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samedi 10 juin 2023

samedi 30 octobre 2021

MUSICAL PREFERENCES

 

Benjamin Britten directing Elgar

     A basic principle of the theory of preference and of rational decision theory is that our preferences ought to be transitive: if you prefer A to B, and B to C, then you ought to prefer A to C. But psychologists have often remarked that this principle is violated in real life. The most obvious case is that of aesthetic preferences, and especially in the realm of musical works, and an important factor is time. Thus I used to prefer Monteverdi to Haendel, and Haendel to Purcell, but I finally found myself preferring Purcell to Monteverdi. Or I used to prefer Verdi to Bellini and Bellini to Puccini, but finally ended up preferring Puccini to Verdi. I also discovered that my musical preferences went by couples -   Weber rather than Bellini, Mozart rather than Haydn, Chopin rather than Berlioz, Verdi rather than Wagner, Beethoven rather than Schubert, Mahler rather than Bruckner, Schoenberg rather than Webern, Debussy rather than Ravel, Grieg rather than Delius, Elgar rather than Britten. But  not only my preferences changed over time, but that I realized that it was impossible to order these preferences in a random way: for instance to prefer Weber to Grieg by comparing Weber to Delius, or to prefer Mahler to Monteverdi through a preference of Mahler to Purcell. Indeed it makes no musical sense to say: “I prefer Bellini to Debussy” or “I prefer Ravel to Monteverdi”. Not any more than saying “I prefer Poussin to Juan Gris” or “I prefer Mondrian to Dürer”, or even “I prefer olives to Roquefort”, or “I prefer cigars to pasta”.  This does not make sense because one has to compare things which are comparable, e.g pasta and pizza, beef and poultry, or Zanzibar and Madagascar. Indeed some people say “I prefer Dubaï to Firenze” or “I prefer Stockholm to Zanzibar” or even “I prefer Homer to Hegel” but it makes no sense. The things compared must be similar and there must be a principle of comparison. Otherwise we end up with the principle of kitsch art and today’s “playing lists”, where everything can go with everything: the Beatles with Fauré, the Rolling Stones with Brahms. Why not Poussin with Frank Lloyd Wright or (horresco referens) Goethe with Barbara Cartland. But how can we be sure that we make the right comparisons? Didn’t we have Bob Dylan with Thomas Tranströmer for the Nobel Prize (for me, horresco referens)?  Did not Marilyn Monroe marry Arthur Miller? We are pretty sure that Mahler goes with Bruckner and that Mozart goes with Haydn, but can we really be sure that Ravel goes with Fauré? The “strange bedfellows” phenomenon is ubiquitous. In the case of musical works, the styles, the atmosphere, the historical periods an most of all the musical influences are all important, and one has to compare composer in function of their “worlds”, “styles” and “times”, however vague these categories can be. But does absolute and definitive ranking make sense? Perhaps there are winners in all categories, such as Bach. I discovered that my early musical tastes changed: I loved Monteverdi, but today prefer Purcell, I hated (mostly because I had read Nietzsche) Wagner but now find him very good, I used to find Mahler sublime, but now I find him kitsch, and put at the pinnacle Bruckner. I used to like Elgar, but Britten pleases me more now. I preferred Debussy to Ravel, and now the reverse. Have my tastes changed? Or is it that my musical education has improved? What must have changed are my principles of comparison. I came to understand better what it means, e.g to compare Wagner and Bruckner, Bruckner to Mahler. I learnt better about musical traditions. Probably my tastes have been shaped by concerts, where a performer plays music from composers of the same “family”. But in most cases, the choices in programs are rather contingent upon the tastes of the performers, the difficulty of the pieces they deal with, and the tastes of the public, which also change, as well as the styles performances. I possess about fifteen recorded versions of the Well-Tempered clavier and there are huge differences.  In spite of all these vagaries, I still believe that there must be some good ordering: the greatest musicians should come first in some objective realm, and my tastes should reflect this hierarchy. My efforts, as piecemeal and unsuccessful at making progress in appreciating music, must at some point meet objective standards. Sometimes indeed I am baffled. For instance I have never really understood or liked, I confess, Boulez, even though he has a great reputation as a composer (a better one as a director, actually).

    

 (trouvé dans un hommage à Göran Blomqvist)


 

 

 


 

  

  

  

 

  

vendredi 8 décembre 2017

Doc Holliday & friends



L’auteur de Waverley et celui du principe d’exclusion en MQ  rencontrés au hasard du net 
dans la même minute.











doc Holliday , dentiste

dimanche 12 janvier 2014

En avant la musique !






     Benda dit quelque part que nombre des productions philosophiques de ses contemporains lui font penser à l’injonction de maîtres de cérémonie : « En avant la musique !». Il suggère que c'est de la mauvaise musique. Mais de la bonne musique peut, à mon sens, être ironique.
 
    On dit que la symphonie 22 en mi bémol majeur  de Haydn (1764) intitulée « Der Philosoph » ( préférez l'interprétation de Simon Rattle), n’avait pas ce nom à l’origine, qui n’apparaît que sur une partition italienne ultérieure de 1790, et qu’elle l’a reçu parce que son rythme  lent et équilibré rappelle la disputatio scolastique traditionnelle, où la question était suivie de l’argument et du contre-argument. Chaque époque a sa notion de la philosophie, et la question de savoir ce qu’exprime la musique reste aussi mystérieuse que jamais. Dans un récent article de La Quinzaine littéraire, 1096, 1-15 janv 2014, p. 29, Thierry Laisney, fin musicologue-philosophe, discute « la théorie du Saint Bernard », selon laquelle de même que le Saint Bernard  a un visage qui exprime la tristesse, on essaie de lire dans la musique ce qui ressemble aux sentiments humains. C’est déjà assez difficile avec la tristesse ou la joie, mais avec les arguments et les idées ? Jadis Panofsky rapprocha architecture gothique et philosophie scolastique, et on peut comprendre la ressemblance, mais quel rapport entre la symphonie 22 et l’argument philosophique ? Même à supposer qu’il ait donné ce nom à sa symphonie, que pouvait savoir de la philosophie le compositeur viennois ? Quoi qu’il en soit, pour un auditeur français du vingtième siècle, cette symphonie ne peut qu’évoquer la philosophie. Le Saint Bernard est le philosophe français tel que nous le connaissons aujourd’hui. Il n’est pas triste, mais fat. 

     Le premier mouvement, adagio, est lent et solennel, d’un ton  pompeux, que certains auditeurs trouvent pensif, mais que je trouve plutôt ronflant et à la limite du ridicule, surtout chez les cors anglais – on dit que c’est la seule symphonie de Haydn qui les utilise – alternant avec les cors français (à l’époque le Continent et les Isles se répondaient). 



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S’il évoque un philosophe de l’époque de Haydn, ce mouvement fait plutôt  penser au vaniteux Pangloss de Candide, que Haydn  ne pouvait pas connaître, même si le palais Esterhazy où Haydn était vice maître de chapelle  fait penser au château du Baron de Thunder-ten-tronckh (et fait, de nos jours, irrésistiblement penser à ces philosophes français au ton boursoufflé et sentencieux  qui prétendent dériver la métaphysique des mathématiques ou de la logique, et tirer d’ontologies grandioses  et obscures mais parfaitement fantaisistes des théories entières de l’histoire et de la politique. Chacun de de leurs traités est une succession d’assertions supposées les porter comme le Saint Sacrement. Ces philosophes sont de l’espèce dogmatique : ils ne connaissent ni le doute ni l’argument, et ignorent la critique. C’est le mouvement du philosophe content de soi. 






     Le second mouvement, presto,  contraste fortement avec le premier. Il est rapide, pétillant, enjoué, dramatique, donnant l’impression que le philosophe a quitté le ton bonhomme des sentences profondes pour faire jaillir des saillies, des bons mots et des sophismes. Derrière la vivacité et le brio, il y a le désir du nouveau, du  dynamique et du « vivant », et le style hit and run des philosophes qui écrivent vite et beaucoup dans un beau style. De même que la musique vole d’un thème à l’autre, ils volent de concept en concept, en « inventant » un à toutes les lignes, alors qu’ils ne font que du recyclage métaphorique. Le ton guilleret évoque ces penseurs qui nous (mais surtout à un public de troisième âge) promettent, à raison d’un livre par saison – en fait toujours le même – le bonheur néo-matérialiste, la joie spinoziste à deux sous, les fulgurances nietzschéennes ou encore qui nous expliquent qu’en courant ou en faisant de la gymnastique on atteint l’équivalent des exercices spirituels dont Hadot et Foucault nous ont dit qu’ils faisaient le tout de la philosophie antique. L’important est de penser, prestissimo, de manière intransitive, et non pas de penser quelque chose, ce qui fatiguerait le lecteur.   



   Le troisième mouvement, menuet et trio, prend l’allure d’un bal et la musique devient gracieuse et élégante, bien cadencée.  Mais le style convenu, celui de la valse de cour, transparaît. Il y a quelque chose d’artificiel et d’emprunté dans ce passage. De même nos philosophes français d’aujourd’hui. Ils sont des esprits faux  et tout chez eux transpire le toc: leur travail ne repose sur aucune érudition véritable, ils s’inventent des traditions et pratiquent le pseudo raisonnement et la pseudo discussion. Haydn n’a pas connu le kitsch viennois, mais il y avait déjà, à la cour de Vienne, cette culture brillante et clinquante qui fut la marque de Vienne. Pseudo citations, pseudo discussions, pseudo-raisonnements, brillants et charmants , mais vides et sans âme. Haydn semble ici faire écho à Alceste : 

Non, je ne puis souffrir cette lâche méthode
Qu’affectent la plupart de vos gens à la mode ;
Et je ne hais rien tant, que les contorsions
De tous ces grands faiseurs de protestations (Mis, I, 1) 

   Le quatrième mouvement, presto de nouveau rapide et léger, est le plus intéressant. Il va très vite, mais en alternant des tempi plus lents.  Réalisant sa légèreté, le philosophe est pris d’une sorte de panique. Son sang s’agite, la sueur commence à perler sur son front ; il se demande : « Vais-je imprimer ma marque sur l’Eternité de la Pensée ? » et l’angoisse le prend de ne pas y parvenir. Ce qui lui reste, c’est à donner le change, faire semblant. Il s’emballe et s’occupe de son autopromotion, de son battage médiatique, et on le voit partout, sur tous les écrans, sur toutes les revues, proclamant sans cesse son originalité de peur que la postérité ironiquement ne l’en prive.

   Le ton de la symphonie est philosophique encore en cela que Haydn, pourtant si mesuré,  semble y  suggérer une forme d’exagération musicale , que je lis pour ma part comme un écho ironique de la surenchère permanente du philosophe ( beaucoup de passages chez Haydn sont ironiques, comme dans la Symphonie 94 des surprises, le fameux second mouvement).  Car à mon sens, Haydn ne prend pas du tout au sérieux ce philosophe que sa symphonie dépeint. Il le moque. Et les traits qu'il moque n'ont pas disparu trois siècles plus tard.  Vincent Descombes, dans son recueil d’entretiens avec Philippe de Lara, Exercices d’humanité, a un mot très juste sur la pensée française des années 60 et 70, dont les auteurs d’aujourd’hui restent les dignes héritiers : il dit que tout, dans leurs idées et leur style, manifeste la pratique de la surenchère, une sorte d’induction hyperbolique (que  sans doute Nietzsche, puis Heidegger, ont été les premiers à pratiquer). On découvre que le sens dépend de l’interprétation, et on en conclut que tout est interprétation et que toute signification est indéterminée parce qu’infinie. On s’avise de ce que le progrès intellectuel est relatif à des cadres conceptuels plus ou moins durables, on en conclut que tout est relatif à des schèmes ou des épistémai. On découvre que le savoir est pouvoir, et on en conclut que tout savoir est pouvoir, on trouve que la raison a des liens avec la technique, on en conclut que toute technique est produit de la raison et qu’elle est responsable de tous les maux, etc. C’est ce ton boursoufflé, bombastique, pompeux, dont nous avons hérité et qui domine encore la production philosophique contemporaine.  Dans la symphonie 22 du maître viennois, on a l'incarnation même de ce mouvement du philosophe, qui passe en sautillant du pas placide des banalités à la pétulance ridicule et pompeuse.

Benda disait “La surenchère est inscrite d’office dans une littérature mineure” (Les Cahiers d’un clerc, Paris , 1949, p. 218. C'est vrai aussi de la philosophie.