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lundi 11 juin 2018

Respect pour la vérité





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All I'm askin'
Is for a little respect when you come home (just a little bit) (Otis Redding)



  Je n'ai jamais bien compris ce que Benda voulait dire quand il parle, dans la Trahison des clercs,  du "respect de valeurs transcendantes" telles que la justice et la vérité. Ou encore quand il dit qu'on "honore" ces valeus.Si, comme il le dit, ces valeurs , et particulièrement celle de vérité, sont "abstraites" et "désintéressées", indépendantes des vérité particulières, comment peut-on les respecter ou les honorer? La vérité abstraite n'est pas une statue dans un Temple, et on ne voit pas comment on peut avoir vis à vis d'elle des sentiments ou des émotions tels que la peur, la crainte, ou le respect. La vérité n'est d'ailleurs pas une valeur. C'est simplement la propriété de certaines propositions, jugements, croyances ou théories. Que le jugement que la neige est blanche soit vrai est seulement une propriété de ce jugement, ou de son contenu, quand la neige est blanche. en lui lui, même le jugement n'est ni vrai ni faux e seulement susceptible de l'être. Il est vrai quand sa condition de correction  - être correct si vrai - est satisfaite. Il n'y a pas de respect , de peur ou d'émotion particulière à le constater. Certaines vérités peuvent nous inspirer crainte ou plaisir. Mais c'est parce que nous désirions, ou ne désirions pas croire ou savoir que ce sont des vérités que nos avons ces sentiments. La vérité n'est pas une valeur et ne peut inspirer des sentiments. En revanche  croire qu'un jugement est vrai, désirer qu'il soit vrai, craindre qu'il soit faux, sont des attitudes qui portent de la valeur. Ce qui a de la valeur est la croyance, ou la connaissance, de la vérité, non pas a propriété d'être vrai, et encore moins la valeur "abstraite" de vérité. De même pour la raison: nous ne valorisons pas des croyances, des actions, pour être conformes à la raison ou rationnelles, car ce sont là de simples faits. Ce que nous valorisons c'est l'attitude que nous avons quand nous jugeons ces actions ou croyances conformes à la raison. C'est pourquoi d'ailleurs Benda parle souvent non pas de clercs qui respectent ou méprisent la vérité et la raison, mais qui remplissent la fonction du clerc ou la trahissent. Pourtant, peut on remplir la fonction sans la respecter en quelque manière par une attitude de valorisation? Peut-on trahir cette fonction sans, en quelque manière la mépriser, l'ignorer volontairement ou la négliger? 
    Quand il dit que ces valeurs sont "désintéressées", Benda veut dire qu'on les respecte quelles que soient les conséquences pour nos intérêts personnels, sociaux ou politiques et quels que soient leurs effets pratiques, à la manière des impératifs catégoriques kantiens.Le respect, selon Kant est consubstantiel à la reconnaissance d'une valeur comme conforme à la raison: 

"On pourrait m'objecter que sous le couvert du terme de respect je ne fais que me réfugier dans un sentiment obscur, au lieu de porter la lumière dans la question par un concept de la raison. Mais, quoique le respect soit un sentiment. ce n'est point cependant un sentiment reçu par influence; c'est, au contraire, un sentiment spontanément produit par un concept de la raison, et par là même spécifiquement distinct de tous les sentiments du premier genre, qui se rapportent à l'inclination, ou à la crainte. Ce que je reconnais immédiatement comme loi pour moi, je le reconnais avec un sentiment de respect qui exprime simplement la conscience que j'ai de la subordination de ma volonté à une loi sans entremise d'autres influences sur ma sensibilité, la détermination immédiate de la volonté par la loi et la conscience que j'en ai, c'est ce qui s'appelle le respect, de telle sorte que le respect doit être considéré, non comme la cause de la loi. mais comme l'effet de la loi sur le sujet.  A proprement parler, le respect est la représentation d'une valeur qui porte préjudice à mon amour-propre
 Par conséquent, c'est quelque chose qui n’est considéré ni comme objet d’inclination. ni comme objet de crainte, bien qu'il ait quelque analogie avec les deux à la fois. L'objet du respect est donc simplement la loi, loi telle que nous nous l'imposons à nous mêmes, et cependant comme nécessaire en soi." ( Fondements de la métaphysique des moeurs, tr. Delbos, I, note 2)

Ce que Benda exprime ainsi  (préface à l'édition de 1946 de TC) : 

" je ne tiens pour cléricales que des valeurs dont l’adoption implique l’exercice de la raison, alors qu’au contraire des attitudes comme l’enthousiasme, le courage, la foi, l’amour humain, l’étreinte de la vie n’ont, en tant que reposant sur le seul sentiment, point de place dans l’idéal du clerc.

 
Mais Benda parle aussi de passion des valeurs cléricales, un peu comme s'il craignait que la simple conscience de leur conformité à la raison ne suffise pas à motiver le clerc.


                                          

lundi 21 mai 2018

La vie primée

Maurras académicien, 9 juin 1938

   Tout le monde y va , en mai 2018, de ses souvenirs de Mai 1968. On a déjà évoqué Milou en mai ici. Tel nous évoque ses pavés, tel autre sa  plage. Quand on était provincial, et trop jeune pour aller aux manifs, le Mai parisien faisait l'effet qu'avait dû faire sur des natifs de Boétie les combats de Marathon: on entendait seulement leur lointain écho dans l'Hélicon.
 
       Au lycée je n'avais guère de revendications à faire valoir. Je n'allais pas à la cantine, donc n'avais pas de raison de la trouver mauvaise. Je m'entendais à peu près avec les profs, et n'avais guère d'occasions de me faire renvoyer. J'étais parmi les bons élèves, sans être dans les premiers. Ce qui me frappa surtout, c'est la suppression, l'année suivante, des prix au lycée. J'avais acquis une haine féroce de toutes les distributions des prix.  Cette tradition existait depuis les débuts de l’enseignement secondaire, aussi bien chez les jésuites que depuis la Révolution et l’Empire.  Je trouvais toutes ces distributions des prix injustes, récompensant les fayots, les Agnan, les lèche bottes, au détriment des élèves originaux, au nombre desquels je me comptais. La preuve : je n’avais jamais le prix d’excellence, au mieux, et les bonnes années, un prix d’honneur ou des prix locaux, avec accessits. Bref je trouvais ces raisins trop verts. Les prix d’excellence allaient toujours à des élèves modèles, travailleurs  mais niais, aux oreilles décollées, au col de chemise bien boutonné, plongés dans leur Bailly ou leurs équations, qui rendaient toujours les travaux « nets » et scolaires qui plaisaient à nos maîtres.  En plus de cela, il fallait assister, en fulminant de rage de n’avoir pas été choisi, à des distributions des prix au Théâtre municipal pour y voir triompher des ânes culottés et des chevaux de labour, et les prix que l’on recevait étaient des livres ridicules, des souvenirs de voyage, des récits d’escalade ou de promenades en mer sortis de bibliothèques roses, vertes ou rouge et or, et quand on vous offrait les poèmes de Rimbaud, ils étaient dans une édition tellement à chier que le poète de Charleville vous semblait aussi nul que François Coppée ou Sully Prudhomme. Heureusement nous n’avons pas, dans les années 60, à subir de discours de distribution des prix comme devaient en subir les générations précédentes. 1968 balaya cela, et pendant deux ou trois ans les prix disparurent. Les bons élèves en étaient pour leurs frais. Les nuls redressaient le col. Mais ils n’eurent pas pour autant leur revanche, car ils restaient, aux yeux des professeurs, des mulets. Au moins étions nous débarrassés des arrogants fayots.  En arrivant en hypokhâgne au lycée Henri IV, la révolution avait essaimé. On y avait aussi supprimé les prix. Mais le proviseur et le censeur étaient bien embêtés, car ils avaient en stock tout un ensemble de livres qui n’avaient pas été utilisés durant les années révolutionnaires (1968-71). Comme j’avais les meilleures notes de ma classe on s’avisa de me donner un prix d’excellence, mais in petto en juillet plutôt qu’en juin, quand tout le monde était parti en vacances, car cela aurait pu attirer l’attention des groupes gauchistes du lycée qui veillaient au grain à ce que les restes de l’Ancien régime scolaire ne se perpétuent pas au Quartier Latin (ces mêmes groupes ,curieusement, n’avaient rien à dire contre le bizutage ni les concours, alors même qu’ils prônaient le rejet de la sélection: on retrouve aujourd'hui le même schéma : ceux qui rejettent la sélection à l'université ne voient rien à redire à sa règle féroce aux Grandes écoles: comment tant d'énergie peut-il coexister avec tant de résignation?). On me convoqua donc vers le 14 juillet juste avant les congés, et en petit comité, en l'absence de tout public, je reçus du surveillant général Thébault (ce petit homme bossu, malheureux et digne, était un pédagogue venu d'un autre âge, sorti d'Anatole France et de Jules Ferry: il incarnait, avec une immense gentillesse  et une profonde humanité, un style d'autorité qui était en train de disparaître; tout le lycée l'aimait, et il en était l’âme, et je chéris sa mémoire: louons maintenant les grands hommes, et pas les petits *) mon prix, sous forme de plusieurs livres qui traînaient sur les étagères depuis deux ou trois ans, un peu comme les missels durent, entre l’An II et l’an III, être relégués dans le fond des églises, sinon brûlés).

       Mais la Restauration ne tarda pas. Si les prix du lycée ont à peu près disparu cinquante ans plus tard (du moins dans l'enseignement public), la pratique de donner des prix de toute sorte s'est répandue, au point qu'il n'est quasiment pas d'institution qui n'ait la sienne. Il y a de multiples  prix littéraires, ceux des Académies, comme la Française, ceux des fondations publiques ou privées, ceux des institutions universitaires. Jamais on a autant primé les arts, les sciences, les lettres, comme si l'on voulait à tout prix s'assurer que l'excellence nous entoure et que tout le monde peut être récompensé et peut faire partie des meilleurs dans tel ou tel domaine. Il y a une inflation de prix. La vie scientifique tourne autour du prix Nobel , des médailles Fields. La vie publique autour de la Légion d'honneur, etc.  Mais pour une époque sans cesse préoccupée de réparer les torts subis par les victimes de toutes sortes, soucieuse de gentillesse et d'égalité universelle, cette pratique ne laisse pas d'étonner. Car, comme le remarque Musil dans sa conférence sur la bêtise de 1937, il est malséant de se moquer de la bêtise des autres, car on peut paraître arrogant. 


   "Par peur de paraître bête autant que de manquer à la bienséance, les hommes sont nombreux qui se tiennent pour intelligents mais ne le disent pas. Et se sentent-ils contraints d'en parler, ils usent de périphrases et affirment par exemple d'eux-mêmes : “Je ne suis pas plus bête que d'autres.” Ils affectionnent plus encore de tourner la remarque avec autant de détachement et d'objectivité qu'il se peut : “Je crois pouvoir dire que je suis normalement intelligent.” Parfois le sentiment qu'une personne a de sa propre intelligence se manifeste en creux, comme par exemple lorsqu'on dit : “Je ne permets pas qu'on me prenne pour un idiot !”

    Mais si l'on a tant peur de se montrer intelligent, pourquoi existe-il des institutions comme les prix, qui semblent avoir pour but de placer certains individus, ou du moins certains de leurs achèvements, comme moins bêtes et meilleurs que d'autres? Pourquoi d'un côté déteste-t-on ceux qui sortent du rang et prétendent se trouver meilleurs en intelligence et de l'autre donne-t-on des prix à certains pour les distinguer? Pourquoi une époque éprise de médiocrité et d'égalitarisme maintient-elle ces prix? Les soixante-huitards étaient plus cohérents.  Ce n'est contradictoire qu'en apparence : on n'aime pas les vaniteux qui se disent intelligents ( et qui par là même paraissent bêtes) , mais on aime attribuer l'intelligence et le mérite à certains ( qui sont peut être les mêmes que les précédents) parce qu'on veut que l'intelligence soit attribuée par des tiers. C'est par peur que les gens se trouvent eux mêmes intelligents ( et montrent ainsi leur bêtise) qu'on s'empresse de leur donner des prix pour leur ( prétendue) intelligence. Cette pratique, comme on le voit, renforce les vaniteux dans leur vanité, en même temps qu'elle les disculpe de tout soupçon d'être vaniteux - donc bêtes- puisque ce sont les autres, et non pas eux mêmes qui les prisent.
 

    Julien Benda a souvent été décrit comme un individu vaniteux, coquelet et fier de lui ( voir son portrait à charge par Maurice Martin du Gard dans Les mémorables en 1918) . Mais il eut plus d'une occasion d'en rabattre. Il raconte lui même  (Un régulier dans le siècle p. 209) comment en 1912  le prix Goncourt, pour lequel il avait été proposé pour son roman L'ordination , lui échappa parce que Georges Sorel, blessé par son ouvrage sur Bergson, avait été dire au jury tout le mal qu'il pensait de lui. A cela s'ajoutait la rancoeur que nourrissaient contre lui les antidreyfusards, et surtout l'antisémitisme  de plusieurs membres du jury du prix, dont Léon Daudet, le féal de Maurras, qui déclara qu'il n'irait jamais  donner un prix à un juif. Plus tard Benda fut proposé pour le prix Nobel plusieurs fois, mais l'Académie suédoise trouva toujours meilleur que lui.  Il obtint la légion d'honneur et l'accepta ( Raymond Aron, lui-même peu avare d'honneurs sur sa personne, le moqua pour cela), mais fut toujours ostracisé par l'institution littéraire et  le lui rendit bien.  Dans ses Cahiers d'un clerc, il écrit de l'Académie, dont il ne faut pas oublier qu'elle accueillit son grand adversaire  Maurras en 1938 et un écrivain qu'il détestait, Valéry : " Deux partis s'affrontent au sein de la Compagnie: les uns excitent au va-de-l'avant, les autres veulent qu'elle reste une vieille dame réactionnaire. Ce son les seconds qui voient juste. L'Académie doit constituer un élément de conservatisme. C'est toute sa raison d'être (p.215-6)

       Mais l'Académie changerait-elle ?  

*PS mon ami Jean Pierre Salgas, aussi ancien élève de HIV , m'apprend que Jean Bernard Pouy  fait en 2003 un livre "HIV Blues " dans la série noire,consacré en grande partie à M. Thébault. Je savais que je n'étais pas seul dans ma reconnaissance envers cet homme que nous chérissions et n'honorions pas assez.

vendredi 27 avril 2018

De Smet à Char

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Interview d'Emmanuel Macron dans la NRF N°63à: 


"J’ai fait beaucoup de philosophie."

 - Combien beaucoup ?

"Les Français sont malheureux quand la politique se réduit au technique, voire devient politicarde. Ils aiment qu’il y ait une histoire. J’en suis la preuve vivante ! Je suis très lucide sur le fait que ce sont les Français et eux seuls qui m’ont « fait » et non un parti politique."
-   Il semble  en être convaincu. Mais 24%  au premier tour, puis 66,1 % au second, avec 43% des électeurs votant pour lui dans un contexte où comme en 2002 il s'agissait pour au moins la moitié de son électorat du second tour, de barrer le passage à Le Pen, et avec 25 % d'abstention à ce second tour, ce qui ne s'était pas vu depuis 1969, il n'y a pas de quoi pavoiser. On peut difficilement dire qu'il y ait eu un vote de masse en faveur de Macron, ni que"les Français" l'aient fait. Le vent de l'histoire a soufflé, mais c'est un sirocco léger plutôt qu'une bourrasque de mistral.Et comment peut-on prétendre avoir été "fait" par les Français sans jamais avoir été élu dans la moindre élection locale? 

     "J'en suis la preuve vivante!" Hegel eût-il vu passer Macron à cheval à Iéna, il n'eût pas dit autre chose.

Quand on lui demande pourquoi il fait un vibrant hommage à Johnny, dont l'intervieweur nous dit qu'il " incarnait symboliquement quasiment Victor Hugo," ( sic) le président répond: 

"Cela fait des décennies que le pouvoir politique est sorti de l’émotion populaire. Il faut considérer cela : l’émotion populaire se moque des discours. Le jour des obsèques, je savais très bien que la foule qui était là n’était pas acquise. Elle n’attendait pas un discours officiel. Elle était dans l’émotion brute du moment. C’est cette émotion que j’ai partagée avec la foule. Rien d’autre. "
Est-ce aux hommes politiques de "partager l'émotion brute"?  Cet appel à l'émotion fait penser à de tristes moments de l'histoire. 
       Le même nous annonce d'ailleurs qu'il n'a pas à expliquer, y compris aux intellectuels, ses décisions, qui sont par nature,si l'on comprend bien, instinctives.

"J’assume les choix qui sont faits, et je hais l’exercice consistant à expliquer les leviers d’une décision : il y a un temps pour la délibération, un temps pour la décision, ils ne peuvent se confondre."
L'interview est supposée porter sur la littérature. Le président cite dans ses premières amours littéraires Giono ( le retour à la terre pétainiste), Gide et les Nourritures terrestres ("l'inquiéteur" , celui qui se veut en permanence "disponible" - "disponible Nathanël") . On apprend que Proust, Céline ( un autre défenseur de l'émotion) viennent après, et Char. L'a-t il lu?  

On devrait - mais c'est un intellectuel qui le fait - conseiller au président la lecture de la Trahison des clercs plutôt que l'insipide Camus (à moins qu'il ne s'agisse dans l'interview de Jean Claude Camus, le manager de Johnny):
Le progrès des passions politiques en profondeur depuis un siècle me semble singulièrement remarquable pour les passions nationales. D’abord, du fait qu’elles sont éprouvées aujourd’hui par des masses, ces passions sont devenues bien plus purement passionnelles. Alors que le sentiment natio­nal, lorsqu’il n’était guère exercé que par des rois ou leurs ministres, consistait surtout dans l’attachement à un intérêt (convoitise de territoires, recherche d’avan­tages commerciaux, d’alliances profitables), on peut dire qu’aujourd’hui, éprouvé (du moins continûment) par des âmes populaires, il consiste, pour sa plus grande part, dans l’exercice d’un orgueil. Tout le monde conviendra que la passion nationale, chez le citoyen mo­derne, est bien moins faite de l’embrassement des intérêts de sa nation — intérêts qu’il discerne mal, dont la perception exige une information qu’il n’a pas, qu’il n’essaye pas d’avoir (on sait son indifférence aux questions de politique extérieure) — qu’elle n’est faite de la fierté qu’il a d’elle, de sa volonté de se sentir en elle, de réagir aux honneurs et aux injures qu’il croit lui être faits. Sans doute il veut que sa nation acquière des territoires, qu’elle soit prospère, qu’elle ait de puissants alliés ; mais il le veut bien moins pour les fruits matériels qu’elle en recueillera (que sent-il personnellement de ces fruits ?) que pour la gloire qu’elle en tirera. Le sentiment national, en devenant populaire, est devenu surtout l’orgueil national, la susceptibilité nationale. Combien il est devenu par là plus purement passionnel, plus parfaitement irrationnel et donc plus fort, il suffit pour le mesurer de songer au chauvinisme, forme du patriotisme proprement inventée par les démocraties. Que d’ailleurs, et contrairement à l’opinion commune, l’orgueil soit une passion plus forte que l’intérêt, on s’en convainc si l’on observe combien les hommes se font couramment tuer pour une blessure à leur orgueil, peu pour une atteinte à leurs intérêts.


et du Discours à la nation européeenne 

Cette résolution d’élever les œuvres de l’Intel­ligence au‑dessus de celles de la sensibilité, je ne la vois guère chez les éducateurs actuels de l’Europe, fussent‑ils les moins acquis aux passions particula­ristes, les plus soucieux d’unir les peuples. Ce que je vois chez presque tous, c’est, au contraire, le désir d’humilier l’Intelligence dans sa prétention à l’uni­versel, de l’identifier à la scolarité ; d’honorer la sensibilité dans ce qu’elle a de plus personnel, de plus inexprimable, de plus intransmissible, de plus antisocial ; d’en faire le mode suprême de la connaissance, voire de la connaissance « scienti­fique , en équivoquant sur ce mot.


mardi 24 avril 2018

plaidoyer pour les midinettes




    Il m'est tellement souvent arrivé de pester, tel un vieux prof, contre la bêtise et la frivolité de mes étudiants et étudiantes, que je ne peux résister au désir de m'accuser moi-même de les avoir sous estimés (-ées, comme on dit).  Quant au secondes, je me rappelle l'une d'elles au Lycée de Londres en 1976, répondant  à ma demande  d'énoncer la table des catégories de Kant et me montrant ses ongles couverts de vernis brillant et rougeoyant:

" Volontiers , M'sieur, je vous dirai cette table, mais dès que mes ongles auront séché".

Au fond, peut être connaissait-elle la Table en question , et ne demandait-elle qu'un petit répit.




    La midinette fait partie de Paris, comme le Titi. Ce fut une tradition, Mais que sont-elles devenues?  des fashion victims ? Des mondaines ou à demi telles ?



      La lycéenne, l'étudiante de classe prépa, celle de sciences Po, qui deviendront des Marie-Chantal ou des Parisiennes de Chiraz, que sont-elles devenues? Où sont les neiges d'antan?



    A n'en pas douter, elles seront remplacées, et auront d'autres allures. Il n'est pas difficile, dans le cas des Parisiennes de Kiraz, de deviner les dialogues. Pas plus que pour ce personnage de la petite bourgeoise française qu'est l'hypokhagneuse. Ni la khagneuse ( celle qui a résisté un an). Mais c'est toujours une surprise agréable, pour un vieillard, plus encore que de voir Suzanne au bain, que d'entendre le dialogue que j'ai surpris Boulevard Saint Germain en janvier dernier.

    J'attendais au feu rouge au croisement du Boulevard et de la rue Saint Jacques, vers 9 heures du matin. Deux jolies jeunes filles, mises comme des lycéennes - ni midinettes ni bas bleu mais très hip - apparurent , en grande conversation. L'une d'elles dit : " Je pense que la liberté n'est pas compatible
avec l'égalité" . L'autre lui répond : "Mais si!". Et là dessus d'engager toute une conversation , d'un assez bon niveau.

    Je crois que nous autres français avons de grand défauts, et que nos institutions sont pourries. Mais
que deux jeunes filles de 19 ans , à la frontière du VI eme et du V ème arrondissement , se disputent sur ce point, me semble quelque chose qu'on entend peu ailleurs.

     Il y a donc encore un peu d'espoir chez les midinettes.

Où sont nos amoureuses ?
Elles sont au tombeau .
Elles sont plus heureuses,
Dans un séjour plus beau !


lundi 2 avril 2018

BENDA ET GUEHENNO

Benda 1947
Guéhenno 1942 , professeur de khagne à Louis le Grand 





  
 « Etrange petit vieillard que ce Benda (il a soixante douze ans). Insupportable et pourtant sympathique. Je l’ai trouvé installé dans un garni. Il a emporté quelques effets, quelques livres, m’explique qu’en faisant attention il a de l’argent pour vivre six mois, mais il est tout juste aussi placide, aussi méchant, aussi inaccessible que toujours. L’ordre du monde est-il changé ? Pourquoi M. Benda qui n’en est que l’explicateur changerait il ? M. Julien Benda est le diseur de Dieu. La misère, peut être prochaine, ne l’effraie pas. Il s’apprête à faire des progrès en esprit de pauvreté. C’est très nécessaire au clerc. Au reste, rien de tragique encore dans sa situation. Il a à Carcassonne des amis riches, qui ont un excellent piano à queue, et Eleuthère – Belphégor – Julien Benda s’en va tous les soirs chez eux pour jouer du piano. Même il a obtenu qu’on le laisse seul et Belphégor s’enivre d’harmonie. Sur sa table il a rangé minutieusement tous ses papiers, les notes pour ses prochains livres. Dans le coin de gauche, un exemplaire de l’Ethique. Il met la dernière main au livre qu’il était en train de composer en avril dernier : La grande épreuve des démocraties. Il est enchanté de son titre. Il travaille aussi à un roman où ce faux impassible racontera ses difficiles amours. Il ne parle que de lui, de son dernier article. Il exulte, parce que Gringoire, le matin même, a publié de lui une caricature avec cette manchette : Le clerc sanguinaire qui rêvait d’immoler la France à Israël



Gringoire 31.10.40

La définition que Pascal a donnée de l’homme ne lui semble pas tout à fait exacte. ce n’est pas un « roseau pensant ». Ce n’est qu’un roseau « bien-pensant ». Le hasard lui en a donné une nouvelle preuve : à midi, au restaurant, un lieutenant-colonel sur le point de s’asseoir à la table proche de celle où nous déjeunions ensemble reconnaît soudain en lui le juif sanguinaire dénoncé le matin Gringoire : alors ce noble officier a demandé à la serveuse de transporter son couvert dehors, sur la terrasse, expliquant qu’il ne saurait déjeuner dans la même salle que cet individu dégoûtant de sang. Benda était au comble de l’intérêt. » 
(Jean Guéhenno, Journal des années noires, Gallimard 1947, ed. Folio p. 29-30) 


Peut être Benda, Paulhan et Guéhenno déjeunèrent à la Barbacane, devenu très chic?

Cet épisode,  mentionné aussi dans les Antimodernes de Compagnon, a lieu en aout 1940. Benda a quitté Paris en juin à l’arrivée des Allemands, avec instruction de Paulhan de joindre le sous-préfet poète (comme il y en avait encore en ce temps-là comme au temps d’Alphonse Daudet) Maurice Joucla, qui organisa son voyage vers Nîmes et Carcassonne (voir son article « Benda sous l’occupation », dans Europe, sept 1961, ainsi que l'article de Gérard Malkassian dans la Revue philosophique). Ajoutons que Paulhan, qui était de Nîmes, a dû le faire bénéficier de ses amitiés. Joucla rapporte que tous les préfets de France avaient eu instruction de "s’opposer à la sortie du Territoire du nommé Benda" . A Carcassonne il trouva des protections, grâce au poète Allibert, et devint un des familiers du héros-poète local, Joe Bousquet (était-il l’ami au piano ? Benda semble avoir fréquenté toute l’intelligentsia locale). Chose curieuse mais pas étonnante, tous ces gens réprouvaient ses idées, en littérature comme en politique (Benda, toujours ingrat, ne se priva pas de critiquer durement la poésie de Bousquet dans La France byzantine). J’ai cité dans ce blog ses visites au Mas de Fourques à  Lumel chez Jean Hugo. Il était apparemment à l’abri, et il semble clair, à la fois par l’anecdote racontée par Guéhenno et par la relative facilité avec laquelle il se mouvait dans Carcassonne, qu’il ne fut pas inquiété, au moins jusqu’en 1943, menant l’existence paisible et monastique qu’il a racontée dans Exercice d’un enterré vif, sans l’amour de Fabrice pour Clelia dans sa prison, mais au moins avec celui des Idées. Les choses changèrent au début de 1944 (ou était-ce avant ?), quand la Gestapo vint le cueillir chez lui. L’épisode est narré ici.  Cependant quel est ce roman que Benda préparait, qui plus est sur ses amours? Le seul texte littéraire que publia Benda pendant la guerre fut Le rapport d'Uriel (Minuit 1943), dont je reparlerai.



La maison qu'occupa Benda de 1940 à 1944, au 15 rue de Montpellier (merci à Martial Andrieu)







                     
      

                  les tours de Carcassonne



une autre chambre à Carcassonne

 Jean Guéhenno, qui ne le dit pas dans son Journal des années noires , avait déjà rencontré Benda, et polémiqué avec lui une dizaine d'années avant. Dans Europe, que dirigeait Guéhenno, et dans la NRF , où Benda était devenu avec Gide l’un des ténors, eut lieu une passe d’armes au sujet de Romain Rolland et de son pacifisme . Benda, reprenant l'une de ses marottes depuis ses attaques contre Rolland dans ses Billets de Sirius,  avait  été dans l'une de ses « scholies » de la NRF (« De quelques avantages de l’écrivain conservateur » ( 1er janvier 1930) jusqu’à comparer Rolland et Maurras : « L’écrivain de droite n’est jamais discuté par les siens », puisqu’il « s’adresse à un public épris d’obéissance et celui de gauche à un monde qui pratique la liberté de l’esprit ; [...] le premier écrit pour des moutons et le second pour les loups. Notons toutefois que si l’on admet cette définition, beaucoup d’auteurs dits de gauche devraient être dits de droite : il est clair que M. Romain Rolland écrit pour des moutons tout comme M. Maurras. » 

Dans une « « Lettre ouverte à M. Julien Benda », in « Notes de lectures », in Europe, 15 février 1930, l'auteur de Caliban parle répliqua . Guéhenno endossait « ce titre [... de] « mouton de M. Romain Rolland » » et estimait que « ce n’est pas si mal » : « Heureux, cher M. Benda, qui n’a pas besoin de berger. Je ne me vante pas pour moi d’être de ceux-là. » . Il rappelait son respect pour  La Trahison des clercs mais avec une nuance : « Trois ans sont passés. [...] et l’on est un peu déçu. Vous ne faites plus que la petite guerre. [...]. Aux vrais combats de la terre vous ne vous intéressez pas.»
             Le débat s’envenima encore dans Europe, et dans une  Lettre à Jean Guéhenno , in « Scholies », dans La Nouvelle revue française, 1er avril 1930), Benda approfondit la discussion : » Ce que vous ne me pardonnez pas, c’est de prétendre qu’on soit, « en tant que clerc, obligé à toute la probité et, en tant que laïc, autorisé à toutes les malhonnêtetés ». [...] la malhonnêteté fait en effet partie de la définition du laïc » qui, ayant, contrairement au clerc, « des intérêts temporels à défendre », se voit parfois contraint d’« estropie[r] la vérité. » […] « Dois-je vous dire que la laïcisation dont je fais ici le procès, et qui est tout simplement l’absorption de l’idée de cléricature dans celle de laïcité, n’a rien à voir avec cette autre, que je glorifie comme vous, par laquelle les vertus spirituelles ont cessé, depuis quatre siècles, d’être tenues pour le monopole d’hommes porteurs d’un habit clérical ? […]  
   Paul Fochas, dans un livre sur lespolémiques entre Gide et Guéhenno dont j’extrais quelques unes de ces citations  , commente :

« Au souhait de Guéhenno, toujours préoccupé d’engagement, de voir le clerc se mêler à la vie, entrer dans les luttes, Benda réplique en réaffirmant « la valeur – la nécessité – du clerc qui ne descend pas dans l’arène, mais honore le bien dans sa pureté abstraite, hors de toute réalisation terrestre. » Le véritable clerc, pour Benda, « doit n’être d’aucun parti » pour ne jamais devoir « substituer plus ou moins l’esprit de discipline à l’esprit de vérité. » L’opposition est donc totale entre les deux hommes. D’ailleurs Benda exclut lui-même toute possibilité de rapprochement en concluant : « Au fond, le conflit qui nous divise est éternel. C’est celui qui, depuis qu’il existe des hommes voués à des causes morales, met aux prises le contemplatif et l’actif. » 
  La querelle s’aiguisa encore au congrès des écrivains pour la culture de 1935, il avait entendu le discours de Benda, l’un des plus forts de cette célèbre rencontre entre intellectuels et dirigé contre la conception marxiste de la littérature (voir Précision). Benda opposait la conception occidentale de la culture et de l’art, qui pose une coupure radicale entre la vie matérielle et la vie de l’esprit, et la conception marxiste qui les unit, voire réduit, soutenait Benda, la seconde à la première. Guéhenno avait répondu. Et Benda avait répliqué : 
 
« A la suite du précédent discours, plusieurs communistes, notamment MM. Guéhenno et Nizan, protestèrent qu'ils n'acceptaient pas ma définition de la littérature occidentale ; qu'à côté de la lignée platonicienne que j'évoquais, et qui, en effet, y tenait une grande place, on y trouvait des penseurs qui avaient pris en haute considération la lutte de l'homme avec la nature : Épicure, les Sophistes, Lucrèce, Spinoza, les philosophes matérialistes du XVIIIe siècle, dont se réclamait fortement Lénine ; que ce sont ces occidentaux-là qu'ils entendaient considérer et qu'alors la culture communiste ne se posait nullement en rupture avec la nôtre, mais qu'elle en était le prolongement, l'épanouissement.
[…]D'où vient cette application des marxistes à se poser en prolongement de la culture occidentale? Pourquoi ne nous disent-ils pas franchement: « En dehors de quelques germes que vous n'avez pas su faire lever votre culture est fondée tout entière sur la croyance à l'autonomie du spirituel par rapport à l'économique. En tant que telle nous la répudions sans réserve, et voulons lui en substituer une autre, radicalement différente. » Un tel langage est possible devant des foules moscovites. Il serait très maladroit devant un public français, pour lequel, même s'il est composé de révolutionnaires, la culture classique conserve un immense prestige, dont les marxistes entendent bien ne point se priver. Il était curieux d'observer l'autre soir que c'était moi, bourgeois, qui leur rappelais constamment que leur position à l'égard de nos valeurs occidentales ne pouvait être que la guerre, alors qu'eux ne parlaient que de conciliation et de communion1. Évidemment la propagande aussi a ses raisons que la raison ne connaît pas. 

  D'où vient cette haine des marxistes pour l'intelligence désintéressée ? D'abord de ce qu'elle est extrêmement gênante pour ceux qui veulent pénétrer l'homme d'une pensée dont toute la valeur est dans ses effets pratiques. Et puis de cette idée, très sincère chez eux, que l'intelligence désintéressée n'est pas de l'intelligence, que la véritable intelligence n'est nullement, comme l'enseigne une philosophie « châtrée », celle qui s'applique à s'affranchir de l'intérêt et de la passion, mais au contraire celle qui plonge ses racines dans la volonté et l'esprit de lutte. Fils du romantisme nietzschéen, les marxistes m'ont crié : « Écris avec ton sang et tu verras que le sang est esprit. » Je leur réponds par Socrate qui pensait que l'esprit est esprit, rien qu'esprit – encore qu'il ait su donner son sang pour sa cause tout aussi bien que Liebknecht ou Rosa Luxembourg . ( note : Ainsi Guéhenno nous a dit : « Pour faire triompher le marxisme, il n'y a pas besoin de révolution, il n'y a qu'à retrouver l'Homme, l'Homme total. » Mais pour trouver votre « Homme total », il faut une révolution, ô Guéhenno, puisque notre vieux monde ne sait pas le trouver, ne veut pas le trouver – comme vous ne cessez, d'ailleurs, de le lui crier.)"
  
Quand on considère pourtant leur action pendant la guerre, Benda et Guéhenno eurent des positions assez parallèles. Ils se turent ( Guéhenno refusa de publier sous l’Occupation). Guéhenno  le pacifiste fut plus actif que Benda dans la Résistance, même s’il n’entra pas dans la Résistance armée. Benda participa au comité National des écrivains, et fut très associé à cette époque, comme plus tard, aux communistes qui l’avaient sauvé des camps (sans leur aide, il aurait été déporté au début 44) et il leur en fut toujours reconnaissant. Le paradoxe est que Benda fut en fait plus proche des communistes que Guéhenno après guerre. Mais il n'était toujours pas partisan de l'idée qu'une révolution politique puisse changer quoi que soit à la nature et aux activités de l'esprit.Guéhenno entra plus tard à l'Acadéfraise, Benda jamais.

Engel, sportif carcassonnais des années 30