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lundi 23 septembre 2019

L'humiliation des Montfort

  ( Ce billet fait partie de ceux qu'Ange Scalpel a laissés dans ses papiers posthumes.
Il aimait à dénoncer les plagiats, mais comme on s'en apercevra ici, il ne craignait pas d'en commettre. Ce texte  est publié ici sous ma seule responsabilité)
                                                                                                 Angela Cleps





      Lorsque l’académicien Gabriel Montfort mourut, des nécrologies élogieuses mais légèrement embarrassées parurent dans les journaux. On célébra son œuvre de juriste, de philosophe et d’éducateur, sa carrière universitaire et politique, et l’on rappela les multiples médailles, légions, rosettes et prix dont il avait été le récipiendaire. Les académies et les instituts dont il avait été membre prononcèrent des éloges solennels sous des coupoles et des plafonds dorés et lambrissés. Un grand représentant de l’intellect disparaissait, on perdait un pionnier de l’application de l’intelligence artificielle au droit, un membre éminent de l’Etat qui avait rendu d’immenses services à la Science et aux Humanités, docteur honoris causa de nombreuses universités étrangères, animateur de rencontres internationales brillantes, nous quittait. Le succès avait accompagné toutes ses entreprises, et ses œuvres lumineuses accompagneraient les générations futures. On avait plus de mal à cerner ses contributions philosophiques, mais on retenait qu’il avait défendu la créativité humaine face au progrès de la technique, rétabli la force du droit dans la cybernétique, fait circuler les savoirs comme aucun passeur avant lui,  et puissamment anticipé l’humanisme de notre temps contre l’envahissement des machines tout en reconnaissant la part de nature qui gît dans notre culture. On évoquait les multiples colloques, conférences et débats décisifs auxquels il avait contribué et qu'il avait organisés si brillamment. Ses contemporains émus se souvenaient des rencontres éphémères, mais si significatives, auxquelles il avait participé, des entretiens qu’il avait menés d’une main experte, levant les fonds, organisant voyages et hôtels jusqu’à se soucier des réservations, et publiant les ouvrages collectifs qui en étaient sortis, dont on avait oublié les titres et les sujets. Quelque chose pourtant semblait manquer aux obituaires, comme s’ils ne parvenaient pas à cerner comment Montfort avait pu réussir si bien en tout en dépit d’accomplissements dont personne ne parvenait à voir en quoi ils lui avaient valu tant d’honneurs. Même son ancien collègue et ami Guillaume Elpis, l’un de ceux qui le connaissaient le mieux pour avoir en vain essayé de rivaliser avec lui, n’avait pas réellement pu percer la clef d’une gloire aussi monotone. Quand il lut les nécrologies, sa première réaction fut de hausser les épaules, comme s’il ne valait pas la peine, une fois encore, d’essayer de comprendre pourquoi un individu aussi falot, à propos duquel  il n’y avait à peu près rien à dire,  avait pu tant d’années, et à présent au-delà de la mort, faire illusion. L’habileté sociale et universitaire, l’entregent, le bagout du personnage et la pauvreté en esprit du temps, qui favorisaient la publicité, la communication et la sacro-sainte « interdisciplinarité », n’expliquaient pas tout. Il avait su tirer le meilleur parti de la faiblesse de jugement de ses contemporains, de la sottise de ses épouses et de ses étudiants en mal de bourses et de lettres de recommandation, de l’ignorance des littéraires en matière scientifique  comme de l’ignorance symétrique des scientifiques en matière littéraire, de la misère des milieux correspondants en matière de conditions d’existence au sein d’un univers gouverné par le journalisme et les media, mais le résidu de doute demeurait : « Et si après tout, cette gloire incongrue n’avait pas été méritée ? Et si ceux qui s’enorgueillaient de  leur allégeance à l’Esprit n’étaient pas eux-mêmes de petits braconniers ? «  Ah tant pis ! Je dois aller à son enterrement, j’ai été son collègue après tout, et je me suis trouvé présent quasiment à toutes les occasions où il recevait des hommages. Ne serait-ce que pour comprendre enfin pourquoi il a pu faire illusion, et par devoir,  il me faut y aller.» 
   Madame Elpis, jeta d’abord un regard inquiet et réprobateur à son mari. « Vous allez abuser de ma patience. Vous êtes bien plus malade qu’il ne l’a jamais été.
-          Oh ! tant qu’il ne me condamne qu’à l’enterrer !
-          Mais c’est moi que vous condamnez, avec vos soi-disant élans chevaleresques, votre sens du devoir universitaire, alors même qu’il n’en a jamais manifesté la moindre parcelle et n’a fait, de toute sa carrière, que sucer vos ressources intellectuelles que vous lui délivriez au nom de la prétendue générosité de l’esprit dont vous vous croyiez investi ! A aucun moment il ne consentit à vous sacrifier quoi que soit, et il n’aurait jamais même songé à vous conférer la moindre parcelle des honneurs qu’il n’a cessé de  recevoir en vous pillant, et qui vous étaient en réalité dus, en vous volant comme un bandit de grand chemin. Aucun intellectuel de votre milieu n’a jamais manifesté aussi bien l’imposture, le ridicule qu’il y a à recevoir une gloire imméritée, une telle absence de vergogne à en profiter, et tout cela à votre détriment ! Pas un seul de ses prétendus  écrits qui ne soit fait de vol et de rapine, sur fond de bêtise mal dissimulée mais glorifiée par des crétins ! Combien de fois ne m’avez-vous pas dit vous-même que vous reconnaissiez, dans ses conférences, le plagiat éhonté, dans ses présences mondaines, la petitesse et la vulgarité d’un gagne-petit de l’intellect ! Et vous voudriez à présent vous pencher sur la tombe de cet escroc !
-         -  Chère amie, ce qu’il m’a fait n’est que le produit de votre imagination et de votre sens de la gratitude universitaire, dont vous devriez savoir qu’il n’existe pas chez les intéressés.
-          - Je me demande bien en effet de quelle gratitude il a pu faire montre à votre endroit, et pourquoi il vous faudrait être loyal envers un tel pirate !
-      -     Il n’en reste pas moins l’un de mes contemporains, et qu’il représente, même petitement, l’époque. Nous avons mené certains combats ensemble, souvent écrit sur des sujets voisins, il a été longtemps mon collègue à l’université. Je dérogerais à mon devoir de mémoire si je ne faisais pas l’effort d’au moins aller le saluer une dernière fois, quoiqu’il m’en coûte. Après tout, nous nous saluions encore avec camaraderie, comme de vieux complices.

-          Ah oui ! Tout comme il avait le soin de jouer de sa connivence avec tous ceux qu’il volait comme dans un bois, dont il savait tirer avantage sans jamais reconnaître leurs mérites. Vous l’avez toujours soutenu, allant même jusqu’à le laisser élire dans des postes qui vous revenaient à vous, alors qu’il vous a toujours écrasé de son mépris. Il vous a utilisé, il a pressé le citron jusqu’à la dernière goutte, et, vous étiez toujours là à lui tendre vos perches, au nom de l’honneur et de la modestie ! Il a réussi sur votre dos, épiant tous vos mouvements pour les singer et en tirer profit ! Quel don peut il y avoir là-dedans sinon celui de la crapulerie ? Ce sont vos propres dons qu’il a exploités, le plus souvent parce que vous les lui offriez gratis, et le reste du temps dans votre dos !
-          Quant à moi, je vous ai comprise, chère amie, mais j’accomplis mon devoir et vous rejoins aussitôt.

I
            Il  partit le lendemain seul aux obsèques, qui avaient lieu au cimetière familial des Montfort en Touraine, et n’était pas mécontent – sa femme le réalisait mieux que lui – de se sentir appartenir à cette foule distinguée qui chaque fois qu’elle rend hommage à l’un des siens se sent rendre hommage à elle-même. Mais Madame Elpis s’inquiétait de ce voyage d’hiver et de ce qu’il impliquait d’attentes dans le froid et la boue d’un cimetière. Elle se morfondait en espérant son retour rapide, réfléchissant à tout ce que son mari avait subi, et à l’injustice dont il avait été victime. C’est lui en réalité qui avait, par son œuvre pionnière, établi dans le monde savant tout le domaine dont Montfort allait quelques années plus tard, en le copiant et en venant dans son sillage profiter de ce qu’Elpis avait semé. Souvent lui venait cette image chez David Hume d’un chasseur qui poursuit un lièvre sur des lieues, et qui au dernier moment, quand l’animal est sur le point d’être pris, se le voit rafler par un concurrent opportuniste. Elpis avait tout donné, tout inventé, mais c’est Montfort qui avait recueilli les fruits. A soixante ans, Guillaume avait tout au plus fait une carrière honnête et digne, mais jamais n’avait eu la reconnaissance publique, ou même simplement universitaire, qu’il méritait et dont Montfort avait, quant à lui, joui sans cesse, alors même qu’il n’avait pas une once du talent de Guillaume. Il avait obtenu par arrivisme les prérogatives que  ce dernier n’avait jamais recherchées, profité de ce qu’avec générosité Elpis lui avait indiqué, et le plus souvent s’était simplement approprié ses idées et ses œuvres en les présentant comme siennes. Il avait joué de la société médiatique et cybernétique que son mari avait été incapable de contrôler fût-ce un peu. Elle se souvenait même que Montfort avait essayé de la séduire, sûr de son charme, alors qu’elle n’était que fiancée à Elpis. Il cherchait toujours à s’approprier les biens d’autrui.

    Son mari rentra de l’enterrement avec un rhume, qui dégénéra vite en une pneumonie. Madame Elpis n’eut même pas la force de se mettre en colère et de lui reprocher ce voyage, tant elle sentait que c’était encore un fois la sottise de son mari, alliée à la cruauté du sort, qui faisait de Montfort son fardeau, même au fond de la tombe. En une semaine Elpis était mort, laissant sa veuve à son chagrin, et son destin à l’obscurité.  

    Car au lieu d’avoir droit, comme Montfort, à des funérailles grandioses, Elpis fut enterré en petit comité, presque en catimini. Là où Montfort avait eu droit à une demi- page dans le Monde, Elpis n’était signalé que par quelques lignes dans le carnet du journal, à côté d’un proviseur et d’un bâtonnier. C’est tout juste si son université lui consacra une notice, et les deux ou trois sociétés savantes qu’il avait fondées et présidées mirent des mois avant de s’apercevoir de sa mort. Madame Elpis, au fond, préférait cela, elle repoussa les lettres lui proposant de lire des hommages qu’elle prévoyait parfaitement insipides, de son mari face à des assemblées de vieillards cacochymes et ignorants. Un étudiant se présenta un jour à la porte, venu dire son admiration. Elle l’éconduit froidement, flairant la captation d’héritage. Elle en vint  à douter, en voyant combien Guillaume Elpis était vite tombé dans l’oubli, qu’il eût jamais mérité un autre sort. La seule chose qui la rassurait était que le sort de Montfort ne semblait pas être meilleur. L’eau sombre de l’oubli s’était refermée sur leur commune fontaine. Pour en avoir le cœur net, elle s’adressa à quelques amis de Guillaume, dont elle croyait qu’ils sauraient mieux qu’elle évaluer ses mérites. Mais leurs réponses prudentes, laconiques et polies, la plongèrent dans le doute. Et si, après tout, Elpis ne méritait pas simplement son destin obscur? 

       A quelque temps de là, une circonstance concourut à son désarroi. La veuve de Montfort, Sylvia, lui écrivit pour lui faire part de son désir de réunir et de publier  les textes inédits de son mari, qui, disait-elle, devaient avoir été répandus entre ses collègues et ses amis, mais qu’elle n’avait pas pu par elle-même retrouver. Madame Elpis ne pourrait-elle l’aider à honorer la mémoire de  Gabriel Montfort ? Sophie Elpis serra les poings de rage, et commença par se dire que trop était trop : fallait-il aussi qu’elle contribuât elle-même, par son mari interposé, à la gloire de son rival malhonnête ? Si ces manuscrits posthumes, parmi lesquels seraient sans doute des correspondances, venaient à être publiés, son époux ne serait-il pas encore une fois comparé à son éminent contemporain et par là même diminué ? Sa première réaction fut d’écrire à la veuve de Montfort qu’elle ne trouvait rien dans les papiers de son mari. Mais elle finit par chercher dans les tiroirs, dans les fichiers d’ordinateurs. Elle trouva des textes substantiels, où les deux auteurs échangeaient, et où, pensait-elle, son mari brillerait. Elle hésita longtemps, sachant par avance qu’elle signait, si l’on peut dire, l’arrêt de mort posthume de son mari. Elle écrivit à Sylvia Montfort : « Chère Madame, j’ai trouvé, dans les manuscrits de mon mari et dans ses correspondances, des textes substantiels de Gabriel Montfort et des correspondances de mon mari à lui adressées. Je vous les envoie. »
   Dans les semaines et les mois qui suivirent, elle ne cessa de regretter son geste : ne venait-elle pas d’enterrer Guillaume Elpis une seconde fois ? Quand paraîtrait le volume des textes de Montfort, avec en regard ceux de son mari, celui-ci ne serait-il pas de nouveau enfoncé, réduit à rien, face à l’éminence de son contemporain ? 

     Le livre tant attendu parut, pompeusement intitulé Principia juridica, et sous-titré Essais et correspondance. L’éditeur avait bien fait les choses. Les gazettes avaient annoncé l’un des livres les plus importants de  ce début de siècle, et les libraires avaient réservé leurs piles les plus en vue pour que l’acheteur ne le manque pas. Les sites web les vendaient en avant-première, des robots simulaient un succès mondial, les listes de diffusion ne cessaient d’inonder  leurs lecteurs de messages et les revues électroniques se préparaient à lui consacrer leurs comptes rendus les plus longs, ceux qui dépassaient les vingt lignes fatidiques au-delà desquelles personne ne lit sur écran. Madame Elpis parcourut fiévreusement l’ouvrage que Sylvia Montfort avait composé avec les inédits de son mari et ses lettres à Guillaume Elpis. C’était un fort volume de plus de 700 pages. Le contraste était écrasant. Les lettres de de Montfort étaient d’une banalité et d’une insipidité totales, à peine plus littéraires que des notes de blanchisserie, alors que celles d’Elpis – que Sylvia Montfort, vilénie supplémentaire, n’avait pas toutes reproduites - étaient enjouées, profondes, ironiques, et constituaient chacune un petit essai à part entière, plein d’esprit et d’érudition.  Mais surtout, ce qui frappait étaient les articles inédits ou les écrits de Montfort lui-même que sa veuve avait jugé bon de publier ou d’extraire de revues où on les avait oubliés. Ces textes étaient tous d’une banalité à pleurer, et surtout, comme les critiques ne tardèrent pas à s’en apercevoir, tous plagiés ou démarqués de textes bien connus d’autres écrivains et d’autres savants. Cela rappela à Sophie Elpis un épisode que lui avait jadis narré son mari. Convié à faire une conférence  sur les obligations juridiques des robots à la Société française de droit cybernétique comparé, Montfort avait commencé à parler en donnant une introduction vague et plate, et au bout d’un quart d’heure, là où il aurait dû entrer dans le vif de son sujet, s’était interrompu, à la stupeur de l’auditoire, prétextant qu’il en avait dit assez. Elpis avait vite compris la raison de son brusque silence : Montfort, au moment d’aborder la partie substantielle de son exposé, venait de se rendre compte que son ancien ami était dans la salle, et avait préféré se taire plutôt que de lire un texte manifestement plagié sur celui du dernier livre d’Elpis, qui traitait précisément des obligations juridiques des robots. Pour éviter la disgrâce d’une découverte de son imposture par celui qu’il avait plagié, il avait immédiatement battu en retraite. Ce n’était pas le seul indice de la forfaiture de Montfort. Sylvia avait inclus, dans la liste des écrits de son mari, la table des matières d’un volume qu’il avait présenté en vue de son élection à l’Académie d’épiphénoménologie. Elle ne s’en était pas rendu compte, ignorant tout de ces graves sujets, mais n’importe quelle personne un peu au courant de ce dont il est question pouvait voir la supercherie : aucun de ces écrits n’existait. Il suffisait se reporter aux sommaires des revues qui avaient abrité ces prétendues publications pour voir qu’ils n’y figuraient pas. Monfort avait donc produit un faux grossier, mais personne n’avait été vérifier.

   Les critiques eux-mêmes de Principia juridica constatèrent ces emprunts, mais la plupart ne virent guère ces filouteries. Ils ne manquèrent pas néanmoins de constater l’inanité complète de ces textes. Ils ne dirent pas explicitement, par veulerie, que le livre et son auteur étaient nuls, mais usèrent de l’arme habituelle du monde littéraire et académique : le silence. Les revues qui avaient prévu leurs numéros spéciaux, les émissions de télé leurs plateaux, les sites web leurs plateformes, les universités leurs tables rondes et colloques autour du livre, les comptes face book et les tweets supposés allumer le feu, décrochèrent soudain, pensèrent à d’autres invités et twittèrent dans d’autres cybersphères. Seuls quelques attardés, qui n’avaient pas encore compris combien Montfort était démonétisé, s’obstinèrent. Mais très vite, face aux défections, ils déchantèrent.  Pendant ce temps, Sophie Elpis jubilait. Enfin le masque était levé. Montfort allait apparaître au grand jour, comme ce qu’il avait été , et son mari serait réhabilité, remis à sa vraie place, la toute première. 


Puvis de Chavannes, le rêve

      Mais rien de cela n’arriva. Comme auparavant, c’était comme si Montfort avait entraîné Elpis dans le gouffre de son propre oubli. Alors Sophie reprit le flambeau, et avec courage voulut faire le travail que Sylvia n’avait pas su ni puet pour cause ! - faire de son côté et pour son propre héros : publier les œuvres de Guillaume, lui rendre enfin l’hommage dû. Elle s’attela à la tâche. Mais elle ne trouva guère de papiers, ni de livres imprimés, qui dormaient sur les étagères de sa bibliothèque, et qui semblaient devoir rester là, sans que jamais ils connussent d’autres éditions. En revanche elle trouva, au fond de l’ordinateur de son mari, des centaines de fichiers, dont certains avaient été rendus illisibles par l’obsolescence des logiciels. Un trésor gisait là, elle en était sûre. Mais elle se sentait incapable de transcrire ces logiciels complexes, de dresser la liste de ces manuscrits, dont certains étaient de vrais livres, de comprendre leur ordonnancement pour en faire des livres. Elle se souvint de l’étudiant qu’elle avait éconduit : ne pourrait-il se faire l’editor des œuvres de son maître ? 
     Elle retrouva l’adresse de Félicien Pendergast, qui était venu témoigner son admiration. Malgré l’accueil plutôt frais que le jeune homme avait subi un an auparavant, il accepta la tâche, et se mit au travail. Il entreprit de faire la liste des inédits de Guillaume Elpis, et de mettre de l’ordre dans ce qu’on ne saurait plus appeler des manuscrits – des loguscrits ? Elle accueillit le jeune homme chez elle, et lui offrit le vivre et le couvert, ainsi qu’un salaire. Il travaillait avec l’enthousiasme des disciples. Il entreprit de lire les milliers de pages d’Elpis. Il fit des découvertes enthousiasmantes, mais souvent les textes s’arrêtaient là, inachevés. Il fallait saisir ailleurs leur reprise, sous une autre forme, et en fait tout réécrire.

    Au bout de quelques semaines de travail, Pendergast se sentait perdu dans cette jungle de textes. Mais surtout, il avait l’impression que ceux-ci lui résistaient, comme physiquement. Des passages entiers qu’il croyait avoir retranscrits se trouvaient brusquement effacés. Il accusa les logiciels, ou sa propre inexpertise informatique. Il était pourtant parvenu à tout traduire dans un langage accessible à son propre ordinateur. Il passait jours et nuit dans le bureau d’Elpis, dormant dans une chambre attenante. La veuve venait de temps à autre s’enquérir de l’avancement du travail. Elle lui trouvait, rétrospectivement, une certaine ressemblance avec son feu mari, et s’adressait avec lui avec une certaine tendresse. Mais au fur et à mesure que son travail avançait, Pendergast se sentait plongé dans un malaise dont il ne parvenait pas à saisir l’origine, mais dont il finit par identifier la cause possible : des fichiers disparaissaient brusquement de l’ordinateur, des pages entières revenaient au néant. C’était comme si une main invisible avait effacé des plages entières de texte. Quand il travaillait seul dans le bureau, à la table du défunt, il sentait quelquefois comme un souffle derrière son dos, un craquement des boiseries. Puis il s’aperçut que la souris de l’ordinateur se déplaçait seule sur l’écran, envoyant à la corbeille des textes qu’il avait pourtant soigneusement sélectionnés et copiés sur des clefs USB, mais qu’il ne retrouvait pas plus sur celles-ci. Une présence inconnue, mais dont le choix semblait très informé et sûr, conspirait à écraser ses fichiers, à détruire tout son travail. Il en informa la veuve Elpis, qui prit d’abord ces destructions comme l’effet de la mauvaise volonté de Pendergast. Mais elle dût finalement se rendre à l’évidence : les œuvres posthumes d’Elpis s’annihilaient lentement sous leurs yeux. Elle crut à quelque virus informatique. Mais les logiciels espions étaient introuvables. Au bout de quelques jours, il ne restait plus rien, et le projet tomba dans les profondeurs du disque dur, sans qu’aucun informaticien pût les récupérer. La maison Elpis, tout comme la maison Monfort et la maison Usher, était tombée d’elle-même, la laissant à son chagrin et à son oubli derechef.

    






samedi 6 juin 2015

LQI Lingua Quaternii Imperii




A la manière de Victor Klemperer 


  
    Ne pas confondre les détournements ou les galvaudages avec la political correctness : cette dernière croit réparer un outrage (à telle ou telle minorité, handicapée, politique, sexuelle), masquer ou valoriser un événement historique, une thèse, en le requalifiant. Les détournements sont des usages intentionnels, destinés à donner à une circonstance, un métier, une institution une valeur plus grande que celle qu’ils ont en réalité, à les embellir. On peut dire que ce sont des métaphores, mais aussi des métonymies.  La plupart du temps, ce upgrading  vient du marketing. Mais comme le marketing s’étend partout, à la politique et au domaine savant, les détournements sont partout. On peut aussi les prendre pour de petites ironies de situation, si elles n'étaient pas entièrement intentionnelles. Mais on peut aussi les prendre comme des modes de l'art du mensonge.

    Voici des exemples connus et anciens, d’autres récents. 

Concept . Ce mot n’était utilisé que par les philosophes, depuis les années 1980 il a désigné en marketing une idée, une conception, d’un meuble, d’une auto, d’une architecture, etc.
Vivre . On vivait jadis un amour, une aventure, une épreuve, ou sa vie. Quand les premiers TGV apparurent j’eus la surprise d’entendre le contrôleur nous dire à chaque voyage : «  Nous espérons que vous avez vécu un agréable voyage ».

Université d’été. Comme plus personne ne sait ce qu’est une université, on peut à présent utiliser ce nom dans n’importe quel contexte. Les partis politiques ont détourné ce terme pour désigner leurs rencontres estivales. Il est très probable que c’est un détournement d’école d’été, mais comme université faisait mieux, on a pris le second.
   C’est un détournement des rites ou habitudes académiques vers la politique ou le social. L’ironie, ou l’explication, est que ce détournement se produit précisément au moment où l’univers académique est dévalorisé et méprisé ( personne ne dirait « fac d’été », et le terme de « prof » a dans l’univers politique mauvaise réputation ( Romano Prodi était appelé il professore, de même que Raymond Barre). Mais il y a aussi l’inverse : l’invasion de l’univers académique par celui du spectacle ou celui des habitudes américaines

Master class. Désignait jadis la leçon donnée par un grand musicien, chef d’orchestre ou chanteur, donnée aux débutants dans une circonstance spéciale. A présent des universitaires supposés réputés donnent, dans des colloques, des « master classes », et se trouvent ainsi promus au rang de maîtres.  l est vrai que M. Jourdain avait son maître de ballet et son maître de philosophie.

Brown bag  Ici importation d’un terme désignant une rencontre informelle ou un invité sur un campus donne un talk, la plupart du temps vers midi, et où, faute de temps, on mange un hamburger ou un sandwich (souvent dégoulinant le ketchup et avec des  frites, en sirotant un coca) en écoutant le speaker. Cocasse car la plupart du temps les brown bags en France se font dans des lieux bien peu ressemblant à des campus américains. 

Créateur. Désignait jadis un artiste ayant une capacité créatrice démontrée. A présent désigne un couturier, voire un chef de restaurant. 

Mise en scène, se disait jadis d’une œuvre de théâtre, d’opéra ou de cinéma. Se dit aujourd’hui d’un repas organisé par un chef dans un restaurant, qui "met en scène les plats"

Républicains. Se disait jadis de ceux qui s’engagent envers les valeurs de la République, et une fois celle-ci établie, de tout ce qui relève des droits, devoirs et idéaux de la République française. Se dit à présent d’un parti politique particulier, celui de Nicolas Sarkozy, qui dans son discours de Saint Jean de Latran, se réclamait d’une « laïcité positive » et déclarait : « Un homme qui croit, c'est un homme qui espère. Et l'intérêt de la République, c'est qu'il y ait beaucoup d'hommes et de femmes qui espèrent. »

Le phénomène décrit ici a été diagnostiqué depuis longtemps par Musil, quand Ulrich s'étonne de ce qu'on qualifie un cheval de course de "génial". cf le blog de Philalèthe

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mercredi 27 mai 2015

L’ESPION CUEILLI A FROID







   Pour  des jeunes gens qui entraient dans la vie et le système scolaire au début des années 1960, et surtout quand ils étaient issus, comme la plupart, de la petite bourgeoise qui accédait alors à des études impensables jusqu’alors pour leur classe sociale, il était impossible d’ignorer l’immense besoin de vérité qu’appelait cette quasi-élection au règne du savoir que représentait le simple fait d’entrer en sixième au lycée. Que nous soyons des fils de petits bourgeois, des fils d’instituteurs, de caissières ou de secrétaires, de paysans, d’ouvriers, nous mesurions la chance qui nous était donnée. Nous savions, tout jeunes, ce que vérité et mensonge voulaient dire socialement et intellectuellement. Nous avions eu, hors univers scolaire, une vague idée des degrés de mensonge que le système politique pouvait produire en ces débuts de la Cinquième République, vers 1962 ou 63. Nous avions une vague conscience de l’hypocrisie politique de la guerre d’Algérie et du système gaullien, et nous n’avions qu’une idée encore trouble de ce que faisaient les CRS dans les manifs, qui – communistes et autres - tabassaient avec leurs « bidules », mais les exploits de l’OAS, et ceux des flics qui étaient supposés les réprimer, étaient venus à nos jeunes oreilles. Nous entendîmes bien parler, au fil des années 60, de tabassages, de ratonnades, et de plasticages,  et il ne nous échappait pas, quand on voyait sur les murs les affiches électorales de Jean Louis Tixier-Vignancourt, qu’il n’était pas vraiment un homme de gauche. On avait aussi entendu parler de l’affaire Ben Barka et des barbouzes, dont l’un, Georges Figon, avait un nom qui sonnait comme une porte de prison. Mais nous n’avions guère de conscience politique. Nous pensions que travailler en classe, apprendre les savoirs de la bourgeoisie, latin-grec-lettres, nous donnerait les armes nécessaires. Mai 68 vint, et nous démentit. Des petits bourgeois organisèrent des révoltes, mais en vain. Ceux qui avaient plus d’expérience, de mémoire des luttes ouvrières, et de blessures, savaient mieux que nous. 

     Dans notre idéalisme, nous nous doutions bien de quelque chose, pourtant. Quand j’étais en khâgne au lycée Henri IV, il arrivait souvent que l’on nous donne une version latine ou grecque le matin pour le soir, ce qui nous obligeait à  aller la travailler à la Ginette l’après-midi, où se trouvaient les dictionnaires pertinents. Plus d’une fois, quand une difficulté de vocabulaire était résolue par une page du Gaffiot ou du Bailly, et qu’il y avait peu d’exemplaires de ces Sésame du Sens disponibles dans la bibliothèque, je trouvais la page en question arrachée. J’avais été précédé par un camarade attentionné qui non seulement avait réalisé que l’on ne pouvait traduire la version sans cette page de dictionnaire, mais qui avait jugé qu’il valait mieux que les concurrents ne la connaissent pas. Plus tard, à plus d’une reprise, par exemple à la Bibliothèque de l'Ecole normale, quand tel document était rare, je constatai que mes camarades attentionnés n’avaient pas hésité à le subtiliser pour s’en assurer le privilège, et plus d’une fois je m’aperçus que des affiches annonçant telle bourse ou opportunité sur le tableau de l’école normale avaient, une fois lues, été arrachées ( je retrouvais ainsi l'expérience de Mortimer à  la British Library )[1].L'internet devrait nous préserver, aujourd'hui, de telles vilénies potachiques. Mais le fait que tout y soit accessible signifie-t-il qu'il n'a pas ses secrets et ses biais?



   




   Alain Dewerpe savait mieux que quiconque ce qu’était un bidule, et il avait une conscience politique bien plus adulte que la plupart de ses camarades  khâgneux . Il était bien placé pour s’intéresser, quand il devint historien professionnel, autant au monde ouvrier, auquel il consacra ses premiers travaux, qu’à celle de la police et du renseignement. De ses deux maîtres livres, Charonne, 8 février 1962, Folio , Gallimard 2006,  et Espion, Gallimard 1994, est le moins connu, mais c’est à mon sens le plus passionnant et le plus profond. A la différence de Charonne, ce n’est pas une analyse concentrée sur un événement, mais c’est la description d’un phénomène, qui n’est ni l’histoire d’un métier, ni celle d’individus qui l’ont exercé, ni celle d’une institution, puisque ce métier, ces individus et cette institution sont supposés ne pas exister, quand bien même ils sont omniprésents depuis qu’il y a des guerres et des gouvernements, et ont, depuis le dix-neuvième siècle, leurs bureaux, leurs bâtiments (Piscine, Loubianka, siège de la CIA), leurs codes d’honneur, etc. Mais comment les fins diplomates et les « honorables correspondants » peuvent-ils avoir leurs codes d’honneur, s’ils font un métier qui n’est guère honorable et côtoient les mouchards, les délateurs, les agents doubles ou triples?  L’histoire du secret, c’est aussi celle de la trahison et de l’infamie, de la relation entre la morale privée et la morale publique et de l’absence de l’une et de l’autre. C’est aussi l’histoire de la manière dont information, la vérité, et le mensonge se côtoient, dans entrecroisement du vrai et du faux dans les attitudes, dans la politique et dans la guerre civile dont l’espionnage est la pointe avancée.
       Ce livre pionnier, parcourant un terrain presque vierge (des histoires de la police et du complot lui doivent beaucoup) ne fait pas seulement l’histoire des services secrets, du renseignement et des deuxièmes bureaux, de l’âge classique à l’époque contemporaine, montrant comment on est passé de l’espionnage guerrier et encore artisanal de l’Ancien régime à la police généralisée d’aujourd’hui. Il fait aussi, à travers les diverses incarnations de l’espion qui, au fil des âges, passe du statut d’aristocrate dilettante à celui de soldat de l’ombre et à celui d’agent très spécial à la James Bond pour finir en barbouze ou en fonctionnaire grisâtre à la Le Carré, une analyse des limites indécises qui existent entre paix et guerre, entre héroïsme et  trahison, entre honnêteté et vol, entre public et privé, entre vérité et mensonge.  Entre récit véridique et fiction, et ce n'est pas l'un des moindres éléments du livre  de Dewerpe que son chapitre 8, "les scandales de la révélation" , qui est une analyse passionnante de l'évolution du roman d'espionnage et de la figure de l'espion dans la littérature.
     Le rôle de l’espion a changé à travers l’histoire. Dewerpe montre comment cette figure s’est construite. D’abord  au sein d’un univers où la tromperie et le secret faisaient partie intégrante de la politique, puis en opposition au souci de transparence et de publicité de l’âge des Lumières, et enfin comme une sorte de double obscur de la démocratie, « retour de la parole refoulée de l’ordre politique contemporain ». Mais l’historien insiste aussi sur ce qui n’est pas historique dans l’usage du secret « comme si la pratique de la dissimulation, de la tromperie, du silence, relevait d’une immobile et invariante nature du politique » : le pouvoir ne peut jamais se dire -  arcana imperii – mais il doit se montrer sans cesse. Dewerpe ne cesse, dans Espion, de mettre au jour le statut paradoxal du secret : on le cache, mais il est de Polichinelle, la divulgation fait partie de sa nature même, ostentatio arcanorum.  Le secret est une constante de la vie politique. Il n’y a pas plus, en ce sens, d’ « histoire du secret » qu’il n’y a « d’histoire de la vérité». Ce serait entretenir, comme Foucault l'a fait par ruse ou par négligence, la confusion entre la vérité et le dire vrai. Cependant doit-on, comme les plotiniens, les heideggeriens ou Pierre Boutang soutenir  il y a du secret en soi, une zône de l'être à jamais cachée ? Le secret est le fait de cacher la vérité, mais il est dans le cache-cache, pas dans une essence à dévoiler. La variété des jeux de cache-cache a, quant à elle, une histoire, comme le dit Dewerpe toute « une histoire  dormante, aux flexures presque inaudibles » des manières dont on a caché la vérité, refusé de la dire, comploté pour la dévier, payé des gens pour la rendre indéchiffrable, pour la mettre en évidence aussi, de manière à faire croire et tromper ceux qui voulaient savoir. Espionner, nous dit Dewerpe, « c’est à la fois rechercher une vérité positive sciemment obscurcie ; dévoiler une réalité qui s’avance masquée, et viser à tromper, à mentir, afin d’accaparer cette vérité et, par le mensonge, imposer à l’autre l’erreur qui le portera à la défaite. »  
       Il n’est pas étonnant que ce grand livre d’histoire, écrit dans un style d’une densité d’une tension rares, soit aussi un grand livre de philosophie et pas seulement de philosophie politique. Faire une histoire de l'espionnage n'est pas la même chose que faire une histoire du vol, de l'imposture, de l'escroquerie ou de la trahison, mais c'est côtoyer  la dimension métaphysique  de haut vol de ce que l'on peut appeler le crime contre la vérité. Une histoire de ce crime est à faire. Mais ce livre en trace un chapitre. Le sujet est éternel , mais aussi très contemporain. Tous ceux qui aujourd’hui réfléchissent sur la nature de l’information et de la connaissance à l’ère de l’internet devraient lire ce livre, tant ses leçons peuvent s’étendre  à notre univers numérique. Nos « réseaux sociaux » ne sont-ils pas, au-delà de vitrines supposées de la démocratie de l’information, des descendants des réseaux d’espionnage étatiques ? S'est-on demandé, par exemple, pourquoi les gens aujourd'hui sont si gentils, si tolérants, si ouverts, alors même que règne partout la guerre? 
        Dewerpe montre que l’espionnage est le corrélat de l’extension de la guerre à la sphère privée dans le monde contemporain. Que l’empire du faux semblant et du mensonge soit passé de moyen de lutte entre les Etats à l’expression d’une lutte interne à l’individu est un changement lourd de sens, dont nous mesurons tous les jours les effets. Pourquoi doit-on toujours taire la vérité, prendre des poses et respecter la political correctness, alors même que le savoir semble accessible universellement?  Pourquoi cherche-t-on la vérité en même temps qu’on doit sans cesse la cacher ? Qui la possède et a le droit de la posséder ? Pourquoi le progrès du savoir doit-il aller de pair avec une surveillance universelle ? On pourrait être tenté de lire dans l’histoire racontée par Dewerpe une sorte de redoublement d’une leçon nietzschéenne ou foucaldienne: la vérité n’existe pas, elle n’est qu’une fiction, une sorte de joker dans un jeu de dupes et de masques au service de la poursuite du pouvoir et de la domination [2]. Quand il nous dit par exemple (p. 256) que " faire croire est le corollaire du désir de savoir" et que " l’objectif d’assurer les voies de la vérité pour soi même est en effet corrélativement lié à celui d’empêcher l’adversaire de faire de même" on pourrait penser que la vérité n'est qu'un jeton dans le jeu politique, qui passe de main en main. On pourrait aussi noter une très curieuse absence dans ce livre: il ne cesse d'y être question du secret , mais on ne nous dit jamais de quoi le secret est le secret, quels sont les contenus de vérités autour desquels se joue le jeu des espions. Des bases secrètes de SPECTRE , comme dans James Bond ? Des plans d'armes, comme dans l'affaire  Dreyfus? Des plans d'aspirateurs, de drones, d'autoroutes ? Des projets de coup d'état ? Des noms de Carbonari ou de membres de la bande à Bonnot? A la limite, n'importe quoi, comme un plan d'aspirateur, peut faire démarrer l'espionnage. Cela renforcerait l'idée que la vérité est comme le pouilleux au jeu du même nom, quelque chose comme le snark .

    Mais Alain Dewerpe ne dit pas que la vérité est une fiction. Si les vérités sont telles que les espions les cherchent, c’est qu’elles existent, qu’il y a des faits à découvrir ou à cacher, qui méritent qu’on risque sa vie ou celle des autres pour les obtenir ou les entretenir. La vérité est une ressource et un bien précieux, pour lequel il vaut la peine de se battre, mais dont il faut toujours avoir conscience que les conditions de la vie politique contemporaine font qu’elle est manipulée et que les adversaires chercheront à travestir.  Edward Craig , dans Knowledge and the State of Nature, a suggéré que la connaissance est ce qui est fourni par de bons informateurs  ou de bons témoins. A un moment de son livre (p.322) , Dewerpe parle d'une épistémologie de la science politique du secret. Mais on peut,à partir de son livre, réfléchir sur l'épistémologie tout court. Le témoignage, le passage du témoin du vrai et du faux n'est pas seulement un passage de croire et de faire croire. c'est aussi un passage de savoir. La vérité doit bien être une ressource et une valeur réelle, si le jeu a un sens. C’est aussi ce qui donne sens au travail de l’historien, qui se met au service de la vérité quand il analyse aussi bien les dissimulations d’Etat dans l’organisation de la police et du renseignement que quand il s’agit de mener la politique démocratique, qui n’est le plus souvent qu’une «  forme sublimée de la guerre civile."
Il y a un passage fameux de la Guerre du Péloponnèse où Thucydide quitte le ton distancé de l’historien et fait brièvement allusion à son rôle dans la politique athénienne. Alain Dewerpe, en dédicaçant son livre sur Charonne à la mémoire de sa mère, avait toutes les raisons de mesurer combien son destin personnel pouvait peser sur ses choix d’historien. Mais pas plus que son lointain prédécesseur il n’est intervenu en son nom propre dans l’entreprise de description des conditions objectives des phénomènes qu’il avait choisi d’analyser. Il est, pour ainsi dire, lui-même dissimulé en même temps que totalement présent dans la trame des faits qu’il analyse de manière parfaitement froide et détachée. Cela ne rend que plus profonde et plus dramatique son entreprise. 




[1] A propos d’affiches arrachées, et dans un tout autre contexte, je me rappelle aussi une affiche d’un colloque de philosophie analytique sur  « survenance , esprit et action» , qui avait été en 1999 affichée dans la plupart des départements de philosophie parisiens, et arrachée avec zèle.
[2] L’influence de Surveiller et punir est patente, mais AD va bien plus loin que Foucault , qui en reste à la surface.