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lundi 2 novembre 2026

LE PRIMAT DES RAISONS SUR LA RATIONALITE

 

Brouillon pour un article dans Sciences humaines, 2023 

 

 


 

 

      La rationalité s’applique aux pensées et aux actions, mais de manières fort différentes. Dans la connaissance nous cherchons à adapter nos pensées au monde et celles-ci sont correctes si elles sont vraies. Mais cela ne suffit pas : on peut tomber sur des informations vraies par hasard, ou apprendre par cœur des théorèmes sans avoir la moindre idée de leur sens ou de la manière de les appliquer. Pour qu’elles soient des connaissances nos croyances doivent être également justifiées et rationnelles, c’est—dire être telles que nous puissions disposer d’une voie sûre pour atteindre la vérité. Dans l’action, nous cherchons à adapter le monde à nos désirs, et faire en sorte que ceux-ci se réalisent. Mais cela ne suffit pas : nos désirs pourraient se trouver satisfaits par hasard (par exemple si l’on gagnait à la loterie), et prendre ses désirs pour des réalités ne peut pas être une bonne manière de les satisfaire. Pour que nos actions soient conformes à la fois à nos désirs et aux situations du monde, il faut que nos moyens soient correctement appliqués à nos fins, et que nos fins soient raisonnables. Aussi bien dans le domaine théorique ou cognitif que dans le domaine pratique, il faut définir les conditions de la rationalité.

La rationalité comme compétence

     Le premier critère de la rationalité dans le domaine de la pensée est la cohérence : ne pas se contredire et faire des inférences correctes. C’est la rationalité comme compétence logique. Elle semble nécessaire pour être un sujet rationnel, mais jusqu’où s’étend-elle ? Personne n’est capable de tirer toutes les conséquences, y compris les plus triviales, de ses croyances. Est-elle suffisante ? C’est loin d’être évident : suivre les règles de la logique suffit-il à vous rendre rationnel ? Les ordinateurs ont la compétence logique, mais encore faut-il qu’il puissent aussi apprendre, c’est- à-dire répondre aux faits et aux situations et voir en quoi les données disponibles justifient nos croyances ou pas. Le critère de la cohérence logique est purement interne ; mais la rationalité demande aussi une sensibilité aux conditions externes de l’expérience.  Le raisonnement n’est pas seulement logique et il n’est pas seulement déductif, passant de vérités à d’autres vérités, car on raisonne aussi inductivement, en fonction des données empiriques et de la probabilité de nos prémisses, pour atteindre des conclusions plus ou moins probables. Il en va de même dans le domaine des actions. Une action rationnelle obéit à un critère interne de cohérence : elle doit être telle que l’agent envisage et accomplit l’action qu’il juge à la fois la plus conforme à ses buts et la plus adaptée aux moyens dont il dispose, c’est-à-dire, pour parler comme les économistes, être telle qu’il « maximise son utilité espérée ». Ici les probabilités sont essentielles, car le domaine de l’action est celui du probable et non pas celui du vrai. Mais ici aussi le critère de la cohérence – respecter les principes de la probabilité dans les décisions – est-il suffisant ?

     Si l’on viole les normes de la logique ou de la probabilité, cela semble vouloir dire que l’on manque des compétences essentielles à la rationalité. Les psychologues ont montré que c’était souvent le cas pour des inférences aussi élémentaires que le modus ponens (Si P, et si P alors Q, alors Q), ou pour des règles de probabilité comme celle selon laquelle la probabilité de la conjonction de deux événements ne peut pas être plus élevée que celle d’un seul. Dans tous ces cas, des biais, des effets de perspective et des illusions cognitives affectent nos capacités de raisonnement. Ils ont souvent conduit à des verdicts pessimistes sur la capacité humaine à la rationalité. La masse impressionnante des sophismes, paralogismes et raisonnements complotistes qui envahissent internet et les réseaux sociaux ont confirmé que les humains ne sont pas des animaux rationnels. On en a conclu souvent qu’il fallait appliquer un programme d’apprentissage au raisonnement, donner plus de cours de logique et d’esprit critique, dans le style des réformes de l’entendement et du jugement que proposaient les philosophes des Lumières. Mais la rationalité se mesure-t-elle à l’aune de la seule compétence logique ? D’autres facteurs contribuent à l‘intelligence. Nous nous contredisons souvent, mais deux amants qui se disent, comme dans les films de Truffaut, « ni avec toi ni sans toi » sont-ils irrationnels ? La logique des sentiments ignore la logique des manuels. Et des verdicts d’irrationalité trop rapides peuvent être erronés : si l’on propose régulièrement à l’idiot du village le choix entre une pièce de deux euros et une de cinq centimes, et qu’il choisit toujours celle de cinq centimes, il sera la risée du village, mais si on lui demande pourquoi il choisit toujours les cinq centimes et répond « Croyez-vous qu’on me le reproposerait si je prenais les deux euros ? », nous réalisons que nous aurions dû attendre avant de le déclarer stupide. Pour que nos verdicts de rationalité s’appliquent correctement, il faut tenir compte des contextes, du fait que nous formons nos croyances dans un cadre dynamique en changeant souvent d’avis et en réévaluant les circonstances, et surtout envisager d’autres formes de rationalité que celle de la compétence logique.

La rationalité « écologique »

       C’est la leçon qu’on peut tirer des tests expérimentaux de rationalité : les sujets qui font des erreurs élémentaires de raisonnement logique améliorent considérablement leurs performances quand, au lieu de répondre à des problèmes dans l’abstrait, ils sont confrontés à des situations de la vie réelle, où ils raisonnent sur des cas concrets et évaluent les probabilités à partir de la fréquence. L’action, qui est le cadre le plus usuel dans lequel nous exerçons notre pensée est celui de la rationalité non pas logique, mais instrumentale, quand il s’agit d’envisager les moyens d’atteindre un but. Selon la théorie classique du choix rationnel, une action est rationnelle quand elle réalise le mieux les désirs de l’agent étant donné ses croyances et son information. Mais même ce modèle est trop abstrait : les agents peuvent adapter leurs préférences, apprennent à optimiser leurs options selon les circonstances, et surtout sont sujets à des biais émotionnels, qui peuvent paraître irrationnels de prime abord, mais qui ont aussi une valeur adaptative. Ainsi il est rationnel, si on va voir un film qui se révèle ennuyeux, de quitter la salle. Mais nous restons souvent jusqu’au bout de la séance, parce que nous avons changé nos préférences ou entendons aller au bout de notre choix. Quand nous adaptons nos choix et nos jugements à des circonstances et à des contextes, on a parlé de « rationalité écologique », et suggéré que l’évolution biologique nous a dotés de systèmes cognitifs tels que nous parvenons, souvent avec les moyens du bord, à adapter nos pensées à nos fins, à optimiser. Au fond, si notre espèce a pu évoluer et survivre, n’est-ce pas parce que notre cognition nous a rendus globalement fiables et globalement rationnels ?

     On a souvent remarqué – et les tests expérimentaux le confirment- que nous pensions mieux, et plus rationnellement, quand nous sommes en groupe, et quand les autres contrôlent la valeur de nos raisonnements. L’homme est un animal rationnel, mais il est aussi un animal social. Cette idée conduit nombre de théoriciens à soutenir que la rationalité est par nature sociale. Quel besoin, soutiennent-ils, de postuler chez les humains une faculté supérieure, la raison , qui guiderait nos systèmes de croyance et de raisonnement et se tiendrait, telle un QG virtuel, au centre de nos esprits? La réflexion nous trompe souvent et les normes logiques ne gouvernent rien. Selon les psychologues évolutionnistes, le raisonnement n’a pas évolué en vue d’établir la vérité, mais uniquement en vue de l’emporter sur nos adversaires : nous ne raisonnons que pour argumenter dans le cadre d’un jeu social où nous favorisons systématiquement notre propre point de vue et nos intérêts. Même quand on nous met les faits sous le nez, nous ne changeons pas d’avis. La raison elle-même n’est que le produit de la coordination sociale, qui a opéré dans notre espèce depuis ses origines : c’est le groupe social auquel nous appartenons qui fixe les règles du penser juste. On peut tirer deux conclusions opposées de ce constat : l’une optimiste, selon laquelle nos croyances, si nous les confrontons à celles des autres (notamment dans des discussions démocratiques) finiront par s’accorder avec celles du groupe, faisant émerger la vérité et la rationalité collectivement., l’autre pessimiste, selon laquelle même si la foule se trompe, elle finira toujours par nous imposer son mode de penser, et surtout conduira au relativisme, puisque le critère de la rationalité sera toujours relatif au groupe auquel nous appartenons.

  Rationalité et raison

     En fait, toutes les discussions sur la rationalité ou l’irrationalité humaine qui visent à savoir s’il faut créditer notre espèce, ou notre société actuelle, d’une aptitude ou d’une inaptitude à la rationalité partent d’une prémisse fausse : ils identifient la raison à la rationalité. Or ce sont deux choses différentes. La rationalité est la cohérence interne de croyances, de désirs et d’actions. Elle correspond à un ensemble de normes logiques et probabilistes qui sont supposées dicter les pensées et actions d’un agent qu’on appellera « rationnel » quand il s’y conforme et qu’on soupçonnera d’être irrationnel s’il ne s’y conforme pas. Mais dans nombre de cas, le fait de violer telle ou telle règle de logique ne fait pas de vous quelqu’un d’irrationnel. On peut se comporter de manière très rationnelle, raisonner beaucoup et bien, et être malgré tout irrationnel, comme les paranoïaques. On peut raisonner logiquement sans pour autant respecter la raison. Ainsi quelqu’un qui croit que si le monde a été créé en six jours, il a été créé en moins d’une semaine, et qui croit aussi que le monde a été créé en six jours, conclura, parfaitement logiquement, que le monde a été créé en moins d’une semaine. Mais il croira alors quelque chose d’absurde, simplement parce que sa croyance initiale n’est pas raisonnable. Elle n’est pas raisonnable parce qu’elle ne tient pas compte des faits. De même dans le domaine des actions : un agent qui agit en fonction de ce qu’il juge le plus probable en vue de satisfaire ses désirs est rationnel d’après la conception instrumentale de la rationalité, mais il n’est pas pour autant quelqu’un qui se conforme à la raison. Comme le disait Hume, « Il n’est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde à une égratignure de mon doigt ». Mais c’est évidemment absurde, parce que la raison ne s’identifie pas à la rationalité des moyens, mais aussi à celle des fins. La rationalité au sens strict recouvre une conception bien trop étroite de la raison. Qui est juge de la rationalité ? Si c’est la rationalité elle-même, elle est vide.

      Il doit donc y avoir plus, dans la rationalité, pour qu’elle incarne la raison. Pour qu’une pensée ou une action soient conformes à la raison, il ne suffit pas qu’elles soient cohérentes. Il faut aussi qu’elles soient fondées, et qu’elles expliquent , en quelque manière, pourquoi elles sont rationnelles. Le sens ordinaire du terme « raison », pour une action et une pensée, est celui d’une justification et d’une explication. Cela semble décaler notre problème d’un cran, car on peut toujours demander : qu’est-ce qu’une bonne raison, une bonne explication ? Chacun n’a t-il pas les siennes, et les raisons ne dépendent-elles pas des points de vue ? Certes toutes les raisons ne sont pas bonnes : seules celles qui sont objectives, et qui présentent les garanties les plus sûres le sont. On dira : quelles garanties ? Les meilleures sont celles que nous fournissent les instruments usuels de la rationalité : le raisonnement, la logique, la sensibilité aux faits et au vraisemblable.  Mais celles-ci ne requièrent pas seulement  la conformité à des règles. Elles requièrent aussi une capacité de jugement. Juger, ce n’est pas simplement se conformer aux schèmes de la logique ou de la théorie de la décision. C’est avoir la faculté de poser un problème, tout en maintenant une distance entre le jugement final qu’on portera sur la situation et la solution qu’on avait obtenue. Y a-t-il au-delà un fondement absolu, comme le pensaient les grands philosophes classiques, peut-être dans quelque ordre divin ? Non. On ne peut pas exiger une objectivité absolue, et même les raisons scientifiques ne l’atteignent pas. La rationalité n’est pas la raison parce que celle-ci implique aussi la réflexion et la recherche d’un point de vue idéal, qui n’est pas simplement collectif au sens où une communauté sociale en est le juge, mais universel. Cet universel n’est peut-être jamais atteint dans les faits. Mais s’il n’est pas le principe de nos enquêtes et de nos entreprises, individuelles et politiques, autant renoncer à la raison.

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