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| Harriet Andersson, Sommer med Monika |
Je me rappelle que quand Foucault sortait de son cours du Collège de France, au début des années 1970, il montait dans un superbe cabriolet 404 Peugeot décapotable.
Ce goût pour les voitures sportives de luxe, appris-je plus tard, fut constant, en particulier quand il occupa, de 1955 à 1958, un poste de directeur de la Maison française à Uppsala, sur recommandation de Georges Dumézil. Il y exerça les fonctions d’attaché culturel, invitant de nombreux intellectuels et universitaires, et l’on rapporte même qu’il dîna un soir avec Maurice Chevalier[1].
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| Les professeurs de l’Université d’Uppsala, 1951 («nous sommes l’Université ») |
Ses biographes nous disent qu’il s’ennuya fort à ses débuts à Uppsala. La ville était charmante, mais glaciale, aussi bien au physique qu’au moral. En hiver la nuit tombait à 14h. L’atmosphère luthérienne, même pour un athée, était étrangère à un jeune homme éduqué dans le catholicisme. Mais on dit qu’il était fort à l’aise et créatif dans ses activités d’attaché culturel, enseignant sur la littérature, organisant des spectacles de théâtre, faisant avec un groupe d’amis des virées à Stockholm. Sur certaines photos on le voit occupé par ses activités diplomatiques et culturelles, et surtout chevelu.
Il s’était aussi acheté une superbe Jaguar, devenue très connue dans les rues d’Uppsala[2].
Autrement sa vie était assez austère, il écrivait sa thèse sur la folie, voulut la soutenir à Uppsala, mais se heurta au refus d’un professeur qui eût attendu un traitement plus positiviste du sujet (voir la biographie de Daniel Defert dans le vol II de la pléiade). On devine, parmi les connaissances, qu’il eut des aventures avec tel ou tel jeune homme là-bas, mais il ne semble pas que cela se soit passé dans la clandestinité comme à Varsovie, son poste ultérieur.
Mais ce qu’on ignore est que Foucault eut à Uppsala une étrange aventure. Il habitait, nous dit Eribon, au 28 Sanct Johannesgatan, une ancienne maison de d’époque gustavienne.
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| Sanct Johannesgatan, 1964 |
Les bureaux de la Maison française étaient au rez-de-chaussée, l’appartement de l’attaché à l’étage. Au-dessus, des combles inoccupés. Une nuit à l’automne 1956, Foucault entendit, au second étage, des coups sourds répétés, faibles d’abord puis plus forts. Il pensa qu’ils venaient de la maison voisine, et n’y prêta pas attention. Mais le bruit se répéta, à intervalles, les nuits suivantes, jusqu’à durer plusieurs heures. Foucault en informa l’administration de la Maison française et demanda à accéder aux combles. Là rien, à part des caisses de documents vides. Foucault avait beau écrire sur la folie et s’être dit l’avoir côtoyée, il ne crut pas à une hallucination. Il avait pourtant lu dans les traités sur la folie qu'il consultait à l'époque, des histoires de Poltergeist, que Luther mentionnait dans ses Propos de table. Il ne croyait pas plus aux fantômes et aux revenants, même s’il était déjà, à l’époque un lecteur assidu des récits de Blanchot, comme Celui qui ne m’accompagnait pas ou L’arrêt de mort, qui racontent des histoires de personnages au bord de la mort. Il décida de monter la garde, installant un canapé dans le grenier, et équipé d’une lampe torche. La première et la seconde nuit, rien. Mais la troisième le bruit reprit dans la pièce adjacente. Mais quand il se précipita pour découvrir l’intrus, rien. Il reprit sa garde pendant la longue nuit suédoise, sans qu’aucun bruit se manifeste. Le lendemain, il explora mieux ce grenier, et découvrit qu’il y avait, dans un coin de la pièce, une petite porte cachée derrière les caisses. La nuit suivante, il se posta en face, et sur le coup de deux heures du matin, il vit émerger une frêle silhouette et se précipita. C’était une jeune fille, cachée sous un fichu, qui cherchait à se dégager et tremblait de peur:
- ”Vad gör du här? ”
demanda le philosophe , qui maîtrisait quelques mots de la langue de Strinberg, dont il lisait alors Inferno.
- ”Jag är här hemma”
répondit l’ombre.
- Varför detta ljud varje natt?
- Jag vill kontakta min mamma
Il comprit qu’elle avait habité quelques années auparavant avec sa mère, qui était morte dans cette maison avant que l’ambassade de France l’occupât. Foucault, qui avait fait pas mal de psychiatrie et fréquenté les consultations de Sainte Anne, comprit qu’il avait affaire à une personne dérangée. Il la fit descendre au rez-de-chaussée et l’installa dans un fauteuil, en lui donnant un bon glögg. Quand elle eut repris ses esprits, il comprit qu’elle habitait la maison voisine, et que la porte qui communiquait avec le grenier était celle de sa chambre. Elle vivait seule dans la grande maison. Il la reconduisit, et prit ensuite de ses nouvelles, l’invitant souvent à la Maison française.
Elle était fort jolie, un peu dans le genre des héroïnes des films de Bergman, comme Ingrid Thulin et Bibi Anderson, que Foucault découvrait à cette époque, et surtout ressemblait étonnamment à Harriet Andersson, dont il avait récemment vu Somaren med Monika. Foucault avait beau être homosexuel et se revendiquer tel, il n’était pas insensible à l’érotisme qui se dégageait de Monika. Il ne s’excitait pas, comme plus tard Antoine Doinel et son copain devant les affiches du film dans Les quatre cent coups, sur la fameuse photo de l’héroïne à demi dévêtue en cardigan
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| 400 Coups |
mais il ne pouvait contempler la belle Harriet sans quelques frissons. La jeune fille qui jouait le poltergeist lui inspirait aussi, peut être parce qu’elle avait quelque chose de la maladie mentale dont il avait fréquenté les victimes, une secrète attirance. Il l’emmena plusieurs fois dans sa Jaguar, au grand étonnement de ses amis. Une fois il descendit même vers le Sud jusqu’à Lund, vers des coins de forêt qui ressemblaient un peu au Smulstronstället dans lequel le professeur Borg revoit ses amours d’enfance dans Les fraises sauvages.
Mais très vite, la jeune fille disparut de la maison mitoyenne. Foucault ne la revit plus. Foucault avait-il eu une aventure amoureuse avec elle ? Cette rencontre, le mystère qui l’entoura, furent-ils l’une des causes de son départ d’Uppsala ? Aucun témoignage de ses amis de l’époque ne l’atteste. Il reprit ses fréquentations homosexuelles. Mais peut être fut-ce le seul épisode où on lui connut une liaison féminine, s’il y en eut une.
Autres billets sur Michel Foucault sur ce blog
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http://lafrancebyzantine.blogspot.com/2018/06/effet-de-verite.html
http://lafrancebyzantine.blogspot.com/2013/08/michel-foucault-penseur-belge.html
http://lafrancebyzantine.blogspot.com/2014/11/lanonymat-des-ecrits.html
[1] Voir la Chronologie de Daniel Defert, dans Œuvres, Pléiade, I , 2015 pp. XLII-XLIII, et le livre de Didier Eribon, 1991
[2] Cette Jaguar a déjà été évoquée sur ce blog . cf http://lafrancebyzantine.blogspot.com/2013/08/michel-foucault-penseur-belge.html





