La récente affaire Benedetta Tripodi conduit,
entre autres, à réfléchir à nouveau à la question suivante : les maîtres
sont-ils responsables des errements de leurs disciples ? Imaginons un
instant que Benedetta Tripodi n’ait pas
été le prête-nom de deux plaisantins désireux de montrer que la prose
badiouesque produit, directement chez son auteur et indirectement chez ses
imitateurs, des non-sens qui signalent qu’il y a quelque chose de pourri dans
le royaume des lettres. Imaginons que Benedetta Tripodi ait été une vraie
disciple de Badiou, qui par enthousiasme et ferveur imitatrice, commet, par
naïveté, un article où elle croit servir la gloire de son maître, mais qui en
fait le dessert, tant il est (l’article) aberrant. Tel l’ours de la fable,
croyant bien faire, elle provoque à son insu une crise dans les études
badivines. Pire : son maître la renie, et proclame que la revue Badiou Studies, pourtant consacrée à sa
personne et à son œuvre, n’est qu’une feuille sans intérêt, qu’il ne lit pas,
et que sa présence au comité de celle-ci est purement décorative. Il ne la
traite pas de « ratée » et de
« sous-fifre de la philosophie académique », mais il la renie.
Le maître n’est-il pas responsable, par ses
écrits et sa posture magistrale, des écrits de ses disciples ? N’est-il
pas responsable aussi bien des bonnes imitations que des mauvaises ? Des bonnes
interprétations de sa doctrine comme de celles qui s’égarent ? Alain
Badiou, en préfaçant laudativement les œuvres de ses disciples (comme Quentin
Meillassoux), mais en se démarquant dédaigneusement d’une revue à lui
consacrée, semble faire deux poids deux mesures. La question de la
responsabilité des maîtres fut posée par Paul Bourget dans son fameux roman Le disciple (1889), qui met en scène un jeune homme exalté par les
doctrines matérialistes de son professeur Adrien Sixte – double à peine déguisé
de Taine - et qui pratique une
expérience de psychologie sur la naissance de la passion sur une jeune fille,
ce qui la conduit au suicide et à l’accusation de meurtre du disciple. Sixte
finit par réaliser sa culpabilité dans l’instillation de doctrines naturalistes
subversives, fond en larmes à la fin du roman, donnant évidemment raison à tous
ceux qui voyaient dans le déterminisme tainien la ruine de la morale et des
valeurs sociales. Comme le dit Pierre Macherey, dans un commentaire éclairant :
« Si le roman de Bourget, dont les
faiblesses nous paraissent évidentes, a tant frappé les esprits, c’est parce
qu’il développait, en relatant une sorte de fait-divers, cette thèse radicale :
les maîtres, entendons les maîtres à penser, portent l’entière responsabilité
des erreurs de leurs disciples, y compris éventuellement les erreurs
d’interprétation que ceux-ci commettent à propos du contenu de leurs doctrines »
[1]
La
querelle du disciple fut lancée, outre par une lettre peinée de Taine se
défendant d’avoir, par son déterminisme psychologique, ruiné la morale, voir
ed. Livre de poche p. 361 sq. ), et par
Brunetière, qui l’accusera précisément de cela [2]. Anatole France répondit à
Bourget et à Brunetière, prenant le parti de Taine : « Il ne saurait y
avoir pour la pensée de pire domination que celle des mœurs » (« La
morale et science, in La vie littéraire,
t. 3, p.67). Durkheim, dans un texte sur Taine statua : » Le
héros du Disciple, qui a ouvert la campagne il y a environ neuf ans, n'est pas seulement
un triste caractère, c'est un médiocre esprit, un mauvais élève qui n'a pas
compris son maître » (« L’empirisme rationaliste de Taine », La revue Blanche 1997, in Textes 1, ed de Minuit).
N’en est-il pas de même de Benedetta Tripodi ?
Elle n’a rien compris à la profondeur de la pensée de Badiou. Que l’on compare ses élucubrations délirantes sur
l’être féminin et le non-être queer avec
ce que dit Badiou lui-même du même sujet, on ne pourra qu’être frappé du
contraste entre la prose limpide du penseur français et la confusion noire de
notre théoricienne badivine en herbe. Qu’on en juge, par exemple, par une
préface donnée par Alain Badiou en 1999 à Qu’est-ce
qu’une femme, Traité d’ontologie (l’Harmattan 1999) de Danielle
Moatti-Gornet :
« Ce qui enfin tient lieu d'idéalisme allemand est la philosophie française
contemporaine, en particulier ma propre entreprise. Danièle Moatti-Gornet en
retient quelques options fondamentales:
- Que s'agissant de quelque étant que
ce soit c'est de son être qu'il doit être question.
- L'opposition de l'entrée axiomatique
et de l'entrée définitionnelle.
- Que tout ce qui touche à la vérité
doit se voir assigner comme concept une numéricité. S'agissant de
"femme" cette numéricité est 1, - 00, 00, dont toute la thèse
consiste à décliner la variation et à
vérifier la pertinence ontologique.
L'ordre du livre
est tout à fait frappant. Il part du mythe, passe aux mathématiques et revient à la situation concrète. La
longue analyse des
mythes est tout à fait remarquable. On notera qu'elle propose un enjambement judéo-grec (Hava
et Rébecca d'un côté, les Labdacides de l'autre), enjambement certainement essentiel pour la pensée de Danièle
Moatti-Gornet. L'interprétation de la Genèse est particulièrement forte. Hava permet d'établir
le point clef que la femme n'est pas seconde mais qu'elle est bien plutôt l'être du Deux. Dans la partie mathématique on note que
l'énoncé lacanien "La femme n'existe pas." relève de la théorie des Catégories, à laquelle Danièle Moatti-Gomet oppose une ferme
conception ensembliste. On y trouve aussi une clarification nécessaire du lien entre le féminin et l'infini. »
Voilà en effet qui
est autrement plus clair que la prose pénible de Tripodi.
La conclusion s’impose, contre Bourget et Brunetière : un auteur d’idées
n’est jamais responsable de ce que font de ses écrits ses disciples quand ils
interprètent mal. Cela vaut pour Marx lu par Lénine, pour ce dernier lu par
Mao, et ce dernier lu par Pol Pot. Nietzsche n’est pas responsable de ses lecteurs
antisémites et nazis, Freud n'est pas responsable des psychanalystes charlatans, Heidegger n’est pas responsable des heideggeriens français. Badiou de même n’est pas responsable de Benedetta Tripodi.
Macherey commente fort
bien : "En donnant à leur maître
une représentation dérisoire, et insupportable d’eux-mêmes, les disciples
s’élèvent au rang de maîtres des maîtres, en les forçant à comprendre ce qu’ils
voudraient bien continuer à ignorer : leur faillibilité d’infaillibles qui se
trompent parce qu’ils ont raison."
[1] Pierre Macherey « Peut-on encore aujourd’hui lire le
disciple de Paul Bourget ? » in : Le
Trimestre psychanalytique, publication de l’Association freudienne
internationale, Paris, 1993, n°2, p. 63-70
http://stl.recherche.univ-lille3.fr/sitespersonnels/macherey/machereybiblio54.html
De manière
surprenante, Antoine Compagnon, dans son introduction à son édition du Disciple ( Livre de poche 2010, p. 27)
fait un contresens sur ce que dit Macherey, qui paraphrase ici la position de
Bourget . Compagnon a l’air de dire que c’est la position de Macherey lui-même.
[2] Brunetière relayait en cela Monseigneur Dupanloup , évêque d'Orléans qui fit, peut-être autant que Jean d'Arc, la gloire de la ville et qui avait publié en 1863 un Avertissement à la jeunesse et aux pères de familles sur les attaques dirigées contre la religion par certains écrivains de nos jours, dirigé contre Taine, Renan et Littré, et qui valut au premier le refus d'une nomination à l'Ecole polytechnique. Quelle satisfaction de voir qu'à l'époque on écoutait encore l'Eglise!
[2] Brunetière relayait en cela Monseigneur Dupanloup , évêque d'Orléans qui fit, peut-être autant que Jean d'Arc, la gloire de la ville et qui avait publié en 1863 un Avertissement à la jeunesse et aux pères de familles sur les attaques dirigées contre la religion par certains écrivains de nos jours, dirigé contre Taine, Renan et Littré, et qui valut au premier le refus d'une nomination à l'Ecole polytechnique. Quelle satisfaction de voir qu'à l'époque on écoutait encore l'Eglise!



