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lundi 8 septembre 2025

L’esprit de William Hazlitt

 

William Hazlitt, Sentiment et raison
Autoportrait, William Hazlitt (1778–1830)

pascal engel

William Hazlitt (1778-1830) devrait être le saint patron des critiques littéraires. Ignoré de son vivant (mais connu, comme son contemporain Stendhal, de quelques happy few), on le tient à présent comment l’un des plus grands prosateurs de langue anglaise. Quelques-uns de ses essais ont été traduits récemment. La parution de ce recueil majeur de certains de ses plus beaux textes devrait le consacrer définitivement comme le plus classique des romantiques.


William Hazlitt, Sentiment et raison. Trad. de l’anglais et annoté par Julien Zanetta. Préface de Patrizia Lombardo. Presses Sorbonne Université, 278 p., 19 €


Fils d’un pasteur unitarien, William Hazlitt voulut d’abord être poète, sous l’influence de Coleridge (évoqué ici dans « Ma première rencontre avec les poètes »), puis philosophe, sous l’influence du penseur politique William Godwin, et enfin peintre. Mais il devint finalement critique d’art et de théâtre. Sa meilleure veine est dans ses essais, souvent brefs, mais substantiels, qui furent réunis de son vivant sous les titres de The Spirit of the Age, The Round Table, Table Talk, The Plain Speaker ou Lectures on the English Poets, et qui connurent un succès d’estime en son temps mais ne furent appréciés qu’un siècle après sa mort. Dans son essai « La déception », écrit à la fin de sa vie, Hazlitt remarque amèrement qu’« un auteur perd son temps dans des études pénibles et des recherches obscures afin d’obtenir un faible souffle de popularité ; il ne rencontre rien d’autre que vexation et déception dans quatre-vingt-dix-neuf cas sur cent ».

Il mourut dans la misère, et aurait ri de l’hôtel luxueux qui porte son nom aujourd’hui à Soho. La gloire posthume se fit attendre (une première édition de ses œuvres parut en 1902, et une édition complète en 1930). Cela tient peut-être à la diversité de ses intérêts et de ses écrits. Virginia Woolf, qui ne l’aimait pas, disait, dans la préface à son unique roman, Liber amoris (traduit chez José Corti), que le grand défaut de son œuvre réside dans le fait qu’il avait toujours hésité entre une carrière de peintre et une carrière d’écrivain. Stevenson disait pour sa part qu’il faudrait taxer toute personne qui n’a pas lu Hazlitt. (On n’a pas encore pensé à un impôt sur la fortune littéraire, mais je suggère l’idée à nos ministères, qui ne taxent que les bestsellers.) Les anthologies de ses essais restent encore difficiles à trouver en anglais, mais des éditions récentes (particulièrement celle de Duncan Wu, en 9 volumes) les ont rendus accessibles. En français, les traductions sont récentes, mais on dispose à présent de plusieurs choix d’essais : Du plaisir de haïr (Allia, 2005), La solitude est sainte (Quai Voltaire, 2014), Le combat (Quai Voltaire, 2016) et Sur l’amour de la vie et autres essais (éditions du Sandre, 2018), Du goût et du dégoût (Circé, 2007) et, à présent, ce volume dû à Julien Zanetta, qui contient certains de ses essais et critiques les plus célèbres en littérature et en esthétique : «  Du caractères littéraire », « Du caractère de Rousseau », « Du style familier », « De l’imitation », « De l’humour et du spirituel », « Du génie et du sens commun », « Pourquoi prend-on plaisir aux objets éloignés ? », et ses essais sur les grandes pièces de Shakespeare (Othello, Macbeth, Hamlet, Le Roi Lear).

Woolf n’aimait pas Hazlitt parce qu’elle trouvait qu’il passe trop aisément de la raison au sentiment, et de raisonnements abstraits à des confidences sur lui-même. Il est curieux que l’auteur des Vagues n’aimât pas ces mélanges, elle qui cherchait à faire coexister des voix diverses. Mais c’est précisément ce pourquoi Hazlitt est un auteur si original et si précieux aujourd’hui. Il n’écrit pas seulement des miscellanées (genre très pratiqué outre-Manche, depuis Swift, Pope, Johnson, et poursuivi par De Quincey et Thackeray), il a un style miscellanesque. Il est essayiste et critique, mais avec imagination, pamphlétaire et polémiste mais avec un goût pour l’abstraction et les idées, capable de peindre des scènes saisissantes (comme dans The Fight) et de parler dans la foulée de principes esthétiques, amateur d’histoire (sa dernière œuvre est une biographie de Napoléon) et de politique, mais aussi capable d’une spéculation philosophique de haut niveau. Peu d’essais le montrent aussi bien que l’un de ses plus fameux, « Going on a Journey », qui commence comme une promenade rousseauiste dans la nature et se termine en méditation sur l’association des idées et l’unité du moi.

Il faut d’ailleurs lire Hazlitt comme on part en promenade, mais sans s’abandonner au paysage et à la rêverie sur soi, dans le style rousseauiste. Il a l’art de la digression, mais ses digressions sont toujours logiques. Il aimait Rousseau, comme le montre l’un des essais du présent volume, « Sur le caractère de Rousseau », mais il était dépourvu du trait qu’il considère comme central chez ce dernier, une attention extrême et maladive à sa propre sensibilité et la tendance à transformer tout sentiment en une passion. Il est romantique, mais refuse de tout jouer sur l’air du sentiment. Il est en fait tout autant un homme des Lumières, ami de la raison, qui est pour lui « la reine du monde moral, l’âme de l’univers, la lampe de la vie humaine, le pilier de la société, le fondement de la loi, la balise des nations, la chaîne d’or, descendue du ciel, qui lie toutes les créatures animées et intelligentes dans un seul et unique système » (« Illustrations of Vetus », dans ses Political Essays). Son idéal n’est pas celui de l’individu romantique, tout tourné vers son moi, mais celui d’un empiriste du XVIIIe siècle et d’un admirateur des Lumières écossaises, qui met la plus haute pensée dans la recherche de ce qui est commun et de ce qui ressortit au common sense qu’Orwell, autre grand essayiste de la langue anglaise, appellera la common decency. Cela l’oppose notamment aux envolées de Wordsworth et de Coleridge, qui étaient d’ailleurs ses amis, et aux romantiques allemands comme Schlegel, qu’il moque souvent.

Sa peinture même (on a notamment de lui un célèbre autoportrait et un portrait de Charles Lamb) le porte vers les classiques comme Poussin, sur lequel il a écrit des pages admirables. Mais il était également capable de reconnaître le génie de son contemporain Turner (il dit pourtant de ses peintures qu’elles manquent de forme et sont « des images du néant très ressemblantes »). Sa vision morale le rapproche de moralistes français comme La Rochefoucauld, dont il fit un pastiche savant. La clef de sa psychologie et de son esthétique est le rôle qu’il donne à l’imagination, comme faculté à la fois de reproduire le sensible et de le dépasser vers le possible. Politiquement, il était francophile, républicain, admirateur de la révolution française et de Napoléon. Il s’opposa toute sa vie aussi bien aux conservateurs comme Burke et Malthus qu’aux réformateurs utilitaristes comme Bentham. Sa philosophie, développée dans son livre de jeunesse, An Essay on Human Action, était  inspirée de Hutcheson, de Smith et de Hume, et l’amenait à mettre la sympathie au centre des sentiments sociaux humains. Tout cela le mettait en porte-à-faux vis-à-vis de ses contemporains, et n’aurait pas fait de lui l’auteur favori des Brexiters, qui lisent tous Burke.

L’esthétique de Hazlitt est d’abord classique. Comme il l’énonce dans « Les marbres d’Elgin » (les frises du Parthénon, aujourd’hui réclamées par la Grèce au British Museum), il estime que l’art doit imiter la nature, et non servir à épancher nos sentiments. Il pense, comme Pope, que « True wit is nature to advantage dressed, What oft was thought, but ne’er so well express’d; Something whose truth convinced at sight we find, That gives us back the image of our mind ». Il aime l’expression nette, rejette le style « boursouflé » d’auteurs comme Chateaubriand, tout comme en peinture il déteste le pittoresque. Comme il l’explique dans ses essais sur le caractère littéraire (1813) et le style familier (1822), le style d’écriture doit être simple, sans pomposité ni pédanterie, mais aussi sans désir de faire peuple. Il aima jadis Coleridge et Wordsworth, mais finit par les trouver trop affectés et se brouilla avec eux. Mais Hazlitt n’est pas juste un classique égaré, car il donne un rôle très important à l’imagination. C’est dans les essais ici traduits sur « L’humour et le spirituel » et sur « Le génie et le sens commun », mais aussi dans ses superbes lectures des caractères shakespeariens, qu’on le voit le mieux. Sa théorie de l’humour a des affinités avec celle de Kant – il insiste sur l’incongruité, faculté d’imagination, sur laquelle repose le grotesque, en se détachant ainsi de la conception hobbesienne du rire comme manifestation de supériorité – mais souligne aussi que le risible, en particulier le ridicule, est « l’épreuve du vrai ». La satire doit sa force à la vérité, tout en devant à l’imagination. Le confirment les pages d’éloge que Hazlitt consacre à Swift, en opposition à Johnson qui détestait ce dernier. On pourrait mesurer la valeur des écrivains en fonction de la proximité ou de la distance qu’ils ont vis-à-vis de Swift. Il est intéressant que Hazlitt associe également l’originalité à la vérité : l’originalité n’est autre que la « conviction puissante de la vérité » et « le plus fort sentiment de vérité qu’on puisse avoir ». Un classique se doit d’honorer la vérité ; un romantique l’imagination. Hazlitt se réclame des deux.

Hazlitt est maintenant sorti de son long purgatoire, notamment avec les livres de Duncan Wu, de David Bromwich, d’Anthony Grayling, et la formation d’une Hazlitt society. Mais, grâce à ce livre, on l’espère, Hazlitt va entrer définitivement en littérature chez ces Français qu’il appréciait tant. Les notes savantes de Julien Zanetta permettent de se frayer une voie dans les allusions complexes et le contexte littéraire et philosophique de Hazlitt. L’anglais de Hazlitt est difficile, plein de dénivellations non seulement stylistiques mais grammaticales. La traduction de Julien Zanetta rend parfaitement cette écriture vigoureuse comme un verre d’alcool pris dans une auberge après une longue marche.

Nul ne pouvait préfacer mieux cette traduction que Patrizia Lombardo, qui vient de disparaître, et dont c’est l’un des derniers textes. Pendant des années, elle a pratiqué Hazlitt et l’a enseigné à Genève avec Stendhal, et publié des essais fondamentaux sur les deux auteurs, dont on espère qu’ils seront bientôt réunis [1]. Patrizia Lombardo rappelle les liens et les similitudes entre les œuvres de Stendhal et de Hazlitt. Quasiment contemporains, ils se sont rencontrés à Florence et à Paris en 1824, et, bien avant, Stendhal avait lu Hazlitt dans l’Edinburgh Review. Tous deux aimaient la peinture et la littérature, Napoléon et la psychologie philosophique, que l’un avait apprise des Idéologues et l’autre des empiristes et des philosophes du sens commun. Tous deux vivaient au milieu d’esprits romantiques enfumés et enfumants, mais aimaient la clarté et l’ironie classique. Et tous deux furent l’objet de l’admiration de quelques happy few mais ne connurent pas la gloire de leur vivant. Enfin, tous deux pensaient que pour un critique d’art et de littérature « l’impertinence de l’admiration est à peine plus tolérable que la démonstration du mépris », comme le dit Hazlitt dans « On the Advantage of Intellectual Superiority » – où il se décrit à demi-mot lui-même, et évoque les désavantages de cette attitude. Tous deux haïssent la sottise, que Hazlitt rencontre le plus souvent sous la forme de ce qu’il appelle « l’insipide », et dont, s’il revenait parmi nous, il verrait qu’elle est la toile de fond de notre soi-disant culture.

Patrizia Lombardo éclaire particulièrement l’originalité de Hazlitt quand elle rapproche son projet de celui que Musil entreprendra un siècle plus tard : réaliser l’équilibre, peut-être l’union ou la synthèse impossible, du sentiment et de la raison, de l’intelligence et de l’imagination. Il y a de grandes similitudes entre les deux auteurs, aussi lointains soient-ils dans leurs contextes, car comme on reprocha à Hazlitt d’avoir trop cédé au cérébral quand il aurait dû donner libre cours  à son sens narratif, on reprocha aussi à Musil de céder à l’essayisme là où on aurait aimé  qu’il suivît sa veine romanesque. L’inachèvement de leurs essais respectifs témoigne de la difficulté de l’entreprise. Lombardo a remarquablement montré comment la théorie hazlittienne de l’imagination comme  projection vers le possible fait écho à la conception musilienne de « l’homme du possible ». Elle montre aussi combien Hazlitt s’appuie, tout comme Stendhal, sur une théorie élaborée des émotions et du caractère, et combien cette théorie ouvre la voie à une conception de la littérature comme connaissance. Pour comprendre pourquoi Hazlitt n’a pas eu avant un siècle au moins le succès qu’il aurait dû avoir, je tenterais volontiers l’explication suivante, que Benda développa jadis dans La France byzantine : pour le premier romantisme, auquel Stendhal et Hazlitt appartiennent pleinement, la littérature est une forme de connaissance, qui s’appuie sur l’imagination et non pas simplement sur l’observation. Elle est une connaissance modale, celle du possible. Mais elle n’est pas non plus imagination débridée : l’imagination part du réel et le renforce. C’est cette idée que le second romantisme a perdue  et qui a fini par conduire à la conception que Benda appelait celle de la littérature pure, des œuvres fermées sur elles-mêmes et autoréférentielles, qui a dominé le XXe siècle. Quand nous serons débarrassés de cet « absolu littéraire » – qui était aussi celui de la branche allemande du romantisme, nous pourrons renouer avec la littérature rationaliste, qui, comme le montre Lombardo, n’exclut en rien le sentiment.

Patrizia Lombardo était l’une des plus grandes critiques de sa génération, et l’un des plus grands professeurs de littérature de l’université de Genève, dans la tradition de cette école lémanique dont Jean Starobinski était l’un des maîtres, et où elle rayonnait  avec discrétion. Ses livres sur Barthes, sur le cinéma, sur la littérature et les émotions, ses contributions nombreuses à Critique, dont elle était l’un des piliers, témoignent de la relation passionnée en même temps qu’érudite qu’elle avait avec la littérature, qu’elle pratiquait sans frontières disciplinaires, avec un sens profond des vrais problèmes de philosophie. Sa relation à Hazlitt n’est pas un hasard : cette alliance de passion, d’intellect, de profondeur toujours légère, cette conjugaison du goût des arts visuels et de celui de l’art littéraire, cette vigueur et cette liberté, font d’elle la sœur lointaine, et la meilleure héritière, du grand écrivain anglais.


  1. Notamment « Literature, Emotions and the Possible : Hazlitt and Stendhal » in  Mind, Values, and Metaphysics: Philosophical Essays in Honor of Kevin Mulligan, vol. 2, Springer 2014, et « Hazlitt and Stendhal Theories of Emotions » , in L. Saetre, P. Lombardo and J. Zanetta, Exploring Text and Emotions, University of Aahrhus Press, 2014.
     
    En attendant Nadeau   Numéro 85
     

dimanche 5 juin 2022

Tongue in cheek

 

Chantal Goya dans Masculin féminin

         Une expression anglaise que j'aime est "tongue in cheek" . En français peut-être "pince sans rire", est approchant, mais cela ne traduit pas vraiment. En allemand c'est la même chose : "Zunge in die Wange". Elle indique qu'on retient sa langue, ou qu'elle va à l'encontre de ce qui sort des lèvres, mais aussi qu'on suspend son assertion ou qu'on dit quelque chose à ne pas prendre au sérieux. Elle indique aussi que l'on dit quelque chose ironiquement, au sens le plus classique : dire le contraire de ce que l'on croit. Sauf que souvent on est tongue in cheek sans rien dire. C'est le style omniprésent de Swift, Saki, Shaw, Wodhouse, Waugh et tous les grands Irlandais et Anglais de la littérature.

         Très souvent le style "tongue in cheek" est ce que l'on appelle l'ironie "auctoriale", très bien définie par Anne Reboul  dans un article sur l'ironie

"L’ironie auctoriale est ce qui se produit quand un personnage, dans une fiction, dit (sérieusement) quelque chose qui est interprété par le lecteur comme absurde ou ridicule d’une façon ou d’une autre."

Autrement dit ce n'est pas l'ironie de tel ou tel personnage, mais celle qui naît de la manière dont l'auteur s'exprime. Un cas typique est celui de Evelyn Waugh, par exemple dans The loved one, qui se passe dans un funerarium californien:

« She wore a white smock and over her sharply supported left breast was embroidered the words, Mortuary Hostess.

“Can I help you in any way?”

“I came to arrange about a funeral.”

“Is it for yourself?”

“Certainly not. Do I look so moribund?”

“Pardon me?”

“Do I look as if I were about to die?”

“Why, no. Only many of our friends like to make Before Need Arrangements. Will you come this way?”

She led him from the hall into a soft passage. The décor here was Georgian. The “Hindu Love-song” came to its end and was succeeded by the voice of a nightingale. In a little chintzy parlor he and his hostess sat down to make their arrangements.

“I must first record the Essential Data.”

He told her his name and Sir Francis’s.

“Now, Mr. Barlow, what had you in mind? Embalmment of course, and after that incineration or not, according to taste. Our crematory is on scientific principles, the heat is so intense that all inessentials are volatilized. Some people did not like the thought that ashes of the casket and clothing were mixed with the Loved One’s. Normal disposal is by inhumement, entombment, inurnment or[…] »



Mais chez les satiristes comme Swift, qui souvent personnifient leurs personnages, les deux sortes d'ironies se confondent

"I should not have given the Publick, or my self, the Trouble of this Vindication, if my Name had not been made use of by several Persons, to whom I never lent it; one of which, a few days ago was pleased to father on me a new Set of Predictions. But I think those are Things too Serious to be trifled with, It grieved me to the Heart, when I saw my Labours, which had cost me so much Thought and Watching, bawl'd about by the common Hawkers of Grubstreet, which I only intended for the weighty Consideration of the gravest Persons. This prejudiced the World so much at first, that several of my Friends had the Assurance to ask me, Whether I were in Jest? To which I only answered coldly, That the Event would shew. But it is the Talent of our Age and Nation, to turn Things of the greatest Importance into Ridicule. When the End of the Year had verified all my Predictions, out comes Mr. Partridge's Almanack, disputing the Point of his Death; so that I am employed, like the General; who was forced to kill his Enemies twice over, whom a Necromancer had raised to Life. If Mr. Partridge has practiced the same Experiment upon himself, and be again alive, long may he continue so; that does not in the least contradict my Veracity: But I think I have clearly proved, by invincible Demonstration, that he died at furthest within half an Hour of the Time I foretold."



Une ironie intermédiaire entre celle du personnage et celle de l'auteur est chez Wodehouse. Jeeves n'est jamais ironique, car il respecte Wooster , mais sa manière de s'exprimer s'en approche sans cesse:

"When you come tomorrow, bring my football boots. Also, if humanly possible, Irish water spaniel. Urgent. Regards. Tuppy." "

What do you make of that, Jeeves?"

 "As I interpret the document, sir, Mr. Glossop wishes you, when you come tomorrow, to bring his football boots. Also, if humanly possible, an Irish water spaniel. He hints that the matter is urgent, and sends his regards." 

"Yes, that's how I read it, too ... " 

P. G. Wodehouse, 'The Ordeal ofYoung Tuppy'. 



L'ironie auctoriale standard est souvent chez Voltaire ou chez Anatole France: 

Un religieux de l’ordre de Saint Benoît, Ernold le Pingouin, effaça à lui seul quatre mille manuscrits grecs et latins, pour copier quatre mille fois l’évangile de Saint Jean. Ainsi furent détruits en grand nombre les chefs-d’oeuvre de la poésie et de l’éloquence artistique. Les historiens sont unanimes à reconnaître que les couvents pingouins furent le refuge des lettres au moyen âge.(L'île des pingouins )



 Gregory Currie commente fort bien ce que peut être un personnage qui, comme Chantal Goya dans Masculin féminin,  est tongue in cheek 

"L’ironie prétend asserter ou questionner ou justifier et ce faisant exprime une attitude envers ceux qui feraient, diraient ou justifieraient de cette façon, ou envers des gens, des actions et des attitudes que la feintise amène par ailleurs à l’esprit. Cette expression n’est pas nécessairement un cas de dire. De fait, l’ironie peut se passer du langage. "


George Bernard Shaw, Hilaire Belloc, J.K. Chesterton




dimanche 19 décembre 2021

Une nuit au Hazlitt's

 



Swift's room, Hazlitt's

    

   Il y a quelques années, devant faire une conférence à Londres, je passai une nuit au Hazlitt's , dans Frith Street , un hôtel georgien  datant de 1718  dans Soho. Je l'avais choisi en raison du fait qu'il a fut la dernière maison qu'habita Hazlitt. Une plaque l'indiquait à l'entrée que William Hazlitt y était mort en 1830. 

Mais pas de portrait de lui à l'intérieur. Quoi qu'il en soit, je fus ravi, car on m'avait donné la "Swift room", ornée du portrait de Swift par Jervas.   

     C'était un hôtel élégant, quoiqu'un peu tape à l'oeil et vulgaire dans certaines décorations. Il y régnait une atmosphère chic, un peu Dorian Gray et donc plus victorienne que georgienne. Je compris plus tard la raison de cette touche de mauvais goût, en notant que l'hôtel était "gay friendly". Mais aucun Lord Douglas n'apparut.


Albert Lewin 1945 , avec George Sanders

     Je ne vis pas non plus le fantôme de Hazlitt. Mais il faut sans cesse relire Du plaisir de haïr, de William Hazlitt (1826), tr. Oliete Oscos, Allia 2005 et d'autres écrits enfin traduits, ou dans la langue originale. C'est ma très chère amis Patrizia Lombardo qui me l'a fait connaître. Elle était la grande spécialiste sur le continent, Bromwich sur le nouveau monde et Anthony Grayling dans les Isles, ainsi que le grand politicien travailliste Michael Foot.

       La haine est le sentiment de saison: Zorglub l'incarne. Quelle préscience chez Franquin. Elle s'étale, se sent, fait vibrer. William Hazlitt fut méconnu de son vivant et reste un auteur pour happy few. Stendhal l’appréciait.  Ses chefs d’œuvre sont de courts essais où il change sans cesse de registre : anecdotes, digressions morales et philosophiques. Nous hai¨ssons une pauvre araignée qui parcourt notre tapis.  Nous haïssons tout autant ceux qui nous ont fait du bien que ceux à qui nous avons fait du mal. Nous haïssons autant l’intelligence que la bêtise, « l’amertume nous garde en forme comme une bonne décoction de bile ». Nous nous détournons même de nos livres préférés, et pour ne pas avoir l’air pédant, nous sommes prêts à vanter Michel Onfray ou Alain Finkielkraut plutôt que Léon Daudet ou André Maurois. Mais la haine n’a-t-elle pas des raisons, et même de bonnes raisons ? On nous presse de sortir des émotions négatives et des passions tristes. Mais il peut être gai et tonique de haïr. Pourtant sortirons-nous jamais de notre délectation morose ? « Je vois la sottise se joindre à la canaillerie et ensemble façonner l’esprit public et l’opinion publique ». La seule exception, nous dit Hazlitt, est quand nous lisons les vrais livres, et nous plaçons du point de vue de l’universel, de la justice et de l’idéal, dédaignant nos haines locales et communautaires. Mais dès que nos intérêts et passions sont en cause, nous revenons au charme de la haine. 







    

     


jeudi 6 août 2020

PLUM EN DISGRACE

Hotel Adlon, Berlin , 1941


      La réputation de Pelham Grenville Wodehouse (que j'appelerai PGW plutôt que Plum, pour garder quelque distance) fut sérieusement ternie par les émissions de radio qu’il accepta de donner à Berlin en 1941, en pleine guerre, à l’instigation de la propagande nazie. Elles provoquèrent un tollé en Angleterre, et une réprobation unanime de la classe politique, et conduisirent PGW, en 1946, à s’exiler aux Etats Unis, quand il comprit qu’il était indésirable dans son pays, et à vivre  le reste de son existence outre-Atlantique. Il estimait, de son point de vue, n’avoir guère commis plus qu’une gaffe, et ses défenseurs, comme George Orwell dans un texte fameux, jugèrent qu’il n’était pas coupable d’autre chose que de « stupidité ». La reine Elisabeth II, apparemment sur le conseil de la Queen Mother, le fit tardivement chevalier de l’Empire britannique en 1975, un an avant sa mort, mais il n’alla jamais chercher cette décoration.

    Qu’avait fait PGW pour mériter cette infamie ? Comment l’aimable et populaire auteur des aventures de Jeeves et Bertie, des Blandings et de tant d’autres livres à succès qui enchantèrent  le lectorat anglophone entre les deux guerres et  aujourd'hui encore , put-il être considéré comme un collaborateur ou un traître ? Rappelons, grâce au livre de Sophie Ratcliffe, qui contient aussi sa correspondance, quelques faits.  


Low wood, Le Touquet

   Depuis 1936, PGW et sa femme Ethel vivaient, en France, après un séjour à Beverly Hills, d’abord à Auribeau dans les Alpes maritimes, puis au Touquet, où il loua dans un domaine résidentiel chic depuis longtemps occupé par des Anglais une vaste demeure, près d’un terrain de golf , sport dont avec le cricket Bertie avait du mal à se passer. L’une des raisons de cet exil français était fiscale : il souhait échapper aux taxes auxquelles du côté anglais comme américain il était soumis, et les comptables qu’il avait embauchés pour cette tâche étaient incompétents. Pendant 5 ans il mena une vie paisible, continuant à écrire sur un rythme soutenu. En 1939 ses lettres le montrent soucieux de la guerre qui vient et parfaitement conscient des enjeux. Il revient brièvement en Angleterre, où Oxford lui confère un doctorat honoris causa, ce qui le ravit, car à la différence de la plupart de ses héros, il n’eut jamais d’éducation oxfordienne. En juin 40, quand les Allemands envahissent la France, PGW et sa femme restent au Touquet, confiants que les Alliés repousseront l’envahisseur. Mais quand ce dernier se profile, ils tentent de partir, mais leur voiture tombe en panne. Ils reviennent au Touquet. Ils n’eurent apparemment pas le projet d’aller à Dunkerque rejoindre la flotille anglaise qui récupérait ses ressortissants en laissant les Français passer un week-end à Zuydcoote. En juillet les Allemands décident que les expatriés anglais de la région sont un danger, et  emmènent PGW, qui a 58 ans, deux ans avant l’âge autorisant à relâcher des  prisonniers. Il est transféré dans une ancienne prison à Loos près de Lille, puis à Liège, et enfin dans un Internierungslager à Tost, en Haute Silésie, ce qui suscite de la part de PGW cette répartie : «  Si c’est çà la Haute Silèsie, à quoi peut bien ressembler la Basse Silésie ? ». Sa femme est transférée à Lille, sans nouvelles de PGW . Ce dernier s’accommode à peu près du camp de Tost, réussit à trouver une machine à écrire et continue à travailler à Joy in the Morning  Mais un journaliste américain retrouve sa trace, et va l’interviewer.  New York Times annonce au début 41 que PGW est sain et sauf,  et publie une interview de lui qui décrit sa détention avec son humour détaché usuel, ce qui lui vaut des lettres de lecteurs américains, mais aussi attire l’attention des Allemands, qui vont profiter de la célébrité de leur prisonnier. La propagandastaffel ourdit un plan très habile : lui proposer de faire des émissions de radio sur sa vie au camp. Il accepte, dans le but de remercier les lecteurs américains qui lui ont écrit. Crut-il aussi qu’en échange de ces émissions de radio il serait libéré ? Il ne le dit pas, mais il est bien possible qu’il ait attendu au moins un adoucissement de ses conditions de détention et la possibilité de communiquer avec sa femme. Et rien dans les faveurs que lui procurent les Allemands ne vient le démentir : on le loge à l’hotel Adlon, le plus luxueux du Reich, même si c’est à ses frais, sa femme peut l'y rejoindre. 


PGW (un peu mal à l'aise), Ethel W, et l'intermédiaire Plack (?), Hotel Adlon 1941


Il aurait pu y voir malice, mais il accepte aussi un modeste cachet, et se prête au jeu des émissions de radio. Celles-ci, dont le texte est accessible,  sont relativement anodines, d’un ton léger qui se moque de ses geôliers et raconte sa vie en captivité.

“In the days before the war I had always been modestly proud of being an Englishman, but now that I have been some months resident in this bin or repository of Englishmen I am not so sure… The only concession I want from Germany is that she gives me a loaf of bread, tells the gentlemen with muskets at the main gate to look the other way, and leaves the rest to me. In return I am prepared to hand over India, an autographed set of my books, and to reveal the secret process of cooking sliced potatoes on a radiator. This offer holds good till Wednesday week. 

  Mais l’objectif de la propagande allemande était à la fois de montrer que l’écrivain était bien traité , ce qui renforçait aux USA l’image d’une  Allemagne clémente et confortait l’isolationnisme de ceux qui ne voulaient pas entrer en guerre, en même temps qu’il délivrait le message aux Anglais selon lequel il n’était pas sûr de l’issue de la guerre. Dans une déclaration au journaliste de CBS Flannery il se demande si le type d’Angleterre sur laquelle il écrit survivra à la guerre –" que l’Angleterre gagne la guerre ou pas."  Il ajoute :

“I never was interested in politics. I’m quite unable to work up any kind of belligerent feeling. Just as I’m about to feel belligerent about some country I meet a decent sort of chap. We go out together and lose any fighting thoughts or feelings. »

Les Allemands, qui après tout se voulaient nationaux-socialistes, n ‘étaient pas mécontents que l’image de l’Angleterre que renvoyait Wodehouse  apparaisse celle d‘une société aristocratique et inégalitaire. Mais surtout, comme le dit très bien Radcliffe, le ton adopté par PGW dans ces émissions, qui reflétait son style habituel humoristique, donnait l’impression que l’Angleterre n’était pas en guerre avec l’Allemagne. Dans un interview à Flannery il dit même:

“We’re not at war with Germany.’

PWG  ne réalisa qu’après que ces émissions étaient passées en boucle sur la radio allemande, et même matraquées, selon le style insistant de la propagande nazie.

    L’effet outre-Manche fut désastreux, immédiatement, avec des interventions au Parlement, dans la presse, et chez les écrivains. Les Anglais avaient subi le Blitz, les restrictions, et résistaient aux Allemands dans un effort héroïque qu’aucun autre nation ne manifesta, et l’un d’eux venait parler de ses soucis d’avoir connu une captivité heureuse, puis vécu agréablement à Berlin, en représentant l’ensemble de l’épisode comme s’il s’était agi d’une aventure de Bertie et de Jeeves. Le public anglais associait PGW au monde frivole qu’il avait écrit dans les années 1920, et lui attribuait la même irresponsabilité. En plus PGW venait de publier Money in the bank (aux USA, la publication anglaise fut retardée à cause de l'affaire)!


      Après une année à l’hotel Adlon et dans le Harz chez des amis allemands, qui le recueillirent avec sa femme Ethel, ils retournèrent à Paris en 1943, et y restèrent jusqu’en 1944. Wodehouse employa une partie de son temps à essayer de redresser son image de traître à sa patrie, qui ne l’aida pas au moment de l’épuration fin 1944. Un avocat britannique, membre du MI5, le major Cussen , vint l’interroger sur son affaire allemande. Il conclut qu’il n’y avait rien dans le comportement de PGW qui soit répréhensible et qui mérite un procès. Mais ce n’est qu’en 1965 que PGW apprit les résultats de ce rapport. Mais il garda l’idée qu’un retour en Angleterre ne permettrait pas de dissiper le malentendu. Il  reste à Paris jusqu’en 1947, ira s’établir finalement aux Etats Unis, et y demeurera le reste de sa vie.

 

En 1946, une interview de lui apparaît dans The illustrated, sous le titre « I’ ve been a silly ass ». C’est le jugement qu’avait porté en 1945 George Orwell dans son article fameux « In Defense of PGWodehouse ». En 1953, dans une sorte d’autobiographie, Peforming Flea, il écrit "Of course I ought to have had the sense to see that it was a loony thing to do to use the German radio for even the most harmless stuff, but I didn't. I suppose prison life saps the intellect"

 Avec sa lucidité habituelle, Orwell montre que si les personnages de PGW sont frivoles, ils ne sont pas immoraux, et que s’il exploite les potentialités comiques de l’aristocratie, il n’est en rien le satiriste de cette société, comme le journaliste Flannery essaya de le faire croire, et comme son public américain a pu le croire. Il y a vis-à-vis de cette société, dit Orwell, « a mild facetiousness covering an unthinking acceptance », bref la distance de l’humour. Orwell remarquait

“In the desperate circumstances of the time, it was excusable to be angry at what Wodehouse did, but to go on denouncing him three or four years later – and more, to let an impression remain that he acted with conscious treachery – is not excusable. Few things in this war have been more morally disgusting than the present hunt after traitors and quislings. At best it is largely the punishment of the guilty by the guilty. In France, all kinds of petty rats – police officials, penny-a-lining journalists, women who have slept with German soldiers – are hunted down while almost without exception the big rats escape.”

Orwell concluait : “The events of 1941 do not convict Wodehouse of anything worse than stupidity. The really interesting question is how and why he could be so stupid."

 

Stephen Fry et Hugh Laurie

Mais sa question demeure. Pourquoi a t-il pu être si stupide ? Il ne commit aucune traîtrise, ni d’acte d’espionnage. Il n’a jamais, à la différence des fascistes anglais comme Oswald Mosley, eu de sympathie pour Hitler. Il parodie même Mosley, sous les traits de Roderick Spode, fondateur des Saviours of Britain qui portent des shorts noirs ( parodie des black shirts), dans The code of the Woosters (1938) 

Roderick Spode, dans le feuillon Jeeves and Wooster


Il n’a jamais, comme Ezra Pound et Malaparte, eu d’accointances avec les fascistes italiens, ni comme Yeats et Eliot, eu des sympathies pour Mussolini. Ses émissions de radio étaient inoffensives dans leur contenu. Il est dépeint par ses amis comme un homme politiquement naïf.. Comment put-il, quand il était agréablement installé au Touquet, ne pas voir la guerre monter, et ignorer le danger quand les troupes allemandes étaient tout près ? Il chercha bien à fuir, mais on a l’impression qu’il croyait qu’elles n’étaient pas un si grand danger. La vie d’un prisonnier de guerre dans un camp allemand de Silésie n’avait rien à voir avec celle que subissaient communistes, tziganes et juifs à la même époque dans des camps, mais il avait peut être entendu parler, dans sa captivité, des massacres du juifs qui eurent lieu dans cette région après le rattachement des Sudètes en 1939. Aussi  apolitique qu’il ait été, il ne pouvait ignorer la nature du régime nazi. Même un naïf en politique ne pouvait pas manquer de voir ce qui se jouait. Même si on peut le soupçonner, malgré ce que dit Orwell, d’avoir espéré de la part des Allemands qui l’ont manipulé sa libération en échange de sa participation aux émissions de radio, Il est aussi parfaitement possible qu'il ait compris qu'il était plus un otage qu'un collaborateur potentiel. Auquel cas le deal était : "ou vous nous aidez, ou vous retournez à Tors, voire pire".  Il a de toute évidence manqué de prudence en pensant que e seul effet des émissions serait de rassurer son lectorat américain. Il n’était cependant pas naïf sur les pouvoirs de la radio, lui qui avait travaillé à Hollywood et à Broadway. Il ne pouvait ignorer non plus que prendre, en pleine guerre, un ton badin pour parler de la condition de prisonnier, n'était pas exactement fit . Il n’a pas, comme les écrivains collaborationnistes français, consciemment trahi . Mais on peut penser qu’il a préféré, comme nombre de Français sous l’Occupation, quelques arrangements avec l’ennemi à une captivité qui aurait pu durer et se terminer dans des lieux pires que l’hotel AdlonMais quelle a été l’étendue de sa stupidité? On peut être stupide de multiples manières. Il ne l’a pas été par ignorance, car il n’ignorait pas les objectifs des Allemands en général, même s’il a pu se tromper sur leurs objectifs dans l’épisode. Il relève pourtant de ce que l’on peut appeler la stupidité morale, plus grave que la stupidité simple, qui s’excuse aisément. Un écrivain, s’il ne cesse pas de l’être par ses actes de trahison et ses crimes, comme Céline, ou par ses engagements , comme Chardonne, est tenu néanmoins à un minimum de responsabilité et de sens moral, et ceci d’autant plus qu’il est conscient de la situation historique dans laquelle il se trouve. Wodehouse n’est pas le seul à avoir été irresponsable en tant écrivain. Sartre et Beauvoir l’ont été pendant l’occupation. Marguerite Duras également, par opportunisme. Gide n'était pas, par son indifférentisme, si loin de Wodehouse, dans son refuge sur la Côte d'Azur. La liste est assez longue. Ils n’eurent pas le destin de Jean Prévost , de Decour,  de Desnos, de Jacob ou de Fondane.  Ni évidemment  de Cavaillès ou Cuzin. Mais on ne peut pas exiger d'un littéraire le même degré de cohérence qu' à un philosophe. Le philosophe, du moins s'il est normal et ne flirte pas avec l'existentialisme ou le nihilisme, doit être sensible aux contradictions, et les refuser. L'écrivain les voit, mais est moins tenu de s'en garder. Il n'est un grand écrivain, cependant, que s'il consent un peu à réfléchir et à voir que A et non A ne vont pas. Des écrivains comme Thomas Mann, Orwell , Guehenno ou Benda, virent bien, dans les années noires que l'on ne pouvait tolérer les contradictions et que 2+2  ne font pas 5. 

    Il y avait des prodromes du  cynisme ironique de PGW dans l’une de ses déclarations en 1939 : ("What I can't see," "is what difference it makes. If the Germans want to govern the world, why don't we just let them?") (rapporté dans le livre de Robert Mc Crum)

Dans son émission de radio en l’honneur de PGW en 1961, Waugh remarque, pour expliquer l’attitude de Wodehouse, il est pertinent de se référer à un livre qu’il publia en 1909, The Swoop. Le thème de ce livre est l’invasion simultanée de l’Angleterre par les armées allemandes, russes, chinoises, marocaines et autres. La population, à l’exception des boy couts, est complaisante. La pire atrocité est commise par des soldats qui envahissent des terrains de golf et ne remettent pas les piquets à leur place. Wodehouse commente : 'Thus was London bombarded. Fortunately it was August and there was no-one in town.' The boy-scout Clarence muses on: 'my country - my England, my fallen, my stricken England,' et il est ridicule.



    Voilà sans doute ce que Wodhouse pensait du patriotisme. Anglais jusqu’à bout des ongles, il l’était trop pour se soucier de sa patrie. Mais il y a sans doute des limites au détachement que permet l'humour. Il est intéressant ici de comparer son attitude avec celle de son grand prédécesseur dans l’humour britannique edwardien, mais également inspirateur, Saki. Ce dernier écrivit en 1913 un roman ,When William came , racontant l’invasion de l’Angleterre par Guillaume II. Le thème était alors populaire. Mais Saki (HH Munro), qui était fils de militaire, s’engagea en 1914, à 45 ans, dans l’armée anglaise. Il tomba sur le front en 1916.

    PGW se retrouva en 1940, comme tant de fois Bertie, « in the soup ». Mais il n’eut pas Jeeves pour le tirer d’affaire.

    "Le monde idyllique de Wodehouse, comme le disait Evelyn Waugh, qui était l'un de ses frères en écriture,   ne pourra jamais se  périmer . Il continuera de libérer des générations plus jeunes de captivités qui pourraient être plus désagréables que la nôtre." 

     Mai l'aristocratie britannique dans laquelle vivaient Bertie et Jeeves a disparu. La Royal family ne nous offre plus que des pantalonnades sur fond de scandales financiers et sexuels. Quel Wodehouse aujourd'hui aurait envie de décrire le monde de Charles et Diana, de Meghan et de Harry, du Prince Andrew et de Kate et William? 


Saki (HH Munro)

 

PS l'épisode narré ici est commenté aussi sur un excellent site français les amis de Plum. Il y en a plusieurs autres en anglais.
on trouve un plaidoyer pro-Wodehouse ici :
et ici 

dimanche 7 avril 2019

Engrais intellectuel






En hommage à Jean Gayon 




      Je voudrais évoquer l’article que Jean Gayon a consacré en 1998 à  « Agriculture et agronomie dans Bouvard et Pécuchet de Gustave Flaubert », paru dans le numéro spécial « Science et récit », de la revue Littérature. [1] C’est un article court, assez marginal dans sa bibliographie dans la mesure où il n’avait pas l’habitude d’écrire beaucoup sur la littérature, mais à mon avis très révélateur de sa manière. Il aimait se pencher sur un point précis, en apparence anodin, et tirer, à partir de là, sans avoir l’air d’y toucher, des remarques profondes sur l’histoire des sciences et la philosophie.

      Il est assez naturel qu’un normand, natif du Havre, ville de Queneau (« mon père était mercier, ma mère était mercière, ils trépignaient de joie ») et proche d’Honfleur (où Alphonse Allais fut apprenti pharmacien et y inventa le café lyophilisé), s’intéressât à son compatriote Flaubert. On notera aussi que Félix-Archimède Pouchet, l’adversaire de Pasteur, dont il va être question plus loin, était normand. Il était encore plus naturel qu’un maître ès biologie végétale, qui fut toujours passionné par la botanique, s’intéressât aux efforts agricoles de Bouvard et Pécuchet. Bouvard et Pécuchet ne sont pas seulement deux crétins parisiens venus s’établir près de Falaise pour s’y livrer aux travaux agricoles. A travers eux, Flaubert évoque les manuels  de jardinage et d’agronomie de l’époque, sur lesquels, comme pour tous les sujets abordés dans son roman, il a réuni une documentation abondante.  Ce qui intéresse Gayon, dans le chapitre II de Bouvard et Pécuchet, ce sont essentiellement trois choses.
 
    La première, ce sont les références de Flaubert aux connaissances en agronomie de son époque, et au fait que l’agronomie est aux plantes et aux cultures ce que la médecine est au corps humain. Le livre est donc l’occasion de passer en revue l’histoire naturelle, la science agricole et la chimie naissante de l’ époque, mais aussi les sciences biologiques au XIXème siècle.

   La seconde c’est la trame narrative qui comme dans tout le roman, porte sur les échecs des deux bonshommes dans tout ce qu’ils entreprennent. Ils reproduisent systématiquement les erreurs que relèvent les manuels d’agriculture consultés par Flaubert, comme celui de Gasparin, ou celui de Gressent. Mais ils y ajoutent les leurs propres. Cela permet à Gayon, en disciple de Bachelard, d’esquisser à travers le couple d’imbéciles une réflexion sur les relations entre théorie et pratique, théorie et expérience, et sur la connaissance comme erreur rectifiée. Le problème est que les compères font des erreurs systématiques et répétées à chaque tentative. Gayon cite en particulier la manière dont Bouvard cherche à se débarrasser des hannetons en : 

« [imaginant] pour détruire les mans d'enfermer des poules dans une cage à roulettes, que deux hommes poussaient derrière la charrue — ce qui ne manqua point de leur briser les pattes » . 

La méthode d’employer des poules pour détruire les vers blancs était orthodoxe, mais sa mise en œuvre est en l’espèce idiote.[2] La bêtise, thème central du roman, tient ici non pas à l’erreur ou à l’ignorance, comme le notèrent Queneau et Deleuze [3],  puisque Bouvard et Pécuchet savent beaucoup de choses et ne demandent qu’à apprendre, mais au manque de jugement dans le passage de la théorie à la pratique. Flaubert est pleinement kantien dans sa théorie de la bêtise comme Mangel an Urteilskraft

        Le troisième intérêt de Gayon dans son article tient aux théories des fumiers et des engrais qui se trouvent dans les manuels que lisent Bouvard et Pécuchet, dont celui de Girardin, professeur à l’école d’agronomie de Rouen et spécialiste des fumiers. Ici l’on touche à la métaphysique végétale, à la biologie et à la mythologie scientifique, qui ne pouvait que passionner l’élève de Canguilhem s’intéressant aux idéologies scientifiques. 

    « Excité par Pécuchet, il eut le délire de l'engrais. Dans la fosse aux composts furent entassés des branchages, du sang, des boyaux, des plumes, tout ce qu'il pouvait découvrir. Il employa la liqueur belge, le lizier suisse, la lessive Da - Olmi, des harengs saurs, du varech, des chiffons, fit venir du guano, tâcha d'en fabriquer — et poussant jusqu'au bout ses principes, ne tolérait pas qu'on perdît l’urine ; il supprima les lieux d’aisances. On apportait dans sa cour des cadavres d'animaux, dont il fumait ses terres. Leurs charognes dépecées parsemaient les campagnes. Bouvard souriait de cette infection. À ceux qui avaient l'air dégoûté, il disait : « Mais c'est de l'or ! c'est de l'or » — Et il regrettait de n'avoir pas encore plus de fumiers. Heureux les pays où l'on trouve des grottes naturelles pleines d'excréments d'oiseaux ! » .  

     Gayon nous précise que la lessive Da Olmi était un engrais obtenu en mélangeant des fumiers animaux et différentes substances salines, salpêtres, cendres et plâtres. Bouvard adhère aux théories de l’engrais régénérateur du cycle de la vie défendu par les romantiques. Flaubert ici dénonce le délire bouvardesque sur les engrais, le guano et les excréments. Mais il n’en était lui-même pas si loin. Il avait lu dans Gasparin la thèse selon laquelle l’engrais devait être un recyclage des excréments, notamment humains, permettant au cycle de la vie de se perpétuer. Pierre Leroux défendait ces idées, et après lui Victor Hugo. Dans un article récent sur l’engrais chez Flaubert, qui prolonge les investigations savantes de Gayon, Florence Vatan a approfondi ces thèmes[4] , et elle cite un passage des Misérables 

« Paris jette par an vingt-cinq millions à l’eau. Et ceci sans métaphore. […] Au moyen de quel organe ? au moyen de son intestin. Quel est son intestin ? c’est son égout. […] La science […] sait aujourd’hui que le plus fécondant et le plus efficace des engrais, c’est l’engrais humain. Les Chinois, disons-le a notre honte, le savaient avant nous. Pas un paysan chinois […] ne va a la ville sans rapporter, aux deux extrémités de son bambou, deux seaux pleins de ce que nous nommons immondices. Grace a l’engrais humain, la terre en Chine est encore aussi jeune qu’au temps d’Abraham. Le froment chinois rend jusqu’a cent vingt fois la semence. Il n’est aucun guano comparable en fertilité au détritus d’une capitale. […] Si notre or est fumier, en revanche, notre fumier est or. Que fait-on de cet or fumier ? On le balaye à l’abime. »

Pierre Leroux défend ce qu’il appelle la « loi de Nature », contre la loi de Malthus. Quand on sait combien ce dernier influença Darwin, on voit que Gayon savait sur quoi il mettait le doigt, avec ce délire romantique. Gayon ne cite pas ces passages, mais il connaissait sûrement l’engouement que Flaubert avait pour Félix-Archimède Pouchet et la théorie de la génération spontanée. Il était ami de son fils Georges Pouchet, lui-même naturaliste à Rouen.

« La fermentation et la putréfaction, disait Pouchet dans son Hétérogénie, doivent être considérées comme presque indispensables a la manifestation des générations spontanées » 




et Flaubert écrit à Louise Collet en 1846 : 

« Il m’est doux de songer que je servirai un jour à faire croitre des tulipes. Qui sait ? l’arbre au pied duquel on me mettra donnera peut-être d’excellents fruits. Je serai peut-être un engrais superbe, un guano supérieur

Je ne sais pas non plus si les commentateurs ont noté la proximité du nom de Pouchet et de celui de Pécuchet. Flaubert traitait d’ailleurs les adversaires de Pouchet, comme Pasteur,  d’ »imposteurs et de crétins ».[5]  En fait les choses sont plus complexes, car Flaubert connaissait aussi le naturaliste Georges Pennetier, qui était favorable aux idées de Darwin, et était lecteur d’ Ernst Haeckel.

Gayon conclut finement son étude relativisant la bêtise des deux bourgeois :
« Tout cela suggère en vérité que tout bourgeois du milieu du XIXe siècle, muni du même projet, des mêmes moyens, et agissant dans le même contexte scientifique et technique, en serait arrivé au même point, même s'il ne commettait pas les innombrables et succulentes bévues de détail qui émaillent le chapitre II du roman de Flaubert ». 

La morale qu’on peut en tirer, à partir des elliptiques remarques de Gayon, est que la bêtise d’une époque, même dans le domaine des sciences empiriques, est bien partagée. Elle est même partagée par ceux-là même qui entendent réagir contre cette bêtise de masse au nom de la création artistique de l’individu, puisque Flaubert n’était, au fond, pas si loin de prendre le parti des deux  crétins.  

Flaubert écrit encore à Louise Collet en décembre 1853:

« Et même ne pas oublier les latrines, et surtout ne pas oublier les latrines ! Il s’y élabore une
chimie merveilleuse, il s’y fait des décompositions fécondantes. – Qui sait a quels sucs
d’excréments nous devons le parfum des roses et la saveur des melons ? A-t-on compte tout ce qu’il faut de bassesses contemplées pour constituer une grandeur d’âme ? tout ce qu’il faut avoir avale de miasmes écoeurants, subi de chagrins, endure de supplices, pour écrire une bonne page ? Nous sommes cela, nous autres, des vidangeurs et des jardiniers. Nous tirons des putréfactions de l’humanité des délectations pour elle-même. Nous faisons pousser des bannettes de fleurs sur ses misères étalées. Le Fait se distille dans la Forme et monte en haut, comme un pur encens de l’Esprit vers l’Eternel, l’immuable, l’absolu, l’idéal. »[6]

      L’idéal de Bouvard ne se réalise-t-il pas de nos jours ? Dans le Monde du 27 novembre 2018 on apprend que « A Villetaneuse, la ferme pédagogique donne lieu, en partenariat avec un laboratoire du CNRS, à diverses expériences autour de la production d’énergie à partir des excréments des animaux ». Prolongeons la réflexion de Gayon et celle de Flaubert, en passant de la merde littérale à la merde intellectuelle. Aujourd’hui que le bullshit, littéralement la bouse de vache, désigne certains produits de notre société d’information mais aussi les pseudo- productions savantes de nos philosophes, on se prend à rêver, à la manière de Flaubert, que de cette bêtise massive puisse, par régénération spontanée, finir par produire de l’intelligence et se fondre cosmiquement avec celle-ci. Qui sait si la foutaise ne produira pas un jour des vérités profondes ? N’est-ce pas le destin de la science, somme d’erreurs collectives, qui finissent par produire des théories correctes?


                                                                                 
 (lu en décembre 2018)


[1] n° 109 (mars 1998), p. 59-73.
[2] cela rappelle l’épisode du pied bot dans Madame Bovary
[3] Queneau Bâtons, chiffres et lettres, deleuze différence et répétition
[4] F.Vatan à paraître , « Cultiver son jardin » : rêves et délires de l’engrais dans Bouvard et Pécuchet, 2018 . Je remercie Florence Vatan de m’avoir communiqué son manuscrit.
[5] Benedicte Percheron, Flaubert, les naturalistes rouennais et les theories biologiques de 1865 a 1880 , cité par Vatan, op cit. http://flaubert.revues.org/2425
[6] à Louis Collet, dec 1853, correspondance, II, p. 485, cité par Florence Vatan



Vespasien