnait dans cet univers immuable de célibataires dont Kafka dit dans son journal qu'ils "ne vivent que de l'instant".




Benda, Pour les vieux garçons; voir sur ce blog

    Le Perraudin dans le 5eme est il un bouillon ? Il n'y ressemble plus tellement de l'extérieur. Mais l'intérieur est assez conforme.

 J' y déjeunai une fois avec Jules Vuillemin. Il prit un poireau vinaigrette, moi une salade de carottes rapées. On but un mauvais vin rouge en carafe, et si je me souviens bien, le plat principal était du lapin, servi dans une sauce un peu aqueuse. Au dessert il n'y avait qu'une tarte aux pommes assez molle.

Il arrive à Folantin de déjeuner chez des marchands de vin 

"Parfois, il déjeunait chez un marchand de vins dont la boutique faisait l’angle de la rue du Vieux-Colombier et de la rue Bonaparte, et là, à l’entresol, par la fenêtre, il plongeait sur la place, contemplait la sortie de la messe, les enfants descendant du parvis, des livres à la main, un peu en avant des père et mère, toute la foule qui s’épandait autour d’une fontaine décorée d’évêques, assis dans des niches, et de lions accroupis au-dessus d’une vasque."

 Il en reste rue de l'Abbé Grégoire, mais c'est pas celui là. J'y déjeunai un jour avec Derrida. L'entrée était des céleri remoulade, le plat un morceau de cabillaud avec des patates, et le dessert un entremets genre flan mou, que Derrida déclina, à raison. Mais c'était pas cher.

     Au fond je me rends compte que je ne suis jamais allé seul dans une crèmerie, et que je n'en ai pas tellement changé*.


 

 

* le lecteur parisien aura noté que j'ai omis Le Bouillon Racine. Mais si son décor est resté conforme (et belge), la soupe suit moins. C'est devenu une sorte de cantine pour universitaires, trop fréquentée.C'est vrai aussi du Polidor.Comme Folantin, ce que j'aime dans les bouillons et crémeries, c'est  la quasi solitude du célibataire. Comme disait Kafka, le célibataire ne vit que de l'instant.

vendredi 9 septembre 2022

Lord Russell vs King Charles III


 

 

The law of causality, I believe, like much that passes
muster among philosophers, is a relic of a bygone age,
surviving, like the monarchy, only because it is erroneously supposed to do no harm.


Bertrand Russell, ‘On the Notion of Cause’
Inaugural Address to the Aristotelian Society’s thirty-fourth session (1913) p. 1


  "The idea that there is a sacred trust between mankind and our Creator, under which we accept a duty of stewardship for the earth, has been an important feature of most religious and spiritual thought throughout the ages. Even those whose beliefs have not included the existence of a Creator have, nevertheless, adopted a similar position on moral and ethical grounds. It is only recently that this guiding principle has become smothered by almost impenetrable layers of scientific rationalism. I believe that if we are to achieve genuinely sustainable development we will first have to rediscover, or re-acknowledge a sense of the sacred in our dealings with the natural world, and with each other. If literally nothing is held sacred anymore - because it is considered synonymous with superstition or in some other way "irrational" - what is there to prevent us treating our entire world as some "great laboratory of life" with potentially disastrous long term consequences?" 

Part of the problem is the prevailing approach that seeks to reduce the natural world including ourselves to the level of nothing more than a mechanical process. For whilst the natural theologians of the 18th and 19th centuries like Thomas Morgan referred to the perfect unity, order, wisdom and design of the natural world, scientists like Bertrand Russell rejected this idea as rubbish. 'I think the universe' he wrote 'is all spots and jumps without unity and without continuity, without coherence or orderliness. Sir Julian Huxley wrote in "Creation a Modern Synthesis" - that modern science must rule out special creation or divine guidance.' But why? 


(Prince Charles of England , Reith Lecture, 2000 )

 

"There are, at the present day, two different views as to what is meant by the word “democracy.” West of the Iron Curtain it is generally taken as implying that ultimate power is in the hands of the majority of the adult population. East of the Iron Curtain it means military dictatorship by a certain small minority of people who have chosen to call themselves “democrats.” This difference of meaning, if it could be viewed from a merely linguistic point of view, would be quite interesting, but, unfortunately, it is bound up with the whole tension which is threatening the world with another Great War.

Differences in the meanings of words are, of course, common. Italians who wish to address me politely call me “The Egregious Sir Russell,” which, to English ears, seems unduly accurate. Originally the words “orgy” and “theory” meant the same thing, namely “divine intoxication,” which, when Bacchus was the Divinity, was not very sharply distinguished from ordinary intoxication. But fortunately these linguistic curiosities did not lead to an armed conflict.

It must be said that the present Russian use of the word democracy diverges widely from previous usage, and is merely designed to conceal Russian failure to carry out the provisions of Yalta and Potsdam. There were to be democratic governments in what are known as the “satellite states,” and the Russians decided that they would establish dictatorships and call them democracies. This simple device, being backed by the largest army in the world, proved to be regrettably successful."

Russell (dEMOCRACY 1953