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mardi 25 août 2020

Waterloo désinterprété et réinterprété ( sur Philippe Mongin, Quinzaine littéraire 2011)

 

 en hommage à Philippe Mongin (1950-2020)


Grouchy 


Philippe Mongin, « Waterloo et les regards croisés de  l‘interprétation » in Alain Berthoz, Carlo Osola et Brian Stock , dir. La pluralité interprétative, fondements historiques et cognitifs de la notion de point de vue, Paris, Collège de France, 2010 , 223 p, hors commerce, disponible sur http://conferences-cdf.revues.org

 

      Quelle meilleure illustration des difficultés de l’interprétation des événements historiques, mais aussi de celles de l’interprétation en général, que la bataille de Waterloo ? Dans un essai formidable et passionnant[1], le philosophe et économiste Philippe Mongin revisite l’historiographie de ce pont aux ânes de la stratégie militaire et du récit historique. Il nous invite à reprendre à nouveaux frais les problèmes classiques de l’épistémologie de l’histoire et renouvelle avec brio une réflexion qui de Dilthey et Weber à Aron et Ricoeur, en passant par Hempel, Dray et Collingwood [2] n’a pas cessé d’occuper philosophes et historiens.

  

      Waterloo est une bataille d’interprétations. Il y a celle du Mémorial de Sainte Hélène, qui fixa la thèse officielle : Napoléon aurait pu vaincre successivement les Prussiens et les Anglo-hollandais, si Ney n’avait pas bougé trop tard et surtout si Grouchy n’avait failli à sa mission d’empêcher Blücher de rejoindre Wellington. Il y a celle de Clausewitz, dans sa Campagne de France en 1815, qui disculpe les officiers de  « Bonaparte »  et soutient que ce dernier avait multiplié les erreurs de commandement. Les inversions sémantiques sont légion en fonction des camps : pour les Français Waterloo est « la bataille du Mont Saint Jean », alors que pour les Anglo-Prussiens elle est celle de la « Belle alliance ». Aujourd’hui encore, le Français qui débarque à Londres peut s’écrier, comme Alphonse Allais: « Chez nous, toutes les rues portent des noms de victoires : Wagram, Austerlitz... Tandis que là-bas : Trafalgar Square, Waterloo Place... Ils n'ont choisi que des noms de défaites ! »   Les romantiques, Chateaubriand, Lamartine et Hugo en tête (« Grouchy ! » - C’était Blücher) consacrèrent le mythe, dans le sens napoléonien. Mais qu’il y ait deux points de vue, comme en tout conflit,  est chose naturelle. Stendhal inaugura une tout autre approche, qui allait elle aussi symboliser la situation interprétative : Fabrice à Waterloo n’a qu’une vision fragmentée, chaotique et secondaire des événements, comme  s’il n’y avait plus rien à interpréter ou comme si toute interprétation ne pouvait que refléter une  perspective irréductible aux autres.

     La question classique de l’épistémologie des sciences historiques consiste à savoir si celles-ci doivent s’appuyer sur un type d’explication causale ou sur une forme de compréhension herméneutique, ou pour reprendre la division courante depuis Wittgenstein, Anscombe et Davidson, si l’on a affaire à des causes ou à des raisons. Philippe Mongin montre que l’on peut classer l’ouvrage de Clausewitz sur la campagne de 1815 comme un prédécesseur des approches de ce que Weber appellera la rationalité instrumentale et comme un modèle de « récit analytique ». Clausewitz raisonne comme le ferait aujourd’hui un théoricien de la décision en attribuant aux agents des désirs et des croyances et en supposant qu’ils maximisent leur utilité espérée en situation d’incertitude et qu’ils sont des agents rationnels. Quel objectif poursuivait Napoléon en scindant en deux son armée pour en confier une partie à Grouchy ?  Il faut aussi, ce que ne fait pas toujours Clausewitz, raisonner en termes de théorie des jeux, et supposer que les agents, ayant atteint un nœud de décision associant un lieu géographique et un adversaire ( rencontrer l’ennemi à Quatre Bras, revenir vers Ligny) optent pour une stratégie donnée. Mongin reconstruit les stratégies en termes de théorie du choix rationnel et il ne se prive pas de faire des reconstructions rétrospectives, à la manière de ce que l’on appelle aujourd’hui le raisonnement contrefactuel en histoire : que se serait-il passé si… ? Si Napoléon n’avait pas envoyé Grouchy à la poursuite des Prussiens ? Si Grouchy était arrivé à temps ?

    Tout autre est le Waterloo de Stendhal. Le dialogue clef est celui de Fabrice et du Maréchal des logis : « Monsieur, c’est la première fois que j’assiste à la bataille, mais ceci est-il une véritable bataille ? – Un peu. » En prêtant à son héros ces interrogations, Stendhal manie l’ironie et introduit de la distance entre le sens commun, qui voudrait que les acteurs d’une bataille soient identifiés, que celle-ci ait un début et une fin, et la réalité fragmentaire perçue par son héros. Stendhal est un anti-théoricien des jeux : là où la théorie du choix rationnel découpe les événements en probabilités et conséquences, et les jugements en certains et incertains, le chapitre III de La Chartreuse nous montre un agent qui fait tout sauf maximiser son espérance mathématique.

    Il est tentant de voir dans les deux lectures, celle du philosophe de la guerre et celle du romancier, l’opposition entre l’explication rationaliste du récit analytique et la lecture herméneutique et compréhensive. Mais Clausewitz a parfaitement conscience des limites du modèle de la rationalité instrumentale. Il montre que les actions de Napoléon ne sont pas toutes rationnelles et que tout ne se laisse pas prédire par un calcul d’intérêt. On reproche le plus souvent aux modèles du choix rationnel, comme aux conceptions causales en histoire, de gommer la singularité des événements. Mais les deux ne sont pas incompatibles, comme l’a d’ailleurs montré Donald Davidson[3].  De son côté Stendhal incarne—t-il le modèle du récit herméneutique dans lequel le narrateur procède par empathie et reconstruit l’ « horizon » des significations des divers acteurs ? Pas plus. L’ironie stendhalienne suppose l’empathie de Stendhal pour son héros, mais aussi sa mise à distance[4].

     La notion d’interprétation est associée à au moins trois poncifs (bien représentés dans le volume dans lequel paraît l’article de Mongin, notamment dans un article de Barbara Cassin sur la relativité de la traduction) et qui composent ce que l’on peut appeler l’interprétationnisme.  Le premier est qu’à chaque interprétation correspond un point de vue exclusif des autres. Le second est le relativisme: toutes les interprétations se valent. Le troisième est que, selon le slogan nietzschéo-postmoderne, il n‘y a pas de faits, il n’y a que des interprétations.  Les lectures clausewitzienne et stendhalienne de Waterloo infirment ces trois poncifs. Tout d’abord il est faux qu’à chaque interprétation corresponde un point de vue. Aussi bien Clausewitz que Stendhal savent se placer de plusieurs points de vue à la fois. En second lieu il est faux que tous les points de vue se vaillent et que le pluralisme interprétatif règne. L’interprétation du Mémorial  ne tient pas devant l’historiographie et Stendhal démonte implicitement  la lecture romantique de la bataille. Il y a des interprétations meilleures que d’autres,  des points de vue plus objectifs que d’autres et si les modèles de la théorie du choix rationnel n’expliquent pas tout, ils permettent de tester des hypothèses. Enfin, le slogan nietzschéen tient-il la route ? L’interprétation est-elle seulement un récit parmi d’autres, le réel s’évanouissant derrière le conflit des interprétations qui le « construisent » ? Il y a certes un mythe de Waterloo, mais Waterloo n’est pas la guerre du Golfe selon Baudrillard : la bataille a eu lieu, et Clausewitz en donne un récit assez fidèle. On peut penser que Stendhal aussi. Certes son but est tout le contraire de celui de la description historique. Il ne vise pas la précision ou le détail, encore moins à faire vrai. Ce qu’il vise est la peinture des émotions humaines, ici celles qui se font jour dans une bataille. Il les décrit d’un certain point de vue, celui de Fabrice, mais ce qu’il décrit n’est pas moins réel. Stendhal aussi pratique l’histoire contrefactuelle : on peut lire tout le récit de Fabrice à Waterloo comme une expérience de pensée : que se passerait-il si on mettait un novice au milieu d’une bataille ? L’expérience de pensée n’est pas seulement œuvre d’imagination : elle peut être aussi au service de la recherche d’hypothèses sur le réel. L’interprétationnisme culmine dans la thèse selon laquelle l’histoire est un récit, tout comme la littérature, et n’est qu’un récit. Rendre à l’histoire et à la littérature leur statut de connaissances, c’est sonner la retraite de l’interprétationnisme et son Waterloo.

                                                                  Pascal Engel , Quinzaine littéraire 2011 


[1]   Relayé par un autre « Retour à Waterloo. Histoire militaire et théorie des jeux » , Annales. Histoire, Sciences Sociales 2008/1, 63e année, p. 39-69

[2] On se réfèrera toujours avec profit sur ces sujets au livre d’Alain Boyer L’Explication en Histoire , Presses Universitaires de Lille, 1992 .

[3] Actions et Evénéments , Paris, PUF 1993


von Blücher

jeudi 6 août 2020

PLUM EN DISGRACE

Hotel Adlon, Berlin , 1941


      La réputation de Pelham Grenville Wodehouse (que j'appelerai PGW plutôt que Plum, pour garder quelque distance) fut sérieusement ternie par les émissions de radio qu’il accepta de donner à Berlin en 1941, en pleine guerre, à l’instigation de la propagande nazie. Elles provoquèrent un tollé en Angleterre, et une réprobation unanime de la classe politique, et conduisirent PGW, en 1946, à s’exiler aux Etats Unis, quand il comprit qu’il était indésirable dans son pays, et à vivre  le reste de son existence outre-Atlantique. Il estimait, de son point de vue, n’avoir guère commis plus qu’une gaffe, et ses défenseurs, comme George Orwell dans un texte fameux, jugèrent qu’il n’était pas coupable d’autre chose que de « stupidité ». La reine Elisabeth II, apparemment sur le conseil de la Queen Mother, le fit tardivement chevalier de l’Empire britannique en 1975, un an avant sa mort, mais il n’alla jamais chercher cette décoration.

    Qu’avait fait PGW pour mériter cette infamie ? Comment l’aimable et populaire auteur des aventures de Jeeves et Bertie, des Blandings et de tant d’autres livres à succès qui enchantèrent  le lectorat anglophone entre les deux guerres et  aujourd'hui encore , put-il être considéré comme un collaborateur ou un traître ? Rappelons, grâce au livre de Sophie Ratcliffe, qui contient aussi sa correspondance, quelques faits.  


Low wood, Le Touquet

   Depuis 1936, PGW et sa femme Ethel vivaient, en France, après un séjour à Beverly Hills, d’abord à Auribeau dans les Alpes maritimes, puis au Touquet, où il loua dans un domaine résidentiel chic depuis longtemps occupé par des Anglais une vaste demeure, près d’un terrain de golf , sport dont avec le cricket Bertie avait du mal à se passer. L’une des raisons de cet exil français était fiscale : il souhait échapper aux taxes auxquelles du côté anglais comme américain il était soumis, et les comptables qu’il avait embauchés pour cette tâche étaient incompétents. Pendant 5 ans il mena une vie paisible, continuant à écrire sur un rythme soutenu. En 1939 ses lettres le montrent soucieux de la guerre qui vient et parfaitement conscient des enjeux. Il revient brièvement en Angleterre, où Oxford lui confère un doctorat honoris causa, ce qui le ravit, car à la différence de la plupart de ses héros, il n’eut jamais d’éducation oxfordienne. En juin 40, quand les Allemands envahissent la France, PGW et sa femme restent au Touquet, confiants que les Alliés repousseront l’envahisseur. Mais quand ce dernier se profile, ils tentent de partir, mais leur voiture tombe en panne. Ils reviennent au Touquet. Ils n’eurent apparemment pas le projet d’aller à Dunkerque rejoindre la flotille anglaise qui récupérait ses ressortissants en laissant les Français passer un week-end à Zuydcoote. En juillet les Allemands décident que les expatriés anglais de la région sont un danger, et  emmènent PGW, qui a 58 ans, deux ans avant l’âge autorisant à relâcher des  prisonniers. Il est transféré dans une ancienne prison à Loos près de Lille, puis à Liège, et enfin dans un Internierungslager à Tost, en Haute Silésie, ce qui suscite de la part de PGW cette répartie : «  Si c’est çà la Haute Silèsie, à quoi peut bien ressembler la Basse Silésie ? ». Sa femme est transférée à Lille, sans nouvelles de PGW . Ce dernier s’accommode à peu près du camp de Tost, réussit à trouver une machine à écrire et continue à travailler à Joy in the Morning  Mais un journaliste américain retrouve sa trace, et va l’interviewer.  New York Times annonce au début 41 que PGW est sain et sauf,  et publie une interview de lui qui décrit sa détention avec son humour détaché usuel, ce qui lui vaut des lettres de lecteurs américains, mais aussi attire l’attention des Allemands, qui vont profiter de la célébrité de leur prisonnier. La propagandastaffel ourdit un plan très habile : lui proposer de faire des émissions de radio sur sa vie au camp. Il accepte, dans le but de remercier les lecteurs américains qui lui ont écrit. Crut-il aussi qu’en échange de ces émissions de radio il serait libéré ? Il ne le dit pas, mais il est bien possible qu’il ait attendu au moins un adoucissement de ses conditions de détention et la possibilité de communiquer avec sa femme. Et rien dans les faveurs que lui procurent les Allemands ne vient le démentir : on le loge à l’hotel Adlon, le plus luxueux du Reich, même si c’est à ses frais, sa femme peut l'y rejoindre. 


PGW (un peu mal à l'aise), Ethel W, et l'intermédiaire Plack (?), Hotel Adlon 1941


Il aurait pu y voir malice, mais il accepte aussi un modeste cachet, et se prête au jeu des émissions de radio. Celles-ci, dont le texte est accessible,  sont relativement anodines, d’un ton léger qui se moque de ses geôliers et raconte sa vie en captivité.

“In the days before the war I had always been modestly proud of being an Englishman, but now that I have been some months resident in this bin or repository of Englishmen I am not so sure… The only concession I want from Germany is that she gives me a loaf of bread, tells the gentlemen with muskets at the main gate to look the other way, and leaves the rest to me. In return I am prepared to hand over India, an autographed set of my books, and to reveal the secret process of cooking sliced potatoes on a radiator. This offer holds good till Wednesday week. 

  Mais l’objectif de la propagande allemande était à la fois de montrer que l’écrivain était bien traité , ce qui renforçait aux USA l’image d’une  Allemagne clémente et confortait l’isolationnisme de ceux qui ne voulaient pas entrer en guerre, en même temps qu’il délivrait le message aux Anglais selon lequel il n’était pas sûr de l’issue de la guerre. Dans une déclaration au journaliste de CBS Flannery il se demande si le type d’Angleterre sur laquelle il écrit survivra à la guerre –" que l’Angleterre gagne la guerre ou pas."  Il ajoute :

“I never was interested in politics. I’m quite unable to work up any kind of belligerent feeling. Just as I’m about to feel belligerent about some country I meet a decent sort of chap. We go out together and lose any fighting thoughts or feelings. »

Les Allemands, qui après tout se voulaient nationaux-socialistes, n ‘étaient pas mécontents que l’image de l’Angleterre que renvoyait Wodehouse  apparaisse celle d‘une société aristocratique et inégalitaire. Mais surtout, comme le dit très bien Radcliffe, le ton adopté par PGW dans ces émissions, qui reflétait son style habituel humoristique, donnait l’impression que l’Angleterre n’était pas en guerre avec l’Allemagne. Dans un interview à Flannery il dit même:

“We’re not at war with Germany.’

PWG  ne réalisa qu’après que ces émissions étaient passées en boucle sur la radio allemande, et même matraquées, selon le style insistant de la propagande nazie.

    L’effet outre-Manche fut désastreux, immédiatement, avec des interventions au Parlement, dans la presse, et chez les écrivains. Les Anglais avaient subi le Blitz, les restrictions, et résistaient aux Allemands dans un effort héroïque qu’aucun autre nation ne manifesta, et l’un d’eux venait parler de ses soucis d’avoir connu une captivité heureuse, puis vécu agréablement à Berlin, en représentant l’ensemble de l’épisode comme s’il s’était agi d’une aventure de Bertie et de Jeeves. Le public anglais associait PGW au monde frivole qu’il avait écrit dans les années 1920, et lui attribuait la même irresponsabilité. En plus PGW venait de publier Money in the bank (aux USA, la publication anglaise fut retardée à cause de l'affaire)!


      Après une année à l’hotel Adlon et dans le Harz chez des amis allemands, qui le recueillirent avec sa femme Ethel, ils retournèrent à Paris en 1943, et y restèrent jusqu’en 1944. Wodehouse employa une partie de son temps à essayer de redresser son image de traître à sa patrie, qui ne l’aida pas au moment de l’épuration fin 1944. Un avocat britannique, membre du MI5, le major Cussen , vint l’interroger sur son affaire allemande. Il conclut qu’il n’y avait rien dans le comportement de PGW qui soit répréhensible et qui mérite un procès. Mais ce n’est qu’en 1965 que PGW apprit les résultats de ce rapport. Mais il garda l’idée qu’un retour en Angleterre ne permettrait pas de dissiper le malentendu. Il  reste à Paris jusqu’en 1947, ira s’établir finalement, et y demeurera le reste de sa vie.

 

En 1946, une interview de lui apparaît dans The illustrated, sous le titre « I’ ve been a silly ass ». C’est le jugement qu’avait porté en 1945 George Orwell dans son article fameux « In Defense of PGWodehouse ». En 1953, dans une sorte d’autobiographie, Peforming Flea, il écrit "Of course I ought to have had the sense to see that it was a loony thing to do to use the German radio for even the most harmless stuff, but I didn't. I suppose prison life saps the intellect"

 Avec sa lucidité habituelle, Orwell montre que si les personnages de PGW sont frivoles, ils ne sont pas immoraux, et que s’il exploite les potentialités comiques de l’aristocratie, il n’est en rien le satiriste de cette société, comme le journaliste Flannery essaya de le faire croire, et comme son public américain a pu le croire. Il y a vis-à-vis de cette société, dit Orwell, « a mild facetiousness covering an unthinking acceptance », bref la distance de l’humour. Orwell remarquait

“In the desperate circumstances of the time, it was excusable to be angry at what Wodehouse did, but to go on denouncing him three or four years later – and more, to let an impression remain that he acted with conscious treachery – is not excusable. Few things in this war have been more morally disgusting than the present hunt after traitors and quislings. At best it is largely the punishment of the guilty by the guilty. In France, all kinds of petty rats – police officials, penny-a-lining journalists, women who have slept with German soldiers – are hunted down while almost without exception the big rats escape.”

Orwell concluait : “The events of 1941 do not convict Wodehouse of anything worse than stupidity. The really interesting question is how and why he could be so stupid."

 

Stephen Fry et Hugh Laurie

Mais sa question demeure. Pourquoi a t-il pu être si stupide ? Il ne commit aucune traîtrise, ni d’acte d’espionnage. Il n’a jamais, à la différence des fascistes anglais comme Oswald Mosley, eu de sympathie pour Hitler. Il parodie même Mosley, sous les traits de Roderick Spode, fondateur des Saviours of Britain qui portent des shorts noirs ( parodie des black shirts), dans The code of the Woosters (1938) 

Roderick Spode, dans le feuillon Jeeves and Wooster


Il n’a jamais, comme Ezra Pound et Malaparte, eu d’accointances avec les fascistes italiens, ni comme Yeats et Eliot, eu des sympathies pour Mussolini. Ses émissions de radio étaient inoffensives dans leur contenu. Il est dépeint par ses amis comme un homme politiquement naïf.. Comment put-il, quand il était agréablement installé au Touquet, ne pas voir la guerre monter, et ignorer le danger quand les troupes allemandes étaient tout près ? Il chercha bien à fuir, mais on a l’impression qu’il croyait qu’elles n’étaient pas un si grand danger. La vie d’un prisonnier de guerre dans un camp allemand de Silésie n’avait rien à voir avec celle que subissaient communistes, tziganes et juifs à la même époque dans des camps, mais il avait peut être entendu parler, dans sa captivité, des massacres du juifs qui eurent lieu dans cette région après le rattachement des Sudètes en 1939. Aussi  apolitique qu’il ait été, il ne pouvait ignorer la nature du régime nazi. Même un naïf en politique ne pouvait pas manquer de voir ce qui se jouait. Même si on peut le soupçonner, malgré ce que dit Orwell, d’avoir espéré de la part des Allemands qui l’ont manipulé sa libération en échange de sa participation aux émissions de radio, Il est aussi parfaitement possible qu'il ait compris qu'il était plus un otage qu'un collaborateur potentiel. Auquel cas le deal était : "ou vous nous aidez, ou vous retournez à Tors, voire pire".  Il a de toute évidence manqué de prudence en pensant que e seul effet des émissions serait de rassurer son lectorat américain. Il n’était cependant pas naïf sur les pouvoirs de la radio, lui qui avait travaillé à Hollywood et à Broadway. Il ne pouvait ignorer non plus que prendre, en pleine guerre, un ton badin pour parler de la condition de prisonnier, n'était pas exactement fit . Il n’a pas, comme les écrivains collaborationnistes français, consciemment trahi . Mais on peut penser qu’il a préféré, comme nombre de Français sous l’Occupation, quelques arrangements avec l’ennemi à une captivité qui aurait pu durer et se terminer dans des lieux pires que l’hotel AdlonMais quelle a été l’étendue de sa stupidité? On peut être stupide de multiples manières. Il ne l’a pas été par ignorance, car il n’ignorait pas les objectifs des Allemands en général, même s’il a pu se tromper sur leurs objectifs dans l’épisode. Il relève pourtant de ce que l’on peut appeler la stupidité morale, plus grave que la stupidité simple, qui s’excuse aisément. Un écrivain, s’il ne cesse pas de l’être par ses actes de trahison et ses crimes, comme Céline, ou par ses engagements , comme Chardonne, est tenu néanmoins à un minimum de responsabilité et de sens moral, et ceci d’autant plus qu’il est conscient de la situation historique dans laquelle il se trouve. Wodehouse n’est pas le seul à avoir été irresponsable en tant écrivain. Sartre et Beauvoir l’ont été pendant l’occupation. Marguerite Duras également, par opportunisme. Gide n'était pas, par son indifférentisme, si loin de Wodehouse, dans son refuge sur la Côte d'Azur. La liste est assez longue. Ils n’eurent pas le destin de Jean Prévost , de Decour,  de Desnos, de Jacob ou de Fondane.  Ni évidemment  de Cavaillès ou Cuzin. Mais on ne peut pas exiger d'un littéraire le même degré de cohérence qu' à un philosophe. Le philosophe, du moins s'il est normal et ne flirte pas avec l'existentialisme ou le nihilisme, doit être sensible aux contradictions, et les refuser. L'écrivain les voit, mais est moins tenu de s'en garder. Il n'est un grand écrivain, cependant, que s'il consent un peu à réfléchir et à voir que A et non A ne vont pas. Des écrivains comme Thomas Mann, Orwell , Guehenno ou Benda, virent bien, dans les années noires que l'on ne pouvait tolérer les contradictions et que 2+2  ne font pas 5. 

    Il y avait des prodromes du  cynisme ironique de PGW dans l’une de ses déclarations en 1939 : ("What I can't see," "is what difference it makes. If the Germans want to govern the world, why don't we just let them?") (rapporté dans le livre de Robert Mc Crum)

Dans son émission de radio en l’honneur de PGW en 1961, Waugh remarque, pour expliquer l’attitude de Wodehouse, il est pertinent de se référer à un livre qu’il publia en 1909, The Swoop. Le thème de ce livre est l’invasion simultanée de l’Angleterre par les armées allemandes, russes, chinoises, marocaines et autres. La population, à l’exception des boy couts, est complaisante. La pire atrocité est commise par des soldats qui envahissent des terrains de golf et ne remettent pas les piquets à leur place. Wodehouse commente : 'Thus was London bombarded. Fortunately it was August and there was no-one in town.' The boy-scout Clarence muses on: 'my country - my England, my fallen, my stricken England,' et il est ridicule.



    Voilà sans doute ce que Wodhouse pensait du patriotisme. Anglais jusqu’à bout des ongles, il l’était trop pour se soucier de sa patrie. Mais il y a sans doute des limites au détachement que permet l'humour. Il est intéressant ici de comparer son attitude avec celle de son grand prédécesseur dans l’humour britannique edwardien, mais également inspirateur, Saki. Ce dernier écrivit en 1913 un roman ,When William came , racontant l’invasion de l’Angleterre par Guillaume II. Le thème était alors populaire. Mais Saki (HH Munro), qui était fils de militaire, s’engagea en 1914, à 45 ans, dans l’armée anglaise. Il tomba sur le front en 1916.

    PGW se retrouva en 1940, comme tant de fois Bertie, « in the soup ». Mais il n’eut pas Jeeves pour le tirer d’affaire.

    "Le monde idyllique de Wodehouse, comme le disait Evelyn Waugh, qui était l'un de ses frères en écriture,   ne pourra jamais se  périmer . Il continuera de libérer des générations plus jeunes de captivités qui pourraient être plus désagréables que la nôtre." 

     Mai l'aristocratie britannique dans laquelle vivaient Bertie et Jeeves a disparu. La Royal family ne nous offre plus que des pantalonnades sur fond de scandales financiers et sexuels. Quel Wodehouse aujourd'hui aurait envie de décrire le monde de Charles et Diana, de Meghan et de Harry, du Prince Andrew et de Kate et William? 


Saki (HH Munro)

 

PS l'épisode narré ici est commenté aussi sur un excellent site français les amis de Plum. Il y en a plusieurs autres en anglais.
on trouve un plaidoyer pro-Wodehouse ici :
et ici