
Pascal Engel
En attendant Nadeau, 152 10 mai 2022
Jules Vuillemin, Le
juste et le vrai, Baptiste Mélès, David Thomasette, Gerhard Heinzmann (dirs.),
préface de Stéphane Chauvier, Agone, Marseille, 2022 , 315 p , 25 €
Jacques Bouveresse, Les vagues du langage, le
« paradoxe de Wittgenstein » ou Comment peut-on suivre une
règle ? Seuil 2022, 659 p. €
Jules Vuillemin et Jacques Bouveresse, qui
fut son élève, sont deux des plus grands philosophes français contemporains,
même s’ils ont été, au sein de leur époque, relativement marginaux en dépit de leurs
positions académiques élevées. Ces deux livres posthumes permettent de mesurer
l’ampleur de leurs œuvres et la nature de leur rationalisme.
Au-delà de
considérations sociologiques, l’une des raisons pour lesquelles Vuillemin et Bouveresse
ont été relativement à l’écart
intellectuellement en France est qu’ils n’ont jamais souscrit à l’idée post-hégélienne
selon laquelle toute conception philosophique est l’incarnation d’un moment de
l’esprit et de la culture. Non pas qu’ils
abordent les problèmes philosophiques de manière anhistorique, mais parce
qu’ils sont capables aussi de les envisager pour eux-mêmes, en cherchant la
vérité au-delà des textes et de l’histoire.
L’œuvre de
Vuillemin vise à comprendre la nature et les limites de la raison en sciences
et en philosophie. Son maître livre, Nécessité
ou contingence (Minuit 1985) reconstruit les systèmes philosophiques à
partir des apories de la nécessité, de la liberté et du destin. Sa réputation
d’historien de la philosophie et des sciences a fait oublier qu’il n’a jamais
cessé d’être préoccupé par les problèmes éthiques. Mais ses deux premiers
livres portent sur la Signification de la
mort (PUF 1948) et (avec Louis Guillermit) Le sens du destin (La Baconnière 1948).Les éditeurs de Le juste et le bien ont donc très bien
fait de réunir quelques-uns de ses essais dans ce domaine. Il y traite, comme
le souligne Stéphane Chauvier, de questions de méta-éthique, le plus souvent à
travers des auteurs classiques, comme Aristote, Descartes, Kant ou Anselme, et
selon les oppositions qu’il a proposées dans sa classification des systèmes
philosophiques : le réalisme pose le juste et le bien comme des réalités
objectives et transcendantes, alors que l’intuitionnisme est la thèse selon laquelle
la nature des entités (ici des valeurs) dépend de la méthode par laquelle on y
accède. Selon ce critère Epicure, Descartes et Kant sont des intuitionnistes,
Aristote et Platon des réalistes. Le scepticisme s’oppose à ces deux thèses à
la fois : il réduit le bien et le juste aux apparences et aux conventions
qui permettent d’assurer un minimum de paix civile. Cette nomenclature ne
recoupe pas complètement les divisions usuelles en méta-éthique contemporaine,
qui opposent le cognitivisme au non-cognitivisme, le conséquentialisme au
déontologisme, le constructivisme et l’expressivisme, mais elle permet aussi
d’en voir les limites. Vuillemin traite de la question de la motivation morale
sous l’égide des notions de volonté bonne et de devoir plutôt qu’à partir de la
théorie humienne de la motivation (« il n’est pas contraire à la raison de
préférer la destruction du monde à une égratignure de mon doigt ») et de
la nature des raisons d’agir. Mais il associe, comme les contemporains, la
question du scepticisme moral à celle de l’acrasie
ou faiblesse de la volonté (video
meliora deteriora sequor). Le fond de sa position est kantien, et donc
selon lui intuitionniste, mais il admet l’attraction du réalisme moral. Les
essais de ce livre portent sur la morale de Descartes, sur le droit et la paix
perpétuelle selon Kant et sur le sentiment religieux. Trois textes se détachent :
sur la tolérance, où il rejette clairement les visions hégélienne et marxiste
de l’histoire, pour lesquelles il avait encore quelque tendresse dans L’être et le travail (1949), et deux
autres sur la théorie de la justice de Rawls. On se serait attendu à ce que
Rawls, qui se dit kantien, constructiviste et contractualiste, ait les faveurs
de Vuillemin. Mais ce dernier voit dans sa théorie de la justice une forme de
conventionnalisme, appliquant la théorie de la décision rationnelle et le
calcul intéressé à la raison pratique, ce qui lui semble fort peu kantien.
Rawls est un « sceptique amateur de tranquillité ». Cela revient plus
ou moins à faire de lui un disciple de Hobbes et de Hume. Cette lecture est
douteuse, mais Vuillemin pose la bonne question : Rawls peut-il garder la force
et l’intégrité de la notion kantienne de raison pratique ? Les théories
contemporaines de la raison ont repris cette question. A l’heure où le
naturalisme radical en éthique, fondé sur l’évolutionnisme, est supposé nous
dire le dernier mot sur les valeurs morales, et où le néo-huméisme vient
l’épauler, la position d’un Vuillemin est en porte à faux, et à mon sens, sur
ce point, correcte.
Voyez
à quelle hauteur s’élèvent ici les vagues du langage ! écrivait Wittgenstein dans ses Recherches philosophiques. Jacques
Bouveresse donne ce titre (déjà employé par Michael Dummett) à un livre
magistral et à bien des égards monumental, dont il ignorait que ce serait son
dernier, mais qui met le point final à des recherches dont il nous dit
qu’ « elles ont commencé il y a si longtemps que cela se passait dans
un monde philosophique qui peut à présent faire l’effet d’avoir presque
totalement disparu ». Les vagues du
langage porte sur les réflexions de Wittgenstein sur les règles, qui
courent à travers toute son œuvre, mais qui proviennent essentiellement des Recherches philosophiques et des Remarques sur les fondements des
mathématiques. Bouveresse avait
déjà abordé ces questions dès Le mythe de
l’intériorité (1976) et dans La force
de la règle (1987). Une vaste littérature s’est constituée sur ce sujet,
essentiellement à partir du livre de Saul Kripke, Règles et langage privé (1981, tr.fr Seuil 1996) qui prête à
Wittgenstein la formulation d’un « paradoxe sceptique » qui
conduirait à douter de l’existence même des règles, et qui aurait toutes sortes
de conséquences, sur la nature de la signification, de la compréhension, de
l’esprit, du langage et des mathématiques. Bouveresse en présente ici une
analyse et une discussion qui dépasse de loin en profondeur tout ce qui a été écrit
sur ce sujet, notamment parce qu’il suit dans le détail les toutes les
ramifications du problème à travers l’œuvre de Wittgenstein.
Le paradoxe
de Wittgenstein, selon Kripke, est le suivant. Imaginez quelqu’un qui n’ait
jamais effectué auparavant l’addition de 68 et 57, et qu’au moment où il
l’effectue pour la première fois il donne comme réponse non pas
« 125 », mais « 5 ». Nous dirions qu’il n’a pas suivi la
règle de l’addition et n’a pas fait la même chose qu’avant. Mais comment le
savons-nous ? Peut-être suivait-il une règle déviante, la
« quaddition », selon laquelle si x et y sont inférieurs à 57 le
sujet additionne normalement, sinon répond « 5 ». Qu’est-ce qui
permet de dire que ce sujet a additionné plutôt que « quadditionné », puisque
ces deux interprétations sont compatibles avec son comportement ?
Généralisant, Kripke soutient qu’on ne sait pas quelle règle un sujet suit. Le
même problème se pose s’il s’agit de déterminer la manière correcte de
continuer une suite de nombres : imaginons qu’un sujet applique la règle
« +2 » jusqu’à 1000, puis à partir de 1000 écrive 1002, 1004, 1008… Le
problème est le même si l’on suppose qu’il existe un état mental qui détermine
l’interprétation de la règle, mais aussi si l’on suppose que le sujet a acquis
une disposition à additionner plutôt qu’à quadditionner. Le scepticisme s’étend
à toutes les notions qu’on peut invoquer en la circonstance: comprendre,
signifier, avoir l’intention, avoir l’intuition : comment savons-nous que
« ananas » veut-dire « ananas » et non pas
« quananas » ? Dans tous cas on a affaire à des notions
normatives, et le problème est : comment puis-je savoir que ce qui me
semble correct est effectivement correct ? Selon Kripke, si cet argument
sceptique est légitime, ce n’est pas seulement que la signification soit indéterminée,
comme le soutient Quine, mais qu’il n’y a même pas de fait, psychologique, naturel, ou même idéal, quant à ce que l’on
signifie, ou quant à nos intentions, ni à notre compréhension des signes d’un
langage.
Bouveresse
montre, bien mieux que d’autres commentateurs, que Wittgenstein n’a jamais
voulu proposer un tel « scepticisme », ni même soutenir la solution
proposée par Kripke, selon laquelle suivre une règle est fixé par
l’appartenance à une communauté. Wittgenstein entend essentiellement dire que
suivre une règle n’est pas l’interpréter (il faudrait une autre règle pour l’interpréter
et ainsi de suite) et dissiper l’illusion platonicienne selon laquelle il y
aurait des « rails » qui déterminent la nature de la règle. Dans une
analyse exhaustive des textes, il suit tous les chemins où mènent les
réflexions de Wittgenstein, et notamment les objections qu’on peut en tirer à
la thèse de Chomsky selon laquelle la connaissance du langage serait un état
mental ou cérébral (notons que Bouveresse, s’il est en désaccord avec Chomsky
sur la théorie du langage, est souvent proche de lui en politique, ce qui met à
mal l’idée selon laquelle les positions théoriques d’un auteur déterminent ses
positions politiques). Il déroule aussi tous les fils qui lient les remarques
de Wittgenstein à son opposition au platonisme en mathématiques, et revient,
comme dans Le pays des possibles (Minuit
1988) sur la question : Wittgenstein défend-il une forme constructivisme
selon lequel la vérité mathématique repose sur la démonstration, ou même de
finitisme strict? Il répond négativement, à travers un examen éclairant des objections
de Wittgenstein à Gödel, qui défendait une forme de platonisme (analysé dans
des cours inédits https://www.college-de-france.fr/site/jacques-bouveresse/course-2003-2004.htm).
Le
style de Bouveresse ne rend pas toujours facile de déterminer ce qui relève de
son commentaire de Wittgenstein et ce qui relève de ses propres positions. Mais
il est assez clair qu’il souscrit largement aux positions du viennois. Souvent
on pourrait penser qu’il adopte, sur toutes ces questions, un point de vue qui,
même si ce n’est pas celui de « Kripkenstein », a quelque chose de
sceptique, selon laquelle il n’y aurait pas de position stable correcte sur la
nature de la signification et de la vérité mathématique. Mais il n’en est rien.
Il adopte sur tous ces sujets un point de vue descriptif qui recommande
l’attention à l’usage des signes, refusant le mentalisme et le platonisme et
toute forme de théorisation hâtive de phénomènes qui, selon Wittgenstein, ne se
comprennent que dans le cadre global des « formes de vie »
humaines. On a souvent rapproché cette position d’une conception
« anthropologique » ou « sociale » de l’esprit et du
langage. Mais outre qu’il est
souvent difficile de voir comment s’articuleraient ces positions, et de dire comment,
par exemple, il pourrait y avoir une théorie « sociale » des
mathématiques, on peut se demander si les difficultés – parfaitement réelles –
que Wittgenstein soulève vis-à-vis des positions de ses contemporains sur la
théorie causale de la signification des béhavioristes, le platonisme et le
formalisme en mathématiques, ne pourraient pas conduire à des positions moins
illusoires que celles qu’il fustige. Pour ne donner que deux exemples, si le
platonisme extrême de Frege apparaît comme une impasse, le néo-platonisme
proposé par des auteurs comme Crispin Wright (https://oxford.universitypressscholarship.com/view/10.1093/0198236395.001.0001/acprof-9780198236399 ) est-il aussi problématique ? Et si l’idée, très discutée par Dummett et
Davidson, de la possibilité d’une théorie de la signification semble à présent vouée
à l’échec, en quoi ces objections ruinent-elles ce projet ? Le fait que
l’on ne puisse pas, à l’instar de Chomsky, identifier la compréhension du
langage à un mécanisme mental implique-t-il qu’on ne puisse pas considérer les
mécanismes, représentations et processus qui sous-tendent la compréhension,
sans prétendre en donner une explication réductrice ? Faut-il renoncer à
expliquer quoi que ce soit de la signification et de l’esprit, et considérer
que tous les termes mentaux (croyance, image, mémoire, perception, volonté) désignent
des « pratiques » sur lesquelles il n’y a rien à dire ? Si la
réponse est, comme le suggère Wittgenstein, que toute tâche explicative revient
à embrasser une mythologie et à soutenir qu’on ferait bien mieux d’analyser la
signification en termes de l’usage qu’on fait des signes, comment ce type de
caractérisation permettrait-elle de rendre compte du trait que le Wittgenstein
du Tractatus (comme Chomsky) considérait comme essentiel à
la compréhension d’un langage, à savoir de pouvoir nous communiquer, à partir
d’un ensemble fini de signes, un sens nouveau ?
La lecture
de Wittgenstein ressemble souvent à la traversée d’un pays en proie à une
pandémie, où l’on peut sans cesse contracter le virus de telle ou telle maladie
philosophique, sans avoir d’autre remède que prendre conscience qu’on en est
victime. Il ne sert à rien, suggère Bouveresse, de proposer, à la manière de
Derrida, une sorte de platonisme inversé. Le remède ne peut être qu’un retour à
l’usage ordinaire, quand le langage ne se met pas « en vacances ».
Mais, même si l’on n’élève pas le culte de l’ordinaire à une mythologie
philosophique de plus, on peut se demander si cela ne revient pas, comme
Wittgenstein le suggéra souvent à ses élèves, à cesser de faire de philosophie,
du moins si l’on renonce à formuler une théorie quelconque.
Wittgenstein peut-il être
considéré comme un rationaliste? On pourrait en douter, non seulement quand on
considère ses positions sur la religion, mais aussi quand on voit combien il
est sensible à la contingence de nos « jeux de langage » et hostile à
toute notion d’une nécessité dans les choses, et à l’idée d’une possible
fondation ultime de nos formes de vie. Il ne cesse de parler de règles, mais
n’admet pas de normes de rationalité a
priori. Pourtant il n’est pas prêt à pousser le sens de la contingence
jusqu’à dire, à l’opposé des théories fondationnalistes, que nos pratiques ne
reposent sur rien, et pourraient être parfaitement différentes de ce qu’elles
sont. A aucun moment il n’est tenté par le relativisme, et il ne souscrit
jamais à l’idée qu’une autre logique que la logique classique serait possible.
Toutes ses objections aux différentes solutions au problème de la nature des
règles reviennent à invoquer la notion de raison plutôt que celle de cause, et
à admettre qu’il y a un « espace des raisons ». Mais le cercle des
raisons est-il, comme le cercle de craie causasien, le produit d’une
décision ? Certainement pas. Cela fait-il de Wittgenstein un rationaliste ?
Sans doute pas, si ce qu’on attend du rationalisme est une position
métaphysique et épistémologique. Mais si le rationalisme consiste en une
conscience aiguë de ce que peut la raison, Bouveresse est bien un rationaliste,
soucieux de ne pas outrepasser les pouvoirs de la raison tout comme il l’est de
ne pas souscrire au scepticisme. Mais il ne veut pas aller plus loin. La seule
raison qu’on puisse avoir est une raison modeste, et selon l’expression de
Jean-Jacques Rosat, « sobre » (https://www.cairn.info/revue-agone-2017-1-page-113.htm) . Pour tous ceux qui
pensent, comme moi, qu’on peut aller plus loin, cette réponse est à la fois
rassurante et frustrante.
Malgré – et
certains diraient peut-être à cause de – cela, Bouveresse a été l’un des rares
défenseurs véritables (car il y a bien des faux nez) de la raison aujourd’hui.
Son ultime livre, même s’il y aura sans doute d’autres inédits, est exemplaire
d’une rigueur, d’une honnêteté et d’une exigence intellectuelle qu’il aura
incarnées du début à la fin.