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lundi 2 novembre 2026

LE PRIMAT DES RAISONS SUR LA RATIONALITE

 

Brouillon pour un article dans Sciences humaines, 2023 

 

 


 

 

      La rationalité s’applique aux pensées et aux actions, mais de manières fort différentes. Dans la connaissance nous cherchons à adapter nos pensées au monde et celles-ci sont correctes si elles sont vraies. Mais cela ne suffit pas : on peut tomber sur des informations vraies par hasard, ou apprendre par cœur des théorèmes sans avoir la moindre idée de leur sens ou de la manière de les appliquer. Pour qu’elles soient des connaissances nos croyances doivent être également justifiées et rationnelles, c’est—dire être telles que nous puissions disposer d’une voie sûre pour atteindre la vérité. Dans l’action, nous cherchons à adapter le monde à nos désirs, et faire en sorte que ceux-ci se réalisent. Mais cela ne suffit pas : nos désirs pourraient se trouver satisfaits par hasard (par exemple si l’on gagnait à la loterie), et prendre ses désirs pour des réalités ne peut pas être une bonne manière de les satisfaire. Pour que nos actions soient conformes à la fois à nos désirs et aux situations du monde, il faut que nos moyens soient correctement appliqués à nos fins, et que nos fins soient raisonnables. Aussi bien dans le domaine théorique ou cognitif que dans le domaine pratique, il faut définir les conditions de la rationalité.

La rationalité comme compétence

     Le premier critère de la rationalité dans le domaine de la pensée est la cohérence : ne pas se contredire et faire des inférences correctes. C’est la rationalité comme compétence logique. Elle semble nécessaire pour être un sujet rationnel, mais jusqu’où s’étend-elle ? Personne n’est capable de tirer toutes les conséquences, y compris les plus triviales, de ses croyances. Est-elle suffisante ? C’est loin d’être évident : suivre les règles de la logique suffit-il à vous rendre rationnel ? Les ordinateurs ont la compétence logique, mais encore faut-il qu’il puissent aussi apprendre, c’est- à-dire répondre aux faits et aux situations et voir en quoi les données disponibles justifient nos croyances ou pas. Le critère de la cohérence logique est purement interne ; mais la rationalité demande aussi une sensibilité aux conditions externes de l’expérience.  Le raisonnement n’est pas seulement logique et il n’est pas seulement déductif, passant de vérités à d’autres vérités, car on raisonne aussi inductivement, en fonction des données empiriques et de la probabilité de nos prémisses, pour atteindre des conclusions plus ou moins probables. Il en va de même dans le domaine des actions. Une action rationnelle obéit à un critère interne de cohérence : elle doit être telle que l’agent envisage et accomplit l’action qu’il juge à la fois la plus conforme à ses buts et la plus adaptée aux moyens dont il dispose, c’est-à-dire, pour parler comme les économistes, être telle qu’il « maximise son utilité espérée ». Ici les probabilités sont essentielles, car le domaine de l’action est celui du probable et non pas celui du vrai. Mais ici aussi le critère de la cohérence – respecter les principes de la probabilité dans les décisions – est-il suffisant ?

     Si l’on viole les normes de la logique ou de la probabilité, cela semble vouloir dire que l’on manque des compétences essentielles à la rationalité. Les psychologues ont montré que c’était souvent le cas pour des inférences aussi élémentaires que le modus ponens (Si P, et si P alors Q, alors Q), ou pour des règles de probabilité comme celle selon laquelle la probabilité de la conjonction de deux événements ne peut pas être plus élevée que celle d’un seul. Dans tous ces cas, des biais, des effets de perspective et des illusions cognitives affectent nos capacités de raisonnement. Ils ont souvent conduit à des verdicts pessimistes sur la capacité humaine à la rationalité. La masse impressionnante des sophismes, paralogismes et raisonnements complotistes qui envahissent internet et les réseaux sociaux ont confirmé que les humains ne sont pas des animaux rationnels. On en a conclu souvent qu’il fallait appliquer un programme d’apprentissage au raisonnement, donner plus de cours de logique et d’esprit critique, dans le style des réformes de l’entendement et du jugement que proposaient les philosophes des Lumières. Mais la rationalité se mesure-t-elle à l’aune de la seule compétence logique ? D’autres facteurs contribuent à l‘intelligence. Nous nous contredisons souvent, mais deux amants qui se disent, comme dans les films de Truffaut, « ni avec toi ni sans toi » sont-ils irrationnels ? La logique des sentiments ignore la logique des manuels. Et des verdicts d’irrationalité trop rapides peuvent être erronés : si l’on propose régulièrement à l’idiot du village le choix entre une pièce de deux euros et une de cinq centimes, et qu’il choisit toujours celle de cinq centimes, il sera la risée du village, mais si on lui demande pourquoi il choisit toujours les cinq centimes et répond « Croyez-vous qu’on me le reproposerait si je prenais les deux euros ? », nous réalisons que nous aurions dû attendre avant de le déclarer stupide. Pour que nos verdicts de rationalité s’appliquent correctement, il faut tenir compte des contextes, du fait que nous formons nos croyances dans un cadre dynamique en changeant souvent d’avis et en réévaluant les circonstances, et surtout envisager d’autres formes de rationalité que celle de la compétence logique.

La rationalité « écologique »

       C’est la leçon qu’on peut tirer des tests expérimentaux de rationalité : les sujets qui font des erreurs élémentaires de raisonnement logique améliorent considérablement leurs performances quand, au lieu de répondre à des problèmes dans l’abstrait, ils sont confrontés à des situations de la vie réelle, où ils raisonnent sur des cas concrets et évaluent les probabilités à partir de la fréquence. L’action, qui est le cadre le plus usuel dans lequel nous exerçons notre pensée est celui de la rationalité non pas logique, mais instrumentale, quand il s’agit d’envisager les moyens d’atteindre un but. Selon la théorie classique du choix rationnel, une action est rationnelle quand elle réalise le mieux les désirs de l’agent étant donné ses croyances et son information. Mais même ce modèle est trop abstrait : les agents peuvent adapter leurs préférences, apprennent à optimiser leurs options selon les circonstances, et surtout sont sujets à des biais émotionnels, qui peuvent paraître irrationnels de prime abord, mais qui ont aussi une valeur adaptative. Ainsi il est rationnel, si on va voir un film qui se révèle ennuyeux, de quitter la salle. Mais nous restons souvent jusqu’au bout de la séance, parce que nous avons changé nos préférences ou entendons aller au bout de notre choix. Quand nous adaptons nos choix et nos jugements à des circonstances et à des contextes, on a parlé de « rationalité écologique », et suggéré que l’évolution biologique nous a dotés de systèmes cognitifs tels que nous parvenons, souvent avec les moyens du bord, à adapter nos pensées à nos fins, à optimiser. Au fond, si notre espèce a pu évoluer et survivre, n’est-ce pas parce que notre cognition nous a rendus globalement fiables et globalement rationnels ?

     On a souvent remarqué – et les tests expérimentaux le confirment- que nous pensions mieux, et plus rationnellement, quand nous sommes en groupe, et quand les autres contrôlent la valeur de nos raisonnements. L’homme est un animal rationnel, mais il est aussi un animal social. Cette idée conduit nombre de théoriciens à soutenir que la rationalité est par nature sociale. Quel besoin, soutiennent-ils, de postuler chez les humains une faculté supérieure, la raison , qui guiderait nos systèmes de croyance et de raisonnement et se tiendrait, telle un QG virtuel, au centre de nos esprits? La réflexion nous trompe souvent et les normes logiques ne gouvernent rien. Selon les psychologues évolutionnistes, le raisonnement n’a pas évolué en vue d’établir la vérité, mais uniquement en vue de l’emporter sur nos adversaires : nous ne raisonnons que pour argumenter dans le cadre d’un jeu social où nous favorisons systématiquement notre propre point de vue et nos intérêts. Même quand on nous met les faits sous le nez, nous ne changeons pas d’avis. La raison elle-même n’est que le produit de la coordination sociale, qui a opéré dans notre espèce depuis ses origines : c’est le groupe social auquel nous appartenons qui fixe les règles du penser juste. On peut tirer deux conclusions opposées de ce constat : l’une optimiste, selon laquelle nos croyances, si nous les confrontons à celles des autres (notamment dans des discussions démocratiques) finiront par s’accorder avec celles du groupe, faisant émerger la vérité et la rationalité collectivement., l’autre pessimiste, selon laquelle même si la foule se trompe, elle finira toujours par nous imposer son mode de penser, et surtout conduira au relativisme, puisque le critère de la rationalité sera toujours relatif au groupe auquel nous appartenons.

  Rationalité et raison

     En fait, toutes les discussions sur la rationalité ou l’irrationalité humaine qui visent à savoir s’il faut créditer notre espèce, ou notre société actuelle, d’une aptitude ou d’une inaptitude à la rationalité partent d’une prémisse fausse : ils identifient la raison à la rationalité. Or ce sont deux choses différentes. La rationalité est la cohérence interne de croyances, de désirs et d’actions. Elle correspond à un ensemble de normes logiques et probabilistes qui sont supposées dicter les pensées et actions d’un agent qu’on appellera « rationnel » quand il s’y conforme et qu’on soupçonnera d’être irrationnel s’il ne s’y conforme pas. Mais dans nombre de cas, le fait de violer telle ou telle règle de logique ne fait pas de vous quelqu’un d’irrationnel. On peut se comporter de manière très rationnelle, raisonner beaucoup et bien, et être malgré tout irrationnel, comme les paranoïaques. On peut raisonner logiquement sans pour autant respecter la raison. Ainsi quelqu’un qui croit que si le monde a été créé en six jours, il a été créé en moins d’une semaine, et qui croit aussi que le monde a été créé en six jours, conclura, parfaitement logiquement, que le monde a été créé en moins d’une semaine. Mais il croira alors quelque chose d’absurde, simplement parce que sa croyance initiale n’est pas raisonnable. Elle n’est pas raisonnable parce qu’elle ne tient pas compte des faits. De même dans le domaine des actions : un agent qui agit en fonction de ce qu’il juge le plus probable en vue de satisfaire ses désirs est rationnel d’après la conception instrumentale de la rationalité, mais il n’est pas pour autant quelqu’un qui se conforme à la raison. Comme le disait Hume, « Il n’est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde à une égratignure de mon doigt ». Mais c’est évidemment absurde, parce que la raison ne s’identifie pas à la rationalité des moyens, mais aussi à celle des fins. La rationalité au sens strict recouvre une conception bien trop étroite de la raison. Qui est juge de la rationalité ? Si c’est la rationalité elle-même, elle est vide.

      Il doit donc y avoir plus, dans la rationalité, pour qu’elle incarne la raison. Pour qu’une pensée ou une action soient conformes à la raison, il ne suffit pas qu’elles soient cohérentes. Il faut aussi qu’elles soient fondées, et qu’elles expliquent , en quelque manière, pourquoi elles sont rationnelles. Le sens ordinaire du terme « raison », pour une action et une pensée, est celui d’une justification et d’une explication. Cela semble décaler notre problème d’un cran, car on peut toujours demander : qu’est-ce qu’une bonne raison, une bonne explication ? Chacun n’a t-il pas les siennes, et les raisons ne dépendent-elles pas des points de vue ? Certes toutes les raisons ne sont pas bonnes : seules celles qui sont objectives, et qui présentent les garanties les plus sûres le sont. On dira : quelles garanties ? Les meilleures sont celles que nous fournissent les instruments usuels de la rationalité : le raisonnement, la logique, la sensibilité aux faits et au vraisemblable.  Mais celles-ci ne requièrent pas seulement  la conformité à des règles. Elles requièrent aussi une capacité de jugement. Juger, ce n’est pas simplement se conformer aux schèmes de la logique ou de la théorie de la décision. C’est avoir la faculté de poser un problème, tout en maintenant une distance entre le jugement final qu’on portera sur la situation et la solution qu’on avait obtenue. Y a-t-il au-delà un fondement absolu, comme le pensaient les grands philosophes classiques, peut-être dans quelque ordre divin ? Non. On ne peut pas exiger une objectivité absolue, et même les raisons scientifiques ne l’atteignent pas. La rationalité n’est pas la raison parce que celle-ci implique aussi la réflexion et la recherche d’un point de vue idéal, qui n’est pas simplement collectif au sens où une communauté sociale en est le juge, mais universel. Cet universel n’est peut-être jamais atteint dans les faits. Mais s’il n’est pas le principe de nos enquêtes et de nos entreprises, individuelles et politiques, autant renoncer à la raison.

mercredi 5 août 2026

LE GRAND MAGIC CIRCUS DE GERALD BRONNER

 

 

https://picclick.fr/Affiche-Grand-Magic-Circus-Originale-355445783338.html

 

En attendant Nadeau 6 janv 26 


Gérald Bronner, A l’assaut du réel, Paris, Presses universitaires de France,

415 p, 2025, 22€, isbn 982130838326

   

   Le réel, on l’embrasse, on lui résiste, on s’en évade ou on le reçoit en pleine figure. Mais que devient-il quand on essaie de le transformer par les technologies numériques ? Gerald Bronner s’attache à décrire les dérégulations qu’elles produisent quand elles rencontrent notre tendance à prendre nos désirs pour des réalités. Mais son anthropologie et sa sociologie manquent elles-mêmes de sens du réel.

 

    Dans de nombreux travaux, Gerald Bronner a entrepris de montrer quelles transformations les technologies du numérique imposent à nos croyances et à nos habitudes mentales. Il poursuit ici cette enquête en s’intéressant aux multiples manières dont les humains, principalement dans nos sociétés contemporaines d’information, partent « à l’assaut du réel ». Par quoi il ne désigne pas seulement les manières dont on invente des mondes imaginaires par la fiction et les œuvres d’art, mais les tentatives par lesquelles on essaie de plier le monde à ses désirs, au risque de l’abolir complètement.

     Toute son enquête repose sur une thèse anthropologique de base : les humains ont une tendance irrépressible, inscrite dans leur biologie et leur équipement cognitif, à prendre leurs désirs pour des réalités, tels des enfants impatients de saisir tous les objets qui les entourent. Comme le monde ne s’y prête pas toujours, et qu’il faut aussi explorer l’espace des possibles pour agir, ils essaient de changer l’ordre du monde plutôt que leurs désirs et adoptent des comportements magiques. Nous sommes, nous dit Bronner, des « singes magiciens ». Il nous rappelle, à partir des travaux de psychologie cognitive qui ont depuis plusieurs décennies répertorié les jugements irrationnels et les décisions absurdes, comment nous sommes victimes de biais (comme celui de confirmation), comment nous évaluons faussement les probabilités des événements et avons l’illusion de les contrôler ou de pouvoir influer même sur le passé. Il voit la traduction de cette « pensée désirante » dans des phénomènes sociaux comme celui qui entendait porter en 1968 « l’imagination au pouvoir », comme les modes de l’éducation positive et du développement personnel, ou comme celle de la recherche du bonheur à tout prix, qui ne peuvent produire que des frustrations, selon le fameux paradoxe de Tocqueville: plus les inégalités diminuent, plus elles apparaissent intolérables, plus le niveau de vie augmente, moins on se dit heureux, qui illustre, selon Bronner, « l’effet Tantale », qu’il aurait pu nommer « effet Polyeucte »: le désir s’accroît quand l’effet se recule.

        Dans la deuxième partie de son livre, Bronner fait défiler tout un carnaval de freaks, dignes d’un cirque Barnum contemporain, qui cherchent à contourner et souvent à s’approprier le réel par des stratagèmes de plus en plus en plus sophistiqués quand la réalité résiste à leurs désirs: les hikikomori japonais qui s’enferment pour ne pas affronter le réel, leurs équivalents italiens (bamboccioni) ou français (les « Tanguy »), les shifters qui pensent, par des techniques apparentées à l’hypnose, changer de réalité en se projetant dans des mondes virtuels, les adeptes du « metavers » qui leur proposent la même chose, via les services de Mark Zuckerberg, les constructeurs de mondes imaginaires ou impossibles (rencontrer des morts, se marier avec une poupée gonflable, une table, ou avec son Doppelgänger ). Ici les limites entre la pensée désirante et la pensée délirante s’effacent. Dans la dernière partie du livre, Bronner étend son diagnostic à ce qu’il appelle les « ductilisateurs du réel », qui le corrompent par des théories fumeuses visant à montrer que la réalité n’existe pas, selon qu’on soutient, comme les post-modernes, qu’elle est « construite », ou par des campagnes prêtes à créer, comme les partisans de Trump, des « faits alternatifs », ou, chez ses adversaires wokes, à proposer des programmes de cancel culture de manière à gommer les réalités désagréables et à raconter l’histoire et la société autrement. Il y a là toute une culture et une économie, avec ses héros, ses entrepreneurs et ses martyrs, qui rappelle le mouvement spiritiste. A cette nuance près, qu’au lieu de faire tourner les tables, ce sont les technologies de l’internet qui servent à conquérir le virtuel, et qu’elles sont bien plus inquiétantes que des folies douces nourries à la méthode Coué. Les tentatives pour réduire le monde au virtuel et les projets des transhumanistes nous replacent devant le choix de Winston dans 1984 : croire que deux et deux font cinq ou subir d’atroces tortures.

     Le style de Gerald Bronner est pétulant, truffé d’anecdotes tirées de la psychologie et de la littérature, sur lesquelles il s’étend souvent au détriment de l’explication, et un peu trop porté sur l’autopromotion et l’ego-sociologie. Son hypothèse de base – notre pensée est gouvernée par le wishful thinking- a le mérite de la simplicité, mais elle prouve trop et pas assez. Elle prouve trop parce que si un certain nombre de comportements peuvent s’expliquer par la tendance humaine à prendre ses désirs pour des réalités, il est loin d’être évident que ce soit la source de toute la pensée humaine et que cela explique, comme il le suggère, toutes les formes d’enchantement du monde. Bronner étend bien trop la catégorie de magie. Curieusement, s’il cite des anthropologues comme Malinowski, il ne discute pas la théorie de la magie de Marcel Mauss. Or ce dernier montre qu’elle opère dans des conditions particulières, avec des rituels et des contextes sociaux spécifiques. Mais où sont donc les contextes sociaux et les rituels, dans les analyses du sociologue Bronner ? Mauss lui-même mettait en garde contre l’idée que la magie est la forme première de la pensée humaine. Comment d’autres formes de pensée ont-elles pu se former si c’est la pensée désirante qui domine nécessairement ? Les humains n’ont-ils pas aussi des facultés cognitives? Si ces facultés cognitives coexistent avec le wishful thinking comment cela se produit-il ?  La technologie c’est le mana, la force qui rend les choses efficaces, mais il faut plus pour ce faire, que prendre ses désirs pour des réalités.

       L’idée que les humains croient ce qu’ils veulent bien croire ne prouve pas assez, parce qu’on n’a pas attendu la psychologie cognitive pour s’en rendre compte, car, disait le poète, « « Le malheureux donne facile créance à ce qu’il veut » (Arioste, Orlando furioso I. 56) et la littérature romantique et surréaliste n’a pas cessé de célébrer l’intrusion du rêve dans la vie réelle. Freud soutenait que le rêve est la réalisation d’un désir. Mais comment la croyance motivée, opère-t-elle chez des individus ordinaires, qui ne sont pas nécessairement des poètes, des rêveurs ou des manipulateurs du réel? Est-ce que les sujets, tout comme Roland, sautent directement à la croyance conforme à leurs désirs, ou font-ils des raisonnements pratiques par lesquels ils concluent qu’ils ont avantage à acquérir cette croyance ? Ne balancent-ils pas entre plusieurs options, et n’éprouvent-ils pas des résistances à la force de leur désir ? Bronner décrit nombre de cas comme si les agents, guidés par les technologies numériques, plongeaient spontanément dans leurs illusions. Mais il semble ignorer une distinction classique entre le wishful thinking et la self deception (duperie de soi). Dans le premier, le désir (par exemple d’être aimé) produit directement la croyance correspondante (qu’on est aimé). Dans le second, la croyance (par exemple que ma femme me trompe), conduit, avec le désir (qu’elle ne me trompe pas) à la croyance qu’elle ne me trompe pas. Le cheminement est plus complexe, et suppose de la part du sujet une réflexion dynamique sur sa croyance. La distinction est bien analysée par Davidson (Paradoxes de l’irrationalité, l’Eclat 2025) et Elster (L’irrationalité, Seuil, 2011) mais Bronner semble supposer que ces deux formes d’irrationalité sont les mêmes[1]. Alors qu’il avait consacré plusieurs ouvrages à ce sujet, il ne discute pas dans ce livre la notion de rationalité. Il regroupe ici sous le même chef toutes les dérogations au réel. Mais ce n’est pas la même chose de se livrer à une technologie qui vous entraîne hors du réel et de s’aveugler volontairement malgré la conscience que l’on prend de la résistance de ce réel. Et pourtant certains des cas qu’il décrit semblent bien relever de la duperie de soi plutôt que du wishful thinking. Il s’en approche quand il discute le double bind et les conduites dépressives, mais ne va pas plus loin. La conception que Bronner a de la pensée irrationnelle désirante est qu’elle prend possession entièrement des esprits, comme une sorcellerie. Les moi de ses sujets semblent ne pas être divisés. La plupart sont décrits comme succombant à biais ou à un « effet » qui fonctionne comme une loi causale. Leur irrationalité est mécanique. Ce n’est pas nier l’existence des cas qu’il rapporte, mais on aimerait une psychologie moins élémentaire. Il semble surtout que les assaillants du réel de Bronner soient aussi des entrepreneurs, qui ne perdent pas le Nord, et qui savent gérer leurs comptes en banque.

      Quand les protagonistes de ses récits montent à l’assaut du réel, de quel réel s’agit-il ? De celui que leurs désirs créent, qui n’est rien moins que réel, ou de celui qui résiste à ces désirs, lequel n’est rien de moins que réel? Seulement voilà : Bronner refuse de définir le « réel » : trop compliqué, trop vaste, nous dit-il, avec le culot du sociologue sûr de lui, laissant la question aux spéculations fumeuses des philosophes. Mais la philosophie se venge, notamment quand il prétend décrire un mouvement différent de celui qu’on a appelé la « post-vérité », qu’il nomme « post-post-vérité » et « post-réalité ». On mécomprend, nous dit-il, l’ère Trump et le rapport à la vérité qu’elle introduit quand on dit qu’elle consacre l’«indifférence à la vérité » et un «nouveau régime épistémique », car Trump tout comme ses partisans sont en fait parfaitement conscients de la vérité, et savent bien qu’il ment : le discours hyperbolique qu’ils utilisent n’est qu’un signe de connivence pour s’autoriser à corrompre le réel. Mais c’est parfaitement compatible avec une indifférence générale vis-à-vis de la vérité comme valeur.   Bronner confond ici deux sens de « indifférence au vrai » : non reconnaissance de la différence entre le vrai et le faux, et refus de tenir le vrai pour une valeur. Bronner manque à faire des distinctions élémentaires entre : la vérité comme propriété des énoncés ou des croyances, le concept de vérité, et la valeur qu’on donne au vrai et à sa recherche. Ce qui est en cause dans le complexe de phénomènes qu’on appelle « post-vérité », et particulièrement dans l’exploitation médiatico-politique qu’en font Trump et son public, c’est la valeur du vrai. Comme l’a bien montré Harry Frankfurt (On Bullshit, 1982) la foutaise ambiante tient à l’indifférence à la vérité comme valeur. Trump n’a pas inventé l’ère de la post-vérité, mais il en a exploité les possibilités, aidé en cela par un nouveau régime médiatique.

     Bronner a parfaitement raison de voir, dans le succès du constructionnisme et du relativisme post-modernes, le couronnement contemporain de cette déréalisation du réel que consacre l’ère technologique et digitale, et il a des analyses très justes des contradictions dans lesquelles s’enferrent ceux qui veulent « ductiliser » le réel pour le conformer à leurs désirs (notamment de préserver leurs identités). Mais je ne vois pas en quoi cela autorise à parler de « post-réalité » : on prend des vessies pour des lanternes ou on essaie de créer des mondes virtuels, mais la réalité est toujours là, comme la vérité.  Aristote ne disait-il pas « "Ce n'est pas parce que nous pensons d'une manière vraie que tu es blanc, que tu es blanc, mais parce que tu es blanc, qu'en disant que tu l'es, nous disons vrai » (Metaphysique Θ 1051 b6) ? Bronner fait ici curieusement la même erreur que celle qu’il reproche aux relativistes : ce n’est pas parce que ceux qui inventent des réalités « alternatives » tendent à prendre celles-ci pour la réalité que celles-ci deviennent des réalités, et ce n’est pas parce qu’ils inventent de fausses réalités que la réalité devient post-réalité. Je vois encore moins en quoi le scepticisme radical que Bronner attribue à Descartes (!) et à l’idéalisme philosophique d’un Berkeley (esse est percipi) seraient des manifestations de la « pensée désirante ». Selon lui ce sont en fait de simples « curiosités intellectuelles », qui ne posent que de manière très indirecte le vrai problème, celui de savoir si nous vivons ou non dans « la Matrice ». On se frotte les yeux à lire çà. Je crois au contraire que personne n’a mieux posé la question de la nature du réel que l’évêque Berkeley.

    Les phénomènes que décrit Bronner ne sont pas des fictions, et ils font froid dans le dos. Il parvient quelquefois à déployer une galerie de grotesques digne de romans catastrophistes comme l’Inassouvissement de Witkiewicz (1930), et ses personnages semblent eux aussi avoir avalé la pilule Murti-Bing qui permet d’échapper à la réalité. Mais ce n’est pas avec les pilules du rationalisme simpliste de Gerald Bronner qu’on en guérira.



[1] [1]  Voir aussi  Vasco Coerreia, La duperie de soi, Editions universitaires 2008, et https://encyclo-philo.fr/duperie-de-soi-a