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samedi 21 mars 2026

LES TRENTE NEUF MARCHES (I)-(VI)

 


Marches d'Odessa 

L’autre côté, N°5, octobre 2025

 

       Le cardinal Newman, bien qu’il fût un homme d’Eglise, est sans doute l’un de ceux qui ont le mieux exposé ce que doit être une université : un lieu où l’on poursuit librement la connaissance pour elle-même, sans finalité professionnelle directe, et où l’on enseigne en vue de former des individus autonomes. C’était en 1852, dans son classique The Idea of a University[1]. Un siècle plus tard, le philosophe allemand Karl Jaspers formule le même idéal :

L'Université est une communauté de savants et d'étudiants engagés dans la recherche de la vérité. C'est un corps qui administre ses propres affaires, quelle que soit l'origine de ses ressources et quelle que soit la nature de l'acte dont elle tire son origine. Comme l'Église, elle tire son autonomie – que l'État lui-même respecte – d'une idée, en l'espèce celle impérissable et universelle, de la liberté académique. C'est ce que l'Université demande et c'est ce qui doit lui être garanti. La liberté académique est un privilège qui entraîne l'obligation d'enseigner la vérité, et le devoir de tenir à l'écart tous ceux qui – à l'extérieur de l'Université ou dans l'Université – veulent dissimuler la vérité ou empêcher son expression [2].

Le moins que l’on puisse dire est que cet idéal n'a plus cours, et même qu’il est devenu parfaitement désuet. Presque tous les établissements qui, dans le monde, se donnent le nom d’« université » ont peut-être encore à leur fronton  des devises latines où figurent fièrement des termes comme « veritas » et « scientia », mais l’idée que la connaissance serait une valeur intrinsèque détachée de  tout objectif économique et social et poursuivie en toute autonomie est devenue incompréhensible, même dans les instituts richement dotés abritant de « purs » chercheurs qui fleurissent à côté des universités. Il suffit de voir ce que sont aujourd’hui les lieux physiques qu’occupent les universités : leurs bâtiments high tech ressemblent bien plus à ceux qu’on trouve dans les banlieues industrielles et les centres d’affaires qu’aux bibliothèques et aux lecture halls imités de temples grecs qui dominaient jadis les palais universitaires au milieu de parcs verdoyants. La nature et la fonction de l’université a profondément changé. Elle n’est plus le lieu de production d’un savoir libéral par des individus libres. Elle fait partie d’une « économie de la connaissance », qui stimule des applications techniques et des industries, et dans laquelle les firmes investissent, sur un marché qui est à la fois contrôlé par des entreprises privées et par les gouvernements qui en font les instruments de leur politique (militaire, industrielle, et de plus en plus numérique). Pour user du jargon des administrateurs, il n’y a plus d’universités mais des « écosystèmes universitaires »[3].

       Il reste bien encore, dans quelques grandes cités européennes, des vestiges des universités médiévales ou de belles architectures issues de la glorieuse période des universités allemandes, mais la plupart du temps elles n’abritent plus que les administrations, qui seules sont restées dépositaires des pouvoirs universitaires, les masses estudiantines étant reléguées le plus souvent dans des périphéries. Les lieux physiques des universités se sont transportés dans l’espace virtuel des plateformes, des sites internet et des séances sur zoom qui tendent à remplacer les amphis et les salles de classe. Il n’y a rien d’étonnant à ce qu’il y ait un marché de la formation et de la recherche, où les enseignants, les chercheurs et surtout leurs administrateurs tendent à se considérer comme des entrepreneurs, sans cesse à l’affût de financements, et en se mettant à l’écoute des demandes sociales et économiques de l’époque. La France des Trente Glorieuses a conçu un projet d’administration de l’université par l’Etat au service de l’économie, où la recherche individuelle libre était niée et la recherche de la vérité asservie aux intérêts sociaux, économiques et politiques qui a conduit à la destruction de l’université et à la perte de ce que cette institution peut signifier.

       Comment en est-on arrivé là ? Quand un idéal disparaît, il y a plusieurs raisons : il a cessé de s’appliquer aux réalités, il n’est plus compris, il n’est plus porté par ceux qui étaient supposés l’incarner. La conception de l’université du cardinal Newman, mais aussi de nombre d’hommes de savoir de son siècle, comme Wilhelm von Humboldt, Ernest Renan, Matthew Arnold, peut être appelée sacerdotale et libérale. Elle avait des versions confessionnelles, mais aussi des versions laïques, inspirées par l’idéal des savants. Les universitaires de cette tradition se pensaient comme des gardiens du temple de la vérité et du savoir, et, pour reprendre le terme de Max Weber dans Wissenschaft als Beruf, comme membres d’une « aristocratie spirituelle »[4]. Ils se pensaient aussi comme libres, au sens où la vérité qu’ils recherchaient était indépendante de toute visée instrumentale ou politique, et parce qu’ils étaient libres  d’organiser leur recherche et leur enseignement dans des institutions qu’ils dirigeaient et où travaillaient des gens qui partageaient leurs idéaux. Quand on les attaquait de l’extérieur, ils pouvaient avoir des envolées comme celle qu’Unamuno aurait faite face aux franquistes en 1936 à Salamanque :

« Cette université est le temple de l’intelligence. Et je suis son grand prêtre. C’est vous qui profanez son enceinte sacrée. Vous vaincrez, parce que vous possédez plus de force brutale qu’il ne vous en faut. Mais vous ne convaincrez pas. Car, pour convaincre, il faudrait que vous persuadiez. Or, pour persuader, il vous faudrait avoir ce qui vous manque : la raison et le droit dans la lutte. Je considère comme inutile de vous exhorter à penser à l’Espagne. J’ai terminé. »[5]

Bien entendu ces hommes de savoir ne respectaient pas toujours ces idéaux et à chaque époque on moqua la corruption du savoir : les savants humanistes contre les scolastiques, les philosophes des Lumières contre les Jésuites, les intellectuels du vingtième siècle contre les « universitaires » et la trahison des clercs. On leur a maintes fois reproché de se réfugier dans la tour d’ivoire. Pierre Bourdieu a fustigé « l’illusion scolastique » qui se livre au culte désintéressé du vrai, en toute ignorance des origines sociales du savoir académique et de ses conséquences économiques [6]. Mais est-ce une illusion ? En quoi se réclamer de la recherche du vrai et du savoir est-il illusoire ? Celle-ci implique-t-elle nécessairement un aveuglement sur les enjeux sociaux de la recherche universitaire ? Et quel modèle suivre si l’on rejette cette prétendue illusion ? Celui d’une université réduite à un forum politique et social, proposant des savoirs « libres » et gratuits, en avant-garde de tout ce qui peut être « décolonisé » et comme fédération des pluralismes du présent et du futur ? Ou bien d’un nouveau « régime » du savoir axé sur l’économie en attente de bureaucrates et d’administrateurs de la science « appliquée » ? Pourquoi l’idéal du savoir universitaire au sens classique entraînerait-il nécessairement une domination sociale intolérable ou une soumission au capital ?

       On peut décrire le processus de destruction progressive de l’université, à la fois comme idée et comme institution, comme une longue descente vers sa fin, qu’on peut appeler, en empruntant à Alfred Hitchcock, celle des Trente-neuf marches[7]. Même si le devenir des universités est à présent mondial, il ne sera ici question que de l’université française, qui a des caractères bien spécifiques.

 

1 Premières marches : les conditions historiques

La tradition de l’enseignement universitaire en France contraste profondément avec celles d’autres pays[8]. L’université de Paris eut un grand rayonnement au Moyen Âge, mais le pouvoir politique en France se méfia toujours des universités, préférant créer des collèges spéciaux, comme le Collège Royal et les collèges jésuites, comme le Prytanée militaire de La Flèche et le Collège de Clermont. Les jésuites sont expulsés de l’enseignement en 1763. La Constituante supprime les universités, et la Convention crée les écoles spéciales : Ecole normale, Ecole polytechnique, etc. Napoléon conserve cette structure. Les établissements nommés « universités » disparaissent. Ce n’est qu’avec la Troisième République en 1896 que des universités sont timidement rétablies sur leurs ruines. Le système universitaire français depuis des siècles a trois caractéristiques : même quand elle est supposée « libre », l’université est toujours sous la pression de l’Eglise ou sous l’autorité du pouvoir royal et de l’Etat (même aujourd’hui elle dépend des recteurs et du Ministère de l’enseignement supérieur, et ses professeurs sont des fonctionnaires), et elle est presque toujours conçue comme appendice de l’enseignement primaire et secondaire, comme faisant partie d’une même institution, l’ « école ». Ses agrégés du secondaire sont « de l’université », et les professeurs dits de « chaires supérieures » enseignent dans les lycées. Ce primat du secondaire a été l’un des fleurons de l’enseignement français. Mais il a conduit à secondariser tout l’enseignement universitaire.

2 Schizophrénie institutionnelle

C’est justement parce que les Français n’acceptent pas l’idée, qui est celle des universités allemandes de tradition humboldtienne (mais dont le modèle a essaimé dans toute l’Europe et aux Etats-Unis), selon laquelle recherche et enseignement vont de pair (Lehre und Forschung) qu’ils voient les universités avant tout comme des établissements de pur enseignement. C’est parce que l’université semblait, d’un côté par rapport aux grandes écoles, et même par rapport à l’enseignement des lycées, et de l’autre en matière de recherche , avoir failli à ses missions qu’on l’a toujours mise en concurrence avec des institutions d’élite d’enseignement et avec des institutions de recherche. Il en est résulté, au vingtième siècle, un modèle aberrant au regard des grandes universités mondiales : l’enseignement supérieur est dominé en France d’un côté par le système des grandes écoles, formant une élite recrutée par sélection, mais dévolue essentiellement à une formation professionnelle (ingénieurs, professeurs, politiques), et de l’autre par les grands « organismes » de recherche (avant tout le CNRS), tous deux  indépendants et en concurrence avec les universités, non sélectives, parent pauvre pléthorique par ses populations.

3. Cette schizophrénie produit une rivalité pédagogique et sociale entre deux enseignements supérieurs, celui des Grandes écoles et celui des universités « proprement dites ». Ces dernières ne sont pas dites proprement car elles n’ont ni le monopole de la formation des élites ni celle de la recherche. Dans chacun de ces domaines l’université est concurrencée, et d’abord financièrement : les grandes écoles et les classes préparatoires n'accueillent que 5% des étudiants mais disposent d’un cinquième du budget de l’éducation[9], et le CNRS, dont les agents ne sont pas requis d’enseigner (et s’en flattent), consacre la majeure partie de son budget à sa masse salariale. Les gouvernements ont eu beau essayer de combler ces fossés, le système français d’enseignement supérieur repose toujours sur ces divisions : ni les administrations ni les carrières ne sont les mêmes, ni les étudiants (par exemple la majorité du personnel politique n’est jamais passé par l’université). On entend souvent dire que ce système permet le pluralisme. Mais il faut une bonne dose de cynisme pour ne pas reconnaître qu’il dysfonctionne, puisqu’il crée des inégalités dès ses bases : des universités pauvres, mal équipées, accueillent des masses d’étudiants sélectionnés par l’échec, où des universitaires frustrés, très diplômés, ont des conditions d’enseignement et de recherche suboptimales par rapport à la fois à leurs collègues des Écoles et à ceux des organismes de recherche.

4. Peut-on dire que le système français d’enseignement supérieur, comparé à d’autres, fonctionne malgré tout plutôt bien, comme on l’entend dire souvent ? C’est douteux : ses universités sont mal classées dans les classements  internationaux, même par rapport à des pays plus petits comme la Suisse qui ne reposent pas sur ce type de divisions.  Il est surtout fonctionnellement déficient : un enseignement, comme celui des classes préparatoires et des grandes écoles, séparé de la recherche, se sclérose et tend vers le conservatisme, et une recherche, comme celle du CNRS, aussi brillante soit-elle, mais qui ne profite pas aux étudiants, se dévitalise. C’est la conception même du système qui est fautive, comme une maison affectée d’un vice de construction majeur. C’est notamment pourquoi aucun autre pays, mise à part l’ancienne Union soviétique, qui a servi de modèle, n’a jamais adopté un tel système. Hubert Curien avait coutume de dire du CNRS : « Envié par tous, mais jamais imité ». Mais si l’on fait abstraction des universités dans la troïka Grandes Écoles  « organismes »  Université, le système fonctionne en fait plutôt bien, car la bourgeoisie a suffisamment des premières pour former ses élites et des seconds pour assurer ses liens avec l’industrie.

5. L’université et « l’École »

 Il y a une relation étroite entre le fait qu’on désigne en France comme « l’École » aussi bien le primaire et le secondaire que le supérieur : on les conçoit comme d’un seul tenant, celui de l’éducation « républicaine ». L’image de la Troisième république d’une « école » de la maternelle à l’université » est un mythe, entretenu longtemps par l’existence d’un unique ministère qui régirait l’ensemble. On parle d’ailleurs très longtemps de « L’Université » au singulier, comme si les « facultés » ne formaient qu’une seule entité. Cette conception est par certains côtés admirable, mais elle est catastrophique dans le monde contemporain         au regard des finalités de l’enseignement supérieur, et elle montre le déphasage historique complet des Français. Elle n’a de sens que si l’on conçoit l’université comme seulement une institution de transmission du savoir, alors qu’elle doit être aussi productrice de savoir.  L’université, selon le modèle scolaire français, n'est que le prolongement du secondaire, et c’est pourquoi elle est conçue comme une sorte de « secondaire  supérieur », oxymore  par lequel on désigne les classes préparatoires des lycées, sélectives et supposées représenter l’excellence « universitaire », alors que « la fac » est ouverte en principe à tous. Il y a là, outre une erreur historique et scientifique, une véritable escroquerie : on tient comme le paradigme de l’enseignement supérieur des formations dont les étudiants sont les meilleurs des lycées, mais où les professeurs sont nommés par des inspecteurs généraux et dont il n’est pas exigé qu’ils aient une thèse. L’université, identifiée à « l’École »  petite ou grande  est conçue comme essentiellement l’institution où le savoir se transmet, et non pas celle où il se crée. Mais surtout elle est la voiture-balai de l’enseignement supérieur, regroupant des filières où vont les étudiants les moins formés et les moins motivés[10]. La « recherche » s’élabore ailleurs, en dehors de l’enseignement et de ses contraintes : quand un universitaire en fait il doit s’affilier à une équipe CNRS. C’est le monde à l’envers : les meilleurs professeurs se voient confier les moins bons étudiants et recevoir des conditions moins bonnes pour leur recherche, et les « purs chercheurs » sont dispensés d’enseigner. Mais qu’est-ce qu’une recherche qui ne s’enseigne pas ? Faute d’avoir résolu, ou plutôt en n’ayant pas voulu résoudre cette équation simple, le système français a beau appeler « université » aussi bien les classes préparatoires et les grandes écoles que l’université « proprement dite » et les organismes de recherche, aucune de ces composantes n’est vraiment une université.

     Il y a bien eu, depuis qu’au dix-neuvième siècle la France, après sa défaite de 1870,  a un peu plus écouté Renan, Durkheim et Liard [11] et créé des institutions sur le modèle allemand, comme l’Ecole pratique des hautes études, et quand aujourd’hui on essaie de « rapprocher » le CNRS des universités, des tentatives pour sortir de ce modèle qui se dit « républicain » mais a fait la preuve de son inefficacité et de ses injustices : ce sont les enfants des familles les plus riches qui vont dans les grandes écoles et dans les filières longues à l’écart de l’université, et les enfants des familles pauvres et des classes moyennes qui sont destinés à une université au rabais, massifiée, surchargée et sous-équipée. Beaucoup y trouvent leur compte : la bourgeoisie forme ses enfants dans ce qu’elle croit être des institutions d’élite mais qui ne font pas le poids au plan international, alors que les classes moyennes ont droit à une université au rabais, destinée essentiellement à les détourner du chômage. Ce processus a été décrit maintes fois, mais aucun renversement ne semble en vue[12].

6.  Un système d’enseignement conçu sur le modèle du secondaire aurait peut- être encore un sens s’il fonctionnait bien et si les universités recevaient des étudiants ayant reçu une vraie formation secondaire. Mais le secondaire aussi s’est effondré. Les réformes successives ont toutes échoué : chaque ministre a eu la sienne, revendiquant pour les lycéens un « socle commun » supposé produire «  la maîtrise de la langue française, la connaissance des éléments principaux en mathématiques, une culture humaniste et scientifique permettant le libre exercice de la citoyenneté, la pratique d'au moins une langue vivante étrangère, la maîtrise des techniques usuelles de l'information et de la communication » et dont on doit convenir que les jeunes bacheliers sont bien loin. En 1981, Jean-Pierre Chevènement fixa l’objectif de 80% d’une classe d’âge au bac. C’est devenu une réalité puisqu’au fil des années les effectifs des premiers cycles ont explosé. Cela n’a pas rendu plus de futurs étudiants aptes à l’enseignement universitaire. Depuis des années les filières littéraires ont vu arriver des bacheliers incapables d’écrire des copies de plus de cinq pages, à l’orthographe vacillante, aux capacités d’apprentissage quasi nulles et au niveau en langues désespérant. Les filières scientifiques sont à peine mieux loties : les compétences en mathématiques se sont effondrées, il n’y a presque plus de candidats en sciences expérimentales, tous les étudiants les plus aptes ayant passé avec armes et bagages dans les écoles de commerce et le supérieur privé. Pour reprendre une métaphore un peu éculée, l’université française depuis des décennies sert de parking.



[1] J.H Newman, The Idea of a University, London: Longmans and Green,1852, réédition, Oxford: Oxford University Press.1976, trfr Ad Solem Geneve 2007 . Evidemment  ce qui limite la force de sa proposition  le Cardinal incluait dans son université idéale la faculté de théologie, dont les prétentions sont aussi dominatrices que celles des stratèges des écosystèmes universitaires d’aujourd’hui. Les universités d’alors n’avaient pas, mises à part les facultés de droit, d’objectifs professionnels directs, à la différence des Hautes écoles allemandes et des Grandes écoles françaises.

[2] K. Jaspers , Karl Jaspers, Die Idee der Universität, Berlin-Göttingen-Heidelberg, Springer Verlag, 1961 (première ed. 1923, 2eme ed. 1946), p. 158-160 (voir S.Richter, “What Kind of Academic Freedom and for Whom? Karl Jaspers’ Idea of the University in Forum Transregionale Studien · Veröffentlicht 10. März 2021 · Aktualisiert 26. April 2022,https://trafo.hypotheses.org/27075

[3] Cf le rapport Mission sur l’écosystème de la recherche et de l’innovation, dirigé par Philippe Gillet, juin 2023 : https://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/sites/default/files/2023-06/rapport---mission-sur-l-cosyst-me-de-la-recherche-et-de-l-innovation-28193.pdf

[4] Max Weber, Wissenschaft als Beruf, 1917. Traduction française : La science, profession et vocation, Marseille, Agone, coll. « Banc d'essais », 2005.

[5]  Cette déclaration a été attribuée à Unamuno, mais elle n’est sans doute pas verbatim. On cite souvent cette phrase sans mentionner qu’au début Unanumo avait approuvé Franco. Voir Luciano Gonzalez Egido : Agonizar en Salamanca. Unamuno. Julio-Dicembre, 1936, Madrid, Alianza Editorial, 1986, reed. Tusquets, 2006.

[6] Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes, Paris, Le Seuil, 1997.

[7] Ainsi qu’à Kevin Mulligan , « How to destroy a Faculty of Letters, Twenty five easy steps”,  in G. Hermeren et N.E Sahlin, Trust and Confidence in scientific Research, Royal Academy of Sciences, Stockholm,2013,  p.23-36 . Nombre de travaux antérieurs ont fait, souvent mieux qu’ici, les mêmes constats, notamment :  Jules Vuillemin , Reconstruire l’université, Paris, Fayard, 1968 ; Jürgen Mittelstrass, Die unzeitgemäße Universität, Frankfurt, (Suhrkamp Verlag) 1994 ; Michel Freitag, Le naufrage de l’Université ; ARESER, Quelques diagnostics et remèdes urgents pour une université en péril, 1997, Liber, Paris :  Antoine Leca, « Université : licences à vendre » Le Monde , 30.04.2012  ;  Francois  Vatin, Expansion et crise de l'Université française ,Commentaire 2012/3 (Numéro 139), pages 823 à 838 Olivier Beaud, Le savoir en danger,  202 ;  Yves Dupont, L'Université en miettes. Servitude volontaire, lutte des places et sorcellerie, Montreuil, L'Échappée, coll. 2014 , et les nombreuses interventions d’Olivier Beaud ,de  Claudio Galderisi et de l’association QSF , https://www.qsf.fr/  et particulièrement le texte « Une université au service des savoirs et de la société , 2017 https://www.qsf.fr/wp-content/uploads/2019/04/Une-universit%C3%A9-au-service-des-savoirs-et-de-la-soci%C3%A9t%C3%A9.pdf

[8] Comme le rappela en son temps Louis  Liard, L’enseignement supérieur en France 1789_1893, 2 vols A.Colin, 1894. Christophe Charle et Jacques Verger , Histoire des universités, Paris, PUF, 2012.

[9] Voir « Quelle démocratisation des grandes écoles depuis le milieu des années 2000 ? » Cécile Bonneau, Pauline Charousset, Julien Grenet et Georgia Thébault, Rapport de l’IPP n° 30, Institut des politiques publiques, janvier 2021.

[10] F.Vatin in A. Beaud, A. Caillé, P. Encrenaz, M. Gauchet, F. Vatin, Refonder l’Université française. Pourquoi l’enseignement supérieur reste à reconstruire, Paris, La Découverte, 2010

[11] Renan, La réforme intellectuelle et morale , 1871, reed Perrin 2011, Liard op.cit , Durkheim, « La vie universitaire à Paris » (1918) , in Textes  Paris Minuit 1975.

[12] Francois Vatin « Université : la crise se confirme et s’aggrave », Commentaire, n° 149, printemps 2015, 0


 
 
 
 
 
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mercredi 28 janvier 2026

L’Académie française abolit la sélection

 


Les académiciens ont décidé que les membres de l’institution seraient dorénavant tirés au sort et qu’ils siégeraient un jour, à tour de rôle, proclamant l’abolition des privilèges linguistiques. Osons rêver, un peu.


Pascal Engel

Libération  20/05/2018

Portée par une vague d’enthousiasme sans doute liée aux célébrations du cinquantenaire de Mai 68 et par les mouvements étudiants contre la sélection à l’entrée de l’université qui ont atteint ces derniers jours jusqu’à l’Ecole normale supérieure, Sciences-Po et bientôt d’autres grandes écoles, l’Académie française vient de décider (le 20 mai) l’abolition de la sélection des candidat.e.s à l’entrée dans cette vénérable institution.

Il ne sera désormais plus nécessaire, pour postuler à un fauteuil d’immortel·l·e, de présenter sa candidature et de faire une longue tournée de visites, ni de subir un vote des académicien·ne·s. Il suffira d’inscrire son nom sur une liste d’attente, et de se présenter, le jour où votre nom sera tiré au sort. La procédure, insiste la secrétaire perpétuelle, sera parfaitement démocratique, et ne requerra, de la part des candidat·e·s, ni distinction de sexe et de statut ni qualification particulière, universitaire ou autre.

A l’objection selon laquelle cette démocratisation de l’accès à la Dame du quai Conti serait impossible en raison du fait qu’elle ne comporte, de par ses statuts, que quarante membres, la secrétaire perpétuelle a répondu que les membres appelé.e.s ne le seraient qu’une journée, et siégeraient à tour de rôle. A raison de 365 × 40 académicien·e·s par an, plus de 14 600 personnes pourraient ainsi accéder à la prestigieuse institution sur dix ans. Si le nombre de postulant.e.s se révélait trop grand, on pourrait procéder à de nouveaux tirages au sort. Il va sans dire que cette décision, obtenue à une courte majorité des membres de l’Académie, n’a pas fait l’unanimité (22 pour, 17 contre et 1 abstention) et a été âprement discutée.

Les adversaires ont fait valoir que les heureux élus n'auraient peut-être pas toutes les compétences pour siéger dans la maison du cardinal de Richelieu, et notamment celles nécessaires à la participation au célèbre Dictionnaire. Imaginons, aurait dit un académicien adversaire de cette démocratisation, que des membres de l'Unef, dont le Canard enchaîné a récemment épinglé la propension à faire des fautes d'orthographe, soient ainsi élu.e.s, que deviendrait la langue française, dont l'Académie est supposée être la garante ? A quoi il lui fut répondu que la langue française est l'affaire de tous, et que l'orthographe doit évoluer avec l'usage. Trop de mots en ont été jusqu'à présent exclus sur des bases élitistes, et le sens de la réforme doit précisément être d'abolir ces privilèges linguistiques et d'accueillir tous les parlers populaires.

L’un des arguments utilisés par les académicien·ne·s réformateur·trices a été qu’elle renforcerait nécessairement la représentation féminine dans cette assemblée. Les associations féministes ont d’ailleurs fait preuve de leur satisfaction. L’argument le plus décisif a été que Jean d’Ormesson aurait, peu avant sa mort, évoqué cette mesure et l’aurait approuvée.

La mesure prise par les académiciens le 20 mai 2018 est apparue à tou.te.s comme proprement révolutionnaire, et comparable à celle qui mena, la nuit du 4 août 1789, l’Assemblée nationale constituante à abolir les privilèges de l’Ancien Régime. L’une des meilleures preuves de sa nature vraiment démocratique est l’assentiment que cette mesure a suscité, outre chez les étudiant.e.s en lutte contre la loi ORE qui y ont vu un signe d’approbation et un modèle pour leur cause antisélection, chez les couturier.e.s et les brodeuses chargé.e.s de confectionner les habits d’académicien.ne.s, ainsi que les artisan.e.s chargé.e.s de fabriquer et graver leurs épées : à raison de 14 600 habits et épées par an, leurs revenus sont garantis pour longtemps. A moins que la démocratisation de l’Académie ne conduise à abaisser la qualité de ces habits, qui pourraient désormais être confectionnés en Chine, et celle de ces épées, qui pourraient être en plastique doré.

Afin de rendre plus visible leur décision et de la consolider face à des menaces de sécession des opposant.e.s à cette mesure, les membres de l’Académie ont décidé d’occuper le quai Conti. Une large banderole barrait hier l’entrée de l’Institut de France, sur laquelle était inscrite : «Académie française occupée». Les réactions politiques ne se sont pas faites attendre : la police a évacué rapidement les occupant.e.s, et plusieurs académicien.ne.s se sont retrouvé.e.s au poste.





samedi 24 janvier 2026

LA RAISON ET LES REGLES

 


Pascal Engel 

En attendant Nadeau, 152 10 mai 2022               

Jules Vuillemin, Le juste et le vrai, Baptiste Mélès, David Thomasette, Gerhard Heinzmann (dirs.), préface de Stéphane Chauvier, Agone, Marseille, 2022 , 315 p , 25 €

Jacques Bouveresse, Les vagues du langage, le « paradoxe de Wittgenstein » ou Comment peut-on suivre une règle ? Seuil 2022, 659 p. €

 

      Jules Vuillemin et Jacques Bouveresse, qui fut son élève, sont deux des plus grands philosophes français contemporains, même s’ils ont été, au sein de leur époque, relativement marginaux en dépit de leurs positions académiques élevées. Ces deux livres posthumes permettent de mesurer l’ampleur de leurs œuvres et la nature de leur rationalisme.

 

      Au-delà de considérations sociologiques, l’une des raisons pour lesquelles Vuillemin et Bouveresse ont été relativement  à l’écart intellectuellement en France est qu’ils n’ont jamais souscrit à l’idée post-hégélienne selon laquelle toute conception philosophique est l’incarnation d’un moment de l’esprit et de la culture.  Non pas qu’ils abordent les problèmes philosophiques de manière anhistorique, mais parce qu’ils sont capables aussi de les envisager pour eux-mêmes, en cherchant la vérité au-delà des textes et de l’histoire.  

     L’œuvre de Vuillemin vise à comprendre la nature et les limites de la raison en sciences et en philosophie. Son maître livre, Nécessité ou contingence (Minuit 1985) reconstruit les systèmes philosophiques à partir des apories de la nécessité, de la liberté et du destin. Sa réputation d’historien de la philosophie et des sciences a fait oublier qu’il n’a jamais cessé d’être préoccupé par les problèmes éthiques. Mais ses deux premiers livres portent sur la Signification de la mort (PUF 1948) et (avec Louis Guillermit) Le sens du destin (La Baconnière 1948).Les éditeurs de Le juste et le bien ont donc très bien fait de réunir quelques-uns de ses essais dans ce domaine. Il y traite, comme le souligne Stéphane Chauvier, de questions de méta-éthique, le plus souvent à travers des auteurs classiques, comme Aristote, Descartes, Kant ou Anselme, et selon les oppositions qu’il a proposées dans sa classification des systèmes philosophiques : le réalisme pose le juste et le bien comme des réalités objectives et transcendantes, alors que l’intuitionnisme est la thèse selon laquelle la nature des entités (ici des valeurs) dépend de la méthode par laquelle on y accède. Selon ce critère Epicure, Descartes et Kant sont des intuitionnistes, Aristote et Platon des réalistes. Le scepticisme s’oppose à ces deux thèses à la fois : il réduit le bien et le juste aux apparences et aux conventions qui permettent d’assurer un minimum de paix civile. Cette nomenclature ne recoupe pas complètement les divisions usuelles en méta-éthique contemporaine, qui opposent le cognitivisme au non-cognitivisme, le conséquentialisme au déontologisme, le constructivisme et l’expressivisme, mais elle permet aussi d’en voir les limites. Vuillemin traite de la question de la motivation morale sous l’égide des notions de volonté bonne et de devoir plutôt qu’à partir de la théorie humienne de la motivation (« il n’est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde à une égratignure de mon doigt ») et de la nature des raisons d’agir. Mais il associe, comme les contemporains, la question du scepticisme moral à celle de l’acrasie ou faiblesse de la volonté (video meliora deteriora sequor). Le fond de sa position est kantien, et donc selon lui intuitionniste, mais il admet l’attraction du réalisme moral. Les essais de ce livre portent sur la morale de Descartes, sur le droit et la paix perpétuelle selon Kant et sur le sentiment religieux. Trois textes se détachent : sur la tolérance, où il rejette clairement les visions hégélienne et marxiste de l’histoire, pour lesquelles il avait encore quelque tendresse dans L’être et le travail (1949), et deux autres sur la théorie de la justice de Rawls. On se serait attendu à ce que Rawls, qui se dit kantien, constructiviste et contractualiste, ait les faveurs de Vuillemin. Mais ce dernier voit dans sa théorie de la justice une forme de conventionnalisme, appliquant la théorie de la décision rationnelle et le calcul intéressé à la raison pratique, ce qui lui semble fort peu kantien. Rawls est un « sceptique amateur de tranquillité ». Cela revient plus ou moins à faire de lui un disciple de Hobbes et de Hume. Cette lecture est douteuse, mais Vuillemin pose la bonne question : Rawls peut-il garder la force et l’intégrité de la notion kantienne de raison pratique ? Les théories contemporaines de la raison ont repris cette question[1]. A l’heure où le naturalisme radical en éthique, fondé sur l’évolutionnisme, est supposé nous dire le dernier mot sur les valeurs morales, et où le néo-huméisme vient l’épauler, la position d’un Vuillemin est en porte à faux, et à mon sens, sur ce point, correcte.

 

      Voyez à quelle hauteur s’élèvent ici les vagues du langage !  écrivait Wittgenstein dans ses Recherches philosophiques. Jacques Bouveresse donne ce titre (déjà employé par Michael Dummett) à un livre magistral et à bien des égards monumental, dont il ignorait que ce serait son dernier, mais qui met le point final à des recherches dont il nous dit qu’ « elles ont commencé il y a si longtemps que cela se passait dans un monde philosophique qui peut à présent faire l’effet d’avoir presque totalement disparu ». Les vagues du langage porte sur les réflexions de Wittgenstein sur les règles, qui courent à travers toute son œuvre, mais qui proviennent essentiellement des Recherches philosophiques et des Remarques sur les fondements des mathématiques. Bouveresse avait déjà abordé ces questions dès Le mythe de l’intériorité (1976) et dans La force de la règle (1987). Une vaste littérature s’est constituée sur ce sujet, essentiellement à partir du livre de Saul Kripke, Règles et langage privé (1981, tr.fr Seuil 1996) qui prête à Wittgenstein la formulation d’un « paradoxe sceptique » qui conduirait à douter de l’existence même des règles, et qui aurait toutes sortes de conséquences, sur la nature de la signification, de la compréhension, de l’esprit, du langage et des mathématiques. Bouveresse en présente ici une analyse et une discussion qui dépasse de loin en profondeur tout ce qui a été écrit sur ce sujet, notamment parce qu’il suit dans le détail les toutes les ramifications du problème à travers l’œuvre de Wittgenstein.

     Le paradoxe de Wittgenstein, selon Kripke, est le suivant. Imaginez quelqu’un qui n’ait jamais effectué auparavant l’addition de 68 et 57, et qu’au moment où il l’effectue pour la première fois il donne comme réponse non pas « 125 », mais « 5 ». Nous dirions qu’il n’a pas suivi la règle de l’addition et n’a pas fait la même chose qu’avant. Mais comment le savons-nous ? Peut-être suivait-il une règle déviante, la « quaddition », selon laquelle si x et y sont inférieurs à 57 le sujet additionne normalement, sinon répond « 5 ». Qu’est-ce qui permet de dire que ce sujet a additionné plutôt que « quadditionné », puisque ces deux interprétations sont compatibles avec son comportement ? Généralisant, Kripke soutient qu’on ne sait pas quelle règle un sujet suit. Le même problème se pose s’il s’agit de déterminer la manière correcte de continuer une suite de nombres : imaginons qu’un sujet applique la règle « +2 » jusqu’à 1000, puis à partir de 1000 écrive 1002, 1004, 1008… Le problème est le même si l’on suppose qu’il existe un état mental qui détermine l’interprétation de la règle, mais aussi si l’on suppose que le sujet a acquis une disposition à additionner plutôt qu’à quadditionner. Le scepticisme s’étend à toutes les notions qu’on peut invoquer en la circonstance: comprendre, signifier, avoir l’intention, avoir l’intuition : comment savons-nous que « ananas » veut-dire « ananas » et non pas « quananas » ? Dans tous cas on a affaire à des notions normatives, et le problème est : comment puis-je savoir que ce qui me semble correct est effectivement correct ? Selon Kripke, si cet argument sceptique est légitime, ce n’est pas seulement que la signification soit indéterminée, comme le soutient Quine, mais qu’il n’y a même pas de fait, psychologique, naturel, ou même idéal, quant à ce que l’on signifie, ou quant à nos intentions, ni à notre compréhension des signes d’un langage.

    Bouveresse montre, bien mieux que d’autres commentateurs, que Wittgenstein n’a jamais voulu proposer un tel « scepticisme », ni même soutenir la solution proposée par Kripke, selon laquelle suivre une règle est fixé par l’appartenance à une communauté. Wittgenstein entend essentiellement dire que suivre une règle n’est pas l’interpréter (il faudrait une autre règle pour l’interpréter et ainsi de suite) et dissiper l’illusion platonicienne selon laquelle il y aurait des « rails » qui déterminent la nature de la règle. Dans une analyse exhaustive des textes, il suit tous les chemins où mènent les réflexions de Wittgenstein, et notamment les objections qu’on peut en tirer à la thèse de Chomsky selon laquelle la connaissance du langage serait un état mental ou cérébral (notons que Bouveresse, s’il est en désaccord avec Chomsky sur la théorie du langage, est souvent proche de lui en politique, ce qui met à mal l’idée selon laquelle les positions théoriques d’un auteur déterminent ses positions politiques). Il déroule aussi tous les fils qui lient les remarques de Wittgenstein à son opposition au platonisme en mathématiques, et revient, comme dans Le pays des possibles (Minuit 1988) sur la question : Wittgenstein défend-il une forme constructivisme selon lequel la vérité mathématique repose sur la démonstration, ou même de finitisme strict? Il répond négativement, à travers un examen éclairant des objections de Wittgenstein à Gödel, qui défendait une forme de platonisme (analysé dans des cours inédits https://www.college-de-france.fr/site/jacques-bouveresse/course-2003-2004.htm). 

     Le style de Bouveresse ne rend pas toujours facile de déterminer ce qui relève de son commentaire de Wittgenstein et ce qui relève de ses propres positions. Mais il est assez clair qu’il souscrit largement aux positions du viennois. Souvent on pourrait penser qu’il adopte, sur toutes ces questions, un point de vue qui, même si ce n’est pas celui de « Kripkenstein », a quelque chose de sceptique, selon laquelle il n’y aurait pas de position stable correcte sur la nature de la signification et de la vérité mathématique. Mais il n’en est rien. Il adopte sur tous ces sujets un point de vue descriptif qui recommande l’attention à l’usage des signes, refusant le mentalisme et le platonisme et toute forme de théorisation hâtive de phénomènes qui, selon Wittgenstein, ne se comprennent que dans le cadre global des « formes de vie » humaines. On a souvent rapproché cette position d’une conception « anthropologique » ou « sociale » de l’esprit et du langage[2]. Mais outre qu’il est souvent difficile de voir comment s’articuleraient ces positions, et de dire comment, par exemple, il pourrait y avoir une théorie « sociale » des mathématiques, on peut se demander si les difficultés – parfaitement réelles – que Wittgenstein soulève vis-à-vis des positions de ses contemporains sur la théorie causale de la signification des béhavioristes, le platonisme et le formalisme en mathématiques, ne pourraient pas conduire à des positions moins illusoires que celles qu’il fustige.  Pour ne donner que deux exemples, si le platonisme extrême de Frege apparaît comme une impasse, le néo-platonisme proposé par des auteurs comme Crispin Wright (https://oxford.universitypressscholarship.com/view/10.1093/0198236395.001.0001/acprof-9780198236399  ) est-il aussi problématique ?  Et si l’idée, très discutée par Dummett et Davidson, de la possibilité d’une théorie de la signification semble à présent vouée à l’échec, en quoi ces objections ruinent-elles ce projet ? Le fait que l’on ne puisse pas, à l’instar de Chomsky, identifier la compréhension du langage à un mécanisme mental implique-t-il qu’on ne puisse pas considérer les mécanismes, représentations et processus qui sous-tendent la compréhension, sans prétendre en donner une explication réductrice ? Faut-il renoncer à expliquer quoi que ce soit de la signification et de l’esprit, et considérer que tous les termes mentaux (croyance, image, mémoire, perception, volonté) désignent des « pratiques » sur lesquelles il n’y a rien à dire ? Si la réponse est, comme le suggère Wittgenstein, que toute tâche explicative revient à embrasser une mythologie et à soutenir qu’on ferait bien mieux d’analyser la signification en termes de l’usage qu’on fait des signes, comment ce type de caractérisation permettrait-elle de rendre compte du trait que le Wittgenstein du Tractatus  (comme Chomsky) considérait comme essentiel à la compréhension d’un langage, à savoir de pouvoir nous communiquer, à partir d’un ensemble fini de signes, un sens nouveau ? [3]

     La lecture de Wittgenstein ressemble souvent à la traversée d’un pays en proie à une pandémie, où l’on peut sans cesse contracter le virus de telle ou telle maladie philosophique, sans avoir d’autre remède que prendre conscience qu’on en est victime. Il ne sert à rien, suggère Bouveresse, de proposer, à la manière de Derrida, une sorte de platonisme inversé. Le remède ne peut être qu’un retour à l’usage ordinaire, quand le langage ne se met pas « en vacances ». Mais, même si l’on n’élève pas le culte de l’ordinaire à une mythologie philosophique de plus, on peut se demander si cela ne revient pas, comme Wittgenstein le suggéra souvent à ses élèves, à cesser de faire de philosophie, du moins si l’on renonce à formuler une théorie quelconque.

      Wittgenstein  peut-il être considéré comme un rationaliste? On pourrait en douter, non seulement quand on considère ses positions sur la religion, mais aussi quand on voit combien il est sensible à la contingence de nos « jeux de langage » et hostile à toute notion d’une nécessité dans les choses, et à l’idée d’une possible fondation ultime de nos formes de vie. Il ne cesse de parler de règles, mais n’admet pas de normes de rationalité a priori. Pourtant il n’est pas prêt à pousser le sens de la contingence jusqu’à dire, à l’opposé des théories fondationnalistes, que nos pratiques ne reposent sur rien, et pourraient être parfaitement différentes de ce qu’elles sont. A aucun moment il n’est tenté par le relativisme, et il ne souscrit jamais à l’idée qu’une autre logique que la logique classique serait possible. Toutes ses objections aux différentes solutions au problème de la nature des règles reviennent à invoquer la notion de raison plutôt que celle de cause, et à admettre qu’il y a un « espace des raisons ». Mais le cercle des raisons est-il, comme le cercle de craie causasien, le produit d’une décision ? Certainement pas. Cela fait-il de Wittgenstein un rationaliste ? Sans doute pas, si ce qu’on attend du rationalisme est une position métaphysique et épistémologique. Mais si le rationalisme consiste en une conscience aiguë de ce que peut la raison, Bouveresse est bien un rationaliste, soucieux de ne pas outrepasser les pouvoirs de la raison tout comme il l’est de ne pas souscrire au scepticisme. Mais il ne veut pas aller plus loin. La seule raison qu’on puisse avoir est une raison modeste, et selon l’expression de Jean-Jacques Rosat, « sobre » (https://www.cairn.info/revue-agone-2017-1-page-113.htm) . Pour tous ceux qui pensent, comme moi, qu’on peut aller plus loin, cette réponse est à la fois rassurante et frustrante.

     Malgré – et certains diraient peut-être à cause de – cela, Bouveresse a été l’un des rares défenseurs véritables (car il y a bien des faux nez) de la raison aujourd’hui. Son ultime livre, même s’il y aura sans doute d’autres inédits, est exemplaire d’une rigueur, d’une honnêteté et d’une exigence intellectuelle qu’il aura incarnées du début à la fin.

 

 



[1] cf notamment B. Langlet et  JM Monnoyer, dir. Raisons, Presses de l’Université de Marseille, 2020, et T.Scanlon, Being realistic about reasons, Oxford 2015.

[2] Voir notamment Michel Le Du, la nature sociale de l’esprit, Vrin 2005, et Louis Quéré, La fabrique des émotions, PUF 2021.

[3] C’était la question de Gareth Evans, dans « Semantic theory and tacit knowledge », Collected Papers, Oxford 1985.