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samedi 21 novembre 2015

Démocratie pour les hérissons



     Commencé en 1940 à Paris avant la débâcle, terminé à Carcassonne où Benda s’était réfugié dans une semi clandestinité en 1941, paru en 1942 aux Editions de la Maison française à New York, puis réédité en 1944 et 1946 au Sagittaire,  La Grande épreuve des démocraties est peut-être le livre dans lequel Benda joue le plus son rôle de clerc, tel qu’il l’avait défini dans son grand livre de 1927. Loin de se retirer du monde pour contempler des essences, le clerc selon Benda doit descendre sur la place publique et y porter les valeurs éternelles. En 1940, Benda, qui avait joué pendant dix ans le rôle de pilier de la NRF, est exclu de la revue par Gide, qui subit les pressions de la fraction la plus à droite de la NRF, celle qui allait suivre Drieu la Rochelle et s’engager dans la collaboration. Se sachant la cible la plus probable des nouvelles autorités, il quitte Paris en juin 40 avec l’aide de Paulhan, après des pérégrinations narrées par Maurice Joucla [1], pour gagner Carcassonne. Il n’apprendra que l’année suivante que son appartement a été pillé et toutes ses archives brûlées. C’est dans ces conditions qu’il écrit La grande épreuve

     Le livre se présente, à l’instar du Manuel du Républicain et du citoyen de Renouvier, comme un manuel de survie du démocrate en temps de guerre. Benda énonce dans le premier chapitre la nature des principes démocratiques. Le premier selon lui est le respect de la personne humaine : « Aussi longtemps que l’indignité d’un homme ne m’est pas prouvée, homo homini deus. » Benda accorde la dignité de personne humaine par défaut, mais n’exclut pas qu’on puisse en déchoir. Il dénonce dans le chapitre final du livre, le « faux universalisme » : celui qui tient pour homme tous les hommes et tous les peuples, qu’ils respectent ou non les droits de l’homme.

  «  Si la démocratie est tenue, par essence, à ne point faire état parmi les hommes de race biologiques, elle doit y admettre des races morales, à savoir des  groupes d’hommes qui ont su s’élever à une certaine moralité, et d’autres qui en sont incapables. » 

   « Tout cela consiste à vouloir qu’à l’anti-égalitarisme prêché par ses adversaires et qui se fonde sur la différence de race, ou de fortune ou de degré de culture, la démocratie réponde, non par l’égalitarisme, mais par un autre anti-égalitarisme, qui repose sur la différence de valeur morale. » (p. 174) 

   Benda qualifie aussi de « faux rationalisme » celui qui soutient que tous les principes démocratiques sont sujets à discussion.  Il attaque ici les membres du Collège de Sociologie (Bataille et Caillois, note 1 p. 176 ) qui critiquent la démocratie en lui reprochant de ne pas faire de place au « sacré ».

   « Cette affirmation nous paraît fausse. La loi de la démocratie est de placer, comme tout système qui énonce un vouloir vivre, certains objets au dessus de l’examen. Ces objets sont très précisément le droit d’examen lui-même, le primat de la justice et de la raison, la souveraineté nationale, bref les principes démocratiques eux-mêmes. Ceux-ci doivent être pour la démocratie… l’objet d’une mystique – la mystique démocratique. » 

    Plus haut Benda avait déclaré (p.50) : 

« Dans l’ordre spirituel, la caractéristique de la démocratie est de tenir pour souveraines certaines valeurs absolues, c’est-à-dire conçues comme indépendantes de toute condition de temps ou de lieu et supérieures à tout intérêt, individuel ou collectif ; valeurs dont les types principaux sont la justice, la vérité, la raison. »

    P116, discutant les « abus » et les critiques des principes démocratiques, il mentionne celle de Marx, des fascistes, et des pragmatistes qui voient dans ces principes de simples abstractions.
   Il dénonce là un « faux libéralisme » et soutient : 

« Que la démocratie n’est pas un corps céleste, mais une chose terrestre qui doit se défendre contre qui ne songe qu’à la détruire » (p.127)

   «  Le système démocratique comporte une métaphysique spéciale, et ne peut exister temporellement, comme les autres, que s’il a raison des agents extérieurs qui tendent à la ruine. » (138)
    « Cette conception implique le droit pour ce système de refuser la liberté de l’enseignement à ces hommes ( certains catholiques) dont la loi est délever des enfants contre lui. » (139)

   Enfin, il dénonce un « faux pacifisme » qui adopte la politique de la paix à tout prix ». (140)
  «  La suprême valeur pour la démocratie n’est pas la vie humaine, mais la liberté humaine »
   Il a enfin une vingtaine de pages contre le « sentimentalisme démocratique », qui a une conception sentimentale de la paix. Il dénonce l’antimilitarisme des pseudo-démocrates.

  Comme on le voit Benda a une conception de la démocratie assez différente de celle de ses contemporains, et assez différente de celle de nos contemporains.

  


[1] Voir Maurice Joucla, « Benda sous l’occupation », Europe 1961, et Gérard Malkassian , « La démocratie à l’epreuve, Julien Benda sous l’occupation », Revue philosophique , 127, 3, 2002. Malkassian se trompe cependant sur la date. Benda ne quitte pas Paris en 1941, mais en 1940.

vendredi 30 octobre 2015

Nuit d'octobre

                                                             

                                                                         jardin d'octobre 2015


     Un philosophe se demandait un jour d’octobre pourquoi il avait consacré la majeure partie de son travail à discuter de la question des normes, des raisons, et de la nature de la raison et de la vérité, plutôt que de s’intéresser directement aux vérités elles-mêmes, et défendre à leur sujet telle ou telle thèse.
     Peut-être devrait-il– devra-t-il - finir comme ces deux « philosophes marseillais » dont parle Nerval dans Les nuits d’octobre, l’un de ses plus charmants textes.


«  Nous nous entendons si bien, mon ami et moi, qu'en vérité, sans le désir d'agiter notre langue et de nous animer un peu, il serait inutile que nous eussions ensemble la moindre conversation. Nous ressemblerions au besoin à ces deux philosophes marseillais qui avaient longtemps abîmé leurs organes à discuter sur le grand Peut-être. A force de dissertations, ils avaient fini par s'apercevoir qu'ils étaient du même avis, - que leurs pensées se trouvaient adéquates, et que les angles sortants du raisonnement de l'un s'appliquaient exactement aux angles rentrants du raisonnement de l'autre.
Alors, pour ménager leurs poumons, ils se bornaient, sur toute question philosophique, politique ou religieuse; à un certain Hum ou Heuh, diversement accentué, qui suffisait pour amener la résolution du problème.
  L'un, par exemple, montrait à l'autre, - pendant qu'ils prenaient le café ensemble, un article sur la fusion.
  « Hum ! disait l'un.
  - Heuh ! » disait l'autre.
  La question des classiques et des scolastiques, soulevée par un journal bien connu, était pour eux comme celle des réalistes et des nominaux du temps d'Abailard.
  « Heuh ! disait l'un.
  - Hum ! » disait l'autre. »*


    Un wittgensteinien soutiendrait sans doute que la philosophie ne va pas au-delà et n'a pas à aller au delà. Le philosophe est comme ce mauvais orateur que cite Gérard , qui veut donner tous les détails: 


« En effet, le roman rendra-t-il jamais l'effet des combinaisons bizarres de la vie ! Vous inventez l'homme, ne sachant pas l'observer. Quels sont les romans préférables aux histoires comiques, ou tragiques d'un journal de tribunaux ?
  Cicéron critiquait un orateur prolixe qui, ayant à dire que son client s'était embarqué, s'exprimait ainsi : « Il se lève, - il s'habille, - il ouvre sa porte, - il met le pied hors du seuil, - il suit à droite la voie Flaminia, - pour gagner la place des Thermes », etc., etc.
  On se demande si ce voyageur arrivera jamais au port; - mais déjà il vous intéresse, et, loin de trouver l'avocat prolixe, j'aurais exigé le portrait du client, la description de sa maison et la physionomie des rues; j'aurais voulu connaître même l'heure du jour et le temps qu'il faisait. - Mais Cicéron était l'orateur de convention, et l'autre n'était pas assez l'orateur vrai.

    Le philosophe est assez content, quand, comme Musset, ce garçon coiffeur qui avait un moulin à musique dans son coeur  (dont sans doute le titre inspire ironiquement Gérard), il peut dire

 
Jours de travail ! seuls jours où j'ai vécu !
Ô trois fois chère solitude !
Dieu soit loué, j'y suis donc revenu,
À ce vieux cabinet d'étude !
Pauvre réduit, murs tant de fois déserts,
Fauteuils poudreux, lampe fidèle,
Ô mon palais, mon petit univers    

    (Musset, La nuit d’octobre)


Et quand on est dans son cabinet, on doit être prolixe. Et donc de refuser la tentation wittgensteinienne de la promenade automnale. 

*  Ces deux philosophes sont ce que l'épistémologie contemporaine appelle des "pairs épistémiques".

mercredi 28 octobre 2015

Une infâme torture



Dans un article sur le bizutage dans le Monde ( 28.10.15) on lit que les bizuteurs soumettent les bizutés à d'infâmes tortures telles que  :

" C’est un vrai lavage de cerveau que les anciens font subir aux nouveaux : privations de sommeil et de nourriture, textes à apprendre par cœur, etc." 

 Ainsi obliger quelqu'un à apprendre par coeur, comme les fables de la Fontaine,  les tables de multiplication et de conjugaison, des poésies de Ronsard, Hugo, Baudelaire et de Mallarmé, de longues tirades de Corneille et de Racine, des centaines de mots latins, grecs, anglais, allemands, italiens, espagnols, le Desdichado de  Nerval, les Tables de la loi les paraboles du Christ, la liste des rois de France, celle des départements, la Marseillaise, la déclaration des Droits de l'homme et du citoyen, les formules algébriques de base, celles des équations du second degré, la liste des règles d'inférence de la logique élémentaire, la table des catégories d'Aristote, l'arbre de Porphyre, la liste des règles de la Méthode de Descartes et ses preuves de l'existence de Dieu, la table des catégories kantiennes et la formule de l'impératif catégorique,  les canons de l'induction de Stuart Mill, les deux règles de justice de Rawls, etc. seraient des formes de lavage de cerveau? 

J'avoue avoir bizuté des générations d'étudiants, en leur infligeant ces sévices, pire que sexuels, après avoir subi moi même les mêmes.