dimanche 28 mars 2021
Le Mickey volé
mercredi 17 mars 2021
Etiamsi omnes ego non
![]() |
| Le vieux chnoque |
Les français ont voulu, collectivement, être une nation, et leur histoire est le produit de cette volonté (
La France abstraite: la France n'est pas une entité concrète, mais abstraite (idem)
La décadence des arts vient des femmes et de la
musique (Belphégor , 1918)
La langue de l'Europe doit être le français (Discours à la nation européenne,1933)
Ne pas lire les livres qui viennent de paraître( Cléanthis, ou du beau et de l'actuel, 1926)
Aucune curiosité pendant les voyages ( Un régulier dans le siècle, 1937)
Proust mauvais écrivain ( La France Byzantine)
Les écrits doivent être anonymes (Précision, 1937)
On pense mieux seul qu'en groupe (passim).
Le clerc ne peut être fonctionnaire (Précision, 1937)
La littérature doit être une science (La France byzantine 1945)
Que les politiques fassent ce qu’ils veulent. Ils
sont dans leur ordre (Appositions, 1929)
Rajk était coupable ( La pensée 1948)
Défense des vieux garçons ( Pour les vieux garçons, 1928)
"Place aux vieux!" (à la Vallée aux loups, chez le Dr Savoureux 1931)
Les clercs ont tous trahi, sauf Spinoza et Benda (Trahison des clercs, 1927)
Religion de la raison (passim)
Il y a plus de philosophie dans une page d'Anatole France que dans tout Bergson (Un régulier dans le siècle, 1937)
Le monde doit être ennuyeux, Les cahiers d'un clerc 1952
Dans le piano, ce qui n'est pas supportable , c'est le son (Exercice 1945)
Au moment de la mort de Benda, en 1956 André Thérive rapporta , dans la Revue des deux mondes, l'anecdote suivante :
Le 12 mars 1938, un petit télégraphiste essoufflé m'apporta un pneumatique. La lettre n'était pas une invitation à dîner. Elle contenait ces mots : « Oui, Dieu est un être conceptuel. Julien Benda »
dimanche 14 février 2021
Le principe de Tacite
J'ai il y a 5 ans consacré ici un billet à Tacite et à l'une de ses observations les plus aiguës (avec d'autres, qui me semblent le placer au sommet des grands moralistes latins, bien qu'il n'appuie rien) :
Proprium humani ingenii
est odisse quem laeseris
( Vita Agricolae, I, Ch 42, 4)
"To have received from one, to whom we think ourselves equal, greater benefits than there is hope to requite, disposeth to counterfeit love, but really secret hatred, and puts a man into the estate of a desperate debtor that, in declining the sight of his creditor, tacitly wishes him there where he might never see him more. For benefits oblige; and obligation is thraldom; and unrequitable obligation, perpetual thraldom; which is to one's equal, hateful. But to have received benefits from one whom we acknowledge for superior inclines to love; because the obligation is no new depression: and cheerful acceptation (which men call gratitude) is such an honour done to the obliger as is taken generally for retribution. Also to receive benefits, though from an equal, or inferior, as long as there is hope of requital, disposeth to love: for in the intention of the receiver, the obligation is of aid and service mutual; from whence proceedeth an emulation of who shall exceed in benefiting; the most noble and profitable contention possible, wherein the victor is pleased with his victory, and the other revenged by confessing it.
To have done more hurt to a
man than he can or is willing to expiate inclineth the doer to hate the
sufferer. For he must expect revenge or forgiveness; both which are hateful."
Ce passage est commenté dans Philosophy, Rethoric and Thomas Hobbes de Timothy Raylor (OUP 2018), p. 152, mais curieusement sans faire référence à Leviathan , XI.
C'est étroitement lié à la gloire, dont Hobbes parle si souvent , notamment dans le De cive , I, V
« Le plus grand plaisir, et la plus parfaite allégresse qui arrive à l’esprit,lui vient de ce qu’il en voit d’autres au-dessous de soi, avec lesquels se comparant, il a une occasion d’entrer en une bonne estime de soi-même."
Ici Hobbes indique le ressort causal que Tacite ne fait, comme à son habitude, qu'indiquer (normal: il est tacite): réaliser qu'on a fait du mal à autrui est source de mésestime de soi, et la haine qu'on porte à ceux qu'on a lésés est une manière de rétablir cette menace à sa propre estime et gloire.
Mais Hobbes commente surtout dans Leviathan XI, le principe converse du principe de Tacite: un bienfait trop grand reçu de quelqu'un qu'on estime son supérieur conduit à le haïr. Car chez ce dernier donner plus qu'on ne doit irrite notre amour propre. En nous traitant mieux que nous ne devrions l'être, il nous méprise implicitement. C'est pourquoi, notamment, donner de trop gros pourboires, trop d'aumône au mendiant, est une faute grave de psychologie, ressentie en réalité comme une injustice. Les mendiants le savent. J'ai noté souvent que dans la rue, là où jadis on me demandait un franc, puis cinquante centimes d'euros (ce qui est quand même,pour ceux qui n'ont pas connu le franc, l'équivalent de 3 francs), on me demande à présent un ou deux euros. Les beggars n'ajustent pas seulement leurs demandes à l'inflation. Ils attendent une rétribution juste, non de la douleur qu'ils ont d'être tombés au dessous du quidam, mais de la faveur qu'ils vous font en vous demandant de les aider d'un sou, et s'indignent si on leur donne trop, car cela les offense.
Preston Sturgess s'est souvenu ainsi de Hobbes et de Tacite dans les Voyages de Sullivan, quand son héros milliardaire devenu faux clochard se fait rabrouer par un mendiant à qui il a fait l'aumône.
PS J'aurais du dans ce billet et les autres citer Jon Elster 2011 (in Demeleunaere , Analytical sociology and causal mechanisms, Cambridge 2011)
"emotional reactions that moralists from Seneca to La Bruyère have delighted in exploring. When A unjustly harms B, the reaction of A may be anger rather than guilt:€ “Those whom they injure, they also hate” (Seneca, De Ira, II.23). According to La Bruyère (1885:283),“The generality of men proceed from anger to insults; others act differently, for they first give offence and then grow angry.” The explanation may lie in the pridefulness that prevents some persons from admitting that they have anything to feel guilty about: they seek a reason for having offended, and this reason then propels them to further offenses. Similarly, men “often hate those who have done them kindnesses” (La Rochefoucauld, Maxim 14) and in fact hate them because of the kindnesses (Seneca, De Beneficiis, III.1). Along similar lines, efforts by the rich to alleviate envy by generosity may in fact exacerbate it, by substituting an even more enviable property for the one that triggered the emotion in the first place"
mercredi 3 février 2021
L'art quotidien de l'insulte
Je vous raconterai à présent ma seconde humiliation, après avoir évoqué celle du pré de Saint Vallier. C'était pendant une kermesse, où je crois j'étais supposé , en tant que membre d'une troupe de scouts, aider à dresser des tables et arranger des stands. Des parents étaient là, avec leurs enfants. L'un d'eux me bouscula par mégarde et son père lui dit : " Attention!Il y a un gamin derrière toi!" Cela n'avait rien de méchant, mais je fus ulcéré qu'on me traite de "gamin". Je devais avoir 10 ou 11 ans, mais je me sentais au dessus d'un tel qualificatif, même s'il était, au fond, assez juste. Si j'avais été au même endroit aujourd'hui, aurais-je accepté qu'on dise : "Attention il y a un vieux derrière toi!"?
Les micro insultes nous piquent de mille flèches bien pires que les blessures que les macros insultes et accusations qui sont supposées nous mettre à terre. Elles nous blessent d'autant plus qu'elles se font par inadvertance, et même pire, sans que l'offenseur ait la moindre idée qu'il ait matière à offenser. Elles sont à la communication quotidienne ce que les petits gestes et interactions dont parle Goffman sont à la vie quotidienne et à sa mise en scène.
Prenez,par exemple, le comportement courant qui consiste à ne pas répondre à une lettre, aujourd'hui à un e-mail. Cela peut être intentionnel: le destinataire se sent lui-même offensé, et par dépit ne répond pas. L'auteur de la lettre s'en avise, et réécrit pour s'excuser, faire amende honorable, et la correspondance reprend. On en trouve maint exemple dans la correspondance de Flaubert, qui commence par balancer des vannes à des correspondants, comme Ernest Feydeau (le père de l'auteur du Dindon), pour ensuite tempérer son ardeur insultante et reprendre la correspondance sur des bases plus aimables. Mais de nos jours la non réponse est commune. Tel vous fait une demande, une lettre de recommandation, un rapport d'expertise sur un article, un renseignement, et vous répondez, souvent en y passant plusieurs heures. Aucune réponse, aucun remerciement. C'est de la goujaterie, mais c'est si répandu et fréquent qu'on se demande si ce n'est pas le mode d'écriture par mail qui implique que, par convention et parce que ces échanges sont supposés rapides, le destinataire n'a pas à répondre: il a ce qu'il voulait, et on passe à autre chose. Tandis qu'avec la lettre autrefois,on attendait, on n'avait le temps de ruminer, et on avait un minimum de reconnaissance quand on vous répondait.
En voici quelques autres exemples, pris dans la vie professorale. On en trouverait mille autres ailleurs.
Naguère, les étudiants n’osaient pas
s’adresser à leurs professeurs autrement que par un “Monsieur” ou
« Madame », et par lettre par “Monsieur le professeur” ou “Madame le
professeur”. Aujourd’hui, quand ils leur écrivent, ce qui se fait dans 99,5%
des cas par e-mail (je pense que les autres cas sont des lettres préalables à
constats d’huissier pour harcèlement) ils se contentent de dire
« Bonjour ». On pouvait, jadis, entrer en désaccord avec son
professeur, qui vous renvoyait gentiment dans les filets. Mais aujourd’hui, on
n’éprouve pas le besoin de s’adresser à lui pour le critiquer. On ne le cite même plus. S’il ou elle donne des remarques critiques, on n’éprouve pas le
besoin de répondre. Le professeur donne des lettres de recommandation et basta.
Jadis les étudiants
qui suivaient un cours universitaire lisaient au moins un livre de
l’universitaire qui faisait le cours, ne serait-ce que dans l’espoir, en
montrant qu’ils le connaissaient, d’avoir une bonne note. Ce n’est plus le cas.
L’enseignant est considéré comme un prestataire de service : on s’inscrit
à son cours, et c’est déjà bien assez.
Naguère on avait honte de ne pas savoir l’allemand, ou le latin, ou le grec, et l’on méprisait l’anglais. Quand un texte était écrit en italien ou en espagnol, on essayait de le lire quand même. Aujourd’hui tout le monde croit savoir l’anglais et n’a aucune honte de ne pas connaître l’allemand, le grec ou le latin. Les anglophones ne font même plus l’effort d’essayer de lire un texte dans une autre langue que la leur. Ils ne cherchent même pas à utiliser la fonction traduction de google. Même s’ils le pouvaient, il ne le feraient pas :à quoi bon lire autrement qu’en anglais ? C’est leur langue maternelle, les autres n’ont qu’à l’apprendre.
Les gens qui lisent vos articles soumis à publication sont des « experts », même si ce ne sont que des étudiants ou des collègues qui n’entendent rien à ce qu’ils lisent. Ils ont accepté d‘expertiser parce que cela fait bien dans leur CV ou parce qu’on n’a trouvé personne d’autre, mais surtout parce que cela leur donne l’impression d’être réellement des experts et de pouvoir juger du travail d’autrui. Quoi qu’ils disent, ils sont souverains juges. L’editor , le directeur , ne lit pas les articles, il trouve trop fatigant d‘avoir à juger, et souvent ne le peut pas. Il a déjà assez de mal à trouver des « experts ». Il vous faut accepter les corrections des éditeurs, même quand elles sont fausses, leurs demandes de préciser des points, même quand ils sont évidents. Un secrétaire insiste-t-il pour que Kant soit appelé aussi « Emmanuel », et qu’à Spinoza on ajoute « Baruch » ? Il faut obtempérer. La chose la plus curieuse est que l’on ne vous demande pas d’appeler Camus « Albert » ou Lévy « Marc », ce qui montre qu’on juge en fonction de sa culture, et pas d’une règle stricte. Je ne parle pas des injonctions pressantes d'user de l'écriture inclusive.
Naguère quand on devait
constituer un jury de thèse, c’était le directeur qui s’en chargeait. A
présent, c’est le candidat qui racole son jury, et prend bien soin de ne pas y
recruter des juges qui pourraient avoir un œil trop critique.
Jadis, quand on était
organisateur d’un colloque, on n’y prenait pas la parole. De même quand on
dirigeait un numéro de revue. Aujourd’hui, c’est l’organisateur qui se met en
avant. On dirait que le colloque est en son honneur.
Naguère quand une
société savante avait un président qui organisait un colloque, ce président
était invité au colloque suivant à donner une conférence plénière. Aujourd'hui, c'est tout juste s'il est autorisé à y assister.
Jadis quand on rendait compte d’un livre, on s’efforçait de faire faire le compte rendu par des personnes éloignées de l’auteur. Aujourd’hui on demande de faire le CR à des amis, ou bien si ce n’est pas le cas, on soumet le CR au contrôle de l’auteur du livre. Ce dernier ne manque pas d’écrire à la revue s’il juge le compte rendu pas assez élogieux. Il ne serait pas mécontent de le faire lui-même et de dire tout le bien qu'il en pense. Quand on publiait un livre on attendait qu’on parle de vous, en faisant confiance aux critiques et au fait que les revues en rendraient compte. Aujourd’hui les revues ne rendent plus compte des livres, sinon de ceux de leurs affidés. Tout le monde fait sans aucune vergogne sa publicité sur internet et sur les listes de diffusion, un peu comme les hôteliers mettent des avis de clients satisfaits sur leur propre établissement sur Trip Advisor et glissent sur les sites de leurs concurrents de fausses lettres de clients insatisfaits . L’intellectuel est devenu auto entrepreneur de lui-même. Ceux qui ne le font pas, et qui tablent sur le fait qu’il y a des institutions chargées de lire et commenter les livres, tombent dans l’oubli.
Naguère il était très mal vu d’intervenir, dans une élection universitaire, pour un candidat auprès des membres de la commission. Cela entraînait automatiquement sa mise hors-jeu. Aujourd’hui personne ne s’en offusque. On met hors-jeu ceux qui qui n’ont pas été poussés par une intervention auprès des membres de la commission, qui autrefois n’étaient pas connus, mais qui maintenant sont pris d’assaut par les candidats et ceux qui cherchent à les influencer.
Autrefois on ne publiait pas un livre de science, d’histoire, de philosophie ou de critique avant d’avoir étudié le sujet. Il y avait bien sûr des essais qui procédaient ainsi, sans étude. Mais tout ouvrage d’idées sérieux supposait une compétence. Aujourd’hui, il n’est pas nécessaire de maîtriser la bibliographie. Au contraire il est mieux de publier le plus rapidement possible sur un sujet donné pour prendre les autres de vitesse et avoir la primeur d’un sujet. Les vrais spécialistes seront ainsi très vite relégués au rang de tocards, qui, quand ils publieront leurs ouvrages sur le sujet auront l’air de vous copier.
J'ai déjà parlé dans ce blog (LQI) des glissements de vocabulaire qui requerraient un nouveau Victor Klemperer pour la LTI numérique. On a beaucoup étudié le jargon pédagogique dont sont victimes les administrés des ministères de l'éducation et de l'enseignement supérieur. Quelques exemples:
Naguère, quand on était invité à un colloque ou à donner une conférence, on était « conférencier » et « invité ». Aujourd’hui on est un « intervenant » et on « propose une intervention », un peu comme si c’était vous qui vous vous étiez invité et que les organisateurs aient accepté votre proposition.
Les hommes politiques participent à des "universités d'été", des conférenciers donnent des "master classes", des conférenciers occasionnels occupent des "chaires", des institutions qui n'en ont même pas la capacité se parent du titre de "Collège de X ", "Collège des hautes études de Z"
samedi 23 janvier 2021
BENDA ET MENCKEN
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Julien Benda and H.L.Mencken
: a parallel (*)
Comparative history of ideas, like comparative literature, is a difficult
exercise, because ideas always come within specific contexts and are expressed in
idiosyncratic styles. On the one hand, everything can be compared with
everything – teapots with rifles, Corneille with Tarantino, the last of the
Mohicans with the last of the Valerii. On the other hand very often one does
not see anything to be compared, in spite of superficial similarities. I want
to compare briefly the doctrines and the characters of two intellectuals of the
same generation, one French, the other American, Julien Benda and Henry Louis
Mencken. Each of them has incarnated, in his own country, a certain “style of
idea”, to borrow the title of one of Benda’s books (le style d’idées), which I shall try to describe as a form of angry
rationalism or as a cold satire of their times.
Julien
Benda and H.L. Mencken were near contemporaries: the first was born in 1867,
the second in 1880, and they both died in 1956. Both were famous in their
respective countries between the two wars; both are today mostly forgotten,
apart for some slogans, such as Benda’s famous title “ the betrayal of
intellectuals”, and Mencken’s coinage of
terms like “booboisie” and his
numerous witticisms[1]. Both were great
polemicists, who adopted the tone of rogues and curmudgeons, and they both
achieved the status of the most hated intellectuals of their days. Both seemed
to be always angry at their compatriots and at the whole world. Both liked the
posture of enfants terribles. Apart
from that, they seem to have little in common. The one is probably the last
representative of Franco-judeism, a defender of classicism and of intellectual
values, who became during the 1930 one the best spokesmen of democracy in
France, but who ended his political career as a communist. The other is an American,
known for his distrust of democracy and his individualism, his scorn for
European classicism and his apology of popular American culture, and some of
his racist comments on blacks and jews have not been unnoticed.
In spite of the huge difference in their
contexts, Benda and Mencken have a similar mindset. I shall first give separately
their portraits, in the style of Plutarch, then compare and contrast.
Let us start with Julien Benda. As he
tells us in his autobiography, La
jeunesse d’un clerc (1936), he was born, like Proust, his near
contemporary, in a well-integrated family of the jewish bourgeoisie, fully
republican and patriotic, and went to Lycée Charlemagne. There he studied
mathematics and tried to enter the Ecole polytechnique, failed and went to
Ecole Centrale, from which he quickly resigned, because he could not stand the
practical orientation of teaching. He then studied history at the Sorbonne,
psychology with Ribot at the College de France, and self-trained himself in
scientific matters. The first great momentum of his life was the Dreyfus
affair, which he calls "a palladium of
history". He fully embraced the cause of the dreyfusards,
although he distanced himself from the “dreyfusisme
larmoyant “ (whimpering dreyfusism)
and wrote in Revue blanche, the most
progressive journal of the time in France, articles which he will in 1900 bring
out in a book Dialogues à Byzance.
During this period, he befriended Charles Péguy, and became a regular
contributor of the Cahiers de la Quinzaine,
but soon expressed strong dissent from Péguy’s admiration of Bergson, whom he
took to be an “Alexandrian jew”, hostile to reason and logic (in contrast with
Hebrews, supposed to be lovers of reason and logic). In the Cahiers, in 1910, he published Mon premier testament, a rather
Nietzschean book, and in 1912 a polemics against Bergson, Une philosophie pathétique, soon followed by two other books
against a philosopher whom he took to be the main purveyor of irrationalism. Bergson
was to be his bête noire throughout
his life. In the wake of his first essays, he wrote in 1918 his first
successful book, Belphégor, where he
derides the leisure class society (the very one which Thorstein Veblen had
described a few years before, although there is no evidence that he knew
Veblen’s work) and the aestheticism of his age. His defense of a classical
aesthetics in this book and others that he published during the first world war
gave him a reputation of being a kind of reactionary classicist, on par with
the kind of rejection of romanticism that was then both pervasive in French
culture from different corners : from Charles Maurras and Action française on
the one hand, and from the NRF of Gide, Rivière and Paulhan on the
other. Benda, however, never expressed
any attraction for Action française. On the contrary, he was to become, during
the 1920, one of the main opponents to what Zev Sternhell has called the French
branch of fascism. His conversion to left wing politics was slow. During the
first-world war, he started writing in Le
Figaro, and published a series of articles defending Union sacrée. He opposed strongly pacifists such as Romain Rolland,
arguing that German literature, history and philosophy was directly responsible
for the advent of the war. He would later express his anti-German attitude
during the thirties, and because of it, become one of the every early attackers
of Nazism in France. His evolving reflections on nationalism, on Nietzsche, and
on Action française prompted him to write both against intellectuals of the
French right and of the French left, in a book which was an instant best seller
in 1927, La trahison des clercs. In
this book he accused all “clerics” – a category embracing all kinds of
“intellectuals” - to have abandoned their traditional ideals of truth, justice
and freedom of thought, to embrace timely politics and to flatter the passions of
the crowds. At the same moment, Ortega y Gasset was warning his compatriots
against the rebellion of the masses, and Kraus was fighting the populists in
Austria. But Benda’s style was different. He sided for a form of renewed
universalism which borrowed elements from French rationalism, from Christianism
and from the French revolution. This conservative stance opened to him the
gates of the NRF, and he became,
during the 1930s one of the main pillars of the journal directed by Jean
Paulhan, opposing the right wingv of the revue represented by Drieu la Rochelle and the
“social fascists”, such as Ramon Fernandez. He also wrote for many newspapers,
signed a lot of petitions, went to demonstrations, although he was already in
his old age. It can be said that during this period, he became, even more than
Zola or Lucien Herr, one of the paradigms of what was later to be called the “intellectuel engage”. He fought both
right (Action française and fascists) and left (Marxists such as Paul Nizan and Jean
Guéhenno). He was everywhere where democracy was to be defended, and in
consequence, was hated both as a jew and as a maverick leftist. In 1933, he advocated
with enthusiasm the idea of a European Nation, and at the same time prefaced
the very first book on Hitler, by Konrad Haiden. When the war broke out, in
1940, André Gide expelled him from the Nouvelle
revue française, and he had to flee to the South of France, escaping shortly from
the Gestapo, who destroyed his flat and burnt all his papers. He spent the war
in Carcassonne and in Toulouse, hidden by the resistance and the communists. In
his autobiography Exercice d’un enterré
vif , he tells us that these were the best moments of his life, since he was
alone in his hotel room as in cell, with no other occupation than to write. At
the Libération he reappeared with four manuscripts, and especially with La france byzantine, a charge against
what he called “literaturism” or the French cult of literature, which he saw
incarnated by Mallarmé, Valéry, Proust, Gide and Paulhan among others. However,
he could never recover the place that he had occupied on the pre-war intellectual scene. His
positions about the épuration led him
to be closer to the communists, and his post-war career were that of a fellow
traveller of the communist party. His attitude during the Rajk trial in 1948
showed that he had lost his pre-war lucidity. He died in 1956, and had predicted
his own epitaph, which he took from Lamartine’s life of Saint Just : « Son cœur absent ne reprochait rien à sa
conscience abstraite, et il mourut odieux et maudit sans se sentir coupable. »
(“His absent heart had nothing to
reproach to his abstract conscience, and he died hated and damned without
feeling the slightest guilt” ).
Let us now cross the Atlantic. H.L.Mencken
was a rather different type. He was born in Baltimore in 1880, and was to
remain in this city throughout his life. The son of a German immigrant whose
father had established a prosperous cigar factory, he smoked cigars from
morning till night. After working three years in his father’s factory, he was
hired as reporter at the Baltimore Herald,
where he stayed seven years, to become editor, reporting on the Republican and
the Democratic national conventions. From 1906 he became editor of the Baltimore sun, where he was famous
for his shockingly flippant and satirical editorials and where he found his
tone, in particular against the institution of marriage and against puritanism.
In 1908, he began his long career as a book reviewer, being hired by George
Nathan in the most classy literary journal of the time, the Smart Set, and cooperated to a number of other newspapers. At
the outbreak of the war, at the very time when Benda was attacking Germany in
the Figaro, Mencken expressed his sympathy for Germany, which led him to travel
to Berlin and meet the Kaiser. In 1920 that
he began his golden age as a journalist, epitomised by his famous coverage of
the Scopes or “Monkey trial”, which opposed the Christian fundamentalist William Jennings Bryan to the liberal Clarence Darrow, the
first lines of which I cannot resist to quote:
“Such obscenities as the
forthcoming trial of the Tennessee evolutionist, if they serve no other
purpose, at least call attention dramatically to the fact that enlightenment,
among mankind, is very narrowly dispersed. It is common to assume that human
progress affects everyone -- that even the dullest man, in these bright days,
knows more than any man of, say, the Eighteenth Century, and is far more
civilized. This assumption is quite erroneous. The men of the educated
minority, no doubt, know more than their predecessors, and of some of them,
perhaps, it may be said that they are more civilized -- though I should not
like to be put to giving names -- but the great masses of men, even in this
inspired republic, are precisely where the mob was at the dawn of history. They
are ignorant, they are dishonest, they are cowardly, they are ignoble. They
know little if anything that is worth knowing, and there is not the slightest
sign of a natural desire among them to increase their knowledge.”[2]
His “Monday articles” in the Sun and his
chronicles in the American Mercury were
widely syndicated and established both him and his paper as a national
institution. Although he was famous for despising democracy, Mencken was a
lifelong Democrat, but his libertarian
stance in regard to both civil liberties and economic principles soon caused
him to consider Franklin D. Roosevelt as tyrant whose “planned economy” was
nothing more than disguised socialism—and inefficient socialism. To the
surprise of his friends and to all those who read his cynical comments on
marriage and his book A defense of women,
which defends women just as much as Bloy defends jews in Le salut par les juifs, Mencken in 1930, at the age of fifty,
married Sara Haardt, a southern writer whom he had known since 1923, but she died in 1935. He was politically relatively
silent during the 40s, although this time he expressed disdain for Hitler. He
suffered from a stroke in 1948, after having supported Truman, ceased to write
and died in 1956.
There are indeed strong differences between
Benda and Mencken. Benda was a republican jew coming from the bourgeoisie, Mencken
was an ordinary middle class American. Their attitudes towards language and
classical culture differed. Benda speaks an elegant French and defended a
classical aesthetics. His literary horizon stops at Chateaubriand and Hugo. He
has no admiration for romanticism, Flaubert or Proust, and he seems to have
never opened a book by Céline or Joyce, in spite of the fact that the first
insulted copiously him in Bagatelles pour
un massacre. Mencken on the contrary praised the American language, and
wrote a classical book on it (The
American Language, 1919), which is still authoritative. Mencken was in literature a son of Mark
Twain, and he defended and admired Theodor Dreiser and Sinclair Lewis. He was a
truly committed intellectual, probably the most committed of his generation,
although he always adopted the posture of the sceptic. Benda, in contrast, incarnated in France for
at least two decades the paradigm of the “cleric”, who speaks up in the name of
reason and universal values, which he heralded in his Treason of the intellectuals. His views have often been
misunderstood as a defense on non-commitment and of the ivory tower, and in
this respect taken by one of his most faithful readers in the English speaking
world, T.S. Eliot as close to those of the American Humanist Irving Babbit[3].
But actually Benda’s view was that intellectuals should go to politics when the
eternal values of truth and justice are threatened, and by no means preached
retirement from the public scene. This attitude is indeed the same as that of
Gide, Sartre and other engagés French
intellectuals like Foucault, except that the latter never pretended to serve
eternal intellectual values or truth. On the contrary, many of them take these
values to be relative, time bound, and mostly social. Mencken, was, at least officially, a
conservative libertarian, who hated Woodrow Wilson, and was admired by Ayn Rand.
His attitude towards intellectuals and academics, in particular Thorstein
Veblen and even the pragmatists Peirce,
James, and Dewey , was of scorn and of contempt.[4]
There are, however, strong similarities
between the two writers. Both were autodidacts. Mencken spent very little time
at school, Benda spent more time in the academic system, but left it rather
soon, and he did not have an Alma mater.
Both found their ways as publicists, as journalists and as writers outside
literary circles of their times. Benda published more than 2000 newspapers
articles in his life[5].
Both started from Nietzsche. Benda’s early book, Mon premier testament, published in 1910, is a Nietzschean analysis
of political passions, defending the view that people (in particular
anti-Semites) have a basic passion, which they then cover with ideas. On the
very same year, Mencken, who spoke an excellent German, published his Philosophy of Nietzsche, the first book
on Nietzsche on the American scene, published a translation of The Antichrist , and he took most of his
debunking style from Nietzsche. In their early comments on women, democracy, in
their elitism and nihilism of their first period, Benda and Mencken have a lot
in common. One of the main objections of Benda against Bergson was that he
pleased women. Benda, however, soon rejected Nietzsche’s nihilism for a form of
Platonism, and he became a true democrat. Mencken pretended to hate democracy, and his numerous quotes (in particular
his Notes on Democracy of 1906 ) are
grist to the libertarian mill, but he was, in practice a true democrat too, and
a progressist, a defender or free speech, a secularist who fought against
religion, fundamentalism, the Southerners ( although he married one!). There is
little in common between Benda’s militant rationalist intellectualism and
Mencken’s sceptical thoughts about human values, and between the former’s
passion for metaphysics, and the rejection of theory, theology and any other
science than empirical by the latter. Nevertheless, they both praise, against
the sophistication of their contemporaries, the stance of common sense and
enlightened reason, of what George Orwell later called “decency”. They are both
devoted to truth. If they had lived in our century they would have been utterly
unable to understand the notion of post-truth,
or would have taken it as a surrogate for religion opening the door to tyranny.[6]
Perhaps the heart of what they have in
common is their attitude of irony, humour, even of sarcasm, towards their
contemporaries but also towards life in general. Their basic passion is anger[7].
Both are anti-modern, in Antoine Compagnon’s sense: they vituperate
passionately. They are both satirists, but in very different styles. Benda’s
style s coldly ironical, almost icy, and expresses anger in a sanctimonious
way, close, as Albert Thibaudet once remarked,
to the style of the Prophets of Israel, Jonas and Ezechiel. Mencken’s
style in contrast is lampooning, offending, infuriated and infuriating. Mencken’s
satire is fully Swiftean, as witnessed by his famous hoax where he studies the
history of the bathtub, written in the style of Swift’s modest proposal and of Kraus Grunbenhund
hoaxes [8]
Satire is often understood as expressing scepticism towards reason and values,
as if the satirist were mocking these. But it is a gross mistake. The satirist
is a moralist and a rationalist, who contemplates the evils of his times and
refers to standards and norms which he takes to be real. He is a puritan, not
in Mencken’s sense – who said that puritanism is “the fear that someone, somewhere, might have a
good time” – but in the sense of a worshipper of reason and truth.
Ange Scalpel
[1] Recently his prophecy about American democracy has been much quoted: “As democracy is perfected, the
office of president represents, more and more closely, the inner soul of the
people. On some great and glorious day the plain folks of the land will reach
their heart's desire at last and the White House will be adorned by a downright
moron.”, in H.L. Mencken, On Politics: A
Carnival of Buncombe, 1920
[2] Baltimore Sun, 1925, The full text can be found at : https://archive.org/stream/CoverageOfTheScopesTrialByH.l.Mencken/ScopesTrialMencken.txt
[3] see Dominic
Rowland,”T. S. Eliot and the French Intelligence: Reading Julien Benda” ANQ: A Quarterly Journal of Short Articles, Notes
and Reviews Vol. 13 , Iss. 4,2000, and an interesting comparison between
Mencken and Babbit in James Seaton, Cultural Conservatism, Political Liberalism:
From Criticism to Cultural Studies, University of Michigan, Ann Arbor,
1996.
[4] For his
hate of academics, see e.g what he says on Veblen’s “pretentious verbiage” , H. L. Mencken, Prejudices: First Series (New York,
1919), pp. 67-68, quoted by M. Black, “The prevalence of Humbug” Cornell
University Press, 1983, and
on Peirce (to his friends Charles Angloff) : "So you believe in that
garbage, too—theories of knowledge, infinity, laws of probability. I can make
no sense of it, and I don't believe you can either, and I don't think your god
Peirce knew what he was talking about."
[5] The best
pieces of his journalism in the Thirties have been collected in Précision , Gallimard 1937.
[6] Perhaps the Benda of today is Timothy Snyder, On tyranny , 2016
[7] cf C. Rawson
, Swift’s angers, Cambridge,
Cambridge University Press. The same could be said of Flannery O’ Connor. Anger
indeed is compatible with many kinds of values. There are angry catholics
(Bloy, Flannery O’ Connor), angry jews (Kraus, Benda), angry Anglicans (Swift),
and angry atheists (Mencken).
[8] An excerpt: “Bathtubs are so common today that it
is almost impossible to imagine a world without them. They are familiar to
nearly everyone in all incorporated towns; in most of the large cities it is
unlawful to build a dwelling house without putting them in; even on the farm
they have begun to come into use. And yet the first American bathtub was
installed and dedicated so recently as December 20, 1842, and, for all I know
to the contrary, it may still be in existence and in use.
Curiously enough, the scene of its
setting up was Cincinnati, then a squalid frontier town, and even today surely
no leader in culture. But Cincinnati, in those days as in these, contained many
enterprising merchants, and one of them was a man named Adam Thompson, a dealer
in cotton and grain. Thompson shipped his grain by steamboat down the Ohio and
Mississippi to New Orleans, and from there sent it to England in sailing
vessels. This trade frequently took him to England, and in that country, during
the '30s, he acquired the habit of bathing.” ("A Neglected
Anniversary" New York Evening Mail, dec 28, 1917. Later Mencken wrote
about this episode: “The success of this idle hoax,
done in time of war, when more serious writing was impossible, vastly
astonished me. It was taken gravely by a great many other newspapers, and
presently made its way into medical literature and into standard reference
books. It had, of course, no truth in it whatsoever, and I more than once
confessed publicly that it was only a jocosity ... Scarcely a month goes
by that I do not find the substance of it reprinted, not as foolishness but as
fact, and not only in newspapers but in official documents and other works of
the highest pretensions.” (Mencken, H L (1982). A Mencken Chrestomathy. Vintage
Books. p. 592).
mardi 1 décembre 2020
Contrefactuels de Morgenbesser
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| Sydney Morgenbesser |
On ne cesse de nous asséner des contrefactuels que nous sommes supposés prendre pour argent comptant . Par exemple les commerçants qui subissent la crise du covid , ou les stations de ski qui doivent fermer parce qu'il n'y a pas de neige, ou les viticulteurs qui perdent leur récolte suite à un coup de grêle, nous disent qu'ils ont un "manque à gagner". Autrement dit ils acceptent
(1) s'il n'y avait pas eu tel événement (covid, pas de neige, grêle) nous aurions gagné tant d'argent
Et ils déposent des demandes à l'Etat pour compenser ces catastrophes naturelles. La difficulté est : combien d'argent. Réponse : ce qu'ils auraient gagné s'il n'y avait pas eu la catastrophe. Mais cela suppose une régularité ou même une loi qui ne va pas de soi: d'autres événements, peut être non naturels, auraient pu altérer la récolte, le temps ou les recettes. Les revenus soumis au hasard ne peuvent pas donner lieu à des attentes déterministes.
Autre exemple : on nous dit que nombre de morts du covid sont des gens qui seraient morts de toute façon , donc il n'y a pas lieu de prendre des précautions pour se prémunir du virus à leur sujet, ni de s'inquiéter de ceux qui pourraient en mourir puisqu' eux ne mourront pas de toute façon. Autrement dit, s'il n'y avait pas eu le virus , ceux qui seraient morts quand même sont les mêmes que ceux qui pourraient l'avoir, et ceux qui pourraient l'avoir ne mourraient pas de toute façon. Mais comment le savons nous?
Vous ratez votre avion. Vous apprenez qu'il s'est écrasé . "Si j'avais pris cet avion, je serais mort".
Sydney Morgenbesser avait une objection bien connue à la théorie contrefactuelle de la causalité: "Si je n'étais pas né, je ne serais pas mort" ( donc la cause de ma mort est ma naissance).
Mais il avait une objection plus spécifique à la théorie des contrefactuels de David Lewis (1973).
On parie qu'une pièce (non truquée) va tomber sur face; mais elle tombe sur pile. (1) "Si vous aviez parié sur pile, vous auriez gagné" . Selon l'analyse de Lewis, les contrefactuels sont vrais quand le conséquent est vrai dans les mondes possibles les plus proches de ceux de l'antécédent. Donc pour (1) les mondes les plus proches de l'antécédent sont ceux dans lesquels un petit miracle fait que vous pariez sur pile au lieu de face. Mais le pari est causalement indépendant des événements.
Les cas Morgenbesser semblent réfuter une théorie simple des contrefactuels : la théorie suppositionnelle, qui dit que le degré de croyance qu'on doit accorder à un contrefactuel de la forme "Si A etait arrivé B serait arrivé" ( où A a lieu avant B ) est la probabilité , à un temps antérieur où A était probable, de B étant donné A Comme le dit Dorothy Edgington :
" confidence in a counterfactual expresses the judgment that it was probable that В given A, at a time when A had non-zero probability, even if it no longer does; and even if you do not now have a high degree of belief in В given A. (Edgington "On conditionals, Mind 1995: 265)
La théorie suppositionnelle implique que votre degré de croyance rétrospectif en (1) devrait ne pas être de plus que 50%. Et pourtant on admet (1) comme vrai, ou comme hautement probable. C'est contradictoire.
Mais comme l'a noté Philipps ( "Morgenbesser cases and closet determinism". Analysis 2007) , l'exemple de Morgenbesser, tout comme celui des commerçants et de leur manque à gagner, suppose le déterminisme. Si on ne suppose pas un monde déterministe , le contrefactuel n'est pas vrai. Les commerçants n'ont aucune raison de supposer que de toutes façons il n'y aurait pas eu de crise, les vignerons qu'il n'y aurait pas eu de grêle, les malades qu'ils ne seraient pas morts du covid.
L'Etat n'a donc aucune subvention à leur verser. La vallée de la Roya aurait pu aussi bien subir un tremblement de terre. On aurait pu aussi bien avoir la peste plutôt que le covid, etc. CQFD. Le Ministère des Finances et les assureurs peuvent dormir tranquilles.
samedi 14 novembre 2020
Dictionnaire des idées reçues sur la raison
Ce texte a été retrouvé dans les archives d'Ange Scalpel, après son décès inopiné. Il devait rejoindre le volume Manuel de survie rationaliste, qu'il n'a jamais publié, mais qu'un imposteur lui a volé et plagié éhontément.
Angela Cleps
Analytique (raison). Dissèque et dessèche tout, le réduisant à des petits atomes ignorant
le liant des choses et le fait que tout est dans tout. Est la source de
l’individualisme contemporain, donc du libéralisme.
Analytique (philosophie). Se prétend distincte de la « continentale », mais
on ne voit pas la différence. La différence est la même que celle entre
conduire une Toyota ou une Volvo. Est partout et nous envahit. N’existe pas.
Argument. Ne sert à rien, sinon à embrouiller l’adversaire par des ratiocinations
inutiles (voir : raisonnement).
Nietzsche disait : « Qu’ai-je à faire d’arguments ? » Ceux
qui se vantent d’argumenter n’ont rien à dire ou brandissent leurs arguments
comme des épouvantails. Le vrai travail philosophique n’est pas dans
l’argument, mais dans la profondeur de la pensée et du questionnement.
Causes. On ne les connaît pas. Mieux vaut s’en passer. D’ailleurs la notion n’a pas
cours dans les sciences depuis Galilée.
Certitude. Il n’y en a pas. Plus on apprend plus on ne sait rien. Rien n’est ferme,
tout est glissant.
Concept. Ecrase le particulier, la sensation, sous la généralité. Est vide sans
l’intuition. Tonner contre : est, comme l’a dit Bergson, un vêtement trop
large par rapport à la finesse de l’expérience. Devrait pouvoir être vague,
souple, alors qu’il est une camisole de force pour la pensée. Philosophie du
concept : hémiplégique, face à la philosophie de la conscience.
Contexte. L’essence des choses et de la connaissance. Tout dépend d’un contexte,
est situé parce que mouvant, variable. Quand on connaît le contexte on peut
juger, et éviter de se tromper en appliquant des principes rigides.
Décision. Toujours arbitraire. Se prend sur un
coup de tête. Doit être mûrement réfléchie. L’Etat, les institutions même
reposent sur une décision arbitraire, comme l’ont montré Hobbes et Carl
Schmitt.
Démonstration. Utile en mathématiques, mais absurde en philosophie : qui irait tout
démontrer ?
Descartes. Croyait qu’il suffisait de douter
pour savoir avec certitude. Parti d’un bon pas, mais se perdit dans la forêt,
même en marchant tout droit.
Dynamique. Tout ce qui est statique, fixe, figé est mauvais. Tout ce qui est dynamique,
mouvant, changeant, est bon.
Esprit. Les Français en ont, peut être les Anglais, mais les Allemands n’en ont
pas. De toutes manières Geist, Mind, spirito, ne peuvent pas vouloir dire la même chose que ce que ce
terme signifie en français. Le vocabulaire des philosophes est intraduisible
d’une langue dans une autre.
Existence. Précède toujours l’essence, qui est fixe, vous définit et vous opprime.
Synonyme de liberté. S’éprouve, par un sentiment d’existence. Kant l’a
dit : elle n’est pas un prédicat (on ne sait pas ce que cela veut dire).
Il n’y a pas qu’une manière d’exister, mais de nombreux modes d’existence. Une truelle n’existe pas comme un raton
laveur, ni ce dernier comme un ciron. Tout est affaire de point de vue.
Fondement. Base de l’être et de la connaissance. Parfaitement illusoire et
dangereux. Au service de la tyrannie. Seuls les totalitaires veulent fonder. A un sens plus vulgaire, qu'on n'ose mentionner.
Heidegger Etait nazi. Mais quel grand penseur !
Histoire. Est finie. Manifeste la grandeur. En appeler à elle.
Ignorance. Asile. Vaut souvent mieux et rend plus heureux que le savoir.
Intellect. Pèse tout à l’aune de l’intelligence, au détriment de la vie et de
l’intuition. On est toujours trop intellectuel. Il n’y a qu’à d’ailleurs
regarder ceux qu’on nomme ainsi. Ils ne savent pas vivre, ni penser, car ils
n’ont pas de corps.
Jugement. Acte du juge, activité judiciaire, qui trie, partage et condamne.
Instrument du pouvoir, accompli au nom des concepts.
Logique. Sans cœur. Ou elle est mathématique, et inaccessible aux philosophes qui
n’y entendent rien, ou elle est simplette, bonne pour les bébés, qui l’ont
déjà. Dans les deux cas, elle est inutile. Pire, elle fait régner une véritable
police de la pensée.
Mathématiques Les révérer. Tellement plus profondes que la logique ! Rares sont les
philosophes qui les comprennent. Heureusement il y a Platon, Descartes,
Leibniz, et Badiou.
Nécessité. Loi d’airain, déterminisme. S’oppose à la contingence, à la liberté.
Toujours lui préférer cette dernière.
Norme. Instrument d’oppression. Nous impose ses règles, ses lois, ses
contraintes.
Pensée. Heidegger nous a dit comment le faire : il faut s’ouvrir à l’être.
Nietzsche aussi : on ne peut penser sans un corps.
Pragmatique. Adapté à l’action, à ce qui est pratique, utile à la vie et à la société.
Souple, contre les principes rigides. Toujours à préférer à ce qui est
théorique, qui ne sert à rien.
Principes. On est mieux sans qu’avec. Toujours préférer être un homme à paradoxes
plutôt qu’un homme à principes. De toutes façons que fondent-ils ? (voir Fondement)
Progrès. On ne l’arrête ps. Nous impose ses normes, nous tyrannise avec la
technique (nous arraisonne). Il n’y
en a pas. Rien ne change. Tout était mieux avant.
Raison. Toujours froide, rigide et frigide, universelle. Empêche toute émotion,
exclut toute passion. Totalitaire, fasciste, sectaire, intolérante. A Minerve
glacée, préférer les belles latines chaudes et ardentes. Bon sens. Faculté universelle. Tout le monde l’a, et l’exerce.
Pourquoi s’en targuer ?
Raisons. Le cœur a les siennes, que la raison ne connaît pas. Celle du plus fort
est toujours la meilleure. L’espace des raisons, c’est comme le cercle de craie
caucasien : une fois qu’on y est entré, plus moyen d’en sortir.
Raisonnement. Pure ratiocination. « Papa veut que je raisonne, comme une grande
personne. Moi je dis que les bonbons valent mieux que la raison ».
« Le raisonnement en bannit la raison » Les paranoïaques et les
bureaucrates le pratiquent, mais la vraie pensée s’en affranchit.
Rationnel. Propriété de l’homme, selon Aristote. Mais l’est-il ? A-t-on besoin
de l’être ? On l’est trop.
Rationalisme. Toujours étroit, étriqué. Veut de la raison partout, tout planifier,
rendre tout certain. Doctrine impuissante et vaine.
Réel . On ne sait pas ce que c’est. Revient toujours à la même place. Autant
l’appeler imaginaire. Il n’y en a pas.
Relatif. Tout est relatif, dépend des
circonstances et du contexte (voir contexte).
Savoir. Que sait-on ? Pas grand-chose. Et par quels critères ? Ceux qui
prétendent savoir parlent toujours au nom du pouvoir et pour affermir leur
domination et leur contrainte. Le savoir est toujours mouvant, contextuel, et
passe de main en main. Est toujours l’instrument de la tyrannie. S’acquiert
tout seul. Opprime les enfants à l’école, les patients à l’hopital, les
citoyens face aux experts. Tout le monde sait, pourquoi y aurait-il des gens
qui savent plus que d’autres. A la connaissance, qui demande la vérité et la
vérification et qui est monotone, opposer les savoirs, pluriels, libres,
créatifs.
Sceptique. Il faut l’être, car on n’a aucune certitude (voir certitude). Il ne faut pas l’être trop, car il faut bien vivre, on
ne peut pas tout le temps s’abstenir de juger et d’agir.
Science. Sans conscience, elle n’est que ruine de l’âme. Bien plus amie de la
religion qu’on ne le croit.
Tout fait. Se détourner de ce qui est tout fait et donné : idées, concepts,
théories. Lui préférer ce qui est construit. On doit pouvoir évoluer, changer,
professer (voir : Dynamique)
Universel. Toujours contre le particulier, oppressant. L’universel est tout fait.
L’universel, il faut le faire. La raison cherche l’universel, contre la
différence.
Vérité. Toujours bonne à dire. S’en méfier. Souvent préférable de la cacher et de
mentir. Tous ceux qui s’en réclament ne la cherchent pas toujours, et même
souvent la trahissent. Idéal creux et pompeux, brandi par ceux qui ont une
conception obsolète de la science. Ne se réduit à pas grand-chose : quelle
différence entre affirmer une chose et affirmer qu’elle est vraie ? Est
toujours relative et particulière. Ceux qui se réclament d’une vérité
universelle ne font que cacher leur volonté de puissance.
Vie.
La seule vraie valeur, le seul vrai critère de vérité.
Wittgenstein. « Une régression de la philosophie, un système de terreur, la
pauvreté instaurée en grandeur. » (Deleuze)










