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15. Suppression des facultés et gestion bureaucratique. La loi Faure de1968 consacra la fin des facultés et des chaires. L’objectif avoué était de supprimer le mandarinat et de transférer le pouvoir supposé des professeurs aux conseils. Une génération après, ceux-ci se trouvèrent mis à l’écart au bénéfice du président et du conseil d’administration qui peut casser les décisions des commissions d’UFR. Là aussi le localisme est assuré.
Les facultés dans l’université classique assuraient une certaine autonomie aux enseignants. Elles permettaient aussi une unité dans les découpages des disciplines. Le découpage post-Faure opérait des regroupements, conjoignant les disciplines, avec leur lot de rivalités. Les lois suivantes ont dissout les disciplines dans des conglomérats interdisciplinaires, les UFR devenant de simples unités administratives. Redevenues à présent « facultés », par un de ces miracles dont l’institution a le secret mais pas plus indépendantes, ces dernières sont soumises à une administration de plus en plus autoritaire, sans que l’université leur accorde plus de moyens . L’administration centrale en revanche a crû dans des proportions inédites[1]. Malgré cela, les universitaires se voient confier de plus en plus de tâches: directions d’équipe, gestion financière des doctorants et des personnels temporaires, surveillance des examens, et même secrétariat. La part de travail administratif que doit accomplir un enseignant-chercheur est proche de 30% de son temps de travail, plus s’il exerce des responsabilités. 50% de son temps étant consacré à l’enseignement (les services d’enseignement n’ont cessé d’augmenter depuis 1980) il est aisé de voir quel temps il peut encore consacrer à la recherche.
16. Groupements forcés d’universités. A ce mouvement d’expansion de l’administration appartient la grande vague de regroupement des universités lancé par la loi LRU[2]. Il visait à renforcer encore les pouvoirs administratifs et des présidents, mais surtout à créer des établissements de taille suffisante pour pouvoir figurer dans le classement de Shangaï, désastreux pour les établissements français d’enseignement supérieur. Outre que l’objectif est absurde, car bien des établissements de petite taille figurent dans ce classement simplement parce qu’ils ont une recherche puissante ; il a conduit à des mariages d’établissements de traditions différentes voire opposées ( quel rapport dans l’université Paris-Sciences-Lettres, conglomérat artificiel, entre l’ENS Ulm, le Collège de France, l’Ecole pratique des hautes études et l’université Paris-Dauphine?) et à des patchworks institutionnels qui rendent les universités encore plus dépendantes d’une gouvernance centralisée. La masse n’est pas tout : Berkeley, qui est en tête dans les classements mondiaux, a trente mille étudiants, Sorbonne Paris-Cité en a le double, mais est 39eme. Cherchez l’erreur. Cette réforme LRU était supposée renforcer « l’autonomie » des universités. Mais cette autonomie est de pure façade, tant que les enseignants restent des fonctionnaires, que l’Etat gouverne les budgets de l’enseignement supérieur, et tant que les diplômes restent nationaux. On dit vouloir encourager la responsabilité des universitaires et la compétition entre universités, mais comment le faire si une université n’a pas le droit de négocier un salaire, des congés sabbatiques ou des moyens de recherche avec un professeur, de créer un diplôme, et si les carrières restent dirigées ab extra par le Ministère ? La politique universitaire prétend rendre les universités françaises comparables à leurs homologues européennes, mais presque toutes les mesures qu’elle prend sont cosmétiques Après avoir transformé les maîtres-assistants en maîtres de conférences, baptisé pompeusement «graduate school » des unités qui n’en sont pas, « chaires » des positions dont tout le monde sait qu’elles ont disparu en 1968, « chercheurs » des étudiants de doctorat, on appelle « universités » des patchworks d’établissements disparates, autant que des écoles normales qui ne délivrent pas la licence et ont un concours d’entrée.[3] Une université suppose une tradition – et contrairement à ce que pensent les administrateurs une tradition ne consiste pas à porter des toges, mais en une identité de recherche forte, qui ne s’invente pas en quelques années, sans un corps enseignant unifié ni sans bibliothèques. Comme le disait Raymond Barre en 1986 :
Le souffle novateur de votre projet doit-il effacer le passé et les traditions ? Quand vous allez à Heidelberg, à Tübingen, à Harvard, à Cambridge, à Uppsala, qu'observez-vous ? Des institutions modernes, des communautés fortes, qui puisent dans leur histoire la vigueur de leur renouvellement. Déjà par les découpages absurdes des années 1969 et 1970, par le numérotage (la France est le seul pays du monde dans lequel on numérote les universités), on a contribué à affaiblir les particularités, les liens des hommes entre eux. Vous rencontrez un étranger : il est fier de son université, il se dévoue pour l'aider. Croyez-vous obtenir le même dévouement de l'étudiant de « l'UFR 12 de l'université 14 du service public de l'enseignement supérieur » ? Et croyez-vous que le fonctionnaire de votre ministère, tuteur quelques années de quelques douzaines d'établissements, tous anonymes et similaires à ses yeux, y portera la somme d'attention et de dévouement sans lesquels les œuvres humaines périssent dans l'indifférence et la médiocrité ? »[4]
17 Y a-t-il un pilote dans l’avion de la recherche ? L’universitaire en France est désigné par les textes comme un « enseignant-chercheur »[5]. C’est en principe reconnaître qu’il n’y a pas d’enseignement de valeur sans recherche. L’inverse ne semble pas acquis pour les responsables de l’enseignement supérieur puisqu’on admetle principe de chercheurs à vie. Au fur et à mesure du déclin des universités, le CNRS est apparu comme un refuge. Un jeune chercheur, s’il a le choix entre un poste à l’université ou au CNRS, choisira toujours le second. Il y fera d’ailleurs toute sa carrière, devenant quasiment automatiquement directeur de recherche à l’ancienneté sans avoir jamais été tenté de postuler à un poste de professeur. On répond que les chercheurs du CNRS enseignent, dirigent des thèses, et sont associés aux équipes de recherche des universités et donc que l’intégration de la recherche et de l’enseignement est vertueuse . En réalité elle ne l’est pas. Les chercheurs du CNRS sont recrutés par des concours spécifiques et ont une carrière autonome qui les met à l’écart des universités, vis-à-vis desquelles ils se sentent peu d’obligations. Quand ils enseignent, ils ne le font jamais dans les premiers cycles. La recherche est essentiellement du temps donné aux universitaires. Ils en ont de moins en moins, leur service d’enseignement ayant augmenté sans cesse. Les semestres sabbatiques sont rares, tout comme les délégations au CNRS.. Pour pallier ces déficiences, Claude Allègre créa en 1990 l’Institut Universitaire de France, destiné à accorder des décharges d’enseignement et des crédits. L’idée au départ était bonne, mais cette institution n’a pas échappé au clientélisme. Plutôt que d’accorder dans les carrières universitaires des années sabbatiques statutaires, la République a préféré une institution centralisée, accordant, selon des critères souvent opaques, des délégations longues[6].
18. L’évaluation et l’expertise. La recherche universitaire a longtemps été financée par des dotations aux équipes, qui redistribuaient aux chercheurs les crédits annuels qu’elles recevaient. Au comité national d’évaluation crée en 1981s’est substitué l’AERES, puis l’HCERES[7]. Au lieu d’évaluer la recherche individuellement, ces agences évaluent des équipes sur des critères administratifs, mais jamais la production individuelle.. Depuis les années 2000, le financement s’est fait sur projets par le biais d’agences comme l’ANR, et au niveau européen par l’ERC. Là aussi les évaluations sont opaques, et on est souvent étonné de voir financés des projets peu sérieux et refusés des projets sérieux. Ces institutions, qui ont des homologues dans la plupart des autres pays européens, ont indéniablement amélioré la gestion de la recherche. Mais elles appliquent leurs évaluations et leurs expertises sur le modèle des sciences dures, sans tenir compte des spécificités des humanités et sciences sociales. Une bonne évaluation repose sur la compétence des experts. Mais le plus souvent les experts compétentsdéclinent les évaluations, et le relais passe à des personnes moins compétentes ou parfaitement incompétentes. Les financements deviennent de vraies loteries. Ils n’atteignent jamais les sommes astronomiques qu’ils obtiennent aux USA, mais la valeur intellectuelle d’une recherche se mesure à présent à la quantité d’argent qu’elle a obtenue. En France les financements privés de la recherche publique sont très règlementés, mais quand on voit quel degré de collusion avec les media, le journalisme et l’édition ont atteint les publications en principe universitaires, on se demande la vie universitaire n’est pas tout autant sous la coupe des entreprises privées.
19. Edition et open access Les carrières des universitaires dépendent des publications, et surtout de leur nombre. L’expertise des revues se fait partoutsur le modèle de la peer rewiew. Quand ce modèle a commencé à se mettre en place en Europe, les administrateurs de la recherche ont juré, la main sur le cœur, que les critères bibliométriques ne modifieraient pas l’évaluation de la qualité recherche. Vingt ans plus tard, ils sont partout. Le blind refereeing était supposé garantir l’objectivité de l’évaluation, mais celle-ci se fait en fonction de la proximité aux travaux de clans, qui excluent les articles qui ne citent pas leurs travaux. Bien souvent les évalués se demandent si leurs évaluateurs ont l’expertise requise[8]. Nombre de revues « prédatrices » ne cessent de proposer leurs services, pour promettre l’Open access, très attirant pour les chercheurs qui découvrent qu’il leur faut payer ce droit à la gratuité du lecteur. Cela revient à terme à généraliser la publication à compte d’auteur. Google scholar nous indique, comme Trip Advisor, nos indices de citations tout comme Face book nous permet d’agréger le plus possible de friends et d’annoncer nos moindres colloques à la terre entière. Un éditeur ne publiera pas vos livres si vous n’avez pas de nombreux followers. Grâce aux réseaux sociaux, les universitaires, qui n’avaient pas a priori la vocation à devenir des stars, peuvent acquérir une réputation aussi étendue que celle des influenceurs sur UTube et Tik Tok.
20. Innovation partout. Le mot clef de tous les programmes pour l’enseignement supérieur est innovation. Technologique d’abord, par le nombre de brevets, mais aussi pédagogique, documentaire, organisationnelle. L’université n’est pas longtemps restée à l’écart de la culture numérique. En quelques années, les enseignants ont dû se mettre à Power Point, parfait pour la présentation de schémas, catastrophique pour le dialogue entre l’enseignant et son public. Qu’à cela ne tienne : les différents outils numériques y pourvoient, et la classe virtuelle est à l’horizon, supposée offrir au monde entier, dans les recoins les plus reculés des jungles du Zimbabwe et du Chiapas l’équivalent d’une « éducation de calibre Harvard ou Stanford »[9]. Quand les MOOCs sont apparus, leur succès a été immédiat et les entrepreneurs en e-learning se sont frotté les mains. Le ministère de l’enseignement supérieur français leur a emboîté le pas. Mais la bulle a fait long feu. Plus tard la crise du Covid a converti de force tous les enseignants et étudiants à subir des cours en visio-conférence, et même si nombre d’entre eux ont trouvé commode l’université sur canapé, tout le monde a confessé son ennui et réclamé le retour au présentiel. Mais cela n’a pas empêché les organisateurs de séminaires de passer au virtuel. Il est quasiment devenu la norme : les étudiants le demandent pour ne pas avoir à se déplacer, les administrateurs y voient la solution de leurs problèmes d’amphis bondés et de réunions vides On élit et on évalue ses collègues online, on participe aux colloques online, on multiplie les podcasts, on évite l’ennui d’avoir à écouter un cours plus de dix minutes. L’université virtuelle est en marche.
[1] Mouvement parti des USA, qui a vite atteint l’Europe. cf B. Ginsberg , The Fall of the Faculty.The rise of the all administrative university, Oxford : Oxford University Press, 2011
[2] « Loi relative aux responsabilités des universités » (2007)
[3] Par un oxymore étonnant au regard des lois sur l’université, l’ENS Ulm se dit « grande école par son recrutement sélectif et université de formation par la recherche », On prépare même la « licence » de l’Université PSL dans un lycée voisin ; voir « https://www.ens.psl.eu/l-ecole-normale-superieure-psl/l-ens-psl-aujourd-hui. ,et https://lycee-henri4.com/cycle-pluridisciplinaire-detudes-superieures/
[4]Raymond Barre « Défense des universités » , Commentaire, N° 141 Printemps 2013, 230-38
[5] Cf O. Beaud, F.Vatin “La profession universitaire , Une expression malheureuse, « enseignant-chercheur », et un statut dégradé Commentaire 2021/1 , 173, 141 - 152
[6] Au début, l‘IUF n’avait pas plus de 25 membres par an, aujourd’hui plus de 110..
[7] Agence d’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur , et Haut conseil d’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur
[8] L’auteur du présent article s’est souvent vu proposer d’évaluer des projets de recherche fantaisistes, sans aucun rapport avec ses compétences, et a dû en conclure que les secrétariats des agences chargés de trouver des « experts » n’avaient aucune idée ni du sujet ni des gens capables de le juger.
[9] Ainsi le Journal de l’UNIGE vante-t-il les MOOCs (Massive online open courses) avec un touchant accent philanthropique en nous disant que même les Turcs pourront avoir accès au savoir : « Des participants turcs se retrouveront peut-être une fois par semaine dans un café à Istanbul pour discuter d’un cours suivi sur un «MOOC» ou traduire celui-ci à l’intention du public non anglophone » (N°73, 14 mars 2013 , p. 2). Cf. P. Engel « Les Moocs, des drones pour l’université ?», Le Débat, 2014, 3 (n° 180), 179 -185
