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lundi 16 juillet 2018

Nihil appetimus nisi sub ratione boni





nihil appetimus
nisi sub ratione boni

nihil aversamus
nisi sub ratione mali











Mathieu 20, 1-16
Hic erunt novissimi primi, et primi novissimi. Multi enim sunt vocati, pauci vero electi.

mercredi 11 juillet 2018

Encaustique



      Tous les printemps ma grand-mère entreprenait  de "passer l'encaustique". Je ne savais pas au début ce que c'était, mais je compris vite à l'odeur infecte du produit qu'elle répandait partout, sur les meubles, les planchers, les plinthes, les fenêtres de quoi il s'agissait. La puanteur de cette cire s'imprégnait partout, pour plusieurs jours. A l'époque, ce n'était pas de la cire d'abeille, et cela dégageait une odeur âcre, suffocante. Cette petite femme énergique passait vigoureusement la cire sur le plancher, à genoux malgré ses quatre vingt ans (son minuscule appartement était au dernier étage de ce qui avait jadis été sa maison, vendue à un médecin orléanais, et elle montait les escaliers trois fois par jour). Son idéal n'était pas que les meubles reluisent mais qu'ils soient propres, ce qui ne servait à rien car ils étaient couverts d'une épaisse couche de crasse accumulée. Le terme "encaustique" allait pour moi de pair avec "astiquer". Aujourd'hui quand j'entends le terme "caustique", je ne peux m'empêcher de penser à ces séances d'encaustiquage.Il y bien un lien entre Ἐγϰαυστιϰὴ, qui était la peinture à l'encaustique chez les Grecs, et Causticus, de ϰαυστιϰὸς, de ϰαίειν, brûler, qui est l'étymologie de "caustique", "Qui brûle, qui corrode" , et au sens figuré  , "qui brûle" , "qui mord" . Emile Littré nous dit : "Avoir l'esprit caustique, c'est appliquer une espèce de fer chaud sur ce qui est dit ou fait ; on peut être caustique sans avoir l'esprit satirique ; avoir l'esprit mordant, c'est enfoncer les dents et s'acharner. Le caustique effleure la peau ; le mordant y pénètre ; on peut donc être caustique sans être mordant" .

     Etre caustique c'est astiquer, polir passer de la brosse à reluire, tout en mordillant. Le modèle de l'esprit caustique, pour moi, c'est l'Anglais cultivé, qui, comme le dit Georges Sanders , pour qui "it is a continual source of amazement and irritation that the rest of mankind does not consist of other Englismen" ( Memoirs of a professional Cad, traduit en français sous le titre Mémoires d'une fripouille, PUF)



Sanders lui même est le modèle hollywoodien de l' anglais ,bien qu'il fût né à Saint Pétersbourg. Il a laissé dans tous ses films, dont les plus célèbres sont All about Eve, The Ghost and Mrs Muir, Rebecca , Moonfleet , Pandora , la marque de sa morgue, de sa causticité. Le caustique ,Littré a raison, n'en veut pas nécessairement aux autres, et ses piques et rictus ne reviennent pas au mépris, mais à une ironie légère, distante, mais qui peut mordre. Sanders joue en général des rôles d'aimables crapules, espions, mondains, séducteurs mais souvent malheureux. Son attitude est celle du cynique.

   L'un de mes amis ayant qualifié mes textes de philosophie de "dialectiquement caustiques", cela m'a semblé assez juste. Mais je me suis demandé ce que cela voulait dire.  Peut être pensait-il à mon penchant pour la satire, l'ironie. Peut-être cela veut-il dire que je manifeste dans mes essais, après avoir exposé avec sérieux et , je l'espère,  honnêteté, les vues que j'entends critiquer, je les dépose de manière quelquefois elliptique, par une petite griffure. Bien que je me sois prétendu analytique, aie souhaité l'être, je n'y parviens pas vraiment. Cela m'ennuie de
proposer des arguments en forme, comme dans les articles anglophones, avec prémisses et conclusions, en définissant tout. Je préfère mettre une série de touches, et congédier par une petite pirouette. Le caustique n'aime pas s'étaler. Il préfère l'article concis au gros livre. C'est pourquoi,en France, il est destiné à ne pas être compris, et à être méprisé pour ne pas vraiment jouer le jeu. Il est , comme Sanders, fatigué, épuisé. Il fera ce qu'il fait encore une fois, comme Lord Ashwood dans Moonfleet, mais pas deux.


dimanche 24 juin 2018

EFFET DE VERITE

un effet de vérité : Tirésias aveuglé pour avoir regardé Pallas nue


  Un historien réputé, mais au style quelque peu filandreux, appelé à faire un discours dans une cérémonie de remise de prix de thèse (PSL, 18 juin 2018), a déclaré :

« Quelles que soient l’hétérogénéité de leurs méthodes et l’étrangeté de leurs objets, tous nos lauréats ont en partage de chercher la bonne distance entre l’exigence de la recherche et l’urgence du présent.
Voici pourquoi il m’a semblé que ce réalisme méthodologique, qui rend visibles les conditions concrètes de l’enquête non pour fragiliser ses résultats mais au contraire pour en affirmer la scientificité, redéfinissait la visée de vérité des sciences humaines. Celle-ci est aujourd’hui soumise à un débat qui dépasse le monde académique et qui plonge bien des acteurs de la vie sociale dans une communauté de désarroi. Aussi doit-on également attendre d’une initiative comme la nôtre qu’elle produise ce que Michel Foucault appelait un « effet de vérité ». En écoutant la passion et la précision des lauréates et des lauréats qui, en quelques mots, ont su dire leur flamme et leur exigence, on ne pouvait pas ne pas y entendre également comme un message d’alerte. Nous ne pouvons accepter que  ces mêmes critères de vérité, d’originalité et de nouveauté, qui les encouragent à croiser les disciplines, leur valent des prix de thèses et des difficultés à gagner des postes statutaires dans l’enseignement supérieur. »

     Qu’a voulu dire ce docteur ? D’un côté il affirme que les sciences humaines ont une « visée de vérité ». Il parle même de critères de vérité. Ce qu’on doit comprendre, semble-t-il, de manière traditionnelle, comme disant que les sciences humaines recherchent, chacun dans son domaine propre, la vérité et qu’elle a des critères et de marques de reconnaissance. Il nous dit aussi que ce « réalisme méthodologique » en sciences humaines tient au fait qu’elles « rendent visibles les conditions concrètes de l’enquête». On ne sait pas très bien en quoi, ni de quel réalisme il s’agit. Il ajoute que ce même réalisme permet d’ « affirmer la scientificité » de cette même enquête. En quoi le fait d’être réaliste méthodologiquement et de « rend[re] visibles les conditions concrètes de l’enquête » conduit il à en affirmer la scientificité ? On a bien l’impression qu’on a affaire à du baratin de discours de réception des prix (genre jadis noble, qui conduisait les professeurs, souvent de philosophie, à prononcer des discours en fin d’année au lycée, et qu’on ne pratique plus que dans ces circonstances académiques à l’université). D'un autre côté, l’egregiaire historien affirme dans la foulée que ce même réalisme méthodologique redéfinit la dite visée de vérité. En quoi ?  En ceci apparemment, que  l’initiative consistant à remettre un prix de thèse produit « un effet de vérité ». Ici on change du tout au tout l’idée sur laquelle cet envol rhétorique était parti : il ne s’agit plus de parler de la vérité comme un trait interne d’une recherche ou de sa visée, au sens traditionnel, mais comme un « effet ». On présume que cela veut dire, en clair : ces prix, jeunes gens, qu’on vous donne, vont avoir un effet sur votre condition sociale de chercheurs, mais il faut alerter sur le fait que ces mêmes prix vont aller de pair avec des difficultés à gagner des postes dans le supérieur, et que « l’interdisciplinarité alimente aujourd’hui du même élan l’innovation et la précarisation. »

      L'éminent historien a raison : les barrières disciplinaires, si on les franchit, sont souvent un obstacle pour avoir des postes. Mais en quoi est-ce un « effet de vérité » ? On nous renvoie à Michel Foucault. Comme le Poitevin est tout sauf clair quand il emploie de telles expressions, il faut se tourner vers les commentateurs. Le plus autorisé, Frédéric Gros, nous explique dans sa préface au recueil de textes de Foucault en Folio (« une philosophie de la vérité », Gallimard 2004), que dans sa dernière période

« Les années quatre-vingt ouvrent une dernière période intellectuelle : celle des actes de vérité. Elles se placent sous le signe d'une fidélité renouvelée à la question kantienne “Qu'est-ce que les Lumières ? ”. Le rapport de la vérité au sujet se trouve posé de manière plus frontale. Le sujet n'est plus réfléchi comme simple effet de vérité (au sens où les régularités discursives archéologiques dessinaient des positions pour des subjectivités virtuelles et où les pouvoirs-savoirs fabriquaient des individus). Il est moins ce qui se trouve constitué par un dispositif de vérité que ce qui se constitue et se transforme à partir d'un discours vrai, dans un rapport déterminé à lui. » 

    Que veut dire que le sujet est un « simple effet de vérité » ? Mise à part la question de savoir qui est ce sujet, cela voudrait dire " que « les régularités discursives archéologiques dessinaient des positions pour des subjectivités virtuelles et où les pouvoirs-savoirs fabriquaient des individus ». Autrement dit, les effets de vérité en question sont des « fabrications » d’individus.  Avant cette dernière phase, le Poitevin avait parlé de dispositifs de vérité, de régimes de vérité, d’histoire de la vérité d’éthique de la vérité et de politique de la vérité, et last but not least, d’ »actes de vérité ». On voit bien, dans toutes ces expressions, qu’il ne s’agit nullement de la vérité comme une propriété des propositions, croyances, ou théories, au sens où un certain nombre de discours les « viserait », mais de la vérité comme un « effet ».
    Expression extraordinairement ambiguë, que ceux qui citent à tout bout de champ Foucault explicitent rarement. Elle peut vouloir dire au moins deux choses. D’une part que la vérité n’est qu’un « effet », autrement dit un produit de diverses causes, et non pas une entité ou une propriété réelle. Qu’est-ce qui la cause ? Des « dispositifs », des « régularités archéologiques » qui dessinent des positions pour des sujets. Autrement dit, ce qui est causé ce sont des  sujets qui prétendent dire la vérité, ou la représenter, mais qui n’ont aucun titre autre que celui qui leur est conféré en tant que pouvoir, à la posséder. La causalité en question ne peut être efficiente, elle doit être formelle, ou structuralisme oblige, structurale. Ce n’est pas l’effet au sens où l’on parle d’un « effet bœuf » produit par, par exemple, le costume d’un invité à un bal costumé ou le décolleté d’une starlette à Cannes. Mais c’est un effet dans les têtes, sur des gens qui croient que telle idée est vraie. Mais tout le point est justement qu’ils ne font que le croire. La vérité n’existe pas, elle est « juste » ce qu’on croit, ce qu’on dit. (Bouveresse commente bien ce  point dans son Nietzsche contre Foucault). Mais d’autre part, « effet de vérité » peut s’entendre au contraire en un sens réaliste : certains discours, de par leur vérité, produisent certains effets. Par exemple la révélation que tel médicament est dangereux peut produire des paniques, des procès, etc. Ici on ne nie pas que la vérité existe, mais on en pointe les conséquences. Dire que la vérité a des conséquences, autrement dit que la découverte de la vérité est cause de certains effets, est une banalité. Mais dire que la vérité s’identifie à ces conséquences, c’est la thèse pragmatiste, qui définit la vérité par ses critères. Autrement dit, ce sont les manières par lesquelles ont reconnaît la vérité qui a définissent. Voilà une confusion bien classique, que dénonça jadis  très bien Russell, mais que n’importe quel philosophe classique évitait de faire (Descartes ne dit jamais que la clarté et la distinction définissent la vérité, mais qu’elles en sont le critère. 
   Quel que soit l’un ou l’autre des deux sens de l’expression foucaldienne, ils sont tous deux confus et égarants, comme toutes les autres expressions du Poitevin « régime de vérité », « dispositif de vérité » .  « X de vérité » a toujours le sens anti-réaliste: la vérité n’existe pas, elle est juste dans les têtes, dans  les dires, dans les pouvoirs qui la produisent et se l’approprient, et elle n’est qu’appropriée. Glissant, fuyant, le discours sur, de, pour, contre la vérité se pare de tant de masques que le consommateur banal,qui voudrait simplement accéder à une ressource, s'y perd.


lundi 11 juin 2018

Respect pour la vérité





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All I'm askin'
Is for a little respect when you come home (just a little bit) (Otis Redding)



  Je n'ai jamais bien compris ce que Benda voulait dire quand il parle, dans la Trahison des clercs,  du "respect de valeurs transcendantes" telles que la justice et la vérité. Ou encore quand il dit qu'on "honore" ces valeus.Si, comme il le dit, ces valeurs , et particulièrement celle de vérité, sont "abstraites" et "désintéressées", indépendantes des vérité particulières, comment peut-on les respecter ou les honorer? La vérité abstraite n'est pas une statue dans un Temple, et on ne voit pas comment on peut avoir vis à vis d'elle des sentiments ou des émotions tels que la peur, la crainte, ou le respect. La vérité n'est d'ailleurs pas une valeur. C'est simplement la propriété de certaines propositions, jugements, croyances ou théories. Que le jugement que la neige est blanche soit vrai est seulement une propriété de ce jugement, ou de son contenu, quand la neige est blanche. en lui lui, même le jugement n'est ni vrai ni faux e seulement susceptible de l'être. Il est vrai quand sa condition de correction  - être correct si vrai - est satisfaite. Il n'y a pas de respect , de peur ou d'émotion particulière à le constater. Certaines vérités peuvent nous inspirer crainte ou plaisir. Mais c'est parce que nous désirions, ou ne désirions pas croire ou savoir que ce sont des vérités que nos avons ces sentiments. La vérité n'est pas une valeur et ne peut inspirer des sentiments. En revanche  croire qu'un jugement est vrai, désirer qu'il soit vrai, craindre qu'il soit faux, sont des attitudes qui portent de la valeur. Ce qui a de la valeur est la croyance, ou la connaissance, de la vérité, non pas a propriété d'être vrai, et encore moins la valeur "abstraite" de vérité. De même pour la raison: nous ne valorisons pas des croyances, des actions, pour être conformes à la raison ou rationnelles, car ce sont là de simples faits. Ce que nous valorisons c'est l'attitude que nous avons quand nous jugeons ces actions ou croyances conformes à la raison. C'est pourquoi d'ailleurs Benda parle souvent non pas de clercs qui respectent ou méprisent la vérité et la raison, mais qui remplissent la fonction du clerc ou la trahissent. Pourtant, peut on remplir la fonction sans la respecter en quelque manière par une attitude de valorisation? Peut-on trahir cette fonction sans, en quelque manière la mépriser, l'ignorer volontairement ou la négliger? 
    Quand il dit que ces valeurs sont "désintéressées", Benda veut dire qu'on les respecte quelles que soient les conséquences pour nos intérêts personnels, sociaux ou politiques et quels que soient leurs effets pratiques, à la manière des impératifs catégoriques kantiens.Le respect, selon Kant est consubstantiel à la reconnaissance d'une valeur comme conforme à la raison: 

"On pourrait m'objecter que sous le couvert du terme de respect je ne fais que me réfugier dans un sentiment obscur, au lieu de porter la lumière dans la question par un concept de la raison. Mais, quoique le respect soit un sentiment. ce n'est point cependant un sentiment reçu par influence; c'est, au contraire, un sentiment spontanément produit par un concept de la raison, et par là même spécifiquement distinct de tous les sentiments du premier genre, qui se rapportent à l'inclination, ou à la crainte. Ce que je reconnais immédiatement comme loi pour moi, je le reconnais avec un sentiment de respect qui exprime simplement la conscience que j'ai de la subordination de ma volonté à une loi sans entremise d'autres influences sur ma sensibilité, la détermination immédiate de la volonté par la loi et la conscience que j'en ai, c'est ce qui s'appelle le respect, de telle sorte que le respect doit être considéré, non comme la cause de la loi. mais comme l'effet de la loi sur le sujet.  A proprement parler, le respect est la représentation d'une valeur qui porte préjudice à mon amour-propre
 Par conséquent, c'est quelque chose qui n’est considéré ni comme objet d’inclination. ni comme objet de crainte, bien qu'il ait quelque analogie avec les deux à la fois. L'objet du respect est donc simplement la loi, loi telle que nous nous l'imposons à nous mêmes, et cependant comme nécessaire en soi." ( Fondements de la métaphysique des moeurs, tr. Delbos, I, note 2)

Ce que Benda exprime ainsi  (préface à l'édition de 1946 de TC) : 

" je ne tiens pour cléricales que des valeurs dont l’adoption implique l’exercice de la raison, alors qu’au contraire des attitudes comme l’enthousiasme, le courage, la foi, l’amour humain, l’étreinte de la vie n’ont, en tant que reposant sur le seul sentiment, point de place dans l’idéal du clerc.

 
Mais Benda parle aussi de passion des valeurs cléricales, un peu comme s'il craignait que la simple conscience de leur conformité à la raison ne suffise pas à motiver le clerc.


                                          

lundi 21 mai 2018

La vie primée

Maurras académicien, 9 juin 1938

   Tout le monde y va , en mai 2018, de ses souvenirs de Mai 1968. On a déjà évoqué Milou en mai ici. Tel nous évoque ses pavés, tel autre sa  plage. Quand on était provincial, et trop jeune pour aller aux manifs, le Mai parisien faisait l'effet qu'avait dû faire sur des natifs de Boétie les combats de Marathon: on entendait seulement leur lointain écho dans l'Hélicon.
 
       Au lycée je n'avais guère de revendications à faire valoir. Je n'allais pas à la cantine, donc n'avais pas de raison de la trouver mauvaise. Je m'entendais à peu près avec les profs, et n'avais guère d'occasions de me faire renvoyer. J'étais parmi les bons élèves, sans être dans les premiers. Ce qui me frappa surtout, c'est la suppression, l'année suivante, des prix au lycée. J'avais acquis une haine féroce de toutes les distributions des prix.  Cette tradition existait depuis les débuts de l’enseignement secondaire, aussi bien chez les jésuites que depuis la Révolution et l’Empire.  Je trouvais toutes ces distributions des prix injustes, récompensant les fayots, les Agnan, les lèche bottes, au détriment des élèves originaux, au nombre desquels je me comptais. La preuve : je n’avais jamais le prix d’excellence, au mieux, et les bonnes années, un prix d’honneur ou des prix locaux, avec accessits. Bref je trouvais ces raisins trop verts. Les prix d’excellence allaient toujours à des élèves modèles, travailleurs  mais niais, aux oreilles décollées, au col de chemise bien boutonné, plongés dans leur Bailly ou leurs équations, qui rendaient toujours les travaux « nets » et scolaires qui plaisaient à nos maîtres.  En plus de cela, il fallait assister, en fulminant de rage de n’avoir pas été choisi, à des distributions des prix au Théâtre municipal pour y voir triompher des ânes culottés et des chevaux de labour, et les prix que l’on recevait étaient des livres ridicules, des souvenirs de voyage, des récits d’escalade ou de promenades en mer sortis de bibliothèques roses, vertes ou rouge et or, et quand on vous offrait les poèmes de Rimbaud, ils étaient dans une édition tellement à chier que le poète de Charleville vous semblait aussi nul que François Coppée ou Sully Prudhomme. Heureusement nous n’avons pas, dans les années 60, à subir de discours de distribution des prix comme devaient en subir les générations précédentes. 1968 balaya cela, et pendant deux ou trois ans les prix disparurent. Les bons élèves en étaient pour leurs frais. Les nuls redressaient le col. Mais ils n’eurent pas pour autant leur revanche, car ils restaient, aux yeux des professeurs, des mulets. Au moins étions nous débarrassés des arrogants fayots.  En arrivant en hypokhâgne au lycée Henri IV, la révolution avait essaimé. On y avait aussi supprimé les prix. Mais le proviseur et le censeur étaient bien embêtés, car ils avaient en stock tout un ensemble de livres qui n’avaient pas été utilisés durant les années révolutionnaires (1968-71). Comme j’avais les meilleures notes de ma classe on s’avisa de me donner un prix d’excellence, mais in petto en juillet plutôt qu’en juin, quand tout le monde était parti en vacances, car cela aurait pu attirer l’attention des groupes gauchistes du lycée qui veillaient au grain à ce que les restes de l’Ancien régime scolaire ne se perpétuent pas au Quartier Latin (ces mêmes groupes ,curieusement, n’avaient rien à dire contre le bizutage ni les concours, alors même qu’ils prônaient le rejet de la sélection: on retrouve aujourd'hui le même schéma : ceux qui rejettent la sélection à l'université ne voient rien à redire à sa règle féroce aux Grandes écoles: comment tant d'énergie peut-il coexister avec tant de résignation?). On me convoqua donc vers le 14 juillet juste avant les congés, et en petit comité, en l'absence de tout public, je reçus du surveillant général Thébault (ce petit homme bossu, malheureux et digne, était un pédagogue venu d'un autre âge, sorti d'Anatole France et de Jules Ferry: il incarnait, avec une immense gentillesse  et une profonde humanité, un style d'autorité qui était en train de disparaître; tout le lycée l'aimait, et il en était l’âme, et je chéris sa mémoire: louons maintenant les grands hommes, et pas les petits *) mon prix, sous forme de plusieurs livres qui traînaient sur les étagères depuis deux ou trois ans, un peu comme les missels durent, entre l’An II et l’an III, être relégués dans le fond des églises, sinon brûlés).

       Mais la Restauration ne tarda pas. Si les prix du lycée ont à peu près disparu cinquante ans plus tard (du moins dans l'enseignement public), la pratique de donner des prix de toute sorte s'est répandue, au point qu'il n'est quasiment pas d'institution qui n'ait la sienne. Il y a de multiples  prix littéraires, ceux des Académies, comme la Française, ceux des fondations publiques ou privées, ceux des institutions universitaires. Jamais on a autant primé les arts, les sciences, les lettres, comme si l'on voulait à tout prix s'assurer que l'excellence nous entoure et que tout le monde peut être récompensé et peut faire partie des meilleurs dans tel ou tel domaine. Il y a une inflation de prix. La vie scientifique tourne autour du prix Nobel , des médailles Fields. La vie publique autour de la Légion d'honneur, etc.  Mais pour une époque sans cesse préoccupée de réparer les torts subis par les victimes de toutes sortes, soucieuse de gentillesse et d'égalité universelle, cette pratique ne laisse pas d'étonner. Car, comme le remarque Musil dans sa conférence sur la bêtise de 1937, il est malséant de se moquer de la bêtise des autres, car on peut paraître arrogant. 


   "Par peur de paraître bête autant que de manquer à la bienséance, les hommes sont nombreux qui se tiennent pour intelligents mais ne le disent pas. Et se sentent-ils contraints d'en parler, ils usent de périphrases et affirment par exemple d'eux-mêmes : “Je ne suis pas plus bête que d'autres.” Ils affectionnent plus encore de tourner la remarque avec autant de détachement et d'objectivité qu'il se peut : “Je crois pouvoir dire que je suis normalement intelligent.” Parfois le sentiment qu'une personne a de sa propre intelligence se manifeste en creux, comme par exemple lorsqu'on dit : “Je ne permets pas qu'on me prenne pour un idiot !”

    Mais si l'on a tant peur de se montrer intelligent, pourquoi existe-il des institutions comme les prix, qui semblent avoir pour but de placer certains individus, ou du moins certains de leurs achèvements, comme moins bêtes et meilleurs que d'autres? Pourquoi d'un côté déteste-t-on ceux qui sortent du rang et prétendent se trouver meilleurs en intelligence et de l'autre donne-t-on des prix à certains pour les distinguer? Pourquoi une époque éprise de médiocrité et d'égalitarisme maintient-elle ces prix? Les soixante-huitards étaient plus cohérents.  Ce n'est contradictoire qu'en apparence : on n'aime pas les vaniteux qui se disent intelligents ( et qui par là même paraissent bêtes) , mais on aime attribuer l'intelligence et le mérite à certains ( qui sont peut être les mêmes que les précédents) parce qu'on veut que l'intelligence soit attribuée par des tiers. C'est par peur que les gens se trouvent eux mêmes intelligents ( et montrent ainsi leur bêtise) qu'on s'empresse de leur donner des prix pour leur ( prétendue) intelligence. Cette pratique, comme on le voit, renforce les vaniteux dans leur vanité, en même temps qu'elle les disculpe de tout soupçon d'être vaniteux - donc bêtes- puisque ce sont les autres, et non pas eux mêmes qui les prisent.
 

    Julien Benda a souvent été décrit comme un individu vaniteux, coquelet et fier de lui ( voir son portrait à charge par Maurice Martin du Gard dans Les mémorables en 1918) . Mais il eut plus d'une occasion d'en rabattre. Il raconte lui même  (Un régulier dans le siècle p. 209) comment en 1912  le prix Goncourt, pour lequel il avait été proposé pour son roman L'ordination , lui échappa parce que Georges Sorel, blessé par son ouvrage sur Bergson, avait été dire au jury tout le mal qu'il pensait de lui. A cela s'ajoutait la rancoeur que nourrissaient contre lui les antidreyfusards, et surtout l'antisémitisme  de plusieurs membres du jury du prix, dont Léon Daudet, le féal de Maurras, qui déclara qu'il n'irait jamais  donner un prix à un juif. Plus tard Benda fut proposé pour le prix Nobel plusieurs fois, mais l'Académie suédoise trouva toujours meilleur que lui.  Il obtint la légion d'honneur et l'accepta ( Raymond Aron, lui-même peu avare d'honneurs sur sa personne, le moqua pour cela), mais fut toujours ostracisé par l'institution littéraire et  le lui rendit bien.  Dans ses Cahiers d'un clerc, il écrit de l'Académie, dont il ne faut pas oublier qu'elle accueillit son grand adversaire  Maurras en 1938 et un écrivain qu'il détestait, Valéry : " Deux partis s'affrontent au sein de la Compagnie: les uns excitent au va-de-l'avant, les autres veulent qu'elle reste une vieille dame réactionnaire. Ce son les seconds qui voient juste. L'Académie doit constituer un élément de conservatisme. C'est toute sa raison d'être (p.215-6)

       Mais l'Académie changerait-elle ?  

*PS mon ami Jean Pierre Salgas, aussi ancien élève de HIV , m'apprend que Jean Bernard Pouy  fait en 2003 un livre "HIV Blues " dans la série noire,consacré en grande partie à M. Thébault. Je savais que je n'étais pas seul dans ma reconnaissance envers cet homme que nous chérissions et n'honorions pas assez.

vendredi 27 avril 2018

De Smet à Char

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Interview d'Emmanuel Macron dans la NRF N°63à: 


"J’ai fait beaucoup de philosophie."

 - Combien beaucoup ?

"Les Français sont malheureux quand la politique se réduit au technique, voire devient politicarde. Ils aiment qu’il y ait une histoire. J’en suis la preuve vivante ! Je suis très lucide sur le fait que ce sont les Français et eux seuls qui m’ont « fait » et non un parti politique."
-   Il semble  en être convaincu. Mais 24%  au premier tour, puis 66,1 % au second, avec 43% des électeurs votant pour lui dans un contexte où comme en 2002 il s'agissait pour au moins la moitié de son électorat du second tour, de barrer le passage à Le Pen, et avec 25 % d'abstention à ce second tour, ce qui ne s'était pas vu depuis 1969, il n'y a pas de quoi pavoiser. On peut difficilement dire qu'il y ait eu un vote de masse en faveur de Macron, ni que"les Français" l'aient fait. Le vent de l'histoire a soufflé, mais c'est un sirocco léger plutôt qu'une bourrasque de mistral.Et comment peut-on prétendre avoir été "fait" par les Français sans jamais avoir été élu dans la moindre élection locale? 

     "J'en suis la preuve vivante!" Hegel eût-il vu passer Macron à cheval à Iéna, il n'eût pas dit autre chose.

Quand on lui demande pourquoi il fait un vibrant hommage à Johnny, dont l'intervieweur nous dit qu'il " incarnait symboliquement quasiment Victor Hugo," ( sic) le président répond: 

"Cela fait des décennies que le pouvoir politique est sorti de l’émotion populaire. Il faut considérer cela : l’émotion populaire se moque des discours. Le jour des obsèques, je savais très bien que la foule qui était là n’était pas acquise. Elle n’attendait pas un discours officiel. Elle était dans l’émotion brute du moment. C’est cette émotion que j’ai partagée avec la foule. Rien d’autre. "
Est-ce aux hommes politiques de "partager l'émotion brute"?  Cet appel à l'émotion fait penser à de tristes moments de l'histoire. 
       Le même nous annonce d'ailleurs qu'il n'a pas à expliquer, y compris aux intellectuels, ses décisions, qui sont par nature,si l'on comprend bien, instinctives.

"J’assume les choix qui sont faits, et je hais l’exercice consistant à expliquer les leviers d’une décision : il y a un temps pour la délibération, un temps pour la décision, ils ne peuvent se confondre."
L'interview est supposée porter sur la littérature. Le président cite dans ses premières amours littéraires Giono ( le retour à la terre pétainiste), Gide et les Nourritures terrestres ("l'inquiéteur" , celui qui se veut en permanence "disponible" - "disponible Nathanël") . On apprend que Proust, Céline ( un autre défenseur de l'émotion) viennent après, et Char. L'a-t il lu?  

On devrait - mais c'est un intellectuel qui le fait - conseiller au président la lecture de la Trahison des clercs plutôt que l'insipide Camus (à moins qu'il ne s'agisse dans l'interview de Jean Claude Camus, le manager de Johnny):
Le progrès des passions politiques en profondeur depuis un siècle me semble singulièrement remarquable pour les passions nationales. D’abord, du fait qu’elles sont éprouvées aujourd’hui par des masses, ces passions sont devenues bien plus purement passionnelles. Alors que le sentiment natio­nal, lorsqu’il n’était guère exercé que par des rois ou leurs ministres, consistait surtout dans l’attachement à un intérêt (convoitise de territoires, recherche d’avan­tages commerciaux, d’alliances profitables), on peut dire qu’aujourd’hui, éprouvé (du moins continûment) par des âmes populaires, il consiste, pour sa plus grande part, dans l’exercice d’un orgueil. Tout le monde conviendra que la passion nationale, chez le citoyen mo­derne, est bien moins faite de l’embrassement des intérêts de sa nation — intérêts qu’il discerne mal, dont la perception exige une information qu’il n’a pas, qu’il n’essaye pas d’avoir (on sait son indifférence aux questions de politique extérieure) — qu’elle n’est faite de la fierté qu’il a d’elle, de sa volonté de se sentir en elle, de réagir aux honneurs et aux injures qu’il croit lui être faits. Sans doute il veut que sa nation acquière des territoires, qu’elle soit prospère, qu’elle ait de puissants alliés ; mais il le veut bien moins pour les fruits matériels qu’elle en recueillera (que sent-il personnellement de ces fruits ?) que pour la gloire qu’elle en tirera. Le sentiment national, en devenant populaire, est devenu surtout l’orgueil national, la susceptibilité nationale. Combien il est devenu par là plus purement passionnel, plus parfaitement irrationnel et donc plus fort, il suffit pour le mesurer de songer au chauvinisme, forme du patriotisme proprement inventée par les démocraties. Que d’ailleurs, et contrairement à l’opinion commune, l’orgueil soit une passion plus forte que l’intérêt, on s’en convainc si l’on observe combien les hommes se font couramment tuer pour une blessure à leur orgueil, peu pour une atteinte à leurs intérêts.


et du Discours à la nation européeenne 

Cette résolution d’élever les œuvres de l’Intel­ligence au‑dessus de celles de la sensibilité, je ne la vois guère chez les éducateurs actuels de l’Europe, fussent‑ils les moins acquis aux passions particula­ristes, les plus soucieux d’unir les peuples. Ce que je vois chez presque tous, c’est, au contraire, le désir d’humilier l’Intelligence dans sa prétention à l’uni­versel, de l’identifier à la scolarité ; d’honorer la sensibilité dans ce qu’elle a de plus personnel, de plus inexprimable, de plus intransmissible, de plus antisocial ; d’en faire le mode suprême de la connaissance, voire de la connaissance « scienti­fique , en équivoquant sur ce mot.