Pages

samedi 18 mai 2019

Amis vices






      Engelbert, quand il publie un livre, ce qui arrive rarement et le plus souvent chez de petits éditeurs, ne manque jamais d’en diffuser lui-même la nouvelle sur les réseaux sociaux et sur les listes auxquelles il est abonné. Il guette, sur google  et sur sa page facebook, toutes les occurrences de son nom et les like de ses « amis ». Il twitte ses mérites sur Twitter et espère les retweets.  Hier il en avait vingt, qui avaient apparemment cliqué pour des raisons indépendantes de la parution de son dernier livre, mais cela lui a donné une occasion de se rengorger. Il se considère comme un grand écrivain et philosophe (car il est les deux). Il trouverait normal que les gazettes, qui vantent des oeuvrettes de grimauds qu’on retrouve quinze jours plus tard dans les solderies, lui consacrent cette fois au moins (car ils ont manqué à le faire pour ses précédents ouvrages) un Grand Entretien. Les invitations pleuvraient, on lui proposerait – qui sait ? – une soirée à la BNF, de collaborer à une journée avec Badiou, des contrats d’édition avec 20% de droits sur les ventes, des chaires annuelles dans de prestigieuses universités, de siéger dans des comités de sages et d’experts, dans le jury du Prix Donna  Ferentes, etc. Les dames et les messieurs l’admireraient. On l’inviterait en ville, il s’achèterait des pompes de luxe chez Berluti, Weston ou Church’s.

Quel esprit ne bat la campagne ?
Qui ne fait châteaux en Espagne ?

 En attendant Engelbert s’est fait confectionner une superbe page wikipedia, détaillant le moindre de  ses articles, et même ses notes de lecture, comme s’il était un  opus incontournable, faisant la liste complète de ses voyages académiques, y compris ceux entrepris pour des raisons touristiques, et changeant le moindre événement de sa biographie en une date majeure de la Recherche, de l‘Art et du Règne de l’Esprit. Il a fière allure sur la photo, et des notes nombreuses font référence aux échos médiatiques qu’ont eus ses maigres publications. Il  aussi une page web, qui vante ses mérites, raconte tout de son enfance et de son adolescence, et enjolive son âge adulte.

   Devenu célèbre Engelbert s’est enhardi. Par un jeu de plagiats habiles, en recopiant des ouvrages en anglais ou en italien que peu de gens lisent en France, il s’est fait une réputation de spécialiste de son domaine. Il évite soigneusement de citer ses sources, mais comme il faut bien, sous peine de paraître suspect (car après tout des gens compétents peuvent vous lire), il cite en bas de page des passages des auteurs pillés mais qui n’ont rien à voir avec les textes qu’il pompe, car une accusation de plagiat pourrait, dans le monde qu’il vise à rejoindre, lui valoir autant la réprobation que la fraude fiscale. Il prend bien garde de ne jamais citer ses rivaux, de ne pas twitter leurs travaux. Mais être spécialiste n’est pas tout, il faut aussi plaire aux foules. Il s’est pourtant plusieurs fois fait prendre. Mais à sa surprise, cela n’a pas eu d’effet : personne n’a noté ses pilleries et grivèleries intellectuelles. Cela l’a encouragé à continuer, et maintenant c’est sans vergogne qu’il se présente comme un grand penseur et auteur. Personne ne le conteste, du moment qu’il le répète dans la presse. Il s’est associé aux autres grands penseurs du moment : Pierre-Yves Boudiou, Jean-Charles Julot, Fabien Palétuvier, Emilie Succube, Alberte Van Wehrdeterre,  Sandrine Bonvent et les rencontre régulièrement dans les tables Rondes et Carrées, dans les Triangles, Sphères, et autres Losanges. Depuis quelque temps, Engelbert s’est mis à s’adresser aux masses. Il n’est pas si difficile de leur plaire : il suffit de leur faire croire ce qu’elles veulent croire, et de croire avec elles. Cela demande cependant du travail, de l’assiduité, et malgré tout un certain talent, qui s‘apprend. Engelbert y parvient modérément, car il y a de la concurrence. Il est devenu un auteur recherché, on va faire un film sur lui, Vanity Fair lui a consacré deux pages centrales avec des photos. Il vient de publier un livre de conversations avec un journaliste, qui est dans toutes les librairies. On pense à lui pour animer les Grands Débats et les journées du Patrimoine Immémoriel au Château de Pierrefond. 

     Humperdinck, quand il prend part à une discussion, ne se préoccupe que d’avoir raison, et jamais des arguments de ses interlocuteurs.  Cela lui réussit, car on prise plus le culot que la vérité, et surtout on donne crédit à celui qui a parlé le dernier, ou plus haut que son interlocuteur.  C’est pourquoi il ne se prive pas d’interrompre, et quand il craint que ce ne soit trop voyant il ajoute une clausule : « Si je puis me permettre… » ou «  Laissez-moi finir, je vous prie. » Il ne comprend pas grand-chose à ce qu’il lit, et se contente de digests, mais cela lui suffit. Il est assez paresseux, et feuillète seulement les livres qu’il grappille. Il intervient sans cesse dans la presse, pour affirmer n’importe quoi, du moment que c’est d’actualité. Il a l’esprit étroit et dogmatique quand il le faut, l’esprit large et tolérant quand c’est nécessaire. Il ne pense qu’en fonction de ce qui lui est utile, ou bien ne pense pas du tout. Mais cela marche, étonnamment. Il croit tout ce qu’on lui dit,  et le répète. Mais il en fait bon usage. Ce n’est pas comme chez O’Henry un filou scrupuleux, mais un filou chanceux. 
  
   
     On dirait ordinairement qu’Engelbert est vaniteux, snob, sot, malhonnête, et qu’Humperdinck est un crétin paresseux, dogmatique, obtus, crédule et inculte. Faut-il les blâmer ? Tant d’autres sont comme eux. Mais surtout méritent-il un blâme moral ? Est-on à blâmer si l’on se trompe, et même quand on persévère ? Un défaut intellectuel, une comprenette limitée méritent-ils le blâme ou simplement l’excuse ? Ce sont des crétins, des fats, des prétentieux, mais est-ce leur faute ?  Iznogoud, dans l’un de ses aventures écrites par Goscinny et Tabary, rencontre un cantonnier nommé « Bêtcépouhr Lavi ».




Ils ont été élevés ainsi, et ils se trouvent dans des milieux qui favorisent leurs comportements. Leurs dispositions innées rencontrent les accidents et les conditions sociales du moment. D’un autre côté, ils sont tout sauf naïfs, ils planifient leurs actions, et cultivent leur dispositions, ou bien sont indulgents vis à vis de leurs faiblesses. Ils ne cherchent pas à s’améliorer, et savent qu’il serait coûteux pour eux d’essayer de le faire. Ils sont donc en un sens responsables de leurs vices, et on peut les blâmer. Engelbert Humperdinck est même un voleur : il joue les crooneurs avec le nom du compositeur de Hansel et Gretel



     Mais sont-ils pour autant vicieux ? Ils ont, comme nous tous leurs moments de faiblesse. Pourquoi seraient ils invariablement bêtes, paresseux, crétins, procastinateurs ou escrocs? Ne leur ressemblons nous pas de temps à autre beaucoup ? Pourquoi leur infligerait-on un blâme moral ? 
    Et quel mal font ces vices, si c’en sont ? Peut-être que comme selon Mandeville, ils vont
produire des effets publics bénéfiques. Ou comme Iznogoud des méchants sympathiques. Les grimauds assurent le succès de l’édition, donnent des travaux aux gens, tout comme les magasin Kiabi permettent d'habiller les foules. Ils permettent aux bons auteurs d’être fiers de ne pas leur ressembler, et leur donnent confiance. Ils participent du savoir, même s’ils le polluent, et s’ils n’étaient pas là, qui irait sur les plateaux télés ? Les vrais écrivains sont-ils eux-mêmes exempts, qui vont sur les plateaux télé dès qu’ils peuvent, et s’inquiètent, comme Philippe Roth peu avant sa mort, et alors même qu’il était déjà pléiadisé, de sa page wikipedia ? Ils ne font pas ce qu’ils devraient, mais peut être font ils du bien. 



dimanche 7 avril 2019

Engrais intellectuel






En hommage à Jean Gayon 




      Je voudrais évoquer l’article que Jean Gayon a consacré en 1998 à  « Agriculture et agronomie dans Bouvard et Pécuchet de Gustave Flaubert », paru dans le numéro spécial « Science et récit », de la revue Littérature. [1] C’est un article court, assez marginal dans sa bibliographie dans la mesure où il n’avait pas l’habitude d’écrire beaucoup sur la littérature, mais à mon avis très révélateur de sa manière. Il aimait se pencher sur un point précis, en apparence anodin, et tirer, à partir de là, sans avoir l’air d’y toucher, des remarques profondes sur l’histoire des sciences et la philosophie.

      Il est assez naturel qu’un normand, natif du Havre, ville de Queneau (« mon père était mercier, ma mère était mercière, ils trépignaient de joie ») et proche d’Honfleur (où Alphonse Allais fut apprenti pharmacien et y inventa le café lyophilisé), s’intéressât à son compatriote Flaubert. On notera aussi que Félix-Archimède Pouchet, l’adversaire de Pasteur, dont il va être question plus loin, était normand. Il était encore plus naturel qu’un maître ès biologie végétale, qui fut toujours passionné par la botanique, s’intéressât aux efforts agricoles de Bouvard et Pécuchet. Bouvard et Pécuchet ne sont pas seulement deux crétins parisiens venus s’établir près de Falaise pour s’y livrer aux travaux agricoles. A travers eux, Flaubert évoque les manuels  de jardinage et d’agronomie de l’époque, sur lesquels, comme pour tous les sujets abordés dans son roman, il a réuni une documentation abondante.  Ce qui intéresse Gayon, dans le chapitre II de Bouvard et Pécuchet, ce sont essentiellement trois choses.
 
    La première, ce sont les références de Flaubert aux connaissances en agronomie de son époque, et au fait que l’agronomie est aux plantes et aux cultures ce que la médecine est au corps humain. Le livre est donc l’occasion de passer en revue l’histoire naturelle, la science agricole et la chimie naissante de l’ époque, mais aussi les sciences biologiques au XIXème siècle.

   La seconde c’est la trame narrative qui comme dans tout le roman, porte sur les échecs des deux bonshommes dans tout ce qu’ils entreprennent. Ils reproduisent systématiquement les erreurs que relèvent les manuels d’agriculture consultés par Flaubert, comme celui de Gasparin, ou celui de Gressent. Mais ils y ajoutent les leurs propres. Cela permet à Gayon, en disciple de Bachelard, d’esquisser à travers le couple d’imbéciles une réflexion sur les relations entre théorie et pratique, théorie et expérience, et sur la connaissance comme erreur rectifiée. Le problème est que les compères font des erreurs systématiques et répétées à chaque tentative. Gayon cite en particulier la manière dont Bouvard cherche à se débarrasser des hannetons en : 

« [imaginant] pour détruire les mans d'enfermer des poules dans une cage à roulettes, que deux hommes poussaient derrière la charrue — ce qui ne manqua point de leur briser les pattes » . 

La méthode d’employer des poules pour détruire les vers blancs était orthodoxe, mais sa mise en œuvre est en l’espèce idiote.[2] La bêtise, thème central du roman, tient ici non pas à l’erreur ou à l’ignorance, comme le notèrent Queneau et Deleuze [3],  puisque Bouvard et Pécuchet savent beaucoup de choses et ne demandent qu’à apprendre, mais au manque de jugement dans le passage de la théorie à la pratique. Flaubert est pleinement kantien dans sa théorie de la bêtise comme Mangel an Urteilskraft

        Le troisième intérêt de Gayon dans son article tient aux théories des fumiers et des engrais qui se trouvent dans les manuels que lisent Bouvard et Pécuchet, dont celui de Girardin, professeur à l’école d’agronomie de Rouen et spécialiste des fumiers. Ici l’on touche à la métaphysique végétale, à la biologie et à la mythologie scientifique, qui ne pouvait que passionner l’élève de Canguilhem s’intéressant aux idéologies scientifiques. 

    « Excité par Pécuchet, il eut le délire de l'engrais. Dans la fosse aux composts furent entassés des branchages, du sang, des boyaux, des plumes, tout ce qu'il pouvait découvrir. Il employa la liqueur belge, le lizier suisse, la lessive Da - Olmi, des harengs saurs, du varech, des chiffons, fit venir du guano, tâcha d'en fabriquer — et poussant jusqu'au bout ses principes, ne tolérait pas qu'on perdît l’urine ; il supprima les lieux d’aisances. On apportait dans sa cour des cadavres d'animaux, dont il fumait ses terres. Leurs charognes dépecées parsemaient les campagnes. Bouvard souriait de cette infection. À ceux qui avaient l'air dégoûté, il disait : « Mais c'est de l'or ! c'est de l'or » — Et il regrettait de n'avoir pas encore plus de fumiers. Heureux les pays où l'on trouve des grottes naturelles pleines d'excréments d'oiseaux ! » .  

     Gayon nous précise que la lessive Da Olmi était un engrais obtenu en mélangeant des fumiers animaux et différentes substances salines, salpêtres, cendres et plâtres. Bouvard adhère aux théories de l’engrais régénérateur du cycle de la vie défendu par les romantiques. Flaubert ici dénonce le délire bouvardesque sur les engrais, le guano et les excréments. Mais il n’en était lui-même pas si loin. Il avait lu dans Gasparin la thèse selon laquelle l’engrais devait être un recyclage des excréments, notamment humains, permettant au cycle de la vie de se perpétuer. Pierre Leroux défendait ces idées, et après lui Victor Hugo. Dans un article récent sur l’engrais chez Flaubert, qui prolonge les investigations savantes de Gayon, Florence Vatan a approfondi ces thèmes[4] , et elle cite un passage des Misérables 

« Paris jette par an vingt-cinq millions à l’eau. Et ceci sans métaphore. […] Au moyen de quel organe ? au moyen de son intestin. Quel est son intestin ? c’est son égout. […] La science […] sait aujourd’hui que le plus fécondant et le plus efficace des engrais, c’est l’engrais humain. Les Chinois, disons-le a notre honte, le savaient avant nous. Pas un paysan chinois […] ne va a la ville sans rapporter, aux deux extrémités de son bambou, deux seaux pleins de ce que nous nommons immondices. Grace a l’engrais humain, la terre en Chine est encore aussi jeune qu’au temps d’Abraham. Le froment chinois rend jusqu’a cent vingt fois la semence. Il n’est aucun guano comparable en fertilité au détritus d’une capitale. […] Si notre or est fumier, en revanche, notre fumier est or. Que fait-on de cet or fumier ? On le balaye à l’abime. »

Pierre Leroux défend ce qu’il appelle la « loi de Nature », contre la loi de Malthus. Quand on sait combien ce dernier influença Darwin, on voit que Gayon savait sur quoi il mettait le doigt, avec ce délire romantique. Gayon ne cite pas ces passages, mais il connaissait sûrement l’engouement que Flaubert avait pour Félix-Archimède Pouchet et la théorie de la génération spontanée. Il était ami de son fils Georges Pouchet, lui-même naturaliste à Rouen.

« La fermentation et la putréfaction, disait Pouchet dans son Hétérogénie, doivent être considérées comme presque indispensables a la manifestation des générations spontanées » 




et Flaubert écrit à Louise Collet en 1846 : 

« Il m’est doux de songer que je servirai un jour à faire croitre des tulipes. Qui sait ? l’arbre au pied duquel on me mettra donnera peut-être d’excellents fruits. Je serai peut-être un engrais superbe, un guano supérieur

Je ne sais pas non plus si les commentateurs ont noté la proximité du nom de Pouchet et de celui de Pécuchet. Flaubert traitait d’ailleurs les adversaires de Pouchet, comme Pasteur,  d’ »imposteurs et de crétins ».[5]  En fait les choses sont plus complexes, car Flaubert connaissait aussi le naturaliste Georges Pennetier, qui était favorable aux idées de Darwin, et était lecteur d’ Ernst Haeckel.

Gayon conclut finement son étude relativisant la bêtise des deux bourgeois :
« Tout cela suggère en vérité que tout bourgeois du milieu du XIXe siècle, muni du même projet, des mêmes moyens, et agissant dans le même contexte scientifique et technique, en serait arrivé au même point, même s'il ne commettait pas les innombrables et succulentes bévues de détail qui émaillent le chapitre II du roman de Flaubert ». 

La morale qu’on peut en tirer, à partir des elliptiques remarques de Gayon, est que la bêtise d’une époque, même dans le domaine des sciences empiriques, est bien partagée. Elle est même partagée par ceux-là même qui entendent réagir contre cette bêtise de masse au nom de la création artistique de l’individu, puisque Flaubert n’était, au fond, pas si loin de prendre le parti des deux  crétins.  

Flaubert écrit encore à Louise Collet en décembre 1853:

« Et même ne pas oublier les latrines, et surtout ne pas oublier les latrines ! Il s’y élabore une
chimie merveilleuse, il s’y fait des décompositions fécondantes. – Qui sait a quels sucs
d’excréments nous devons le parfum des roses et la saveur des melons ? A-t-on compte tout ce qu’il faut de bassesses contemplées pour constituer une grandeur d’âme ? tout ce qu’il faut avoir avale de miasmes écoeurants, subi de chagrins, endure de supplices, pour écrire une bonne page ? Nous sommes cela, nous autres, des vidangeurs et des jardiniers. Nous tirons des putréfactions de l’humanité des délectations pour elle-même. Nous faisons pousser des bannettes de fleurs sur ses misères étalées. Le Fait se distille dans la Forme et monte en haut, comme un pur encens de l’Esprit vers l’Eternel, l’immuable, l’absolu, l’idéal. »[6]

      L’idéal de Bouvard ne se réalise-t-il pas de nos jours ? Dans le Monde du 27 novembre 2018 on apprend que « A Villetaneuse, la ferme pédagogique donne lieu, en partenariat avec un laboratoire du CNRS, à diverses expériences autour de la production d’énergie à partir des excréments des animaux ». Prolongeons la réflexion de Gayon et celle de Flaubert, en passant de la merde littérale à la merde intellectuelle. Aujourd’hui que le bullshit, littéralement la bouse de vache, désigne certains produits de notre société d’information mais aussi les pseudo- productions savantes de nos philosophes, on se prend à rêver, à la manière de Flaubert, que de cette bêtise massive puisse, par régénération spontanée, finir par produire de l’intelligence et se fondre cosmiquement avec celle-ci. Qui sait si la foutaise ne produira pas un jour des vérités profondes ? N’est-ce pas le destin de la science, somme d’erreurs collectives, qui finissent par produire des théories correctes?


                                                                                 
 (lu en décembre 2018)


[1] n° 109 (mars 1998), p. 59-73.
[2] cela rappelle l’épisode du pied bot dans Madame Bovary
[3] Queneau Bâtons, chiffres et lettres, deleuze différence et répétition
[4] F.Vatan à paraître , « Cultiver son jardin » : rêves et délires de l’engrais dans Bouvard et Pécuchet, 2018 . Je remercie Florence Vatan de m’avoir communiqué son manuscrit.
[5] Benedicte Percheron, Flaubert, les naturalistes rouennais et les theories biologiques de 1865 a 1880 , cité par Vatan, op cit. http://flaubert.revues.org/2425
[6] à Louis Collet, dec 1853, correspondance, II, p. 485, cité par Florence Vatan



Vespasien

mercredi 20 mars 2019

Encore un effort pour bendaïser !



  
Supplément à De l'esprit de faction de Saint-Évremond. Quatre cuivres de Georges Gorvel.



   Plusieurs signes indiquent que Julien Benda n’est plus une référence seulement lointaine et vague, comme quand on invoquait la Trahison des clercs de loin, sans l’avoir lue. Jacques Julliard la cite, un blog prend l’image de l’auteur des dialogues à Byzance  comme photo d’accueil, on cite Benda surl’Europe , ou on commente sa conception des intellectuels en contemplant ceuxd’aujourd’hui quand ils se mettent sur leur trente et un pour rencontrer le Président. 

   Ces coups de chapeau sont utiles et sympathiques. Ils ne prennent cependant qu’une forme très timide et chétive. Les auteurs n’ont la plupart du temps aucune idée de ce que Benda a dit sur les clercs et leur mission, sur la relation entre les valeurs désintéressées et les valeurs sociales, sur le sens d’une nation européenne ou sur le rôle de la vérité dans l’art. L’auteur de l’article du Point sur la réunion entre le président Macron et les intellectuels semble penser que Michel Onfray aurait bien pu incarner la force de résistance dont on aurait aujourd’hui besoin et qu'il ferait un Benda redivivus. Autant appeler un pyromane pour éteindre un incendie  ou un gangster pour tenir les comptes d’une banque. Jacques Julliard comprend bien que la victimologie contemporaine a quelque chose à voir avec l’individualisme contemporain dénonçait Benda, mais il aurait pu relire ce passage de Précision 

... On m'assène alors que les plus grands intellectuels, un Aristote, un Spinoza, un Kant, se sont éminemment occupés de politique. C'est là un pur jeu de mots. Quel rapport y a-t-il entre vivre dans la bataille politique, lutter de tout son être et par tous les moyens pour renverser tel ministère, voire tel régime, et donner pour aliment à sa pensée la matière politique dans le mode purement spéculatif et hors de toute poursuite d'un résultat immédiat ? C'est à peu près comme si on identifiait les champions de boxe aux hommes qui, dans leur cabinet, écrivent sur l'activité musculaire.
Le mot que les intellectuels d'aujourd'hui ont sans cesse à la bouche, c'est qu'ils sont des sauveurs. Que ce soit en restaurant des valeurs d'ordre ou en préparant la révolution, ils viennent tous « sauver le monde ». C'est là peut-être ce qui les oppose le plus profondément au véritable intellectuel, lequel tâche à penser correctement et à trouver la vérité, sans s'occuper de ce qui en adviendra pour la planète. Cette manie du sauvetage est un effet direct de la démocratie, en tant que celle-ci est l'âge du moralisme. Déjà en 1855, Taine croyait devoir écrire : « Depuis le Génie du Christianisme, chaque doctrine s'est crue obligée d'établir qu'elle venait... sauver le genre humain. Elle s'est défendue avec des arguments de commissaire de police et d'affiche, en proclamant qu'elle était conforme à l'ordre et à la morale publique et que le besoin de sa venue se faisait partout sentir1. » Et, en effet, nous ne voyons plus les intellectuels donner à l'intelligence que l'ordre d'obéir. Ceux de droite prononcent qu'elle doit rester dans les limites qu'exige l'ordre social, que si elle se laisse conduire par la seule soif du vrai sans attention aux intérêts de l'État, elle n'est qu'une activité de sauvage. Ceux de gauche pensent tout de même. L'un d'entre eux blâmait récemment l'Histoire de France depuis la guerre de Jean Prévost parce qu'il y a des matières, paraît-il, où l'impartialité est criminelle. Le premier devoir de l'esprit est de « servir la cause ». Les intellectuels d'aujourd'hui entendent être des apôtres et être ainsi les vrais intellectuels. C'est le suicide même de l'intellectualité.

1. Cité par L. Brunschvicg, Les Étapes de la Philosophie mathématique, p. 368. 2. Les Nouvelles littéraires, 17 décembre 1932.


"Clercs sauveurs" , in Précision (1930-1937) Gallimard.
.