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samedi 4 octobre 2025

La vérité What else ?


La vérité, what else ?

par Pascal Engel
En attendant Nadeau , 82, 18 juin 2019 https://www.en-attendant-nadeau.fr/2019/06/18/verite-what-else/

La « post-vérité », « mot de l’année en 2016 », désignait à la fois l’atmosphère politique qui a conduit à l’élection de Trump et au Brexit, et, à travers la diffusion massive de fake news, l’ensemble de la culture de l’internet et des réseaux sociaux, et finalement tout notre Zeitgeist, relativiste et vériphobe. Il y a des liens entre tous ces développements, mais ils sont loin d’être clairs. Pour paraphraser Alphonse Allais, il vaut mieux aller à la poste vérifier plutôt que d’aller à la post-vérité.

Maurizio Ferraris, Post vérité et autres énigmes. Trad. de l’italien par Michel Orcel. PUF, 174 p., 15

Manuel Cevera-Marzal, Post-vérité. Pourquoi il faut s’en réjouir. Le Bord de l’eau, 120 p., 12

Marc Bloch, Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre. Allia, 48 p., 6,20

Bien que la floraison de livres sur la post-vérité soit récente, la notion n’est pas spécialement nouvelle. Les premiers diagnostics d’une désaffection de notre époque pour la vérité, la connaissance et les faits sont venus en particulier des livres de Richard Rorty et de ceux de la French Theory, qui ont trouvé que la post-vérité était une bonne chose. Plus tard, Bernard Williams (Truth and Truthfulness, 2002, trad. fr. Gallimard, 2006 [1]) ou Ralph Keyes (The Post-Truth Era, 2004) ont donné des analyses plus critiques. Mais depuis 2016 plus d’une quarantaine d’essais sont sortis dans toutes les langues, dont ceux de Lee McIntyre (Post Truth, 2018), Michiko Kakutami (The Death of Truth, 2018), Giovanni Maddalena et Guido Gili Gili (Chi ha paura della post-verità? 2018) ou Aså Wikforss (Alternativa fakta. Om kunskapen och dess fiender, Stockholm, 2017). Les ouvrages en français dont il est question ici ne forment qu’une petite partie de cette vague déferlante [2].

La « post-vérité » recouvre au moins trois phénomènes distincts, bien que liés : les conséquences sur l’univers des médias et l’espace public de l’internet et des réseaux sociaux, la libération d’un nouveau type de parole politique et publique fondé sur le mépris des faits et du savoir, et la réalisation par l’époque des diagnostics et des prescriptions d’une philosophie postmoderne proclamant la fin de la vérité et des valeurs du savoir : la vérité, c’est comme Capri, c’est fini, nous disent ces prophètes. Mais ces phénomènes ne s’impliquent pasnmutuellement, ni ne forment un ensemble cohérent qui pourrait nous faire croire que nous sommes entrés dans une nouvelle ère.

En premier lieu, on a soutenu que la post-vérité désignait la situation, maintenant bien connue, créée par l’invasion des technologies de l’internet dans la production et la réception d’informations et leurs effets dans l’espace public. Alors même que l’information est supposée accessible par tous et partout, elle devient si abondante qu’elle sature l’espace médiatique et le dérégule. Alors qu’on pouvait, avec les anciens médias, se référer à des sources relativement fiables ou, du moins, vérifier si elles l’étaient, l’abondance des sources a créé une méfiance généralisée, conduisant les consommateurs d’informations à s’en remettre plutôt à leurs propres communautés et à partager cette information avec ceux qui ont les mêmes opinions, notamment sur les réseaux sociaux. Ainsi sont nés les phénomènes de tribalisme et de bulles informationnelles qui ont transformé ce que Marshall McLuhan appelait jadis le village global en une myriade de petits hameaux. Sur cette base ont fleuri les phénomènes, eux aussi bien connus, de manipulation de l’information et de tentatives d’invasion de l’espace public à des fins politiques ou de propagande : trolling, effets de chambre d’écho des informations, astrosurfing (simulation d’un vaste ensemble d’internautes sur un sujet) et autres variétés de pollution et de « cancers informationnels », dont la multiplication et l’omniprésence des fake news sont les effets les plus visibles. En plus de cela, la majeure partie de ce que nous savons, aussi bien pour notre connaissance ordinaire que pour notre connaissance savante et spécialisée, est de la connaissance googlée. Et, selon des statistiques récentes, 40 % au moins de ce qui est sur internet est faux, et 60 % produit par des machines et non des humains.

En eux-mêmes, ces développements technologiques et ces changements dans l’univers des médias produisent des effets de perte de confiance dans l’information et une production massive et planétaire de fausseté et de bobards, mais on ne voit pas pourquoi ils créeraient une situation dans laquelle on aurait moins besoin de la vérité, encore moins où la vérité se trouverait, comme on le dit souvent, indistinguable de la fausseté et de la fiction, et pourquoi ils conduiraient à l’abolition de la distinction du vrai et du faux, ou de celle entre l’opinion et le savoir. Certes, les sites internet et les productions de contenus sur les réseaux sociaux visent à attirer les consommateurs d’informations en les orientant vers ce qui est intéressant, curieux et étonnant plutôt que sur ce qui est vrai et justifié. Selon des statistiques récentes, les contenus faux mais surprenants se diffusent bien plus vite que les informations vraies. Mais le fait que l’on essaie de faire croire aux gens des bobards, et même qu’ils les croient, n’a jamais entraîné que la distinction entre le vrai et le faux disparaisse, ni que les gens soient incapables de faire la différence. Après tout, les producteurs de fake news font de gros efforts pour démontrer que leurs nouvelles sont vraies : ils donnent de prétendues preuves, ils font comme si les informations étaient vraies, et les récepteurs agissent en conséquence. Ainsi, dans la fameuse affaire dite du « pizza gate » où un idiot dangereux a cru au bobard selon lequel une pizzeria de Washington abritait un réseau pédophile tenu par Hillary Clinton et s’en est allé tirer au fusil dans l’établissement, il fallait bien qu’il croie vraie l’information, et agisse sur la base de celle- ci. Les consommateurs de nouvelles antisémites, racistes, xénophobes et autres complots n’ont aucune propension, ni intérêt, à traiter les soi-disant nouvelles qu’ils diffusent comme fausses, et ceux qui les reçoivent ne les considèrent pas comme des fictions. L’idéologie, comme la religion, a besoin de la notion de vérité, et ce n’est pas parce qu’il y a dans le cybermonde plus de faussetés que de sargasses dans la mer du même nom que la frontière du vrai et du faux disparaît.

De plus, la prolifération des fake news est-elle vraiment nouvelle ? À cette échelle, sûrement. Mais, comme on sait, il y a des siècles qu’elles sont là. À bien d’autres périodes de l’histoire,rumeurs, propagandes, bobards, bourrage de crâne et canulars ont pris des tours endémiques sans pour autant qu’on devienne sceptique quant à l’existence de la vérité et la possibilité de la connaître, ou que la vérité s’en trouve dévaluée. Le phénomène des fake news (infecta) est même très bien décrit par le Poète, quand il raconte comment la fama, la rumeur, se répand autour des amours de Didon et Énée :

« La rumeur, de tous les maux le plus véloce. Son mouvement fait force
Et sa marche accroît sa puissance. La peur la rend d’abord petite,
Mais bientôt elle se dresse dans les airs, elle a les pieds sur la terre et plonge Sa tête dans les nuages, ses pieds sont agiles, ses ailes sont rapides
C’est un monstre effroyable, gigantesque. »
(
Énéide, IV ,173-177, trad. Paul Veyne, Les Belles Lettres, 2013)

Thucydide rapporte que, durant la guerre du Péloponnèse, la rumeur se répandit à Athènes que les Spartiates avaient empoisonné tous les puits. Les déclarations du général Mercier pendant l’affaire Dreyfus, le silence sur les mutineries de 1917, les mises en scène nazies, les procès staliniens, le maccarthysme ou Colin Powell exhibant sa fiole à la tribune de l’ONU sont des mensonges d’État. L’espionnage, la propagande de guerre, les légendes urbaines et la propagation de fausses nouvelles en temps de guerre, analysés par Marc Bloch, dans un article passionnant opportunément réédité par Allia, anticipent les fake news et la cyberguerre d’aujourd’hui. L’échelle a changé, mais pas le phénomène. Les bandits, les maffiosi, les espions n’ont jamais cessé de mentir et de manipuler la vérité, mais ils savent par où elle passe ou ne passe pas : comment tiendraient-ils autrement leurs comptes en banque et les serments sur la base desquels ils ont établi leurs commerces ?

La tromperie, les falsifications, les rumeurs et les mensonges ne sont donc pas des nouveautés, et en ce sens la notion de « post-vérité » est bien naïve, si elle laisse supposer qu’il y aurait eu, avant les épisodes récents, une époque bénie où la vérité et la véracité étaient la règle du discours journalistique et public, et qu’on la respectait. En revanche, il est clair qu’un changement profond a eu lieu dans le style du discours politique, dont Trump est sans doute le signe le plus visible. Son mode de communication, qui passe par Twitter, qui consiste à insulter et à harceler systématiquement ses adversaires, et la manière qu’il a de faire des mensonges éhontés, ont fait qu’il est devenu le symptôme le plus net de l’invasion du discours public par ce que le philosophe Harry Frankfurt a appelé le bullshit, la foutaise : dire n’importe quoi, sans se préoccuper de savoir si c’est vrai ou faux, factuel ou non (On Bullshit, 2005, trad. fr. De l’art de dire des conneries, 10/18, 2006).

Trump n’est pas une exception, il est emblématique : le bullshit est devenu une caractéristique majeure du discours contemporain, présente dans la publicité, le journalisme, les médias et internet. Il ne s’agit plus d’affirmer, ou de proposer à croire, en donnant des raisons de ce que l’on avance, mais juste de dire, et d’occuper le terrain. Quand quelqu’un affirme quelque chose, et qu’on lui objecte, preuves à l’appui, que c’est faux, il est supposé retirer son assertion, ou la réviser. Mais cette règle simple a largement disparu, notamment chez les hommes politiques : ils sont prêts à dire ce qui leur passe par la tête, du moment que cela produit des effets utiles à leur entreprise. Ils ne demandent même pas, comme jadis les tribuns et les idéologues, qu’on les croie, mais juste que le doute, ou une adhésion molle, s’installe. Très intéressante est de ce point de vue la pratique du retweet, dans laquelle Trump est passé maître : un groupe d’internautes produit un bobard ; au lieu de lui donner un « like », ce qui vaudrait approbation, on se contente de le retweeter, pour le faire circuler, sans dire si on le tient pour vrai ou faux, et pour obtenir le bénéfice du doute. Comme le disait joliment Dany Carrel dans Le pacha (dialogues d’Audiard): « J’balance pas, j’évoque ». Le bullshit n’est pas le mensonge, car le menteur se préoccupe de la vérité, s’il veut faire croire le faux. La foutaise traduit une véritable indifférence à l’égard de la vérité. En ce sens, comme l’a dit le philosophe Peter Pagin, Trump a acquis une place de choix dans l’histoire de l’assertion [3].

En troisième lieu, ce cynisme des politiques vis-à-vis du vrai et les mécanismes médiatiques qui le renforcent ont-ils un rapport direct avec la notion plus ou moins philosophique de « post- vérité » promue par les auteurs « postmodernes » ? Sans doute pas directement, car on ne peut pas soupçonner Trump ou Nigel Farage d’être des lecteurs assidus de Derrida, de Foucault, de Lyotard, ou même de Stanley Fish. Mais il ne fait pas de doute que le relativisme postmoderniste s’est répandu, après avoir été une doctrine typique de la gauche, chez les hommes politiques de droite : « les faits n’existent pas », « la presse raconte n’importe quoi », « pourquoi croire aux experts ? ». S’est-il répandu aussi dans l’opinion, voire dans l’esprit de notre époque, au point que l’on pourrait soutenir que nous serions dans un nouveau paradigme ou, pour parler comme Foucault, dans un nouveau « régime de vérité » ? C’est ici que les confusions deviennent rampantes.

La notion de « post-vérité », si elle est supposée désigner une attitude collective vis-à-vis de la vérité, peut vouloir dire plusieurs choses. Cela peut, d’abord, vouloir dire qu’on est devenu sceptique quant à la vérité elle-même, autrement dit qu’on tient qu’elle n’existe pas, ou qu’elle est inconnaissable. Cela peut vouloir dire ensuite qu’on doute de la valeur de la vérité, soit qu’on doute qu’elle mérite d’être respectée, soit qu’on la tienne pour inutile ou nuisible. Cela peut vouloir dire aussi qu’on doute de la valeur et de l’efficacité de la véracité, qui n’est pas la vérité, mais le fait de dire le vrai, de ne pas mentir ou d’être sincère. La confusion, entretenue par des philosophes aussi éminents que Foucault, entre le dire vrai et le vrai, est fréquente. Il y a peu de chances pour que nos politiques, ou l’opinion elle-même, soient devenus sceptiques quant au vrai ou à sa valeur, si cela veut dire qu’ils n‘admettent plus la notion factuelle ordinaire de vérité. Si fantasmagoriques que soient certaines allégations de Trump et d’autres, ces gens font la différence entre le vrai et le faux, même s’ils ont intérêt à ne pas reconnaître les vérités qui les gênent.

Il y a peu de chances aussi pour que la vérité au sens ordinaire soit considérée comme inutile ou cesse d’avoir de la valeur : tout le monde ou presque souhaite savoir l’état de sa santé ou de son compte en banque. Les producteurs de fake news eux-mêmes et les menteurs ont besoin de la vérité. Même si une bonne partie de ce que ce que l’on appelle « post-vérité » désigne le règne de l’opinion, à la fois au sens où chacun estime avoir un droit absolu à exprimer la sienne et au sens où elle devient dominante, la distinction entre l’opinion et la vérité ne disparaît pas. Certains postmodernes, comme Baudrillard, ont brodé sur l’idée qu’avec le monde des médias la distinction entre le réel et la fiction disparaîtrait et qu’on se retrouverait dans une sorte de vaste Matrix ou de rêve de Zuhangzi rêvant qu’il est un papillon rêvant qu’il est un papillon, mais cette idée est elle-même une fiction : la téléréalité a beau être de la « réalité », elle n’en est pas moins de la télé, et tout le monde le sait. De même, la post-vérité a beau être post, elle n’en est pas moins vérité.

La notion de post-vérité n’est donc, pour l’essentiel, qu’un faux-semblant, si elle implique que la vérité elle-même la propriété ou la chose – serait tenue comme n’existant pas et n’ayant aucune valeur. Il est très douteux que les philosophes postmodernes – à supposer qu’ils croient eux-mêmes être venus à bout de la notion usuelle de vérité factuelle et de la définition classique de la vérité comme correspondance aux faits – soient parvenus à en convaincre l’humanité. En revanche, le scepticisme quant à la valeur de la véracité, du dire vrai, de la sincérité, à la fois dans le domaine politique et en général, est bien réel, mais il n’est pas nouveau. Il a un fond aristotélicien – dans le domaine de l’action, et donc du politique, on ne délibère pas de la même façon que dans le domaine de la connaissance et un fond machiavélien dans le domaine politique, le mensonge du Prince peut être au service du bien de la République. À cela s’ajoute le thème hobbesien décisionniste auctoritas, non veritas, facit legem, que reprirent Carl Schmitt et Leo Strauss, ce dernier étant l’un des inspirateurs des néo-cons. Les néo- machiavéliens et néo-straussiens (ou néo-schmittiens) ont tôt fait de dénoncer la naïveté de ceux qui soutiennent que nous serions entrés dans l’ère de la post-vérité. Le mensonge, nous disent- ils, la propagande, la manipulation de l’opinion, et même la duplicité des gouvernants, ont non seulement toujours fait partie de l’action politique, mais sont la plupart du temps des instruments parfaitement légitimes pour le bien de la cité. Prétendre revenir à l’innocence et à la sincérité, c’est faire preuve d’un idéalisme et d’un angélisme que même Rousseau et Kant n’auraient pas soutenu.

Quand on entend discuter des relations entre vérité et politique, on se réfère en général au célèbre article éponyme d’Hannah Arendt de 1967 (in La crise de la culture, trad. fr. Gallimard, 1972), qui reprend la thèse aristotélicienne en excluant les vérités de raison ou philosophiques de la politique. L’article d’Arendt est subtil, bien que souvent obscur, ne distinguant pas toujours clairement vérité et véracité, vérité et connaissance de la vérité. Mais à aucun moment elle ne chasse la vérité du domaine politique, du moins au sens de la vérité factuelle, sans laquelle la démocratie ne pourrait vivre. Elle cite Clemenceau à qui on demandait quelles seraient les positions des historiens sur les responsabilités de l’Allemagne dans la Première Guerre, et qui répondit : « Ça, je n’en sais rien, mais ce dont je suis sûr, c’est qu’ils ne diront pas que la Belgique a envahi l’Allemagne. »

 

Manuel Cervera-Marzal entend s’inspirer des leçons d’Arendt dans son petit volume au titre provocateur. Vive, nous dit-il, internet qui libère la parole de ceux qui en étaient privés. La post-vérité n’est un épouvantail que pour ceux qui veulent garder le pouvoir, intellectuels et dominants. Jamais, nous dit-il, la vérité n’a été au service du peuple, et c’est tant mieux. Par conséquent, plus il y a de post-vérité, mieux c’est, car les illusions que charrie cette idée sont pires que ce qu’elle entend dénoncer. La politique est par essence conflit, et le peuple n’en a pas besoin. On s’épargnera la lecture de ce libelle confus, qui ne va guère au-delà du machiavélisme vulgaire.

Le livre de Maurizio Ferraris, paru en italien en 2017, offre un diagnostic plus intéressant. Il propose, comme Nietzsche dans Généalogie de la morale, trois « dissertations ». Dans la première, il soutient, non sans de bons arguments, qu’il y a une relation étroite entre le postmodernisme et la post-vérité. Ce sont, nous dit-il, les philosophies radicales de l’Occident, et au premier chef celle de Nietzsche, qui ont fait de la vérité une illusion, et une manifestation de l’autorité et de la volonté de puissance. Le déclin de l’autorité dans la démocratie aurait produit celui de la vérité. Pour finir, les idées postmodernes se seraient répandues dans la culture, les médias, la politique. Comme je l’ai indiqué, je suis d’accord sur le fait que la contestation de la vérité dans le domaine de la connaissance, notamment scientifique, avec la montée du relativisme, a joué un rôle non négligeable dans la dévalorisation de la notion scientifique et philosophique de vérité. Mais je doute que ces développements, qui sont indéniables, aient réellement menacé l’idée de vérité proprement dite, celle de tous les jours, même s’ils ont introduit du soupçon sur sa valeur et celle de la véracité. Ou, plus exactement, ils ont introduit une méfiance vis-à-vis de ceux qui s’en réclament, ce qui n’est pas la même chose, et une oscillation caractéristique du public, qu’avait bien notée Bernard Williams, entre rejet des experts et soif de vérité (quant aux dangers des médicaments ou de la technologie, par exemple).

Dans sa deuxième dissertation, Ferraris propose, pour rendre compte de la révolution d’internet et des séismes qu’elle a fait subir à l’information et à la culture, sa théorie de la « documentalité » qu’il a développée ailleurs : notre univers est devenu celui des documents de toutes sortes, écrits, visuels, virtuels, inscrits dans nos médias et notre cybermonde, et ces documents sont devenus, bien plus que les biens économiques et le capital, les enjeux du pouvoir et des échanges. Dans sa troisième dissertation, Ferraris aborde la question essentielle de toutes ces discussions sur la post-vérité : quelle place peut-il rester pour la vérité objective dans l’univers qui est devenu le nôtre ? Il rejette la thèse des postmodernes, qui ne nous laissent qu’une « hypo-vérité », c’est-à-dire une conception parfaitement sceptique ou « soft » de la vérité, réduite à la manifestation de l’opinion, aussi bien que celle des philosophes analytiques, qui, selon lui, défendent une conception parfaitement dogmatique et impossible du vrai comme correspondance avec les faits qu’il appelle « hypervérité » et rejette tout autant. Il est dommage qu’ici Ferraris s’accorde avec les postmodernes et les constructivistes qu’il prétend attaquer par ailleurs, quand il nous dit qu’il n’y a pas de vérité pure et indépendante de nos moyens de connaître.

Quand il nous dit par exemple : « Que le sel soit du chlorure de sodium ou qu’il y ait eu des dinosaures ne dépend en rien de nous ni de nos schèmes conceptuels. Toutefois il peut subsister une dépendance technologique : il dépend de nous que soit élaborée la science de la chimie (elle aurait pu ne pas exister), qu’on ait trouvé des ossements, formulé des propositions, des classifications, des interprétations » (p. 137), on ne voit pas trop ce qui le distingue des constructivistes. Que l’eau soit composée de deux atomes d’hydrogène et d’un d’oxygène est un fait, qu’on ait une chimie ou pas. Notre notation « H2O » ne fait rien à l’affaire. Si c’est un fait, dur et net, que les Allemands ont envahi la Belgique en 1914 en violation de tous les traités, pourquoi faudrait-il douter que c’en est un ? Si c’est un fait, comme le soutient Stephen Hawking, que l’univers n’a pas de commencement, pourquoi ne pas le reconnaître, ou le nier si cela n’en est pas un ? Et, si c’est un fait que torturer gratuitement un être humain ou un animal est mauvais, c’est un fait. Ou pas. L’essai de Ferraris s’arrête là où commence ce que tous ces écrits sur la post-vérité ont négligé, une philosophie un peu consistante de la vérité, qui en analyse le concept et la nature. Si nous voulons résister au postmodernisme et à la post-vérité, il nous faudra bien une conception plus robuste, et plus métaphysique, de la vérité.

Arendt et les straussiens s’accordent curieusement sur un point avec la philosophie politique de Rawls la seule vraie conception politique sérieuse de notre temps. Rawls soutient que la vérité, au sens des vérités de raison et des vérités normatives, celles qui portent sur le bien ou la vie bonne), n’a pas de place dans une démocratie pluraliste, où seul le consensus rationnel est possible. Mais c’est ici que la post-vérité, dont les grands penseurs que sont Rawls ou Habermas sont si proches dans le domaine métaéthique et métapolitique, trouve ses limites. Faut-il réellement mettre à l’écart, dans le contrat idéal proposé par Rawls, toute considération sur la vérité des conceptions de la vie bonne et de la nature des faits moraux, et de la pertinence de ces faits dans la vie politique et sociale ? Cela ne me semble pas évident.

  1. Dont j’ai rendu compte jadis dans La Quinzaine littéraire, n° 930, 16-09-2006.

  2. Voir aussi, notamment, Myriam Revault d’Allonnes, La faiblesse du vrai, Seuil, 2018, ; Mayvonne

    Holzem (dir.), Vérités citoyennes. Les sciences contre la post-vérité, éd. du Croquant, 2019.

  3. Voir cet article. Je me permets aussi de renvoyer à mon article « La leçon de philosophie de

    Donald Trump », AOC, janvier 2019 

 











samedi 9 août 2025

 

Peut-il y avoir plusieurs vérités ?*

 

Pascal Engel
Université de Genève



1.introduction

      Comme on le sait le mot « vrai » (tout comme le mot « faux ») a de multiples usages. Il se prédique de phrases (« Et pourtant elle tourne » est vrai), de contenus d’énoncés ou de théories ( « Ce que tu as dit est vrai », « la théorie de l’évolution est vraie ») , de personnes ou d’objets ( « C’est un vrai professeur », « C’est un vrai colloque de philosophie », « c’est un vrai Watteau », « c’est un vrai-faux passeport »). Ces simples exemples permettent de douter que le concept de vérité soit univoque, ou qu’il y ait une seule propriété d’être vrai. Certes quand vrai se dit de phrases ou de propositions le sens d’une mot vrai semble bien être celui que Kant appelle « nominal » , à savoir « correspondant à la vérité ou s’accordant avec les faits ». Mais la notion d’un vrai professeur ou d’un vrai colloque ne semble pas impliquer une telle correspondance, mais plutôt une propriété telle que la fiabilité ou la confiance (le mot « true » en anglais est proche de « trust », qui vient de l’indo européen et signifie « fidèle ». Un autre trait du mot « vrai » est qu’il est souvent relatif. Il est vrai que les femmes adultères doivent être lapidées, mais c’est vrai seulement relativement à une interprétation de la charia ; il est vrai que le tableau « Piss Christ » est joli, mais c’est seulement vrai pour ceux qui ne sont pas dégoutés par la matière avec laquelle il est fait et par son sujet. Il est vrai que ce combattant Sumo est maigre, mais il est maigre pour un Sumo, pas comme japonais standard. Il est vrai que ce terrain est plat, mais il ne l’est pas pour un terrain de golf ou pour une piste de bowling. Enfin, on peut douter que le mot « vrai » ait le même sens quels que soient les contextes ou les domaines auxquels il s’applique. Une théorème mathématique, un énoncé provenant d’ un roman, une proposition au sujet de l’existence ou de la non existence de Dieu, une proposition empirique comme « les autruches ne volent pas » et une proposition analytique telle que « Les oculistes sont des médecins des yeux » sont vrais ou faux, mais comment peut-on dire qu’ils le soient au même sens dans chacun des domaines ? Si ces énoncés sont rendus vrais respectivement par des entités aussi différentes aue des objets mathématiques, des êtres de fiction, un Dieu, des autruches et des oculistes, comment est-il possible de dire que « vrai » ait le même sens dans toutes ces occurrences ?


Ces intuitions pluralistes et relativistes sont bien enracinées. Pour une bonne part elles sont responsables de la popularité de la conception relativiste et pluraliste vulgaire de la vérité, qui doute qu’il y ait un seul sens de vrai, et une seule propriété de vérité. De Ponce Pilate aux débutants en philosophie, de Protagoras aux post modernes, tous nous disent : « Vrai ? – cela dépend ». C’est pourquoi il est si fréquent de mettre des guillemets à « vrai » : on veut dire par là qu’on ne peut jamais employer Vrai au sens littéral – au sens de la correspondance aux faits – mais qu’il faut toujours lui ajouter un granum salis : vrai relativement à tel système, cadre, image du monde, théorie, etc., vrai dans tel domaine , ne mathématique mais pas en astronomie, en épicerie mais pas en ornithologie, etc. En fait le pluralisme et le relativisme quant la vérité paraissent être des trivialités. C’est sans doute l’un des raisons pour lesquelles quand ces thèses sont défendues par des philosophes sophistiqués et subtils, elles rencontrent si souvent l’adhésion. L’absolutisme quant à la vérité semble être tout simplement faux, et aussi absurde que le constat de ce personnage d’ Alphonse Allais visitant Londres : « Ils sont complètement fous ! Ils donnent à toutes leur places des noms de défaites : Waterloo, Trafalgar ! »
Contre le pluralisme et le relativisme, je soutiendrai au contraire que la vérité est une et absolue, et qu’il n’y a qu’ un seul concept de vérité, univoque et littéral. Ce concept est, comme le disait Descartes dans sa fameuse lettre à Mersenne qu’il est « si transcendantalement clair qu’il est impossible de l’ignorer ». Descartes a raison de dire que cette notion est simple et claire, et qu’elle dénote quid nominis « la conformité de la pensée avec l’objet », mais comme le disait mon vieux professeur Maurice Clavelin, natif de Long le Saulnier, « cela va sans dire mais cela va mieux en le disant ». Essayons de préciser ce que signifie la notion ordinaire ou nominale – que je tiens pour absolue – de vérité.
Tout d ‘ abord la vérité ne s’identifie pas au fait d’accepter ou de tenir pour vrai : car ce que l’on tient pour vrai ou accepte n’est pas nécessairement vrai. La vérité n’est pas non plus identique à la croyance, ni même à la croyance rationnelle ou justifiée, car ce qui est cru, même de manière justifiée peut ne pas être vrai. De même la vérité ne doit pas être identifiée à la connaissance ( comme c’est souvent le cas chez Nietzsche), car ce qui est vrai peut très bien ne pas être connu. De même la vérité ne doit pas être confondue avec les dispositions à rechercher la vérité ou avec ce que l’on peut appeler avec Bernard Williams les « vertus de vérité » : la sincérité, la véracité, l’authenticité, la fiabilité, l’exactitude, la candeur, etc. C’est une confusion que fait souvent Nietzsche, et à sa suite Foucault, quand il assimile la vérité à la volonté de vérité. Et c’est une confusion que Foucault fait souvent quand il parle d’une histoire de la vérité. Ce qu’il veut dire est que nos croyances au sujet de la vérité, et nos attitudes quant au vrai ont changé à travers les âges. Mais cela n’implique nullement que la vérité elle-même change. La vérité n’a pas d’histoire, et n’a pas non plus de géographie : elle est partout la même, de l’Atlantique à L’Oural, des Appalaches à Tahiti, de Madras à Manille.Quel est donc ce sens univoque et invariant du mot « vrai » ? C’est celui qu’ Aristote avait caractérisé ainsi : Dire de ce qui n’est pas que cela n’est pas et de ce qui est que cela est vrai, et dire de ce qui n’est pas que cela est et de ce qui est que celq n’est pas est faux » , ou plus simplement, à la manière de Tarski : ‘P’ est vrai si et seulement si P » ou à la manière de Ramsey : « Dire qu’il est vrai que P c’est dire que P ».

Pour mettre ma thèse sur la table, je l’énoncerai dogmatiquement
En bref, l’absolutisme quant à la vérité que je soutiens dit les choses suivantes :


(1) bien qu’ il y ait de nombreuses propositions vraies, il n’ y a qu’ une seule vérité
(2) bien que certaines propositions portent sur des entités dont nous sommes les auteurs, la vérité est objective
(3) bien que certaines propositions n’aient de sens que relativement à divers cadres, paramètres ou systèmes, cultures, etc, la vérité n’est pas relative
(4) bien que certaines propositions soient vagues, la vérité n’est pas affaire de degré
(5) bien que certaines propositions ne soient que partiellement vraies, la vérité ne se décompose pas en parties d’un Tout


Je ne vais ici que discuter les thèses (1) et (3) et je devrai laisser les autres de côté. Je les ai respectivement appelées pluralisme et relativisme. Elles ont de grandes affinités, mais elles ne sont pas équivalentes et l’une n’implique pas l’autre. Je voudrais essentiellement faire ici trois choses :

a) donner quelques raisons de prime abord pour rejeter le pluralisme et le relativisme quant au vrai.
b) Envisager quelques versions plus modérées ou plus sophistiquées de ces thèses et montrer qu’elles sont erronées
c) indiquer que l’absolutisme quant au vrai n’a aucune des conséquences mauvaises que les relativistes et les pluralistes lui associent ordinairement
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Quelques raisons de rejeter relativisme et pluralisme naïfs

 
    Commeçons par l’intuition pluraliste. Elle nous dit qu’il y a plusieurs sortes de vérités, que nous groupons ordinairement en vérités ordinaires, vérités mathématiques, vérités esthétiques, véritès morales , vérités scientifiques, philosophiques, religieuses, littéraires, etc. Il y a des sous catégories : les vérités scientifiques se divisent en physiques, etc. les vérités philosophiques en métaphysiques, épistemologiques, etc. Pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Il y a les vérités sur les tables, les chaises, les chiens, les choux, les rois , etc. L’intuition qui sous tend le pluralisme est que dire qu’il est vrai que 7 + 5 = 12 est très différent de dire qu’il est vrai que l’ ADN a une structure en double hélice, que Langres est la cité natale de Diderot ou que les autruches ne volent pas, et encore plus différent de dire qu’il est vrai que tout accusé est présumé innocent ou qu’il est vrai que le président de la républiques est le chef des armées, ou encore qu’il est vrai que le Princesse de Clèves était amoureuse du Duc de Nemours. Les types de propositions sont infinies, et les vérités aussi. Cela semble induire à penser qu’il y a une multiplicité de vérités. Mais c’est une illusion. En effet il y a de nombreuses sortes de propositions qui sont vraies, et qui ont toutes un sens et une référence différente. Mais celle n’implique pas qu’il y ai autant de concepts de vérité qu’il y a de types de propositions. Il en va de même avec le concept d’existence : c’est une chose que d’exister pour un homme, une chaise, un repas ou un nombre, mais s’ensuit-il que le concept d’existence soit plurivoque ? En tous cas, rien de cela n’interdit qu’il y ait un concept unique de vérité, et qu’il n’ y ait pas une manière commune pour toutes ces propositions d’être vraies.
Pourtant l’intuition demeure. Nous avons quand même bien l’impression que des énoncés comme « Le chat dormait au soleil » n’est pas vrai au même sens que peut l’être l’énoncé « Tu as agi mal » ou « Mère Theresa faisait de la surrérogation », et que ces énoncés sont encore vrais en un sens différent de celui dans lequel on dit « Anna Karénine aimait Vronski ». Mais pourtant il y a bien un sens dans lequel tous ces énoncés sont vrais. De tous ont peut dire que les équivalences tiennent :


« Le chat dormait au soleil » est vrai = le chat dormait au soleil
« Mère Theresa faisait de la surrérogation » est vrai = « Mère Theresa faisait de la surrérogation »,
« Anna Karénine aimait Vronski » est vrai = Anna Karénine aimait Vronski
Il semble que le facteur commun à toutes les sortes de vérités soit cette équivalence « Il est vrai que P = P ».


Une autre manière d’exprimer l’équivalence consiste à la traiter comme ce que Quine appelle un principe de décitation :
La conception décitationnelle fait du vrai un prédicat de phrases, et non pas de propositions, ou de contenus de phrases, ou de pensées, au sens frégéen de ce mot. Comme le dit Quine « vrai » est simplement un dispositif de décitation, qui permet, pour toute phrase déclarative, de passer de 


 « P » est vrai
à 
    P
ou inversement un dispositif de citation, permettant de passer de « P » à « ‘P’ est vrai » . C’est implicite dans la célèbre conception sémantique de la vérité de Tarski
« P « est vrai si et seulement si P
Si l’on y regarde bien, cette équivalence est celle sur laquelle s’appuie Aristote dans le texte cité plus haut de  Méta  7, 1011b 26

« Etre » (to einai) et « est » (to estiv) signifie que quelque chose est vrai (oti alèthès), et « ne pas être » que quelque chose n’est pas vrai (oti ouk alèthès) mais faux (alla pseudos), aussi bien pour l’affirmation que pour la négation (omoiôs epi kataphaseôs kai apophaseôs) ; ainsi que Socrate est musicien (oti esti Socratès mousikos) que ceci est vrai (alèthès touto) , ou que Socrate n’est pas blanc ( oti esti Socratès ou leukos), que ceci est vrai. Mais que n’est pas commensurable la diagonale du carré (ouk esti hè diamètros summetros) signifie que c’est faux. (oti pseudos).


Ici il faut se rappeler un point que Charles Kahn (1973) a mentionné dans son étude sur le verbe être en grec ancien : que esti a le sens de « est vrai ». To esti et esti dans ce texte peuvent être lus en ce sens. On doit donc lire :

Socratès mousikous ( esti) = il est vrai que Socrate est musicien
ou : Socrate est musicien, c’est vrai


Certains philosophes, comme Frege ou Ramsey ont soutenu que l’on ne pouvait pas dire plus à propos de la vérité, soit qu’elle soit indéfinissable ( Frege), soit qu’il n’ y ait rien à en dire qui ne soit trivial. Cette conception est souvent appelée déflationniste Cependant cette équivalence n’est pas toujours valable : Elle pose problème dans des contextes comme 

Tout ce que le pape dit est vrai
Ou
La théorie défendue par Lissenko est fausse


Qui doivent se traduire : 

Pour tout p , si le pape dit que p, alors p
Pour tout p, si Lissenko dit que p, non p
Cela vaut même des phrases dont on ne connaît pas le sens :
(1)
« Les snarks sont des boojums » est vrai ssi les snarks sont des boojums
Ou des énoncés vagues ou indéterminés
(2) « Julie Andrews est sexy » est vrai ssi Julie Andrews est sexy


Mais si on laisse de côté ces subtilités de logicien, la théorie déflationniste indique au moins un sens minimal dans lequel « vrai » peut se dire de manière unique des choux fleurs, de la Princesse de Clèves, d’ action morale, ou d’un tableau.

Passons à la thèse relativiste naive. Elle repose sur l’intuition que nombre d’énoncés sont vrais relativement à un certain paramètre :


Jean est grand
Grand pour un garçon boucher, mais pas pour un basketteur
Julie Andrews est sexy
Sexy pour une actrice des années 60 dans des films pour enfants
Et sur l’idée qu’il existe des cas – bien repérés par les pyrrhoniens - de désaccord non problématiques
Vous me ditesxe
Les choux de Brulles sont délicieux
Et je vous dis
Les choux de Bruxelles sont dégueulasses
Les énoncés en question sont vrais relativement à une classe de comparaison, et relativement à des individus et à des standards de goût ou autres
Le relativisme naïf s’exprime souvent
« vrai pour moi » , vrai pour toi »
Et l’idée est que
Il est vrai (pour moi ) que P
Il est vrai ( pour toi) que non P
N’est pas un cas où les gens se contredisent.
Si l’on généralise à tous les énoncés, le relativisme global soutient que le paramètre ( pour X) s’applique à tout énoncé. Mais il y a une manière simple de rejeter cette généralisation. Il suffit de remarquer que c’est une manière lâche de dire que vous croyez que P et que je crois que non P. Il n y a là de dedans rien de paradoxal. Si on généralise aux standards en général, aux cultures, aux normes, aux langages, cela conduit à parler de vérité relative en ces divers sens. Mais cela veut dire simplement que les gens qui appartiennent à telle culture, qui suivent tels standards croient que P, et que les gens qui appartiennent à telle autre culture, qui suivent tel autre standard croient que non P, etc .
Le relativisme standard conduit souvent à une sorte de subjectivisme au sujet de la vérité. Mais la confusion vient du fait que – bien que ce soit une tautologie que croire que p est tenir p pour vrai – la croyance et la vérité ne sont pas le même concept : nous pouvons parfaitement admettre que certaines croyances soient fausses.
Ceci est lié à une autre confusion . Nombre d’institutions sociales ou culturelles, de nombreux rôles ou règles – la monarchie, les universités, l’argent, les fêtes de voisins , etc. sont présentes dans certaines cultures, ou ont des formes différentes dans des sociétés différentes. C’est le cas de manière évidente des dispositif légaux. Il est donc correct de dire que tous les énoncés correspondants sont relatifs à un paramètre. Mais ce que ce la veut dire est simplement que
P ( proposition légale) est vrai
Q ( proposition sur les tailles des individus)
R ( proposition sur le caractère plat de tel terrain)
sont relatifs au sens où ils ne sont pas vrais tant qu’on’ a pas spécifié le paramètre en question. Ce n’est différent des phrases indexicales
Ce que l’on appelle le contextualisme en sémantique et en pragmatique peut ne peut revenir à autre chose que ces paramètres, qui souvent ne sont pas explicites et qu’il faut expliciter. Le contextualisme, en ce sens, entendu comme la thèse selon lauquelle les conditions de vérité de tout énoncé sont relatives à un paramètre explicite ou non, n’implique nullement le relativisme au sens protagoréen
On soutient aussi souvent que la vérité n’est pas relative à une culture ou à une communauté, mais à une théorie. La paraphrase appropriée est alors
P est vrai ( dans la théorie T)
Ou
Selon la théorie T , P est vrai
La question est celle de savoir si cela a un sens de décrire des propositions comme vraies ou fausses indépendamment de toute théorie. Une certaine sorte de conception kuhnienne ou bachelardienne le présuppose. Mais on ne voit pas pourquoi ce serait le cas. Il est vrai selon la théorie du phlogistique, par exemple, que le phlogistique s’ exhale pendant la combustion. Mais la théorie du phlogistique est fausse, et donc la proposition selon laquelle le phrolgistique s’ exhale pendant la combustion est fausse aussi. On me dira que l’on ne peut pas évaluer si une théorie est fausse indépendamment d’une autre théorie, par exemple la chimie lavoisienne. Mais cela n’empêche pas, même si c’était le cas, de dire que la proposition en question est fausse.


Il arrive souvent que les philosophes des sciences raient des doutes sur la possibilité de décrire des théories comme vraies ou fausses. Ils disent qu’elles sont seulement vérifiées ou pas, ou qu’elles sont seulement des instruments utiles pour dériver des prédictions observationnelles. La version la plus récente de cette thèse, qui porte le nom d’empirisme constructif, bien qu’il soutienne que le but de la
science n’est pas la vérité mais l’adéquation empirique, admet quand même que les théroies sont vraies ou fausses. Mais l’idée à la mode selon laquelle les théories doivent être plutôt comprises comme des « modèles » est supposer nier cette idée. Mais rien de tout cela n’implique la vérité soit relative à une théorie. Pas plus que ce n’est une implication de la thèse selon laquelle les termes changent de sens selon théories, qu’on attribue souvent à Kuhn. Les termes théoriques ou même observationnels peuvent avoir différents sens dans différentes théroies et une seule et même proposition peut exprimer différentes propositions, l’une vraie et l’autre fausse, mais cela n’implique pas que les propositions exprimées ne soient pas fausses. Cela implique seulement qu’elles ne sont vraies ou fausses simplement, mais relativement à des théories.


On soutient aussi que la vérité n’est pas relative à une culture, mais à un schème conceptuel. Par exemple Putnam écrit quelque part qu’il n’ y a pas de descriptions de la réalité qui soient indépendantes d’ une perspective, et qu’il est impossible de diviser notre langage en deux parties, une partie décrivant le monde, et une partie qui décrit notre contribution conceptuelle. Il nous dit que cela signifie simplement que l’on ne peut pas décrire le monde sans le décrire. Et il ajoute que cela signifie qu’il y a de nombreuses descriptions du monde dans de nombreux vocabulaires différentes, toutes également vraies. Mais il y a une réponse simple à ce genre d’argument si répandu, et même une réponse un peu rude ( mais il ne faut pas craindre d’ être un peu rude en philosophie). Il est certainement vrai que l’on ne peut pas décrire le monde sans le décrire. C’est même une tautologie : Mais il est faux que des descriptions incompatibles du monde soient vraies en même temps. C’est simplement une contradiction. Ce qui est vrai et non tautologique est qu’il y a de nombreuses vérités différentes mais compatibles, exprimables dans différents vocabulaires.


3 . Relativisme modéré

Aucune de ces remarques n’interdit un relativisme modéré. Le relativisme modéré est celui qui dit
- contextualisme : 
il y a des cas authentiques de désaccord non fautif
tout cas de désaccord n’est pas pas nécessairement non fautif


Autrement dit qui ne généralise pas la notion de « vrai pour X »
 (Voir ce que l’ on appelle quelquefois « relivisme indexical »)


A Grace Kelly est plus jolie qu’Audrey Hepburn
B Non c’est l’inverse
A. Grace Kelly est plus jolie selon moi qu’Audrey Hepburn
B. Grace Kelly est moins jolie selon moi qu’Audrey Hepburn

Ce type de relativiste modéré soulève quand même un problème. Tout d’abord s’il admet que des énoncés comme


le veau marengo est délicieux
le veau Marengo est dégoûtant
Anne : Cette statue de Zhu Chen en crottes de panda est un chef d'oeuvre
Jean : Cette statue de Zhu Chen en crottes de panda est une pure merde


peuvent ne pas se contredire, et s’ il soutient que ce sont des vérités subjectives, alors il doit admettre les équivalences
le veau marengo est délicieux EST VRAI
le veau Marengo est dégoûtant EST VRAI


mais alors on aboutit à une claire contradiction. Autement dit le relativiste modéré doit d’ une manière ou d’ une autre soutenir que le principe d’équivalence ou de décitation est seulement un trait de la grammaire de surface des énoncés, et qu’il y a une structure profonde selon laquelle ces énoncés ne se contredisent pas et énoncés des vérités subjectives.


Comparez avec le cas moral
Voler est mal
Voler est bien
   Cela pose la question de savoir si ce que l’on appelle quelquefois l’expressivisme en éthique est compatible avec la théorie minimale ou déflationniste de la vérité .
A l’argument de la croyance, qui dit qu’on peut toujours paraphraser un énoncé comme
P est vrai pour moi
En
Je crois que P
Un relativiste modéré peut répondre qu’il semble parfaitement cohérent de dire
« Jean n’ a aucun idée quant à savoir si la viande de baleine a du goût. Mais en fait la viande de baleine a du goût pour lui »

Ce qui serait incohérent si on paraphrasait en termes de croyance. Il s’ensuit que les gens croient ou affirment des propositions qui ne sont pas vraies selon leurs propres standards. Anne peut penser , en entendant ce que lui dit Cécile, que Johnny Depp est plus mignon que Brad Pitt. Mais elle peut réaliser ensuite que c’est une erreur, parce qu’elle préfère Brad Pitt.


Le problème avec cet argument est que quand nous disons « Jean n’ a aucun idée quant à savoir si la viande de baleine a du goût. Mais en fait la viande de baleine a du goût pour lui » nous disons quelque chose en vertu d’un fait objectif, et non pas subjectif. Cela a le même sens que quand on dit « Le Glucose est mauvais pour elle ». On parle ici d’une relation naturelle, et non pas d’ une relation dépendant d’un point de vue


Selon le relativisme modéré, RM on peut bien admettre
(RM) il n’est pas possible, pour une proposition P quelconque qu’elle soit à la fois simplement vraie et relative à X et non vraie relativement à Y
 

Par exemple il n’est pas possible de dire qu’il est vrai purement et simplement qu’ Audrey Hepburn est jolie et que c’est vrai relativement à mes goûts et pas relativement à vos goûts.
 

Cela revient à admettre des relativismes locaux
Le relativiste peut il aller plus loin et dire que la vérité est partout relative ? Peut il définir la notion d’ objectivité à partir de celle de vérité relative ? Si l’on part de la notion d’ objectivité ainsi définie :
( OBJ ) Pour tout p, p est objectif si et seulement si il n’est pas possible qu’il y ait des sujets A et B tels que p soit vrai selon la perspective de A et faux selon la perspective de B
Un proposition est alors dite objectivement vraie ssi elle est à la fois objectivement vraie et vraie pour un X : selon cette conception, si une proposition est objective, tout désaccord à son sujet est fautif. Mais l’objectivité n’est elle pas la vérité pour tout x , ie pour tout le monde ? Le relativiste peut admettre que cela se passe quelquefois que tout le monde s’ accorde. Mais on ne voit pas comment il peut admettre en général ( OBJ)

4 . Le pluralisme à bon compte ?

   

J’ai dit plus haut que l’intuition pluraliste tient bon, malgré le fait que l’on puisse admettre que « vrai » a le sens minimal que lui donne le principe d’ équiivalence ou de décitation. Elle tient bon parce qu’on a bien l’impression que malgré le fait qu’on puisse dire, en usant d’ un prédicat de vérité parfaitement univoque


Il est vrai qu’il ne faut pas tirer les nattes des petites filles
Il est vrai que la lune est un astre mort
Le théorème de Fermat est vrai
Ce que dit le pape est vrai
Il est faux que Piss Christ soit joli



Portent respectivement sur des vérités de civilité puérile et honnête, astronomiques, mathématiques, ecclésiastiques, artistiques, on a bien l’impression qu’elles ne peuvent pas être vraies au même sens parce qu’elles ne portent pas sur les mêmes entités. On retrouve ici l’intuition, présente dans la discussion d’ Aristote


M B10, 1051b 6 (tr. Tricot 522) : Ce n’est pas parce que nous pensons d’une manière vraie ( alhètôs) que tu es blanc ( se leukov einai) que tu es blanc, mais c’est parce que (dia) tu es blanc, qu’en disant que tu les, nous disons la vérité (alètheuomen)


L’idée est, pour l’exprimer comme les philosophes contemporains, que le vrai dépend de l’être, ou survient sur ce qui est , ou encore dépend des vérifacteurs des énoncés ou de ce que l’on peut appeler les faiseurs de vérité. C’est une partie de l’intuition selon laquelle la vérité est correspondance aux faits. Et si on a cette intuition on voit mal comment les énoncés précédents peuvent correspondre aux faits de la même manière, ou même correspondre tout court à ces faits quelconques alors que d’autres le font.
L’intuition pluraliste, autrement exprimée est que les jugements en question sont vrais – si on admet qu’ils le sont - pour des raisons complètement différentes. Et par conséquent il ne semble y avoir aucune analyse possible qui aboutirait à dire qu’ils sont vrais en un sens qui leur soit commun. Utiliser le principe de Tarski ou de Ramsey ici ne sert à rien, car nous avons bien l’impression que ces principes donnent un sens trop superficiel à « vrai ». Ces philosophes soutiennent en fait qu’il n’ y a rien de plus à dire que cette superficialité. Mais nous avons évidemment l’intuition contraire.
Un point important est à relever. La thèse pluraliste :


(P) Il y a différentes sortes de vérités, relatives à différents domaines

n est pas la même chose que la thèse relativiste ( forte)


(R) La vérité est toujours relative ( à X )


Car il est parfaitement possible de soutenir la première sans admettre la seconde. On peut admettre très bien que dans un domaine particulier, mettons les maths ou la morale, la vérité n’est pas relative. Le fait que la vérité soit relative à un domaine « vrai dans D » , « vrai dans D’ » etc n’implique pas que à l’intérieur de ce domaine la vérité soit relative à nouveau à un paramètre quelconque.


Alors comment concilier l’ idée qu’il y a quelque chose de commun à toutes les vérités et en même temps qu’il y a autant de sortes de vérités qu’il y a de domaines ou la vérité s’ applique ?
Une manière simple d’ admettre cela consisterait à soutenir que vrai est simplement ambigu, tout comme « rivière » ou « régime ». Mais ce pluralisme simple, comme on pourrait l’appeler, se heurte à une objection immédiate , celle que l’on peut appeler des inférences mixes ( Tappolet)


(1) les pingoins qui se dandident sont rigolos [vérité comique]
(2) les pingoins se dandident [ vérité ornithologique]
(3) Donc le fait que les pingoins se dandidnent est rigolo[vérité comique]


Mais on ne peut pas inferer ( 3) de (1) et de (2). Car (2) ne porte pas sur le même type de vérité que (1) et (3). N ne peut inférer que des vérités locales , propres à un domaine et il n’ y a pas , si l’on veut de métabasis eis allo genos.
La même difficulté se produit avec des généralisations comme

Tout ce que dit le pape est vrai


Car si le pape parle de la théorie de l’évolution, de la Trinité , de l’usage du préservatif, ou bien a des propos de table , il ne parle jamais dans chaque cas de la même chose, et il n’ y a rien de commun qui soit vrai dans ce qu’il dit. C’est une réfutation simple du dogme de l’infaillibilité papale.
Alors il faut dépasser le pluralisme simple. Comment ? Voici une idée. Tout le monde est d ‘accord pour dire que le concept d’identité obéit à certaines contraintes logiques minimales : reflexivité, symétrie, indiscernabilité des identiques, identité des indiscernables. Le « est » d’ identité ne s’ en applique pas moins à des objets et entités extrêmement divers : tables, animaux, personnes, artefacts, institutions. On peut essayer d’ appliquer cette idée à la vérité et traiter des principes comme celui de décitation et quelques autres comme des contraintes minimales auxquelles doit répondre le concept de vérité. En fait on peut considérer que le sens de cette notion est fixé, quid nominis comme dit Descartes, par un ensemble de platitudes ou de trivialités. Comme le disait Austin, une théorie de la vérité est une collection de platitudes.


Affirmer un énoncé c ‘est le présenter comme vrai (transparence)
Le vrai est la correspondance aux faits (correspondance)
Un énoncé peut être vrai sans être justifié et vice versa ( contraste vrai/ justification)
La vérité n ‘a pas de degrés (absoluïté)
La vérité est intemporelle (intemporalité)
A vérité est objective et implique au moins la convergence (objectivité)
« P » est vrai si et seulement si P ( principe d’équivalence )


Ce sont des trivialités. Il y en a d’autres peut être, comme le fait que le vrai est le but de nos enquêtes par exemple. Il ne s’agit pas d’une définition du vrai, car autrement on tomberait dans une difficulté déjà signalée par Tomas d’ Aquin, qu’il faudrait que ces platitudes soient vraies, ce qui rendrait circulaire la définition. Disons plutôt qu’elles caractérisent, au sens où Frege distinguait une Erlauterung d’une définition en forme.
Nous pouvons les prendre toutes ensemble et dire simplement


( F) Il y a un concept conforme à transparence, correspondance, absoluité , etc qui joue le rôle du concept de vérité


Et le concept qui a cette fonction est le concept de vérité ou joue le rôle du concept de vérité. Mais jouer un rôle n’implique pas que l’on identifie la vérité à ce rôle. Je joue le rôle de professeur, mais bien souvent ( quand je corrige trop vite les copies, ou fais un mauvais exposé ) je ne suis pas identique à mon essence professorale. Mais je joue le rôle néanmoins. Et il y a de nombreuses manières de remplir ce rôle. Le rôle « professeur de philosophie » par exemple peut être instancié ou réalisé de multiples manières


Une autre comparaison est appropriée. Selon Aristote dans le De Anima, un organe peut jouer le rôle de l’oeil sans être identique à sa matière. Il y a ainsi des yeux d’humains, de poulpe, de chauve souris, voire même d’escargots, mais ils ne sont pas exemplifiés dans les mêmes propriétés physiques des différents organismes. C’est l’origine de la théorie fonctionnaliste des états mentaux. Un état mental, comme la douleur , disent les fonctionnalistes contemporains, n’est pas identique à ses réalisations physiques ( et donc le matérialisme est faux), mais il est au moins réalisé dans une propriété physique ou une autre, et il joue le rôle de douleur (elle n’est pas la même chez le poule ou la tortue que chez nous, etc.

On peut donc soutenir (F) comme une forme de fonctionnalisme quant à la vérité. Il y a une unique concept ou propriété de vérité, conforme au rôle de la vérité , mais il y a de multiples manières dont ce rôle est réalisé . Dans certaines domaines, comme celui de notre parler au sujet d’objets ordinaires, ou peut être en mathématiques ou en physique, la vérité est réalisée comme correspondance. Dans d’autres domaines, peut être celui des vérités morales, ou celui des vérités de la fiction, la vérité est réalisée comme cohérence. Et peut être dans certains domaines, comme celui des goûts et des couleurs, ou dans celui du comique , la vérité n’ est elle tout simplement pas réalisée. On ne peut alors plus parler de vérité au sens minimal dans ces domaines. Ce pluralisme sophistiqué, comme on peut l’appeler, autorise donc à parler d’ un concept unique de vérité, tout en admettant, comme le disent les fonctionnalistes, la réalisabilité multiple de la vérité. La stratégie ne peut pas être la même d’ un domaine à un autre, et il faut, pour chaque domaine specifier le type de vérité.


Cf le contraste de l’Euthyphron : Il dicte selon les domaines, des stratégies réalistes et antiréalistes. Il n’ y donc pas a priori de réalisme ou d’antiréalisme dans tous les domaines. C’est une autre manière de dire que le problème du réalisme relativement à un certain type d’entités doit être disssocié du problème de la vérité


(1) Un acte est pieux ssi il est aimé par les dieux
(1a) les actes peiux le sont parce qu’ils sont aimés par les dieux
(1b) C ‘est parce que certains actes sont pieux qu’ils sont aimés par les dieux


Parce que P nos opinions convergent
Vs Parce que nos opinions convergent, elles sont varies
C’est une image attrayante, qui pourrait nous réconcilier avec le pluralisme. Elle nous permet aussi d’éviter le problème des inférences mixtes
( dire pourquoi , ici)

Mais elle est fautive.
D’abord parce que le fonctionnalisme aléthique, comme on peut encore l’appeler, ressemble étrangement au déflationnisme et au minimalisme. Si la vérité n’est qu’un rôle, ce rôle est minimal, et cela ressemble étrangement à l’idée qu’on peut parler de vérité à bon compte, et que ce concept est, pour reprendre une image employée en philosophie morale, un concept fin, et non pas épais ou substantiel.
 

En second lieu parce que le fonctionnalisme ne nous dit pas à quel niveau on doit identifier la propriété d’être vrai :
-
au niveau de second ordre, celui du rôle joué par le concept
-
ou au niveau du premier ordre, dans la réalisation des différentes propriétés ?

Comment est il possible de dire, par exemple que les vérités mathématiques sont conformes au rôle (F), mais qu’elles sont en fait conformes à la vérité correspondance ? De deux choses l’ une : ou la vérité est au niveau du rôle, et en ce sens le concept en est minimal, ou elle est au niveau de sa réalisation dans un domaine, et en ce cas on reste face à l’opposition entre diverses conceptions substantielles de la vérité. . Mais elle ne peut pas être aux deux niveaux à la fois. De plus cela ne résout pas le problème initial : si la vérité est réalisée dans tant de domaines différents, comment peut-elle être ce qui est commun à tous ces domaines ?


La seule réponse possible, à mon sens, est que le concept véritable de vérité n’est pas le concept fonctionnel, mais un concept substantiel. Ici cela dépend des vues philosophiques, et on retrouve le débat traditionnel que l’on avait, avec le pluralisme, cherché à quitter. Mais je dirai simplement qu’ à mes yeux la vérité est le concept fonctionnel et minimal et en ce sens je suis certainement un minimaliste), mais aussi le concept réaliste et correspondantiste : la vérité est la correspondance aux faits. Je ne pourrai pas argumenter ici ce point, mais on peut soutenir un réalisme minimal. Soutenir cette thèse c’est admettre un concept en fait robuste de vérité, et refuser la position pluraliste selon laquelle le concept de vérité peut s’appliquer partout, bien que de manière lâche et, si l’on peut dire, débouttonnée. Il faut admettre qu’ il y des domaines où le vrai ne s’applique pas. Rien n’est pire que d’ admettre que le vrai s’applique partout


conséquences de l’absolutisme pour l’éthique de la vérité


Je ne fais donc ici qu’indiquer, négativement, que l’absolutisme est la position qui s’impose, du fait de la défaite du relativisme et du pluralisme. Pour défendre la position absolutiste complètement, il faudrait en fait pouvoir discuter le point (3) que le vrai n est pas vague, et n’a pas de degrés. Mais je laisserai cela pour la discussion éventuellement.


Le relativisme et le pluralisme, comme toutes les conceptions philosophiques répandues, ne le sont jamais de la manière crue et tranchante que j’ai présenté ou essayé de présenter. Ils le sont souvent de manière diffuse et partielle. Il y des patchs de pluralisme et de relativisme et en fait tout le monde est plus ou moins pluraliste et relativiste modéré. Il n’ y a que si l’on passe aux version absolues de ces positions , aux drogues dures du post-modernisme, que ces thèses prennent des allures de véritable catastrophe. Les philosophes s’en rendent compte, et ici la situation n’est pas très différente de celle qui prévaut avec le scepticisme : beuacoup de gens défendent le scepticisme, mais ne le disent pas, et refusent d’ être ainsi caractérisés. De même avec le relativisme et le pluralisme. Ils ont , quand on les énonce, mauvaise presse, et les philosophes qui se voient accuser de soutenir ces
thèses répondent : « Mais bien sûr je ne suis pas relativiste » Mais bien sûr je ne soutiens pas que le concept de vérité se disperse en autant de vérités qu’il y a de myrtilles. » Mais ils n’en soutiennent pas moins des formes subtiles ou sophistiquées de ces thèses. Mais même les drogues douces, on le sait, sont toxiques.
Je me contenterai ici de rappeler quelques banalités une fois que l’ on admet l’absolutisme. Toutes relèvent en fait d’ autre chose que la théorie stricte de la vérité et portent sur l’éthique du vrai, ce qui n‘est pas la même chose


Il y a un argument très courant qui est défendu à l’appui du relativsme ou qui l’accompagne. C ‘est ce que l’on peut appeler l’argument des guillemets, et il est en fait aussi vieux que Ponce Pilate. Les philosophes post modernes ( des noms !) aiment souvent à mettre des guillemets quand ils parlent du « vrai » ou de la « vérité » L’argument est le suivant :


Ce qui passe pour du vrai n’est pas du vrai, mais ce que ceux qui ont du pouvoir font passer comme tel et sont parvenus à faire accepter comme telDonc
Le concept de vérité n’est pas autre chose que de la salade idéologique


La prémisse est vraie, et correspond à tout ce que nous savons du pouvoir, des media, de la propagande, ou de la lecture des sophistes, des rhétoriciens, de Nietzsche et Foucault, ou de celle de Orwell et de Victor Klemperer. L’argument semble contradictoire. Mais si on met des guillemets à « vrai » il est irrésistible. Il conduit au cynisme quant à la vérité , au fait que nous ne croyons plus à « la vérité » . Et pourtant cet argument est parfaitement fallacieux. Il s’ appuie en fait implictement sur l’assimilation , présente aussi dans la conception déflationniste, de la vérité et de la croyance et de la vérité et de l’ assertion, et sur le principe plausible


Si X dit que P, il croit que P


Mais bien sûr le fait de croire que P n’implique rien quant à P, pas plus que le fait de dire que P. Mais une version subtile de l’argument est chez Rorty, qui nous dit que « vrai » est une sorte de performatif ou de dispositif rhétorique, une petite tape que nous donnons sur le dos de nos assertions et des assertions de ceux qui appartiennent à notre communauté, ou en touts cas de ce que nous prêts à défendre contre les objections. Habermas lui-même, pourtant philosophe a priori plus sérieux, défend aussi une conception de ce genre.


La réponse a l’argument est qu’ il est parfaitement correct que « vrai « est souvent utile rhétoriquement. Mais cela ne signifie en rien que cela épuise sont sens. En fait c’est l’inverse qui est correct : « vrai « ne peut être un dispositif rhétorique

que parce qu’il a le rôle sémantique qu’il a, à savoir affirmer que P quand P correspond aux faits. On peut en dire autant des arguments pragmatistes qui nous disent que le vrai c’est l’utile ou que la catégorie de ce qui est intéressant est plus intéressante, et meilleure que la catégorie de vérité ( cf cit de Deleuze). On ne pourrait tout simplement pas établir ce qui est meilleur si on ne pouvait pas dire ce qui est vrai.
Des auteurs post modernes comme Rorty voudraient nous dire qu’il n’ y a en fait pas de concept substantiel de vérité . Ils ne sont pas loin d’une forme de nihilisme. Ces auteurs sont rejoints par des naturalistes radicaux comme les Churchland ou Changeux, qui soutiennent qu’il n’ y a pas de vrai ou de faux, mais juste des propriétés neuronales, et que toutes les vérités se réduisent à des vérités physiques.
Leur position se veut en fait tolérante, et opposée à la croyance uniciste et absolutiste perçue comme menaçante.


Anecdote de Blackburn sur le relativisme et le pluralisme ( cf Truth, Penguin 2009)
Illustrant le danger du relativisme et du minimalisme


Jean Paul II disait « La vérité ne peut pas contredire la vérité ». Benoit XVI a dit la même chose dans son discours de Ratisbonne. Ibn Rush, Averroes disait : la vérité ne peut pas s’opposer à la vérité. Tous ces philosophes ont parfaitement raison. Si A croit que P, et que B croit que non P, l’ un d’eux doit avoir tort. Bien que ce soit une tautologie, certains trouvent cela inacceptablement dur . Ils trouvent cela impoli, un manque de respect d’autrui, d’ ouverture d’esprit.


Mais ce sont eux en fait qui manquent de respect et de politesse, et c’est pourquoi les relativistes sont souvent des gens grossiers et mal éduqués.Car, et d’une, si j’ai une bonne raison de respecter votre intelligence et que vous êtes en désaccord avec moi quant à P ( par exemple la qualité de la philosophie de Heiddegger) , je devrais y penser à deux fois. Peut être est ce que je me trompe, ou suis confus, ou manque quelque chose. D’ un autre côté si je découvre que vous croyez de bêtises, cela abaissera l’opinion que j’ai de vous, et si c’est vraiment idiot je vais perdre le respect que j’ai pour votre intelligence ou pour votre intégrité. Je peux bien sûr me tromper en croyant que ce que vous croyez est idiot, et même dans ce cas cela ne me donne pas le droit de vous mettre en prison, ou de vous envoyer en camp de redressement de philosophie analytique
Car aussi, et de deux, l’enquête si elle est réussie, requiert souvent la coopération et dépend de la communication entre individus. Mais la communication désirable ne consiste pas simplement à suivre les règle de la conversation polie ( telles que Swift les a un jour établies ironiquement). Mais l’enquête ne requiert pas la politesse. Comme je l’ai déjà dit, il faut souvent être rude et impoli quant il est question de vérité. Watson n’était pas poli avec Crick et vice versa, mais Bellarmin était poli avec Galilée

 

Pirandello et Einstein


Exposé aux Rencontres philosophiques de Langres, 14 sept 2011 draft inédit

https://www.autour-rencontres-philosophiques-langres.com/medias/2011-La-Verite.pdf