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dimanche 14 février 2021

Le principe de Tacite

 


  J'ai  il y a 5 ans  consacré ici un billet à Tacite et à l'une de ses observations les plus aiguës (avec d'autres, qui me semblent le placer au sommet des grands moralistes latins, bien qu'il n'appuie rien) :

 Proprium humani ingenii est odisse quem laeseris ( Vita Agricolae,  I, Ch 42, 4)

Appelons cela le principe de Tacite . Mon billet a été commenté par un lecteur tacitéen, Pater taciturnus  et j'ai découvert qu'il avait été employé ( notamment) par un historien au sujet de l'antisémitisme en Pologne. 

Ce qui est important dans la phrase de Tacite, est qu'elle indique un rapport causal, et pas seulement de corrélation entre le sentiment éprouvé par la conscience d'avoir fait du mal à autrui et la haine de celui-ci. Ce n'est pas simplement la coexistence des deux émotions, comme dans la Schadenfreude, ou le principe de Térence dans l'Eunuque:  Eis vltro arrideo, et eoru[m] ingenia admiror simul’ ("Je me moque d'eux tout en exprimant mon admiration pour leur esprit"). 

J'aurais dû alors citer le fameux passage de Hobbes (Leviathan XI) :

"To have received from one, to whom we think ourselves equal, greater benefits than there is hope to requite, disposeth to counterfeit love, but really secret hatred, and puts a man into the estate of a desperate debtor that, in declining the sight of his creditor, tacitly wishes him there where he might never see him more. For benefits oblige; and obligation is thraldom; and unrequitable obligation, perpetual thraldom; which is to one's equal, hateful. But to have received benefits from one whom we acknowledge for superior inclines to love; because the obligation is no new depression: and cheerful acceptation (which men call gratitude) is such an honour done to the obliger as is taken generally for retribution. Also to receive benefits, though from an equal, or inferior, as long as there is hope of requital, disposeth to love: for in the intention of the receiver, the obligation is of aid and service mutual; from whence proceedeth an emulation of who shall exceed in benefiting; the most noble and profitable contention possible, wherein the victor is pleased with his victory, and the other revenged by confessing it.

To have done more hurt to a man than he can or is willing to expiate inclineth the doer to hate the sufferer. For he must expect revenge or forgiveness; both which are hateful."

Ce  passage est commenté dans  Philosophy, Rethoric and Thomas Hobbes de Timothy Raylor (OUP 2018), p. 152, mais curieusement sans faire référence à Leviathan , XI.  

C'est étroitement lié à la gloire, dont Hobbes parle si souvent , notamment dans le De cive , I, V 

« Le plus grand plaisir, et la plus parfaite allégresse qui arrive à l’esprit,lui vient de ce qu’il en voit d’autres au-dessous de soi, avec lesquels se comparant, il a une occasion d’entrer en une bonne estime de soi-même."

Ici Hobbes indique le ressort causal que Tacite ne fait, comme à son habitude, qu'indiquer (normal: il est tacite): réaliser qu'on a fait du mal à autrui est source de mésestime de soi, et la haine qu'on porte à ceux qu'on a lésés est une manière de rétablir cette menace à sa propre estime et gloire. 

Mais Hobbes commente surtout dans Leviathan XI, le principe converse du principe de Tacite: un bienfait trop grand reçu de quelqu'un qu'on estime son supérieur conduit à le haïr. Car chez ce dernier donner plus qu'on ne doit irrite notre amour propre. En nous traitant mieux que nous ne devrions l'être, il nous méprise implicitement. C'est pourquoi, notamment, donner de trop gros pourboires, trop d'aumône au mendiant, est une faute grave de psychologie, ressentie en réalité comme une injustice.  Les mendiants le savent. J'ai noté souvent que dans la rue, là où jadis on me demandait un franc, puis cinquante centimes d'euros (ce qui est quand même,pour ceux qui n'ont pas connu le franc, l'équivalent de 3 francs), on me demande à présent un ou deux euros.  Les beggars  n'ajustent pas seulement leurs demandes à l'inflation. Ils attendent une rétribution juste, non de la douleur qu'ils ont d'être tombés au dessous du quidam, mais de la faveur qu'ils vous font en vous demandant de les aider d'un sou, et s'indignent si on leur donne trop, car cela les offense. 

    Preston Sturgess s'est souvenu ainsi de Hobbes et de Tacite dans les Voyages de Sullivan, quand son héros milliardaire devenu faux clochard se fait rabrouer par un mendiant à qui il a fait l'aumône.


PS  J'aurais du dans ce billet et les autres citer Jon Elster 2011 (in Demeleunaere , Analytical sociology and causal mechanisms, Cambridge 2011) 

"emotional reactions that moralists from Seneca to La Bruyère have delighted in exploring. When A unjustly harms B, the reaction of A may be anger rather than guilt:€ “Those whom they injure, they also hate” (Seneca, De Ira, II.23). According to La Bruyère (1885:283),“The generality of men proceed from anger to insults; others act differently, for they first give offence and then grow angry.” The explanation may lie in the pridefulness that prevents some persons from admitting that they have anything to feel guilty about: they seek a reason for having offended, and this reason then propels them to further offenses. Similarly, men “often hate those who have done them kindnesses” (La Rochefoucauld, Maxim 14) and in fact hate them because of the kindnesses (Seneca, De Beneficiis, III.1). Along similar lines, efforts by the rich to alleviate envy by generosity may in fact exacerbate it, by substituting an even more enviable property for the one that triggered the emotion in the first place"






lundi 23 septembre 2019

L'humiliation des Montfort

  ( Ce billet fait partie de ceux qu'Ange Scalpel a laissés dans ses papiers posthumes.
Il aimait à dénoncer les plagiats, mais comme on s'en apercevra ici, il ne craignait pas d'en commettre. Ce texte  est publié ici sous ma seule responsabilité)
                                                                                                 Angela Cleps





      Lorsque l’académicien Gabriel Montfort mourut, des nécrologies élogieuses mais légèrement embarrassées parurent dans les journaux. On célébra son œuvre de juriste, de philosophe et d’éducateur, sa carrière universitaire et politique, et l’on rappela les multiples médailles, légions, rosettes et prix dont il avait été le récipiendaire. Les académies et les instituts dont il avait été membre prononcèrent des éloges solennels sous des coupoles et des plafonds dorés et lambrissés. Un grand représentant de l’intellect disparaissait, on perdait un pionnier de l’application de l’intelligence artificielle au droit, un membre éminent de l’Etat qui avait rendu d’immenses services à la Science et aux Humanités, docteur honoris causa de nombreuses universités étrangères, animateur de rencontres internationales brillantes, nous quittait. Le succès avait accompagné toutes ses entreprises, et ses œuvres lumineuses accompagneraient les générations futures. On avait plus de mal à cerner ses contributions philosophiques, mais on retenait qu’il avait défendu la créativité humaine face au progrès de la technique, rétabli la force du droit dans la cybernétique, fait circuler les savoirs comme aucun passeur avant lui,  et puissamment anticipé l’humanisme de notre temps contre l’envahissement des machines tout en reconnaissant la part de nature qui gît dans notre culture. On évoquait les multiples colloques, conférences et débats décisifs auxquels il avait contribué et qu'il avait organisés si brillamment. Ses contemporains émus se souvenaient des rencontres éphémères, mais si significatives, auxquelles il avait participé, des entretiens qu’il avait menés d’une main experte, levant les fonds, organisant voyages et hôtels jusqu’à se soucier des réservations, et publiant les ouvrages collectifs qui en étaient sortis, dont on avait oublié les titres et les sujets. Quelque chose pourtant semblait manquer aux obituaires, comme s’ils ne parvenaient pas à cerner comment Montfort avait pu réussir si bien en tout en dépit d’accomplissements dont personne ne parvenait à voir en quoi ils lui avaient valu tant d’honneurs. Même son ancien collègue et ami Guillaume Elpis, l’un de ceux qui le connaissaient le mieux pour avoir en vain essayé de rivaliser avec lui, n’avait pas réellement pu percer la clef d’une gloire aussi monotone. Quand il lut les nécrologies, sa première réaction fut de hausser les épaules, comme s’il ne valait pas la peine, une fois encore, d’essayer de comprendre pourquoi un individu aussi falot, à propos duquel  il n’y avait à peu près rien à dire,  avait pu tant d’années, et à présent au-delà de la mort, faire illusion. L’habileté sociale et universitaire, l’entregent, le bagout du personnage et la pauvreté en esprit du temps, qui favorisaient la publicité, la communication et la sacro-sainte « interdisciplinarité », n’expliquaient pas tout. Il avait su tirer le meilleur parti de la faiblesse de jugement de ses contemporains, de la sottise de ses épouses et de ses étudiants en mal de bourses et de lettres de recommandation, de l’ignorance des littéraires en matière scientifique  comme de l’ignorance symétrique des scientifiques en matière littéraire, de la misère des milieux correspondants en matière de conditions d’existence au sein d’un univers gouverné par le journalisme et les media, mais le résidu de doute demeurait : « Et si après tout, cette gloire incongrue n’avait pas été méritée ? Et si ceux qui s’enorgueillaient de  leur allégeance à l’Esprit n’étaient pas eux-mêmes de petits braconniers ? «  Ah tant pis ! Je dois aller à son enterrement, j’ai été son collègue après tout, et je me suis trouvé présent quasiment à toutes les occasions où il recevait des hommages. Ne serait-ce que pour comprendre enfin pourquoi il a pu faire illusion, et par devoir,  il me faut y aller.» 
   Madame Elpis, jeta d’abord un regard inquiet et réprobateur à son mari. « Vous allez abuser de ma patience. Vous êtes bien plus malade qu’il ne l’a jamais été.
-          Oh ! tant qu’il ne me condamne qu’à l’enterrer !
-          Mais c’est moi que vous condamnez, avec vos soi-disant élans chevaleresques, votre sens du devoir universitaire, alors même qu’il n’en a jamais manifesté la moindre parcelle et n’a fait, de toute sa carrière, que sucer vos ressources intellectuelles que vous lui délivriez au nom de la prétendue générosité de l’esprit dont vous vous croyiez investi ! A aucun moment il ne consentit à vous sacrifier quoi que soit, et il n’aurait jamais même songé à vous conférer la moindre parcelle des honneurs qu’il n’a cessé de  recevoir en vous pillant, et qui vous étaient en réalité dus, en vous volant comme un bandit de grand chemin. Aucun intellectuel de votre milieu n’a jamais manifesté aussi bien l’imposture, le ridicule qu’il y a à recevoir une gloire imméritée, une telle absence de vergogne à en profiter, et tout cela à votre détriment ! Pas un seul de ses prétendus  écrits qui ne soit fait de vol et de rapine, sur fond de bêtise mal dissimulée mais glorifiée par des crétins ! Combien de fois ne m’avez-vous pas dit vous-même que vous reconnaissiez, dans ses conférences, le plagiat éhonté, dans ses présences mondaines, la petitesse et la vulgarité d’un gagne-petit de l’intellect ! Et vous voudriez à présent vous pencher sur la tombe de cet escroc !
-         -  Chère amie, ce qu’il m’a fait n’est que le produit de votre imagination et de votre sens de la gratitude universitaire, dont vous devriez savoir qu’il n’existe pas chez les intéressés.
-          - Je me demande bien en effet de quelle gratitude il a pu faire montre à votre endroit, et pourquoi il vous faudrait être loyal envers un tel pirate !
-      -     Il n’en reste pas moins l’un de mes contemporains, et qu’il représente, même petitement, l’époque. Nous avons mené certains combats ensemble, souvent écrit sur des sujets voisins, il a été longtemps mon collègue à l’université. Je dérogerais à mon devoir de mémoire si je ne faisais pas l’effort d’au moins aller le saluer une dernière fois, quoiqu’il m’en coûte. Après tout, nous nous saluions encore avec camaraderie, comme de vieux complices.

-          Ah oui ! Tout comme il avait le soin de jouer de sa connivence avec tous ceux qu’il volait comme dans un bois, dont il savait tirer avantage sans jamais reconnaître leurs mérites. Vous l’avez toujours soutenu, allant même jusqu’à le laisser élire dans des postes qui vous revenaient à vous, alors qu’il vous a toujours écrasé de son mépris. Il vous a utilisé, il a pressé le citron jusqu’à la dernière goutte, et, vous étiez toujours là à lui tendre vos perches, au nom de l’honneur et de la modestie ! Il a réussi sur votre dos, épiant tous vos mouvements pour les singer et en tirer profit ! Quel don peut il y avoir là-dedans sinon celui de la crapulerie ? Ce sont vos propres dons qu’il a exploités, le plus souvent parce que vous les lui offriez gratis, et le reste du temps dans votre dos !
-          Quant à moi, je vous ai comprise, chère amie, mais j’accomplis mon devoir et vous rejoins aussitôt.

I
            Il  partit le lendemain seul aux obsèques, qui avaient lieu au cimetière familial des Montfort en Touraine, et n’était pas mécontent – sa femme le réalisait mieux que lui – de se sentir appartenir à cette foule distinguée qui chaque fois qu’elle rend hommage à l’un des siens se sent rendre hommage à elle-même. Mais Madame Elpis s’inquiétait de ce voyage d’hiver et de ce qu’il impliquait d’attentes dans le froid et la boue d’un cimetière. Elle se morfondait en espérant son retour rapide, réfléchissant à tout ce que son mari avait subi, et à l’injustice dont il avait été victime. C’est lui en réalité qui avait, par son œuvre pionnière, établi dans le monde savant tout le domaine dont Montfort allait quelques années plus tard, en le copiant et en venant dans son sillage profiter de ce qu’Elpis avait semé. Souvent lui venait cette image chez David Hume d’un chasseur qui poursuit un lièvre sur des lieues, et qui au dernier moment, quand l’animal est sur le point d’être pris, se le voit rafler par un concurrent opportuniste. Elpis avait tout donné, tout inventé, mais c’est Montfort qui avait recueilli les fruits. A soixante ans, Guillaume avait tout au plus fait une carrière honnête et digne, mais jamais n’avait eu la reconnaissance publique, ou même simplement universitaire, qu’il méritait et dont Montfort avait, quant à lui, joui sans cesse, alors même qu’il n’avait pas une once du talent de Guillaume. Il avait obtenu par arrivisme les prérogatives que  ce dernier n’avait jamais recherchées, profité de ce qu’avec générosité Elpis lui avait indiqué, et le plus souvent s’était simplement approprié ses idées et ses œuvres en les présentant comme siennes. Il avait joué de la société médiatique et cybernétique que son mari avait été incapable de contrôler fût-ce un peu. Elle se souvenait même que Montfort avait essayé de la séduire, sûr de son charme, alors qu’elle n’était que fiancée à Elpis. Il cherchait toujours à s’approprier les biens d’autrui.

    Son mari rentra de l’enterrement avec un rhume, qui dégénéra vite en une pneumonie. Madame Elpis n’eut même pas la force de se mettre en colère et de lui reprocher ce voyage, tant elle sentait que c’était encore un fois la sottise de son mari, alliée à la cruauté du sort, qui faisait de Montfort son fardeau, même au fond de la tombe. En une semaine Elpis était mort, laissant sa veuve à son chagrin, et son destin à l’obscurité.  

    Car au lieu d’avoir droit, comme Montfort, à des funérailles grandioses, Elpis fut enterré en petit comité, presque en catimini. Là où Montfort avait eu droit à une demi- page dans le Monde, Elpis n’était signalé que par quelques lignes dans le carnet du journal, à côté d’un proviseur et d’un bâtonnier. C’est tout juste si son université lui consacra une notice, et les deux ou trois sociétés savantes qu’il avait fondées et présidées mirent des mois avant de s’apercevoir de sa mort. Madame Elpis, au fond, préférait cela, elle repoussa les lettres lui proposant de lire des hommages qu’elle prévoyait parfaitement insipides, de son mari face à des assemblées de vieillards cacochymes et ignorants. Un étudiant se présenta un jour à la porte, venu dire son admiration. Elle l’éconduit froidement, flairant la captation d’héritage. Elle en vint  à douter, en voyant combien Guillaume Elpis était vite tombé dans l’oubli, qu’il eût jamais mérité un autre sort. La seule chose qui la rassurait était que le sort de Montfort ne semblait pas être meilleur. L’eau sombre de l’oubli s’était refermée sur leur commune fontaine. Pour en avoir le cœur net, elle s’adressa à quelques amis de Guillaume, dont elle croyait qu’ils sauraient mieux qu’elle évaluer ses mérites. Mais leurs réponses prudentes, laconiques et polies, la plongèrent dans le doute. Et si, après tout, Elpis ne méritait pas simplement son destin obscur? 

       A quelque temps de là, une circonstance concourut à son désarroi. La veuve de Montfort, Sylvia, lui écrivit pour lui faire part de son désir de réunir et de publier  les textes inédits de son mari, qui, disait-elle, devaient avoir été répandus entre ses collègues et ses amis, mais qu’elle n’avait pas pu par elle-même retrouver. Madame Elpis ne pourrait-elle l’aider à honorer la mémoire de  Gabriel Montfort ? Sophie Elpis serra les poings de rage, et commença par se dire que trop était trop : fallait-il aussi qu’elle contribuât elle-même, par son mari interposé, à la gloire de son rival malhonnête ? Si ces manuscrits posthumes, parmi lesquels seraient sans doute des correspondances, venaient à être publiés, son époux ne serait-il pas encore une fois comparé à son éminent contemporain et par là même diminué ? Sa première réaction fut d’écrire à la veuve de Montfort qu’elle ne trouvait rien dans les papiers de son mari. Mais elle finit par chercher dans les tiroirs, dans les fichiers d’ordinateurs. Elle trouva des textes substantiels, où les deux auteurs échangeaient, et où, pensait-elle, son mari brillerait. Elle hésita longtemps, sachant par avance qu’elle signait, si l’on peut dire, l’arrêt de mort posthume de son mari. Elle écrivit à Sylvia Montfort : « Chère Madame, j’ai trouvé, dans les manuscrits de mon mari et dans ses correspondances, des textes substantiels de Gabriel Montfort et des correspondances de mon mari à lui adressées. Je vous les envoie. »
   Dans les semaines et les mois qui suivirent, elle ne cessa de regretter son geste : ne venait-elle pas d’enterrer Guillaume Elpis une seconde fois ? Quand paraîtrait le volume des textes de Montfort, avec en regard ceux de son mari, celui-ci ne serait-il pas de nouveau enfoncé, réduit à rien, face à l’éminence de son contemporain ? 

     Le livre tant attendu parut, pompeusement intitulé Principia juridica, et sous-titré Essais et correspondance. L’éditeur avait bien fait les choses. Les gazettes avaient annoncé l’un des livres les plus importants de  ce début de siècle, et les libraires avaient réservé leurs piles les plus en vue pour que l’acheteur ne le manque pas. Les sites web les vendaient en avant-première, des robots simulaient un succès mondial, les listes de diffusion ne cessaient d’inonder  leurs lecteurs de messages et les revues électroniques se préparaient à lui consacrer leurs comptes rendus les plus longs, ceux qui dépassaient les vingt lignes fatidiques au-delà desquelles personne ne lit sur écran. Madame Elpis parcourut fiévreusement l’ouvrage que Sylvia Montfort avait composé avec les inédits de son mari et ses lettres à Guillaume Elpis. C’était un fort volume de plus de 700 pages. Le contraste était écrasant. Les lettres de de Montfort étaient d’une banalité et d’une insipidité totales, à peine plus littéraires que des notes de blanchisserie, alors que celles d’Elpis – que Sylvia Montfort, vilénie supplémentaire, n’avait pas toutes reproduites - étaient enjouées, profondes, ironiques, et constituaient chacune un petit essai à part entière, plein d’esprit et d’érudition.  Mais surtout, ce qui frappait étaient les articles inédits ou les écrits de Montfort lui-même que sa veuve avait jugé bon de publier ou d’extraire de revues où on les avait oubliés. Ces textes étaient tous d’une banalité à pleurer, et surtout, comme les critiques ne tardèrent pas à s’en apercevoir, tous plagiés ou démarqués de textes bien connus d’autres écrivains et d’autres savants. Cela rappela à Sophie Elpis un épisode que lui avait jadis narré son mari. Convié à faire une conférence  sur les obligations juridiques des robots à la Société française de droit cybernétique comparé, Montfort avait commencé à parler en donnant une introduction vague et plate, et au bout d’un quart d’heure, là où il aurait dû entrer dans le vif de son sujet, s’était interrompu, à la stupeur de l’auditoire, prétextant qu’il en avait dit assez. Elpis avait vite compris la raison de son brusque silence : Montfort, au moment d’aborder la partie substantielle de son exposé, venait de se rendre compte que son ancien ami était dans la salle, et avait préféré se taire plutôt que de lire un texte manifestement plagié sur celui du dernier livre d’Elpis, qui traitait précisément des obligations juridiques des robots. Pour éviter la disgrâce d’une découverte de son imposture par celui qu’il avait plagié, il avait immédiatement battu en retraite. Ce n’était pas le seul indice de la forfaiture de Montfort. Sylvia avait inclus, dans la liste des écrits de son mari, la table des matières d’un volume qu’il avait présenté en vue de son élection à l’Académie d’épiphénoménologie. Elle ne s’en était pas rendu compte, ignorant tout de ces graves sujets, mais n’importe quelle personne un peu au courant de ce dont il est question pouvait voir la supercherie : aucun de ces écrits n’existait. Il suffisait se reporter aux sommaires des revues qui avaient abrité ces prétendues publications pour voir qu’ils n’y figuraient pas. Monfort avait donc produit un faux grossier, mais personne n’avait été vérifier.

   Les critiques eux-mêmes de Principia juridica constatèrent ces emprunts, mais la plupart ne virent guère ces filouteries. Ils ne manquèrent pas néanmoins de constater l’inanité complète de ces textes. Ils ne dirent pas explicitement, par veulerie, que le livre et son auteur étaient nuls, mais usèrent de l’arme habituelle du monde littéraire et académique : le silence. Les revues qui avaient prévu leurs numéros spéciaux, les émissions de télé leurs plateaux, les sites web leurs plateformes, les universités leurs tables rondes et colloques autour du livre, les comptes face book et les tweets supposés allumer le feu, décrochèrent soudain, pensèrent à d’autres invités et twittèrent dans d’autres cybersphères. Seuls quelques attardés, qui n’avaient pas encore compris combien Montfort était démonétisé, s’obstinèrent. Mais très vite, face aux défections, ils déchantèrent.  Pendant ce temps, Sophie Elpis jubilait. Enfin le masque était levé. Montfort allait apparaître au grand jour, comme ce qu’il avait été , et son mari serait réhabilité, remis à sa vraie place, la toute première. 


Puvis de Chavannes, le rêve

      Mais rien de cela n’arriva. Comme auparavant, c’était comme si Montfort avait entraîné Elpis dans le gouffre de son propre oubli. Alors Sophie reprit le flambeau, et avec courage voulut faire le travail que Sylvia n’avait pas su ni pu -  et pour cause ! - faire de son côté et pour son propre héros : publier les œuvres de Guillaume, lui rendre enfin l’hommage dû. Elle s’attela à la tâche. Mais elle ne trouva guère de papiers, ni de livres imprimés, qui dormaient sur les étagères de sa bibliothèque, et qui semblaient devoir rester là, sans que jamais ils connussent d’autres éditions. En revanche elle trouva, au fond de l’ordinateur de son mari, des centaines de fichiers, dont certains avaient été rendus illisibles par l’obsolescence des logiciels. Un trésor gisait là, elle en était sûre. Mais elle se sentait incapable de transcrire ces logiciels complexes, de dresser la liste de ces manuscrits, dont certains étaient de vrais livres, de comprendre leur ordonnancement pour en faire des livres. Elle se souvint de l’étudiant qu’elle avait éconduit : ne pourrait-il se faire l’editor des œuvres de son maître ? 
     Elle retrouva l’adresse de Félicien Pendergast, qui était venu témoigner son admiration. Malgré l’accueil plutôt frais que le jeune homme avait subi un an auparavant, il accepta la tâche, et se mit au travail. Il entreprit de faire la liste des inédits de Guillaume Elpis, et de mettre de l’ordre dans ce qu’on ne saurait plus appeler des manuscrits – des loguscrits ? Elle accueillit le jeune homme chez elle, et lui offrit le vivre et le couvert, ainsi qu’un salaire. Il travaillait avec l’enthousiasme des disciples. Il entreprit de lire les milliers de pages d’Elpis. Il fit des découvertes enthousiasmantes, mais souvent les textes s’arrêtaient là, inachevés. Il fallait saisir ailleurs leur reprise, sous une autre forme, et en fait tout réécrire.

    Au bout de quelques semaines de travail, Pendergast se sentait perdu dans cette jungle de textes. Mais surtout, il avait l’impression que ceux-ci lui résistaient, comme physiquement. Des passages entiers qu’il croyait avoir retranscrits se trouvaient brusquement effacés. Il accusa les logiciels, ou sa propre inexpertise informatique. Il était pourtant parvenu à tout traduire dans un langage accessible à son propre ordinateur. Il passait jours et nuit dans le bureau d’Elpis, dormant dans une chambre attenante. La veuve venait de temps à autre s’enquérir de l’avancement du travail. Elle lui trouvait, rétrospectivement, une certaine ressemblance avec son feu mari, et s’adressait avec lui avec une certaine tendresse. Mais au fur et à mesure que son travail avançait, Pendergast se sentait plongé dans un malaise dont il ne parvenait pas à saisir l’origine, mais dont il finit par identifier la cause possible : des fichiers disparaissaient brusquement de l’ordinateur, des pages entières revenaient au néant. C’était comme si une main invisible avait effacé des plages entières de texte. Quand il travaillait seul dans le bureau, à la table du défunt, il sentait quelquefois comme un souffle derrière son dos, un craquement des boiseries. Puis il s’aperçut que la souris de l’ordinateur se déplaçait seule sur l’écran, envoyant à la corbeille des textes qu’il avait pourtant soigneusement sélectionnés et copiés sur des clefs USB, mais qu’il ne retrouvait pas plus sur celles-ci. Une présence inconnue, mais dont le choix semblait très informé et sûr, conspirait à écraser ses fichiers, à détruire tout son travail. Il en informa la veuve Elpis, qui prit d’abord ces destructions comme l’effet de la mauvaise volonté de Pendergast. Mais elle dût finalement se rendre à l’évidence : les œuvres posthumes d’Elpis s’annihilaient lentement sous leurs yeux. Elle crut à quelque virus informatique. Mais les logiciels espions étaient introuvables. Au bout de quelques jours, il ne restait plus rien, et le projet tomba dans les profondeurs du disque dur, sans qu’aucun informaticien pût les récupérer. La maison Elpis, tout comme la maison Monfort et la maison Usher, était tombée d’elle-même, la laissant à son chagrin et à son oubli derechef.

    






mardi 2 janvier 2018

Le Prince de Viane et l'essence de l'Espagne

                                                 
                                                         Thomas Lucena, La prision del principe de Viana

en hommage à Yves Hersant, humaniste à la cour d'Alphonse V 


       J'ai déjà évoqué ici , en commentant le tableau impressionnant de Moreno Carbonero du Prado, la figure  tragique du Prince de Viane. Je conterai ici plus avant sa triste histoire, qui est aux racines même de l'histoire d'Espagne, et qui invite aussi le philosophe à la méditation sur le destin. Les lecteurs au courant de l'histoire de l'Espagne voudront bien excuser ma naïveté.

     Carlos d'Aragon, Prince de Viane,  devait hériter du royaume de Navarre de sa mère, Blanche d'Aragon, mariée à Juan d'Aragon, qui devint de ce fait roi de Navarre. Le Prince naquit de ce mariage en 1441. Il fut élevé  à Olite dans le château des rois de Navarre.

                                      le château d'Olite en 1850. Il fut reconstruit et est aujourd'hui un hotel

A  la mort de sa mère, c'est le Prince qui aurait dû monter sur le trône. Les règles de l'héritage stipulaient que :

"Si Blanche mourait avant son mari, sans laisser d'enfants, Jean d'Aragon s'engageait à remettre tout le royaume et toutes ses places fortes aux mains de l'héritier légitime, et reconnaissait qu'il était venu à la succession de Navarre comme mari de Blanche, et en vertu du droit à elle appartenant. Or la naissance du prince de Viane n'avait rien changé à la nature du droit de Jean d'Aragon; il n'était pas devenu, par le seul fait d'avoir un fils, propriétaire du royaume et seigneur naturel de la terre ; il n'avait pas cessé de tenir tous ses droits de la reine; la reine venant à disparaître, la cause de son droit disparaissait avec elle, son droit s'évanouissait en même temps, et il se trouvait obligé, par une application très simple et très logique du contrat, à remettre le royaume aux mains de l'héritier légitime, qui était le prince son fils. " (1)

     Mais Juan II d'Aragon ne l'entendait pas ainsi, et il chercha à s'approprier seul le royaume. Le Prince, ne voulant pas se quereller avec son père accepta - erreur fatale - de se contenter d'une lieutenance en attendant le retour de Juan, qui passait son temps hors du royaume. Spolié de son héritage par ce dernier, le Prince, qui était un lettré plus qu'un politique ne se lança dans une guerre contre son père que contraint par les événements et par les nobles de son camp, notamment Juan de Beaumont. Mais surtout, entretemps, Juan II avait épousé en seconde noces l'intrigante Juana Enriquez, dont il avait eu un fils, Ferdinand , que cette dernière voulait mettre sur le trône. Le prince de Viane était de trop.


                                                                   Juan II d'Aragon

   La guerre civile qui eut lieu en Aragon en 1451-56 et dont Carlos IV et Juan II son père sont les principaux acteurs fut fondatrice de l'Espagne moderne . L'Aragon était au temps du Prince de Viane l'ennemie de la Castille. Mais le prince  avait, durant sa brève lieutenance du royaume quand son père était absent, cherché à s'allier avec la Castille avec le traité d'Estrella. Le Prince voulait l'unité de l'Espagne.  C'est le rejet de ce traité par Juan II qui provoqua la guerre.Le Prince fut défait par les troupes de  Juan II  à Aybar , et dut s'exiler à Naples, chez son oncle Alphonse V, frère de Juan II,  souverain éclairé et comme lui lettré:

"La cour de Naples était le rendez vous des poètes et des historiens. « Poggio Bracciolini, François Philelphe, Antoine de Palerme, Aeneas Sylvius, Georges de Trébizonde, Laurent Valla, Barthélemy Fario, auteur d'une Vie d'Alphonse V, Barcellius, l'historien de ses campagnes, rivalisaient d'éloges et d'enthousiasme, et l'avaient proclamé Alphonse le Magnanime . » Chaque jour, soit à table, soit après le repas, il lisait quelques passages des Écritures et des auteurs profanes; il aimait à disputer avec les savants personnages qu'il avait attirés à sa cour. Dans sa vieillesse, il se remit à l'étude de la grammaire; il en discutait avec son maître les questions les plus difficiles, à son lever,à son coucher, et jusque dans ses chasses . Les Commentaires de César ne le quittaient pas ; la lecture de Quinte-Curce l'avait guéri d'une maladie. Ses soldats, sûrs d'être récompensés, lui apportaient des manuscrits précieux. Il avait pris pour emblème un livre ouvert, et il avait coutume de dire qu'un roi sans lettres n'était pour lui qu'un âne couronné." ( Desdevises du Dézert,  p. 253)

                                                     Alphonse  d'Aragon, roi de Naples aussi

  A la cour de Naples, le Prince de Viane termina sa traduction de l'Ethique à Nicomaque en aragonais. Il était un humaniste, au sens italien du terme. Qu'allait il faire dans ces guerres aragonaises, au milieu de ces  serfs misérables ?  A Naples  il trouvait plus d'échos que dans ces châteaux  paysans. Alphonse V fut d'ailleurs appelé "le magnanime", ce qui est exactement la traduction du terme "magalopsuchos" dont Aristote qualifie ceux qui ont la vertu, l'intellect et la puissance. C'est là peut être que Don Carlos rencontra  Laurent Valla, l'auteur du plus grand livre sur le libre arbitre de l'histoire de la philosophie. Peut être eût-il l'occasion de lire dans ce livre le dialogue entre Sextus Tarquin et l'oracle d'Apollon et le passage suivant, que commentera Leibniz en ses Essais de théodicée et plus tard Don Julio en son Necessidad y contingencia:

   "Sextus Tarquinius le consulta sur ce qui allait lui arriver. Imaginons le répondre, et qui plus est en vers, comme à son habitude, ainsi : «Exilé et pauvre tu périras, abattu par une ville en colère.» Et Sextus de répondre : «Que dis-tu Apollon ? En quoi ai-je ainsi mérité de toi, que tu m’annonces un destin si cruel ? que tu [m’]assignes une mort si triste ? révoque, je [t’en] conjure, ton oracle, pour prophétiser [quelque chose] de plus favorable, et sois plus aimable envers moi, qui t’ai apporté une magnifique offrande.» Et Apollon de répliquer : «Tes offrandes, jeune homme, me sont vraiment agréables et bienvenues ; pour elles j’ai rendu en retour un oracle, qui est certes malheureux et triste. Je le voudrais favorable, mais ce n’est pas en mon pouvoir. Moi, je reconnais les destins, je ne les détermine pas. Moi, je peux annoncer la fortune, pas la changer" (2)

                                                        
Un émissaire d'Alphonse V, Rodrigo Vidal, essaya de conclure un pacte avec Juan II, pour un partage équitable de la Navarre avec Don Carlos, sans succès. Là dessus en 1458, Alphonse V mourut, laissant son royaume à son fils naturel, Fernando, à son frère Juan II, et à Carlos IV. Mais personne à Naples ne voulait de cet ordre de succession et on proposa le royaume de Naples à ce dernier . Il refusa, ne voulant pas conspirer contre Fernando.  Pendant ce temps sont père refusait toujours de lui accorder la moindre parcelle de son héritage.   Le Prince de Viane s'était réfugié de Naples en Sicile,en 1558, où on l'accueillit avec ferveur. C'est là  à Messine, que tableau de Moreno le représente affalé et hagard entouré d' in folios.

                                       Moreno Carbonero , Le prince de Viane à Messine (Prado)

 Mais la réalité était peut être un peu moins tragique que le portrait du desdichado du Prado, prince d'Aquitaine à la tour abolie :

 "Tandis qu'il résidait à Messine, il passa la plus grande partie de son temps dans un couvent de Bénédictins, où il reprit ses études et ses travaux littéraires ; il charma les moines par sa bonne grâce, sa modestie,sa science et sa libéralité. Cent ans plus tard, les Bénédictins de Messine racontaient encore à Zurita des anecdotes relatives au séjour du prince dans leur couvent . L'enthousiasme qu'il inspirait alla si loin que beaucoup le considérèrent, dès ce moment, comme un saint , quoiqu'il partageât ses loisirs entre les moines de Messine et une belle fille de Sicile appelée la Capa : elle était de basse extraction, mais d'une beauté, extraordinaire; elle eut du prince un fils, que D. Carlos reconnut et appela D. Juan Alonso de Navarra y Aragon, et qui devint dans la suite abbé de San-Juan de la Pena et évêque de Huesca (Desdevises, p. 268)

Desdevises du Dézert raconte l'épisode final:

 "Jean II persista, après la mort de son frère, dans tous les sentiments d'hostilité qu'il avait voués à son fils, et qu'il n'eut jamais l'intention de lui rendre ses droits héréditaires. D. Carlos n'avait pas un but moins net que son père. Il voulait que ses droits sur la Navarre fussent reconnus, il voulait être déclaré primogénit d'Aragon, il voulait gouverner la Catalogne comme lieutenant général. Le droit et la loi étaient incontestablement pour lui, mais Jean II avait l'avantage d'être en possession des deux tiers de la Navarre, et de tous les pays de la couronne d'Aragon. D. Carlos était en exil, sans ressources d'aucune sorte, et presque sans crédit. Telles étaient cependant la force de son droit et la sympathie qu'il inspirait qu'il finit par toucher au but, après des péripéties inouïes, qui font de ses trois dernières années les plus intéressantes de sa vie. De l'exil et de la ruine il fut porté au pouvoir par la seule force de l'opinion publique, et, si moderne que cette expression puisse paraître, les faits la justifient complètement"


   Don Carlos , avec ses partisans, il s'embarque de Messine en 1459 pour Majorque , via la Sardaigne.Il reste à Majorque un an, appauvri et aux abois. Il continua d'essayer de négocier avec Juan II, mais ses exigences devenaient plus fortes : notamment il demandait que la Navarre fut incorporée à l'Aragon.  Mais Juan II se refuse toujours à accéder à ses demandes. Tel Napoléon à Elbe, il quitte son île et débarque en Catalogne en mars 1460.

La Catalogne était , comme elle le fut toujours depuis 1130, jalouse de son indépendance, séparée de l'Aragon. Pourquoi les Catalans accueillirent-ils le Prince?  Desdevises explique :

"Les Catalans cherchaient un prince docile et pacifique, respectueux avant tout de leur constitution,
et ils crurent le trouver dans le prince de Viane. Quoique D. Carlos n'eût encore jamais mis le pied en Catalogne, il y fut reçu avec enthousiasme : et lorsqu'il fallut le défendre contre son père, toute la province se leva. Cette guerre est un des épisodes les plus intéressants de la lutte que la Catalogne
soutient depuis quatre siècles contre l'Aragon et la Castille, pour la conservation ou la restitution de ses libertés."

  "Le prince fit son entrée solennelle dans Barcelone le lundi 31 mars, après dîner, par la porte de Saint-Antoine. Il parut à cheval, revêtu d'une robe de damas burell : il portait un chaperon couleur de mûre, une cape de drap noir, et un magnifique collier d'or, orné de pierres fines et de grosses perles; il s'avançait sous un dais de drap d'or, porté par six bourgeois des plus notables de la cité . Sur la place
de Framenors, on avait dressé une estrade, toute tendue de; drap vermeil; le prince s'assit sur un trône de bois doré, garni de velours cramoisi et de drap d'or, et tous les corps de métiers passèrent devant lui en le saluant de leurs acclamations."


                                                        Entrée du Prince de Viane dans Barcelone


Juan II n'était pas content de ce tour des événements. Don Carlos  annonce qu'il a pris la résolution de se remarier; mais il se rappelle que son père lui a proposé jadis la main de Dona Ysabel, soeur du
roi de Castille; c'est à ce projet qu'il s'arrête, et il prie son père de l'appuyer de tout son pouvoir auprès de Henri IV, roi de Castille.

     "Ce projet était d'autant moins fait pour plaire à Jean II et à la reine Jeanne Enriquez, qu'ils avaient, dès cette époque, l'intention de marier leur fils, D. Fernando, à l'infante Ysabel : tout se réunissait donc pour rendre un accommodement chaque jour plus improbable; mais Jean II connaissait le caractère timide de son fils et le grand désir de paix qui le possédait, il ne désespéra pas de l'amener à renoncer à la main d'Ysabel pour accepter celle de Catherine de Portugal. Il paya d'audace, et apparut tout à coup en Catalogne: D. Carlos crut devoir aller lui-même à sa rencontre."

Juan II essaie alors de marier le Prince à l'Infante du Portugal. Mais le roi de Portugal ne veut pas que celle ci épouse un déshérité. Le Prince s'en tient à son projet d'alliance avec la cour de Castille. Cela allait sonner sa perte.

Le jeudi 2 décembre, trois heures après l'Ave-Maria , le roi manda son fils en sa présence, et lui donna sa main à baiser. Immédiatement après il ordonna à ses officiers de désarmer le prince et de le maintenir en état d'arrestation.


                                                                Juan  y  hijo

 Cette arrestation provoque la révolte des Catalans contre le roi d'Aragon.  Ils convoquent les Cortès de Catalogne. A travers le cas du Prince, c'est l'autonomie de la Generalitat  qu'ils défendent.

Desdevises raconte : "Le 2 janvier, la Généralité avait convoqué le Parlement de Catalogne
pour le 12 du même mois . Pendant la nuit un placard révolutionnaire fut affiché sur les murs de Barcelone : « O vaillants hommes de la cité de Barcelone, vous n'ignorez pas la captivité du prince que l'on détient injustement pour lui enlever la succession du royaume, et que l'on veut tuer. Ni les députés, ni ceux du conseil, ni les grands ne font leur devoir, par suite des mauvais conseils du gouverneur qui a mal informé le roi et la reine. Voici le moment venu de les forcer (à bien agir). Tenez-vous prêts à vous  rendre sur la Rambla aussitôt que vous serez convoqués, et pour essayer d'y reprendre sa couronne.

   ...La cause du prince de Viane excitait une sympathie universelle. Le 20 janvier, le roi de Castille écrivit aux conseillers de Barcelone une lettre fort importante qui justifiait entièrement le prince des accusations portées contre lui. Si le prince avait été arrêté, c'était pour avoir cherché à épouser l'infante Ysabel ; le roi de Castille disait qu'il avait eu lui-même l'idée de ce mariage, dans l'intérêt de la paix et de la concorde ; mais que rien n'avait été dit au prince que le roi ne l'eût su. Jean II avait été averti de tout. Le roi de Castille était surpris et fâché de la détention du prince; il félicitait les Catalans de leur énergie, et les engageait à persévérer; il voulait lui-même envoyer une ambassade au roi d'Aragon, et, s'il était obligé de lui faire la guerre, il promettait aux Catalans de rester en
paix avec eux 3. Le 23 janvier, le pape expédia de Rome la bulle Recipiet fraternitas tua, par laquelle il ordonnait aux prélats catalans de se rendre immédiatement auprès du roi, pour lui
demander, en son nom, la délivrance du prince." (p.323)

   Les Catalans passent à l'action contre Juan II, ils lèvent leur armée contre lui en février 1461. Juan II se réfugie, avec Don Carlos son prisonnier, au château de Morella. Il envoie ses émissaires, et leur demande des nouvelles. Ils répondent:  "Mauvaises  sire, la Catalogne est perdue et, si cela continue, vous perdrez aussi Aragon et Valence; il faut y penser, sire." Les troupes catalanes occupent Fraga. Juan II est contraint de libérer Don Carlos, qui est accueilli en triomphe partout en Catalogne. Jeanne Enriquez feint d'intercéder en sa faveur.

Le Prince reparaît à Barcelone le 12 mars 1461 : "Des gens d'armes et une multitude de bourgeois étaient venus à sa rencontre, avec des arbalètes, des lances, des pavois, des étendards, des trompettes et des tambours; des bandes d'enfants brandissaient de petites armes, agitaient de petits drapeaux, et criaient à pleine voix : « Carlos, primogénit d'Aragon et de Sicile, que Dieu te garde!"

 Le Prince de Viane est nommé gouverneur général de Catalogne.  Les négociations reprennent, menée par Juana Enriquez, qui se révèle diplomate très habile. Les épisodes narrés par Desdevises atteignent ici le niveau du roman d'aventures et un pic dramatique digne d' un opéra de Verdi ( lequel fit d'ailleurs un Don Carlos, mais le nom ne désignait pas rigidement le même personnage) (p. 363-4). Mais les Catalans ne veulent pas voir la reine Enriquez, qu'ils soupçonnent à juste titre.

                                                              Juana Enriquez

De son côté, le Prince de Viane devient leur chef, au moins en principe (gloire à l'homonymie). Il continue, en noble sûr de son droit, à revendiquer la couronne. Les Catalans  lui vouent ferveur, mais il est aussi leur instrument. Son pouvoir est faible et symbolique. Il essaie de s'allier avec les Français, qui refusent, pendant que son père se rapproche des Castillans et des Catalans. Il échoue à faire valoir sa cause.

 Ruiné, malade, Don Carlos meurt le 22 septembre 1461. La rumeur veut qu'il ait été empoisonné par Juana Enriquez. Desdevises ne croit pas à cette thèse, Mais il était également phtisique, et les épreuves de ses cinq dernières années l'avaient épuisé.

                                              la muerte del Principe de Viana

Pourquoi Don Carlos échoua-t-l, alors qu'il avait eu si souvent les cartes en main?   Desdevises soutient que le Prince était vélléitaire:

" Sa volonté, naturellement vacillante, avait achevé de s'affaiblir dans cette longue paix, née d'un malentendu, maintenue à force de compromis, de réticences et de faux-fuyants. Le jour où il lui fallut prendre un parti définitif, le coeur lui manqua aussitôt qu'il eut fait le premier pas; et ainsi, assez ambitieux pour vouloir la couronne, trop pacifique et trop timoré pour se résoudre à la guerre, s'entêtant sur son droit, mais toujours prêt à transiger sur l'application, croyant pouvoir guerroyer contre son père, tout en demeurant le fils le plus soumis et le plus respectueux, le malheureux prince ne sut tirer aucun parti de ses avantages, et entraîna ses serviteurs dans sa ruine. Sa vie active ne présente qu'une longue et déplorable série d'échecs politiques, et si la fortune semble lui revenir vers la fin de sa vie, lorsque les Catalans le mettent à leur tête, c'est qu'à son insu, il sert d'instrument à un peuple révolutionnaire, puissant et riche, qu'il eût été bientôt incapable de contenir s'il eût vécu. Ces insuccès répétés ne nuisent pas à l'intérêt qu'inspire le personnage; ses malheurs ont fait sa popularité. Ce n'est ni comme guerrier, ni comme,homme politique que le prince Viane mérite la renommée dont il jouit encore en Navarre et en Catalogne; ce qui fait sa. gloire, c'est précisément ce qui a causé sa ruine, c'est sonamour pour la paix, sa douceur, sa patience, son goût pour.l'étude, pour l'art et la poésie ; c'est son esprit mystique, plus fait pour la contemplation que pour l'action, plus épris de chimères que de la réalité ; ce sont encore là les traits distinctifs du véritable caractère espagnol."

                                                                

 Le destin du Prince de Viane n'est pas sans analogies avec celui de Carles Puigdemont, qui après avoir  pris la tête de la Généralité de  Catalogne en 2016,  organisa un référendum illégal et dut s'exiler dans ce qui est aujourd'hui l'équivalent de l'Italie de l'époque: l'Europe. Jusqu'à la frange que porte Puigdemont rappelle celle que portait le prince de Viane. Mariano Rajoy serait-il un nouveau Juan II, empêchant le nouveau Prince de Viane de monter sur le trône catalan?


                                 entrée de Carles Puigdemont dans Barcelone, 2017, avant son exil

Les fantômes de la Guerre civile espagnole sont revenus. On a comparé Rajoy à Franco. C'est absurde - Rajoy est un disciple d'Aznar, un démocrate libéral , pas un caudillo-  mais si ce que l'on veut dire est que les vieilles oppositions de la Castille et de la Catalogne , de la Castille et de la Navarre, sont toujours là, ce n'est pas faux.  La Navarre a un prix littéraire, le premio principe de Viana , auquel le prince des Asturies , en d'autres termes, l'héritier de la famille des Bourbons d'Espagne, est supposé siéger. Sa femme est princesse de Viane. Mais depuis 2015 le Rey et sa femme en ont été exclus.
 
     Puigdemont n'est pas le prince de Viane (3). Il ne cherche pas à faire alliance avec la Castille, au contraire. Il s'est réfugié à Bruxelles, mais les revendications  d'européisme catalanes n'ont guère été
présentes et le voyage à Bruxelles est plus opportuniste qu'une manifestation d' intérêt pour l'Europe. Cette dernière n'a pas été dupe. Carlos IV voulait une alliance avec la Castille, même s'il ne voulait pas laisser aux Castillans son trône. Mais ses tentatives pour réunir Navarre, Aragon et Castille sont des prodromes de l'unité espagnole. Il ne voulait pas l'indépendance de la Catalogne.

      Dans un essai des années 20 que cite Orwell dans ses Essais politiques ( Agone p. 7) , Ortega dit dans son essai L'Espagne invertébrée: " Chaque race porte dans sa propre âme primitive quelque paysage idéal qu'elle tente de réaliser à l'intérieur de ses frontières. La Castille est aride parce que le castillan est aride . Notre race a accepté la sécheresse qui l'entoure parce qu'elle s'apparente aux déserts intérieurs de sa propre âme". Orwell moque cette généralisation d'Ortega ( dont il ne note pas qu'elle est toute tainienne) et rejette comme "intellectualiste" sa suggestion. Il pense contre lui que le vrai contraste de l'Espagne est entre la richesse et la pauvreté, pas entre une âme et une autre. Orwell a raison: les guerres civiles du passé de l'Aragon, de l'Espagne et de la Catalogne ont leurs origines dans l'opposition entre riches et pauvres.




  Pourquoi raconter toutes ces péripéties, plus ou moins shakespeariennes , mais qui , à ma connaissance (très faible, je ne connais pas de roman ou d'oeuvre , hors celle de Moreno , qui mythologise le Prince) n'ont pas donné lieu à littérature, alors qu'elles sont exemplaires ? Qu'avons nous  à faire aux drames des rois de jadis, pris dans leur univers féodal, leur intestines querelles? Orwell a raison ? Pendant ce temps les serfs paient leur dîme , leur vie est misérable, et la révolte contre Juan est aussi celle des pauvres, ballotés entre Aragon , Navarre, Catalogne et Castille. La même révolte est au sein de l'espoir républicain de 1935. Mais Orwell  a tort aussi, et Ortega et Unamuno ont raison, l'essence compte. Unamuno dit, dans l'essence de l'Espagne (1925, tr. fr Marcel Bataillon, reed Gallimard 1999)



Les vagues de l'histoire, avec leur rumeur et leur écume miroitante au
soleil, roulent sur une mer massive, pro

fonde, infiniment plus profonde que la

couche qui ondule sur cette mer silen-

cieuse dont le fond dernier n'est jamais

atteint par le soleil. Tout ce que ra^

content quotidiennement les journaux,

toute l'histoire du « moment historique

présent », ce n'est que la surface de la
mer ; surface qui se congèle et cristal-
lise dans les livres et les archives, et,
sous cette forme cristallisée, couche dure,
sans plus d'importance par rapport à
la vie intra-historique que n'en a la
misérable écorce sur laquelle nous vi-
vons par rapport à l'immense foyer
ardent qu'elle porte en elle. Les jour-
naux ne disent rien de la vie silencieuse
des millions d'hommes sans histoire qui
à chaque heure du jour et dans tous les
pays du globe se lèvent sur un ordre
du soleil et vont à leurs champs pour
continuer l'obscure et silencieuse tâche,
quotidienne et éternelle.   



    La vérité essentialiste rejoint ici la vérité marxiste. Les pauvres sont les pauvres, et les riches les riches. Mais éternellement les premiers ont droit de se révolter contre les seconds. Ni Unamuno ni Ortega ne rejetèrent cette idée. Elle reste vraie malgré la tentative des medias d'aujourd'hui d'essentialiser le présent.

   Mais Unamuno donnait aussi un conseil à Puigdemont et aux autonomistes catalans :


Je voudrais suggérer très fortementau lecteur l'idée qu'un éveil à la vie
de la multitude diffuse et des régions,doit aller de pair, en liaison étroite,
avec l'ouverture des fenêtres sur l'horizon européen pour l'aération de la
patrie. Il faut nous européiser et prendre un bain de peuple.( ibid)

Le titre du livre  de Unamuno traduit sous le titre l'Essence de l'Espagne est En torno a casticismo (1902) . Le casticisme est selon lui la tendance des Espagnols à se refermer sur eux mêmes et leurs possessions. Carlos d'Aragon et ses contemporains en avaient à revendre, même si le Prince essaya de réunir Catalogne et Aragon, Castille et Navarre.



  Je tire de mon côté, deux conclusions. La première est que, malgré les vicissitudes et les aléas des temps, il y a , bien que fait par l'histoire, une essence des peuples. Rien ne change.  Il y a aussi du  destin. Celui du Prince de Viane est exemplaire. La Catalogne, la Castille , tout comme l'Aragon, sont dans l'essence de l'Espagne. Unamuno et Ortega ont raison, contre les constructivistes historiens. Cela n'oblige en rien à ignorer l'histoire et la volonté des peuples. La seconde est que l'on peut bien recevoir un titre par hérédité, il faut le mériter. De même on peut bien être lu, appelé à telle charge,  tout le travail commence, contre ceux qui pensent tout autant avoir des droits sans rien faire pour les mériter.Dans un de ses meilleurs livres, comme tous les autres ignoré, Julien Benda faisait une Esquisse d'une histoire des français dans leur volonté d'être une nation ( Gallimard 1932), soutenait que ce n'est pas le sol ni les héritages qui font les nations, mais le vouloir. Il écrivait contre Maurras. Il est clair que ce qui manque encore à l'Espagne est cette volonté.

     Mais l'affaire catalane, que l'on voudrait considérer comme exemplaire d'une future Europe des régions, qu'on oppose à la fois à celle des nations et à une Europe fédérale, est ambiguë.   Une Europe des régions voudrait-elle dire - pour ne parler que de l'Espagne ( et pas de la Corse, des Flandres, de l'Ecosse, etc.) qu'il faudrait revenir aux frontières des anciens royaumes , celui de Navarre, celui d'Aragon, celui de Castille? Et alors pourquoi ne pas y ressusciter des Principautés , des Royautés ? Le Prince de Viane aurait alors enfin sa revanche. Il redeviendait ce qu'il aurait du être de toute éternité, le Roi d'Aragon .



(1) ma source est  Georges Desdevises du Dézert, Don Carlos d'Aragon, prince de Viane : étude sur l'Espagne du Nord au XVe siècle  1889. ( sur Gallica) . Il existe un autre livre, de
(2) sur le site de Joel Biard, on trouve un excellent cours et références
 (3) Outre cette non identification symbolique ou historique, rappelons que le titre de Prince de Viane est aujourd''hui attaché à la couronne d'Espagne , et donc porté par le Roi Felipe , mais qu'il fut aussi jadis porté par Henri de Navarre, le futur Henri IV. Dans la mesure où nous continuons , de nos jours,  proverbialement , à parler  de la France et de la Navarre comme un tout, les affaires de Viane font un peu partie de l'histoire de France. Mais Louis XI s'intéressa peu au pauvre Prince,  et personne chez les Français ne le soutint.