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mardi 25 février 2014

En défense de Wes Anderson





      Au moment où sort, demain, The Grand Budapest Hotel , les avis se partagent à nouveau entre ceux qui, comme moi, ne boudent pas leur plaisir et trouvent encore une raison d’exprimer à nouveau leur admiration , et ceux qui ont peine à ne pas manifester leur irritation. Il n’y a qu’un point sur lequel je partage celle-ci : le battage fait autour du film, les cabotinages des acteurs, les interviews répétitives sont un peu too much, et la manière dont on veut mobiliser les fans un peu à l’image des  préjugés qui entourent Anderson et de ses connexions avec le monde de la mode (publicités pour Prada avec Léa Seydoux, pour Stella Artois, etc). Il faut bien faire de la promotion et gagner de l’argent pour le prochain film, mais cette proximité avec le monde de la mode tend à renforcer – à mon avis à juste titre-  l’agacement des critiques et à propager l’image même qui contribue à faire d’Anderson un auteur culte, mais aussi à considérer sa production comme superficielle. Lui-même semble s’amuser à entretenir cette image, avec ses costumes en velours vintage, ses cravates colorées et ses tweeds bien coupés qui le font ressembler à ses personnages.

     Que reproche -t-on à Anderson ? Depuis The Royal Tenenbaums  (2001) un peu toujours les mêmes choses : son esthétisme, son dandysme, son style maniéré et kitsch, sa légèreté, qui s’exprime dans son univers de maquettes, de maisons de poupée,  de boîtes de Cornell, de bande dessinée On enfonce le clou : Anderson raconte toujours les mêmes histoires depuis Bottle Rocket– d’enfants à la recherche d’un père, d’adultes incapables de grandir, de familles décomposées, de frères et de sœurs sortis tout droit de chez Salinger – et vit lui-même dans un monde d’enfants  et d’adolescents attardés, cramponnés à leurs collections de disques (en vinyle, nostalgie vintage oblige), à leurs marottes.  Ses films tournent à vide au sein de ses propres références, littéraires,  filmiques, musicales surtout (rock des sixties, chansons yéyé), son art du costume, bâti sur la nostalgie (des années 60, des films de Cousteau, des aventures enfantines). Certes il fait des mises en scène brillantes, son art de la camera (ses fameux plans du dessus, ses ralentis), des couleurs (jaune et orange dans Moonrise, violet et rouge dans Grand Budapest), sa manie des détails, qui font de chaque plan une sorte de peinture ou de miniature. Il maîtrise la bande son comme personne. Il a son équipe d'acteurs inconditionnels, au premier rang desquels Bill Murray,Owen Wilson, Jason Schwartzmann. Mais, nous dit-on encore, il est trop, il en rajoute, et cela tourne au gimmick, au procédé. On joue avec ses films comme avec les albums de Tintin, à chercher qui jouait dans quel film, quelle répartie il y avait dans telle scène, et on aime autant ses méchants qu’on aimait jadis Rastapopoulos ou Allan (de fait c’est à lui et pas à Spielberg, qui a complètement raté son adaptation,  qu’on aurait dû confier les aventures de Tintin au cinéma). Rien de surprenant à ce que cet univers plaise aux créateurs de mode, aux publicitaires, aux hipsters, au collectionneurs, et aux snobs, qui sont devenus le public lui-même. Il est sans substance, et – reproche fatal dans notre culture – il manque d’émotion, il sent trop le calcul, et il est d’ailleurs efficace. Suprême insulte : on dirait du sous Tim Burton. 

      On doit effectivement convenir que les films de W.A. ont certaines de ces caractéristiques. Son art fait partie globalement du genre kitsch, qui se caractérise, comme le disait Hermann Broch, par l’obéissance à l’injonction «  Fais beau », plutôt qu’à l’injonction » Fais bien » et qui reproduit mécaniquement des traits de l’art adulte pour les infantiliser (comme le dit Roger Scruton, l’univers du kitsch est celui où c’est Noël tous les jours. Mais on fait une erreur fondamentale sur Anderson quand on se contente ainsi d’assimiler son univers et son style à celui du kitsch. Il est vrai qu’il use d’un matériau kitsch ,un peu comme Burton reprend les héros de BD comme Batman ou Tarantino les Pulp fictions. Certes chez Anderson ce sont les chansons rock des sixties, et particulièrement des Stones, des Kinks, les Peanuts, les dessins de Norman Rockwell. Mais le spectateur attentif notera aussi qu’il est capable de construire un film entier – Moonrise - sur la musique de Britten, qui n’est pas particulièrement kitsch. Il notera aussi que tous ses films ont une dimension morale, voire moraliste ou même puritaine, qui n’existe pas dans les films kitsch de Burton ou de Tarantino. Les personnages sont à la recherche de la rédemption, ils sont liés entre eux par des fidélités, des amitiés, et des sentiments profonds. Ils ont une moralité enfantine, mais au sens où ils conservent leurs sentiments moraux enfantins, leur respect des promesses. A la différence des personnages des comédies hollywoodiennes que prisent tant Stanley Cavell et ses thuriféraires, ils ne cherchent pas à se perfectionner, à devenir meilleurs. Ils cherchent seulement à trouver le ton juste dans leur existence. Ils sont tout le contraire de sceptiques  wittgensteiniens qui auraient le sens du fait qu’on ne peut pas creuser plus loin et que la pelle doit s’arrêter quelque part. Car ils croient aux valeurs morales, ce sont des cognitivistes moraux. Le kitsch est la confusion du beau et du bon. Mais Anderson ne les confond pas. Il met ses machines au service de valeurs éthiques. Grand Budapest  en ce sens est un film sur l’amitié au moins autant que sur la fin d’un monde. Zéro reste dans l’hôtel délabré par amitié pour Gustave, par respect pour Agatha, la jeune fille qu’il aimait. Ivan vient secourir le concierge par amitié. On me répondra que le kitsch n’exclut pas la mièvrerie, que la morale peut bien tourner au moralisme. Mais ici Anderson a d’autres armes pour les désamorcer : l’humour et l’ironie : pas un de ses plans qui ne soit pas un sorte de chausse trappe, de clin d’œil. L’ironie peut être la manifestation de l’incrédulité face aux valeurs. Mais elle peut aussi être menée par un écrivain ou un artiste au nom même des valeurs. Tout le contraire d’un ricanement aidé par le burlesque et le loufoque. Dans Grand Budapest  W.A. combine cette histoire personnelle avec celles d’un monde qui finit, et dont il suggère que c’est aussi le nôtre. Voilà pour la substance et le sérieux. Pas un immense « message », mais le contraire d’un jeu autoréférentiel. 

    Les critiques du Monde demandent : »Si le film est vraiment inspiré de Stephan Zweig, pourquoi est-il dénué d’émotion alors que Zweig est un romancier des sentiments? S'il se passe avant-guerre pendant la montée du nazisme, pourquoi est-il si peu historiquement fidèle?  Mais d’abord pourquoi un film inspiré d’un écrivain devrait-il hériter des propriétés de l’œuvre qui l’inspire ? Ne peut-il utiliser son matériau ( et Zweig est kitsch au même titre que les BD), et pourquoi devrait-il reproduire le ton cucul et sentimental de la confusion des sentiments, ou de 24 heures de la vie d’une femme, qui ont encore du succès de nos jours parce qu’ils ressemblent en effet à du Marc Lévy ou de l’Anna Gavalda . Et ensuite, il est faux que ces films soient sans émotion. Ce n‘est pas parce que l’on n’exprime pas bruyamment ses émotions qu’on n’en a pas. Ce n’est pas parce qu’on fait ses films comme des albums pour enfants qu’on est un enfant. Il y a des gens réservés, discrets, qui ne veulent pas déranger. On me dira qu’on n’a pas besoin, si on est cinéaste, de faire ce genre de films, et qu’il vaudrait mieux, à tout prendre, imiter Bresson ou Rhomer.  Mais pourquoi faudrait-il les imiter ? Pourquoi ne serait-on pas sérieux tout en pouffant comme Max et Moritz ? Voilà pour l’émotion. 
     Et pourquoi le Grand Budapest hotel  devrait-il ressembler à la liste de Schindler ? Anderson parle d'une certaine époque, mais il se contente d'y faire allusion. Ses personnages sont dans une sorte d'éternité, comme ceux des romans. Pourquoi devrait-on être historique? Les critiques vont-ils protester que ses films ne sont pas assez fidèles à la réalité historique le jour où il adaptera Guerre et paix?
     







samedi 22 février 2014

Résolutions pour quand je serai un vieux con



                                                                          Old asshole

Quod satis est sapio mihi. Non ego curo
Esse quod Arcesilas serumnosique Solones
Obstito capite et figentes lumine terram,
Murmura cum secum et rabiosa silentia rodunt

                                                                       Perse, Satire IV*

     Dans un article du Monde sur la mort de Cavanna (30.01.14), le journaliste Denis Robert rappelle un conseil quelque peu tautologique que lui avait donné Cavanna : « Se méfier des cons ». Cela ne va pas de soi, pourtant. D’abord, comment les reconnaître ? Certes, au fait qu’ils osent tout. Mais ce n’est pas infaillible : il y a des cons timides, même s’ils sont rares. Mais laissons les attributions de connerie à la troisième personne, les plus fréquentes, pour ne nous intéresser qu'à celles à la première personne : que faire si le con est, comme cela arrive souvent, soi-même? Car la vérité de « Je suis con » est bien plus difficile à reconnaître que la vérité de « Je pense », et quand on est con, on est certes con, mais il est rare qu’on se sache tel, et encore moins que, le sachant, on se reconnaisse comme tel. Il y a là, comme l’ont très bien vu  Andy Egan et Adam Elga, une version du paradoxe de Moore ( “I can't believe I'm stupid”, Philosophical Perspectives, 2005, 19/1: 77–93). Pour remédier à cette opacité des auto-attributions de connerie, il faut recourir à la stratégie d’Ulysse, recommandée aussi par Jon Elster face aux cas d’irrationalité : il faut s’attacher au mât, et prendre ses dispositions pour diminuer, autant que possible - et c’est peut être impossible -  sa propre connerie à venir. Il faut donc prendre des résolutions. 

     Les cons, c’est bien connu, se divisent essentiellement en jeunes cons et en vieux cons (il est rare d’entendre parler de cons d’âge moyen ou de cons entre deux âges). Dans le cas qui m’occupe, ma crainte est de devenir un vieux con, et d’en être déjà un. Swift, on le sait, composa – mais dans sa jeunesse - des  Résolutions pour quand je serai vieux


Voici des Résolutions pour quand je serai un vieux con

-          Ne pas m’indigner de ce que l’on plagie partout de manière éhontée, et qu’on plagie les travaux les plus mauvais
-          Ne pas m’indigner de ce que les pages wikipedia soient ou bien des panégyriques personnels ou bien des portraits à charge bourrés d’erreurs
-          Ne pas m’indigner de ce que l’on fasse semblant d’ignorer mes travaux, ou que quand on les cite ce ne soit que pour des points sans importance pour masquer le plagiat
-          Rester calme face à ceux qui font de la publicité pour leurs propres œuvres dans les listes de diffusion interne et sur les réseaux sociaux.
-          Tolérer ceux qui, quand ils sont invités à un colloque, n’y vont que pour faire leur propre exposé ou s'en vont juste avant le mien
-          Ne pas m’énerver du fait que des gens qui ne trouvaient aucun intérêt ou étaient totalement indifférents à mes écrits, et à certains thèmes ou auteurs que j’étais le premier à faire connaître au moment où je les ai publiés, viennent dix ans ou vingt ans plus tard, non seulement publier sur le même sujet sans me citer, mais aussi me recommandent avec une condescendance  apitoyée pour mon ignorance, de m’ intéresser à ces mêmes thèmes ou auteurs
-          Ne pas m’étonner quand mes propres étudiants font mine d’ignorer mes travaux
       Ne pas me plaindre de l'ingratitude et me rappeler Voltaire: " Un bienfait n'est jamais rendu"
-          Ne pas m’inscrire à Face book, ni à Twitter, ni à Instagram, ni à linkedin, ni à aucun réseau social
-          Ne pas regarder la télé, même quand je serai dans une maison de retraite
       Ne pas m'imaginer que  parce que je n'ai jamais lu Barrès il va me ravir aujourd'hui.
-          Ne pas béer d’admiration devant le moindre film de Scorsese, des frères Coen, ou de Wes Anderson
       Ne pas passer mon temps à regretter Murnau, Lubitsch, Ford, Renoir, Mankiewicz  
 Cesser de me pâmer devant Gene Terney, Heddy Lamar ou Gina Lollobrigida,  
       Ne pas applaudir à toute apparition d’Isabelle Huppert
-          Ne pas me forcer à apprécier systématiquement toute interprétation de Lang Lang
-          Ne pas m’énerver chaque fois que l’on m’explique que Heidegger est malgré tout le plus grand philosophe du vingtième siècle
-          Ne pas passer mon temps à m’en prendre aux philosophes médiatiques
Ne pas m'énerver quand des journalistes me demandent d'ajouter les prénoms des philosophes ou des écrivains  que je cite dans mes articles: Pascal (Blaise), Kant (Emmanuel), Spinoza (Baruch), Proust (Marcel), Cicéron (Marcus Tullius), ou quand ils me demandent quel était le prénom de Platon ou celui d'Agrippa
       Ne pas m'énerver des gens qui vous écrivent un mail pour vous demander un service, comme une 
        lettre de recommandation, un conseil ou une lecture de leurs travaux, et ne vous répondent même
       pas quand on leur rend ce service. 
-          Cesser de commenter à tout instant tout ce qui passe sur internet ou ce que je lis sur des blogs, y compris le mien
-          Rester de marbre quand on m‘écrit sur internet en me gratifiant d’un « Bonjour »  
        Ne pas  pester contre l'écriture inclusive
-          Ne pas m’emporter quand, invité à une manifestation quelconque, y compris une conférence universitaire, on m’appelle « intervenant », «  accompagnant » , ou qu’on fait référence à ce que je dis comme une « parole » ou une « voix », et ne pas bouillir quand on désigne mes étudiants comme des « apprenants »
-          Ne pas faire le pédant en citant du latin, langue que je ne comprends pas
-          Ne pas pester contre la fin de la culture, des universités, du savoir, et prendre avec légèreté le fait que l’on me pousse gentiment vers la sortie
       Me méfier un peu plus, quand je suis invité à un colloque, de quelles institutions sont derrière son financement: la Fondation Templeton? la Mafia? un programme politique?
-          Ne pas sauter en l’air quand le premier quidam venu se croit en mesure d’émettre des pensées philosophiques, se considère comme un philosophe. 
      Ne pas broncher quand les historiens, les sociologues, les critiques littéraires, les psychanalystes, les feuilletonistes, les graphomanes de tout poil se baptisent eux-mêmes « philosophes » et prétendent m’expliquer que les sujets auxquels je m’intéresse ne sont pas de la philosophie ou sont de la philosophie purement académique, ce qui revient à leurs yeux au même.
        Une fois à la retraite, ne pas chercher à faire semblant d'être encore en activité et de pouvoir me mesurer à de jeunes loups
        Ne pas pester contre le wokisme, le féminisme écologiste intersectionnel, l'islamo gauchisme.
        Cesser de faire semblant d'être de gauche
        Cesser de faire semblant d'être de droite.
        Cesser de zoomer tout le temps. 
        Cesser de ma lamenter sur l'état de la philosophie de nos jours, en me souvenant que j'ai adoré 
        jadis des idoles aussi fragiles que celles que je veux massacrer aujourd'hui, et relire Lucien, qui 
        nous montre que l'état de la philosophie était à peu près le même en son temps.
        Ne pas retomber dans mes anciennes croyances, surtout quand j'ai fait de grands efforts pour m'en débarrasser. 
       
 
-          Réaliser que du jour où je prendrai ces résolutions et éprouverai le besoin de les respecter, je serai moi-même devenu un vieux con
  
  
* voir commentaires de ce billet

PS (2024) Ce jour est arrivé. J'ai un peu révisé ce billet de 2014

samedi 15 février 2014

Pourquoi Bibi Fricotin dans la Pléiade?




    On apprend l'entrée de Louis Forton dans la Pléiade, et on annonce qu'un premier volume des aventures de Bibi Fricotin va être publié dans la célèbre collection sur papier bible. Cette décision des éditions Gallimard ne laisse pas d'étonner. On se perd en conjectures sur ce qui a pu décider le fameux comité de lecture, qu'on compare souvent au Conclave, à rendre cet hommage inattendu à un auteur oublié , Louis Forton (1879-1934), créateur certes respectable de la Bande des Pieds Nickelés et de Bibi Fricotin, mais  dont on ne peut pas réellement dire qu'il ait une place comparable à celle des hôtes de ce qui était, jusqu'à cette décision, le Panthéon littéraire. Le directeur de la collection, Hugues Pradier,  ne déclare-t-il pas solennellement en ce 15.février 2014 dans le Temps : "Nous faisons le pari de la pérennité" ? Nous devons donc comprendre que les images de Bibi Fricotin sont, tel le temps selon Aristote*, l'image mobile de l'éternité immobile? On se perd en conjectures. S'est-on dit que maintenant que Drieu la Rochelle  et Boris Vian en faisaient partie, tout était permis ? A-t-on voulu suggérer l'étonnante continuité qui existe, des fabliaux du Moyen Age à la prose d'un Feydeau ou d'un Céline pour la farce et la pantalonnade au sein de la littérature française ? A-t-on voulu, à travers Forton, rendre hommage au Septième Art et consacrer le fait que, pour la plupart des lecteurs aujourd'hui "lire" veut dire lire une BD ou lire un blog ( par exemple celui-ci)? Mais alors pourquoi pas Zig et Puce , Bicot , Spirou , Johan et Pirlouit , voire Buck Danny? Car personne ne peut dire que ces BD, et celle de Forton, valent réellement l'immortel Hergé ou le bienheureux E.P. Jacobs qui sont à la BD ce que Jean Ray et Hugo Claus sont à la littérature belge. D'autant plus qu'après Forton, les Pieds Nickelés de Louis Pellos ont bien mieux illustré la bande et son esprit que le fondateur avait pu le faire ( l'inverse eut lieu pour Bibi , qui devient totalement falot avec son repreneur Pierre Lacroix). Ou bien a-t-on voulu consacrer en l'auteur des Pieds Nickelés, qui sont, à la différence de Bibi, un authentique chef d'oeuvre de la littérature française, une preuve que l'esprit frondeur du Cardinal de Retz, l'esprit acide de la Rochefoucauld, l'humanisme pessimiste de La Bruyère, l'ironie de Voltaire existaient encore au vingtième siècle? A -t-on voulu consacrer dans les albums publiés par l'Epatant et les éditions de la Jeunesse Joyeuse les dignes successeurs de la NRF ou du  Mercure de France? Mais alors pourquoi avoir choisi le recueil passablement niais et soporifique des friponneries de Bibi Fricotin , au détriment des Pieds Nickelés ? Et pourquoi ne pas rendre hommage à Wilhelm Busch, le créateur de Max et Moritz, deux fripons qui illustrent bien plus le talent littéraire que le pâle Bibi, flanqué  après la seconde guerre de son acolyte colonial Razibus Zouzou ? A-t-on, en cette année de célébration de la guerre de 14, voulu rendre hommage à l'auteur de Les Pieds Nickelés s'en vont en guerre , qui célèbre la débrouillardise goguenarde du Français, auquel Jean Tulard, de l'Institut, a consacré un remarquable ouvrage ?




A-t-on voulu indiquer par là que , par delà les scandales financiers dont les journaux se font l'écho chaque jour depuis les débuts de la République, ce même esprit débrouillard pourrait encore, au temps du naufrage économique, moral et spirituel du pays, encore servir ? Je penche pour cette dernière explication. Quoi qu'il en soit, une telle décision est auto-référentielle. Elle montre que l'édition française n'a plus pour objectif que son propre sauvetage. Car on peut parier que la relecture , sous papier bible, avec des illustrations en couleur - et on peut imaginer les coûts d'une telle édition - de Bibi Fricotin boit l'obstacle , de Bibi triomphe vont redonner courage aux auteurs, qui verront qu'il n'est point besoin d'avoir un grand génie pour accéder à la Pléiade, aussi bien qu'à la masse des lecteurs francophones, qui comprendront que si la France a encore le pouvoir de publier, quasiment à perte, les oeuvres de Forton, elle a encore des forces de résistance inespérées.



* lire : Platon, voir commentaires

samedi 1 février 2014

Helmut







Alors qu'on lui demandait le 1 février dernier à Munich dans un colloque si l'OTAN existerait encore dans dix ans, Helmut Schmidt a répondu: 

 "Mir ist das ziemlich gleichgültig, ob es die Nato in 10 Jahren noch gibt. Mir hat auch die bisherige Debatte nicht gefallen.“ Europas Bedeutung nehme rasch ab, immerhin begeistere sich die Welt für europäische Musik und Literatur, das gebe Hoffnung. „Ich bin mehr dafür, sich mit den nächsten 50 Jahren zu beschäftigen.“ 


jeudi 23 janvier 2014

La blonde qui voulait tout laisser tomber







  Tout le monde connaît ces photos de chiens qui ressemblent comme deux gouttes d’eau à leur maître. Il est douteux que les photos d’adorateurs des stars hollywodiennes en mal d’identification puissent ainsi être accolés à celles de leurs idoles– je n’ai jamais encore rencontré de double d’Hedy Lamarr ou de Robert Mitchum, bien qu’il me soit arrivé de croiser quelques improbables Veronika Lake et que je connaisse au moins un quasi Frank Sinatra. Mais j’avoue n’avoir jamais rencontré non plus de double de Gloria Grahame. Et pour cause. Gloria Grahame n’est pas,  à la différence de la plupart de ses contemporaines directes comme Rita Hayworth, Ava Gardner, Lana Turner ou Giene Tierney, une beauté magnétique, et peut être n’est-elle pas une beauté non plus. Elle a même quelque chose de laid : un côté girl next door , quelconque, au visage souvent vulgaire, bouffi, des yeux inexpressifs et endormis, et surtout une bouche un peu tordue, qu’elle fit refaire, et qui semble lui donner une moue perpétuelle et  un air bougon. Presque tous les films où elle a tourné sont des séries B, dans lesquels elle ne joue que des seconds rôles, au sein d’une carrière active plutôt courte (1945-55). Cela ne l’empêche pas d’être fascinante, l’une des plus grandes actrices d’Hollywood, d’une beauté décalée qui doit beaucoup à un air languide et pervers qui fut sa marque de fabrique dans la plupart de ses films, renforcé par les frasques de sa vie privée (elle épouse en secondes noces Nicholas Ray, dont elle divorce quand il la découvre au lit avec son fils d’un premier lit âgé de 13 ans, qu’elle épousera plus tard – après un autre mariage entre temps - pour se faire faire deux enfants par lui, et la suite de sa vie et de sa carrière tourne à l’eau de boudin dans les années 60).  

     Gloria Grahame tourne son premier film, Blonde Fever en 1944, où elle joue une serveuse aguicheuse, fait une apparition dans La vie est belle  de Capra en 1947,  joue avec Bogart un rôle remarqué dans In a lonely Place ( Le Violent)  de Ray en 1950, puis enchaîne les petits rôles comme dans  Macao (1952) ou Crossfire , et obtient un Oscar du meilleur second rôle dans The Bad and the Beautiful  de Minnelli ( Les ensorcelés 1952). Son rôle le plus célèbre est celui de  Debby Marsch, l’amie traîtresse de l’infâme gangster Lee Marvin qui la défigure à coup de café brûlant dans The big Heat  (1953) de Fritz Lang (traduit stupidement par Règlements de compte, ce qui manque tout le sel de la scène centrale), juste avant sa prestation fantastique dans le remake langien de La bête humaine de Renoir (1954) où  elle dynamite le rôle de Simone Simon, face à un Glenn Ford comme d’habitude assez poussif. Sa dernière apparition notable est dans le film de Robert Wise Odds against Tomorrow  ( Le coup de l’escalier, 1959) avec Robert Ryan et Harry Belafonte. L’époque du film noir passée, elle ne jouera plus que des petits films ou dans des grosses productions où elle ne fait que des apparitions, jusqu’à sa mort d’un cancer en 1981.
     Pourquoi Gloria Grahame est-elle si fascinante ? D’abord il y a le personnage, monté par Hollywood, et dont elle ne fit rien dans sa vie privée pour le démentir, de la bad girl et de la garce. D’autres, comme Bette Davis, ou Jean Simmons, et, dans la génération précédente, Marlene Dietrich, cultivèrent le style, qui fait partie intégrante de l’esthétique du film noir (entre autres). Elle n’est pas la méchante, au sens de Hitchock ( « The better the villain the better the picture), mais elle est dans tous ses films, celle qui se laisse tenter, l’incontinente, comme dans Human Desire. Elle est une nouvelle Francesca da Rimini. Cela la place, selon la hiérarchie dantesque, dans le cinquième cercle de l’enfer. Mais elle est aussi une tentatrice. Dans la comédie Blonde Fever elle joue un personnage nommé – naturellement – Sally, qui séduit le héros par amour surtout pour son argent, mais qui le perd dans l’affrontement avec l’épouse (Mary Astor) qui prend sa revanche. 

    Dans In a lonely Place  de Nicholas Ray (Le violent), elle est Laurel Gray, une femme libre et moderne – la scène où elle apparaît, les mains dans les poches, dans l’appartement de Dix, est mémorable -  qui se laisse séduire par le scénariste Dix Steele (Humphrey Bogart), mais ne cesse de se demander si le tempérament violent qu’on lui prête et dont elle est témoin ne l’a pas conduit à assassiner une pauvre fille qui était venue lui apporter un livre. Le soupçon monte durant tout le film, jusqu’à ce que le malentendu atteigne son paroxysme, quand Dix se met en colère et étrangle Laurel , laquelle se convainc aisément par là-même de sa culpabilité de l’autre meurtre, et le quitte, puis apprend, mais trop tard, qu’il est innocent. Robert Pippin, dans son commentaire étendu sur ce film, qu’il a repris dans son excellent livre sur le film noir, voit dans ce film , à l’instar de Stanley Cavell, une sorte de dramatisation du problème des « other minds » (ce que l’on appelait jadis en français, le problème de « la connaissance d’autrui ») – Laurel ne parvient pas, ni les autres protagonistes – à savoir si Dix est réellement violent au point de pouvoir avoir commis un meurtre, et elle ne peut s’appuyer que sur des témoignages peu fiables. Les philosophes sont souvent tentés, quand ils commentent les films, de plaquer leurs obsessions philosophiques sur tel aspect du scénario ou de la mise en scène, et l’auteur de ces lignes n’échappe pas à la règle. Mais j’avoue que la prégnance du problème du scepticisme au sujet de l’esprit d’autrui ne m’a pas frappé dans ce film, et que s’il y a une question épistémologique que le film pose, c’est plutôt celle de la fiabilité du témoignage (Laurel semble très influencée par ce que lui raconte sa masseuse et les autres femmes). Le vrai thème du film me semble plutôt dans le drame vécu par Laurel : elle tombe amoureuse d’un homme et le perd juste au moment où elle aurait dû l’innocenter et sceller son amour. Elle dit, découvrant que Dix n’était pas coupable « Cela n’a plus d’importance plus d’importance du tout ». C’est ce malentendu, proche  mais symétrique inverse de celui qui est au centre de l’histoire d’Othello  - à ma connaissance Dana Polan ne fait pas le rapprochement entre Othello et ce film dans le livre qu’elle consacre au film ( Le violent , editions de la transparence 1993) – qui me semble au centre du film. Laurel perd tout ( d’ailleurs elle perd aussi dans la vie réelle Nicholas Ray : elle l’avait déjà quitté quand ils tournent le film).
     Grahame n’incarne pas seulement une bad girl – personnage banal dans les films hollywoodiens depuis Marlene Dietrich et dans les films noirs en général. Elle incarne la looseuse, celle qui rate tout. Dans son film le plus célèbre, The big Heat, elle était la fiancée soumise du gangster joué par Lee Marvin, elle le trahit et il la défigure avec du café bouillant. Elle meurt au moment même où elle aurait pu trouver la rédemption avec le flic joué par Glenn Ford. Dans Human desire, évidemment basé sur La bête humaine, elle compose une Séverine ( ou une « Vicky ») extraordinaire, et sauve le film de la composition placide et terne de Glenn Ford. Le rôle aurait dû, dit-on, être joué par Rita Hayworth, sans doute en remake de Gilda. Mais heureusement on a gagné au change, avec la composition de Grahame, faible, vicieuse, lâche.  


  Dans ses autres films, Gloria Grahame n’apparaît que dans des seconds ou tiers roles, mais néanmoins mémorables, comme The Bad and the Beautiful, qui lui valut un oscar, Macao, ou Crossfire et finalemet, pour la période film noir, Odds against où elle ne fait qu’une apparition courte aux côtés de Robert Ryan. Elle ne fut jamais qu’une outsideuse.
   On a dit d’elle , très justement : She was offbeat, both in her beauty and her acting, and producers never were sure what to do with her.” Et : “She had a terrible way of appearing to be totally absent from anywhere, which is probably the very thing that made her a star in the films; she put a peculiar kind of distance between her and what was happening at the moment. This disengaged quality about her in films is what made her unique. There was a kind of loneliness about Gloria, and in a way, her greatest acting moments were lonely moments.” Cette attitude se sent nettement quand elle reçoit l’oscar du meilleur second rôle pour The Bad and the Beautiful  en 1953, où elle se passe de commenter sa victoire, et on a dit qu’elle était bourrée ce jour-là.

                                                               She and Them


     Gloria Grahame semble avoir très tôt, dès l’époque de son mariage avec Ray, eut le désir de tout laisser tomber. De se laisser tomber, séduire, par qui venait, selon les moments, avec une sorte d’acédie, d’incontinence ou de renoncement, à l’image de sa langueur : elle semble sans cesse hausser les épaules : elle s’en fout. Sa carrière ne fut pas un total échec, mais pas une réussite non plus. Après 1960, elle ne tourne que quelques navets, et quand elle meurt du cancer en 1981, on dit (dans le livre de Vincent Curcio, Suicide blonde, l’un des deux consacrés à elle) qu’elle avait négligé de se soigner.    
   William Hazlitt a très bien vu: "Grace in women has often more effect than beauty. We sometimes see a certain fine self-possession, an habitual voluptuousness of character, which reposes on its own sensations, and derives pleasure from all around it, that is more irresistible than any other attraction. There is an air of languid enjoyment in such persons, ‘in their eyes, in their arms, and their hands, and their face,’ which robs us of ourselves, and draws us by a secret sympathy towards them." (of Matter and Manner)
     Sa figure fait penser aux grands héros du renoncement, de la résignation et de la passivité. Non pas au renoncement stoïcien, ou chrétien, bien qu’il y ait chez elle quelque chose du quiétisme de Madame Guyon. Non pas au vide des actrices d’Hollywood comme Marilyn Monroe ou Jane Mansfield, qui étaient, elles, vraiment vides, mais au vide du détachement, de l’absence du moi, que Frederic Nef a si bien commenté dans son livre La force du vide, Seuil, 2011. Ou encore à ces hommes d’Etats ou rois qui abdiquent ( f. Jacques Le Brun, Le Pouvoir d'abdiquer. Essai sur la déchéance volontaire, et Alain Boureau, ed Le Deuil du pouvoir : Essais sur l'abdication). Mais comme elle n’avait aucun pouvoir elle n’abdiqua jamais d’autre chose que d’elle-même. Il y a un moment où, quand on est engagé dans une course,  une recherche, une activité avec un but, y compris et surtout un but que l’on s’est soi-même fixé, on n' a qu'une seule envie, c’est de tout laisser tomber. Elle laissa tout tomber, mais continua quand même, comme il se devait.



    

                                          thanks to http://gloria-grahame.tumblr.com/  

PS 2023 Depuis ce billet, est paru Frank Cottrell Boyce Film Stars Don't Die in Liverpool: the tragic life of Hollywood sensation Gloria Grahame , dont on a tiré un film