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mardi 25 août 2020

Waterloo désinterprété et réinterprété ( sur Philippe Mongin, Quinzaine littéraire 2011)

 

 en hommage à Philippe Mongin (1950-2020)


Grouchy 


Philippe Mongin, « Waterloo et les regards croisés de  l‘interprétation » in Alain Berthoz, Carlo Osola et Brian Stock , dir. La pluralité interprétative, fondements historiques et cognitifs de la notion de point de vue, Paris, Collège de France, 2010 , 223 p, hors commerce, disponible sur http://conferences-cdf.revues.org

 

      Quelle meilleure illustration des difficultés de l’interprétation des événements historiques, mais aussi de celles de l’interprétation en général, que la bataille de Waterloo ? Dans un essai formidable et passionnant[1], le philosophe et économiste Philippe Mongin revisite l’historiographie de ce pont aux ânes de la stratégie militaire et du récit historique. Il nous invite à reprendre à nouveaux frais les problèmes classiques de l’épistémologie de l’histoire et renouvelle avec brio une réflexion qui de Dilthey et Weber à Aron et Ricoeur, en passant par Hempel, Dray et Collingwood [2] n’a pas cessé d’occuper philosophes et historiens.

  

      Waterloo est une bataille d’interprétations. Il y a celle du Mémorial de Sainte Hélène, qui fixa la thèse officielle : Napoléon aurait pu vaincre successivement les Prussiens et les Anglo-hollandais, si Ney n’avait pas bougé trop tard et surtout si Grouchy n’avait failli à sa mission d’empêcher Blücher de rejoindre Wellington. Il y a celle de Clausewitz, dans sa Campagne de France en 1815, qui disculpe les officiers de  « Bonaparte »  et soutient que ce dernier avait multiplié les erreurs de commandement. Les inversions sémantiques sont légion en fonction des camps : pour les Français Waterloo est « la bataille du Mont Saint Jean », alors que pour les Anglo-Prussiens elle est celle de la « Belle alliance ». Aujourd’hui encore, le Français qui débarque à Londres peut s’écrier, comme Alphonse Allais: « Chez nous, toutes les rues portent des noms de victoires : Wagram, Austerlitz... Tandis que là-bas : Trafalgar Square, Waterloo Place... Ils n'ont choisi que des noms de défaites ! »   Les romantiques, Chateaubriand, Lamartine et Hugo en tête (« Grouchy ! » - C’était Blücher) consacrèrent le mythe, dans le sens napoléonien. Mais qu’il y ait deux points de vue, comme en tout conflit,  est chose naturelle. Stendhal inaugura une tout autre approche, qui allait elle aussi symboliser la situation interprétative : Fabrice à Waterloo n’a qu’une vision fragmentée, chaotique et secondaire des événements, comme  s’il n’y avait plus rien à interpréter ou comme si toute interprétation ne pouvait que refléter une  perspective irréductible aux autres.

     La question classique de l’épistémologie des sciences historiques consiste à savoir si celles-ci doivent s’appuyer sur un type d’explication causale ou sur une forme de compréhension herméneutique, ou pour reprendre la division courante depuis Wittgenstein, Anscombe et Davidson, si l’on a affaire à des causes ou à des raisons. Philippe Mongin montre que l’on peut classer l’ouvrage de Clausewitz sur la campagne de 1815 comme un prédécesseur des approches de ce que Weber appellera la rationalité instrumentale et comme un modèle de « récit analytique ». Clausewitz raisonne comme le ferait aujourd’hui un théoricien de la décision en attribuant aux agents des désirs et des croyances et en supposant qu’ils maximisent leur utilité espérée en situation d’incertitude et qu’ils sont des agents rationnels. Quel objectif poursuivait Napoléon en scindant en deux son armée pour en confier une partie à Grouchy ?  Il faut aussi, ce que ne fait pas toujours Clausewitz, raisonner en termes de théorie des jeux, et supposer que les agents, ayant atteint un nœud de décision associant un lieu géographique et un adversaire ( rencontrer l’ennemi à Quatre Bras, revenir vers Ligny) optent pour une stratégie donnée. Mongin reconstruit les stratégies en termes de théorie du choix rationnel et il ne se prive pas de faire des reconstructions rétrospectives, à la manière de ce que l’on appelle aujourd’hui le raisonnement contrefactuel en histoire : que se serait-il passé si… ? Si Napoléon n’avait pas envoyé Grouchy à la poursuite des Prussiens ? Si Grouchy était arrivé à temps ?

    Tout autre est le Waterloo de Stendhal. Le dialogue clef est celui de Fabrice et du Maréchal des logis : « Monsieur, c’est la première fois que j’assiste à la bataille, mais ceci est-il une véritable bataille ? – Un peu. » En prêtant à son héros ces interrogations, Stendhal manie l’ironie et introduit de la distance entre le sens commun, qui voudrait que les acteurs d’une bataille soient identifiés, que celle-ci ait un début et une fin, et la réalité fragmentaire perçue par son héros. Stendhal est un anti-théoricien des jeux : là où la théorie du choix rationnel découpe les événements en probabilités et conséquences, et les jugements en certains et incertains, le chapitre III de La Chartreuse nous montre un agent qui fait tout sauf maximiser son espérance mathématique.

    Il est tentant de voir dans les deux lectures, celle du philosophe de la guerre et celle du romancier, l’opposition entre l’explication rationaliste du récit analytique et la lecture herméneutique et compréhensive. Mais Clausewitz a parfaitement conscience des limites du modèle de la rationalité instrumentale. Il montre que les actions de Napoléon ne sont pas toutes rationnelles et que tout ne se laisse pas prédire par un calcul d’intérêt. On reproche le plus souvent aux modèles du choix rationnel, comme aux conceptions causales en histoire, de gommer la singularité des événements. Mais les deux ne sont pas incompatibles, comme l’a d’ailleurs montré Donald Davidson[3].  De son côté Stendhal incarne—t-il le modèle du récit herméneutique dans lequel le narrateur procède par empathie et reconstruit l’ « horizon » des significations des divers acteurs ? Pas plus. L’ironie stendhalienne suppose l’empathie de Stendhal pour son héros, mais aussi sa mise à distance[4].

     La notion d’interprétation est associée à au moins trois poncifs (bien représentés dans le volume dans lequel paraît l’article de Mongin, notamment dans un article de Barbara Cassin sur la relativité de la traduction) et qui composent ce que l’on peut appeler l’interprétationnisme.  Le premier est qu’à chaque interprétation correspond un point de vue exclusif des autres. Le second est le relativisme: toutes les interprétations se valent. Le troisième est que, selon le slogan nietzschéo-postmoderne, il n‘y a pas de faits, il n’y a que des interprétations.  Les lectures clausewitzienne et stendhalienne de Waterloo infirment ces trois poncifs. Tout d’abord il est faux qu’à chaque interprétation corresponde un point de vue. Aussi bien Clausewitz que Stendhal savent se placer de plusieurs points de vue à la fois. En second lieu il est faux que tous les points de vue se vaillent et que le pluralisme interprétatif règne. L’interprétation du Mémorial  ne tient pas devant l’historiographie et Stendhal démonte implicitement  la lecture romantique de la bataille. Il y a des interprétations meilleures que d’autres,  des points de vue plus objectifs que d’autres et si les modèles de la théorie du choix rationnel n’expliquent pas tout, ils permettent de tester des hypothèses. Enfin, le slogan nietzschéen tient-il la route ? L’interprétation est-elle seulement un récit parmi d’autres, le réel s’évanouissant derrière le conflit des interprétations qui le « construisent » ? Il y a certes un mythe de Waterloo, mais Waterloo n’est pas la guerre du Golfe selon Baudrillard : la bataille a eu lieu, et Clausewitz en donne un récit assez fidèle. On peut penser que Stendhal aussi. Certes son but est tout le contraire de celui de la description historique. Il ne vise pas la précision ou le détail, encore moins à faire vrai. Ce qu’il vise est la peinture des émotions humaines, ici celles qui se font jour dans une bataille. Il les décrit d’un certain point de vue, celui de Fabrice, mais ce qu’il décrit n’est pas moins réel. Stendhal aussi pratique l’histoire contrefactuelle : on peut lire tout le récit de Fabrice à Waterloo comme une expérience de pensée : que se passerait-il si on mettait un novice au milieu d’une bataille ? L’expérience de pensée n’est pas seulement œuvre d’imagination : elle peut être aussi au service de la recherche d’hypothèses sur le réel. L’interprétationnisme culmine dans la thèse selon laquelle l’histoire est un récit, tout comme la littérature, et n’est qu’un récit. Rendre à l’histoire et à la littérature leur statut de connaissances, c’est sonner la retraite de l’interprétationnisme et son Waterloo.

                                                                  Pascal Engel , Quinzaine littéraire 2011 


[1]   Relayé par un autre « Retour à Waterloo. Histoire militaire et théorie des jeux » , Annales. Histoire, Sciences Sociales 2008/1, 63e année, p. 39-69

[2] On se réfèrera toujours avec profit sur ces sujets au livre d’Alain Boyer L’Explication en Histoire , Presses Universitaires de Lille, 1992 .

[3] Actions et Evénéments , Paris, PUF 1993


von Blücher

jeudi 6 août 2020

PLUM EN DISGRACE

Hotel Adlon, Berlin , 1941


      La réputation de Pelham Grenville Wodehouse (que j'appelerai PGW plutôt que Plum, pour garder quelque distance) fut sérieusement ternie par les émissions de radio qu’il accepta de donner à Berlin en 1941, en pleine guerre, à l’instigation de la propagande nazie. Elles provoquèrent un tollé en Angleterre, et une réprobation unanime de la classe politique, et conduisirent PGW, en 1946, à s’exiler aux Etats Unis, quand il comprit qu’il était indésirable dans son pays, et à vivre  le reste de son existence outre-Atlantique. Il estimait, de son point de vue, n’avoir guère commis plus qu’une gaffe, et ses défenseurs, comme George Orwell dans un texte fameux, jugèrent qu’il n’était pas coupable d’autre chose que de « stupidité ». La reine Elisabeth II, apparemment sur le conseil de la Queen Mother, le fit tardivement chevalier de l’Empire britannique en 1975, un an avant sa mort, mais il n’alla jamais chercher cette décoration.

    Qu’avait fait PGW pour mériter cette infamie ? Comment l’aimable et populaire auteur des aventures de Jeeves et Bertie, des Blandings et de tant d’autres livres à succès qui enchantèrent  le lectorat anglophone entre les deux guerres et  aujourd'hui encore , put-il être considéré comme un collaborateur ou un traître ? Rappelons, grâce au livre de Sophie Ratcliffe, qui contient aussi sa correspondance, quelques faits.  


Low wood, Le Touquet

   Depuis 1936, PGW et sa femme Ethel vivaient, en France, après un séjour à Beverly Hills, d’abord à Auribeau dans les Alpes maritimes, puis au Touquet, où il loua dans un domaine résidentiel chic depuis longtemps occupé par des Anglais une vaste demeure, près d’un terrain de golf , sport dont avec le cricket Bertie avait du mal à se passer. L’une des raisons de cet exil français était fiscale : il souhait échapper aux taxes auxquelles du côté anglais comme américain il était soumis, et les comptables qu’il avait embauchés pour cette tâche étaient incompétents. Pendant 5 ans il mena une vie paisible, continuant à écrire sur un rythme soutenu. En 1939 ses lettres le montrent soucieux de la guerre qui vient et parfaitement conscient des enjeux. Il revient brièvement en Angleterre, où Oxford lui confère un doctorat honoris causa, ce qui le ravit, car à la différence de la plupart de ses héros, il n’eut jamais d’éducation oxfordienne. En juin 40, quand les Allemands envahissent la France, PGW et sa femme restent au Touquet, confiants que les Alliés repousseront l’envahisseur. Mais quand ce dernier se profile, ils tentent de partir, mais leur voiture tombe en panne. Ils reviennent au Touquet. Ils n’eurent apparemment pas le projet d’aller à Dunkerque rejoindre la flotille anglaise qui récupérait ses ressortissants en laissant les Français passer un week-end à Zuydcoote. En juillet les Allemands décident que les expatriés anglais de la région sont un danger, et  emmènent PGW, qui a 58 ans, deux ans avant l’âge autorisant à relâcher des  prisonniers. Il est transféré dans une ancienne prison à Loos près de Lille, puis à Liège, et enfin dans un Internierungslager à Tost, en Haute Silésie, ce qui suscite de la part de PGW cette répartie : «  Si c’est çà la Haute Silèsie, à quoi peut bien ressembler la Basse Silésie ? ». Sa femme est transférée à Lille, sans nouvelles de PGW . Ce dernier s’accommode à peu près du camp de Tost, réussit à trouver une machine à écrire et continue à travailler à Joy in the Morning  Mais un journaliste américain retrouve sa trace, et va l’interviewer.  New York Times annonce au début 41 que PGW est sain et sauf,  et publie une interview de lui qui décrit sa détention avec son humour détaché usuel, ce qui lui vaut des lettres de lecteurs américains, mais aussi attire l’attention des Allemands, qui vont profiter de la célébrité de leur prisonnier. La propagandastaffel ourdit un plan très habile : lui proposer de faire des émissions de radio sur sa vie au camp. Il accepte, dans le but de remercier les lecteurs américains qui lui ont écrit. Crut-il aussi qu’en échange de ces émissions de radio il serait libéré ? Il ne le dit pas, mais il est bien possible qu’il ait attendu au moins un adoucissement de ses conditions de détention et la possibilité de communiquer avec sa femme. Et rien dans les faveurs que lui procurent les Allemands ne vient le démentir : on le loge à l’hotel Adlon, le plus luxueux du Reich, même si c’est à ses frais, sa femme peut l'y rejoindre. 


PGW (un peu mal à l'aise), Ethel W, et l'intermédiaire Plack (?), Hotel Adlon 1941


Il aurait pu y voir malice, mais il accepte aussi un modeste cachet, et se prête au jeu des émissions de radio. Celles-ci, dont le texte est accessible,  sont relativement anodines, d’un ton léger qui se moque de ses geôliers et raconte sa vie en captivité.

“In the days before the war I had always been modestly proud of being an Englishman, but now that I have been some months resident in this bin or repository of Englishmen I am not so sure… The only concession I want from Germany is that she gives me a loaf of bread, tells the gentlemen with muskets at the main gate to look the other way, and leaves the rest to me. In return I am prepared to hand over India, an autographed set of my books, and to reveal the secret process of cooking sliced potatoes on a radiator. This offer holds good till Wednesday week. 

  Mais l’objectif de la propagande allemande était à la fois de montrer que l’écrivain était bien traité , ce qui renforçait aux USA l’image d’une  Allemagne clémente et confortait l’isolationnisme de ceux qui ne voulaient pas entrer en guerre, en même temps qu’il délivrait le message aux Anglais selon lequel il n’était pas sûr de l’issue de la guerre. Dans une déclaration au journaliste de CBS Flannery il se demande si le type d’Angleterre sur laquelle il écrit survivra à la guerre –" que l’Angleterre gagne la guerre ou pas."  Il ajoute :

“I never was interested in politics. I’m quite unable to work up any kind of belligerent feeling. Just as I’m about to feel belligerent about some country I meet a decent sort of chap. We go out together and lose any fighting thoughts or feelings. »

Les Allemands, qui après tout se voulaient nationaux-socialistes, n ‘étaient pas mécontents que l’image de l’Angleterre que renvoyait Wodehouse  apparaisse celle d‘une société aristocratique et inégalitaire. Mais surtout, comme le dit très bien Radcliffe, le ton adopté par PGW dans ces émissions, qui reflétait son style habituel humoristique, donnait l’impression que l’Angleterre n’était pas en guerre avec l’Allemagne. Dans un interview à Flannery il dit même:

“We’re not at war with Germany.’

PWG  ne réalisa qu’après que ces émissions étaient passées en boucle sur la radio allemande, et même matraquées, selon le style insistant de la propagande nazie.

    L’effet outre-Manche fut désastreux, immédiatement, avec des interventions au Parlement, dans la presse, et chez les écrivains. Les Anglais avaient subi le Blitz, les restrictions, et résistaient aux Allemands dans un effort héroïque qu’aucun autre nation ne manifesta, et l’un d’eux venait parler de ses soucis d’avoir connu une captivité heureuse, puis vécu agréablement à Berlin, en représentant l’ensemble de l’épisode comme s’il s’était agi d’une aventure de Bertie et de Jeeves. Le public anglais associait PGW au monde frivole qu’il avait écrit dans les années 1920, et lui attribuait la même irresponsabilité. En plus PGW venait de publier Money in the bank (aux USA, la publication anglaise fut retardée à cause de l'affaire)!


      Après une année à l’hotel Adlon et dans le Harz chez des amis allemands, qui le recueillirent avec sa femme Ethel, ils retournèrent à Paris en 1943, et y restèrent jusqu’en 1944. Wodehouse employa une partie de son temps à essayer de redresser son image de traître à sa patrie, qui ne l’aida pas au moment de l’épuration fin 1944. Un avocat britannique, membre du MI5, le major Cussen , vint l’interroger sur son affaire allemande. Il conclut qu’il n’y avait rien dans le comportement de PGW qui soit répréhensible et qui mérite un procès. Mais ce n’est qu’en 1965 que PGW apprit les résultats de ce rapport. Mais il garda l’idée qu’un retour en Angleterre ne permettrait pas de dissiper le malentendu. Il  reste à Paris jusqu’en 1947, ira s’établir finalement aux Etats Unis, et y demeurera le reste de sa vie.

 

En 1946, une interview de lui apparaît dans The illustrated, sous le titre « I’ ve been a silly ass ». C’est le jugement qu’avait porté en 1945 George Orwell dans son article fameux « In Defense of PGWodehouse ». En 1953, dans une sorte d’autobiographie, Peforming Flea, il écrit "Of course I ought to have had the sense to see that it was a loony thing to do to use the German radio for even the most harmless stuff, but I didn't. I suppose prison life saps the intellect"

 Avec sa lucidité habituelle, Orwell montre que si les personnages de PGW sont frivoles, ils ne sont pas immoraux, et que s’il exploite les potentialités comiques de l’aristocratie, il n’est en rien le satiriste de cette société, comme le journaliste Flannery essaya de le faire croire, et comme son public américain a pu le croire. Il y a vis-à-vis de cette société, dit Orwell, « a mild facetiousness covering an unthinking acceptance », bref la distance de l’humour. Orwell remarquait

“In the desperate circumstances of the time, it was excusable to be angry at what Wodehouse did, but to go on denouncing him three or four years later – and more, to let an impression remain that he acted with conscious treachery – is not excusable. Few things in this war have been more morally disgusting than the present hunt after traitors and quislings. At best it is largely the punishment of the guilty by the guilty. In France, all kinds of petty rats – police officials, penny-a-lining journalists, women who have slept with German soldiers – are hunted down while almost without exception the big rats escape.”

Orwell concluait : “The events of 1941 do not convict Wodehouse of anything worse than stupidity. The really interesting question is how and why he could be so stupid."

 

Stephen Fry et Hugh Laurie

Mais sa question demeure. Pourquoi a t-il pu être si stupide ? Il ne commit aucune traîtrise, ni d’acte d’espionnage. Il n’a jamais, à la différence des fascistes anglais comme Oswald Mosley, eu de sympathie pour Hitler. Il parodie même Mosley, sous les traits de Roderick Spode, fondateur des Saviours of Britain qui portent des shorts noirs ( parodie des black shirts), dans The code of the Woosters (1938) 

Roderick Spode, dans le feuillon Jeeves and Wooster


Il n’a jamais, comme Ezra Pound et Malaparte, eu d’accointances avec les fascistes italiens, ni comme Yeats et Eliot, eu des sympathies pour Mussolini. Ses émissions de radio étaient inoffensives dans leur contenu. Il est dépeint par ses amis comme un homme politiquement naïf.. Comment put-il, quand il était agréablement installé au Touquet, ne pas voir la guerre monter, et ignorer le danger quand les troupes allemandes étaient tout près ? Il chercha bien à fuir, mais on a l’impression qu’il croyait qu’elles n’étaient pas un si grand danger. La vie d’un prisonnier de guerre dans un camp allemand de Silésie n’avait rien à voir avec celle que subissaient communistes, tziganes et juifs à la même époque dans des camps, mais il avait peut être entendu parler, dans sa captivité, des massacres du juifs qui eurent lieu dans cette région après le rattachement des Sudètes en 1939. Aussi  apolitique qu’il ait été, il ne pouvait ignorer la nature du régime nazi. Même un naïf en politique ne pouvait pas manquer de voir ce qui se jouait. Même si on peut le soupçonner, malgré ce que dit Orwell, d’avoir espéré de la part des Allemands qui l’ont manipulé sa libération en échange de sa participation aux émissions de radio, Il est aussi parfaitement possible qu'il ait compris qu'il était plus un otage qu'un collaborateur potentiel. Auquel cas le deal était : "ou vous nous aidez, ou vous retournez à Tors, voire pire".  Il a de toute évidence manqué de prudence en pensant que e seul effet des émissions serait de rassurer son lectorat américain. Il n’était cependant pas naïf sur les pouvoirs de la radio, lui qui avait travaillé à Hollywood et à Broadway. Il ne pouvait ignorer non plus que prendre, en pleine guerre, un ton badin pour parler de la condition de prisonnier, n'était pas exactement fit . Il n’a pas, comme les écrivains collaborationnistes français, consciemment trahi . Mais on peut penser qu’il a préféré, comme nombre de Français sous l’Occupation, quelques arrangements avec l’ennemi à une captivité qui aurait pu durer et se terminer dans des lieux pires que l’hotel AdlonMais quelle a été l’étendue de sa stupidité? On peut être stupide de multiples manières. Il ne l’a pas été par ignorance, car il n’ignorait pas les objectifs des Allemands en général, même s’il a pu se tromper sur leurs objectifs dans l’épisode. Il relève pourtant de ce que l’on peut appeler la stupidité morale, plus grave que la stupidité simple, qui s’excuse aisément. Un écrivain, s’il ne cesse pas de l’être par ses actes de trahison et ses crimes, comme Céline, ou par ses engagements , comme Chardonne, est tenu néanmoins à un minimum de responsabilité et de sens moral, et ceci d’autant plus qu’il est conscient de la situation historique dans laquelle il se trouve. Wodehouse n’est pas le seul à avoir été irresponsable en tant écrivain. Sartre et Beauvoir l’ont été pendant l’occupation. Marguerite Duras également, par opportunisme. Gide n'était pas, par son indifférentisme, si loin de Wodehouse, dans son refuge sur la Côte d'Azur. La liste est assez longue. Ils n’eurent pas le destin de Jean Prévost , de Decour,  de Desnos, de Jacob ou de Fondane.  Ni évidemment  de Cavaillès ou Cuzin. Mais on ne peut pas exiger d'un littéraire le même degré de cohérence qu' à un philosophe. Le philosophe, du moins s'il est normal et ne flirte pas avec l'existentialisme ou le nihilisme, doit être sensible aux contradictions, et les refuser. L'écrivain les voit, mais est moins tenu de s'en garder. Il n'est un grand écrivain, cependant, que s'il consent un peu à réfléchir et à voir que A et non A ne vont pas. Des écrivains comme Thomas Mann, Orwell , Guehenno ou Benda, virent bien, dans les années noires que l'on ne pouvait tolérer les contradictions et que 2+2  ne font pas 5. 

    Il y avait des prodromes du  cynisme ironique de PGW dans l’une de ses déclarations en 1939 : ("What I can't see," "is what difference it makes. If the Germans want to govern the world, why don't we just let them?") (rapporté dans le livre de Robert Mc Crum)

Dans son émission de radio en l’honneur de PGW en 1961, Waugh remarque, pour expliquer l’attitude de Wodehouse, il est pertinent de se référer à un livre qu’il publia en 1909, The Swoop. Le thème de ce livre est l’invasion simultanée de l’Angleterre par les armées allemandes, russes, chinoises, marocaines et autres. La population, à l’exception des boy couts, est complaisante. La pire atrocité est commise par des soldats qui envahissent des terrains de golf et ne remettent pas les piquets à leur place. Wodehouse commente : 'Thus was London bombarded. Fortunately it was August and there was no-one in town.' The boy-scout Clarence muses on: 'my country - my England, my fallen, my stricken England,' et il est ridicule.



    Voilà sans doute ce que Wodhouse pensait du patriotisme. Anglais jusqu’à bout des ongles, il l’était trop pour se soucier de sa patrie. Mais il y a sans doute des limites au détachement que permet l'humour. Il est intéressant ici de comparer son attitude avec celle de son grand prédécesseur dans l’humour britannique edwardien, mais également inspirateur, Saki. Ce dernier écrivit en 1913 un roman ,When William came , racontant l’invasion de l’Angleterre par Guillaume II. Le thème était alors populaire. Mais Saki (HH Munro), qui était fils de militaire, s’engagea en 1914, à 45 ans, dans l’armée anglaise. Il tomba sur le front en 1916.

    PGW se retrouva en 1940, comme tant de fois Bertie, « in the soup ». Mais il n’eut pas Jeeves pour le tirer d’affaire.

    "Le monde idyllique de Wodehouse, comme le disait Evelyn Waugh, qui était l'un de ses frères en écriture,   ne pourra jamais se  périmer . Il continuera de libérer des générations plus jeunes de captivités qui pourraient être plus désagréables que la nôtre." 

     Mai l'aristocratie britannique dans laquelle vivaient Bertie et Jeeves a disparu. La Royal family ne nous offre plus que des pantalonnades sur fond de scandales financiers et sexuels. Quel Wodehouse aujourd'hui aurait envie de décrire le monde de Charles et Diana, de Meghan et de Harry, du Prince Andrew et de Kate et William? 


Saki (HH Munro)

 

PS l'épisode narré ici est commenté aussi sur un excellent site français les amis de Plum. Il y en a plusieurs autres en anglais.
on trouve un plaidoyer pro-Wodehouse ici :
et ici 

lundi 27 juillet 2020

MEFIEZ VOUS FILLETTES





   Il y a déjà été question souvent dans ce blog de Susan Stebbing ( Les femmes s'en balancentBergson bashing, La redevance du  fantôme).  Son cas m'intéresse. Je suis très
féminichienne.

    Comme cela déjà été suggéré par Ange Scalpel, son cas aurait pu être un objet de réflexion pour les féministes d'aujourd'hui. Mais manifestement, ses doctrines positivistes et sa défense de la philosophie analytique, le fait qu'elle soit une logicienne, la rendent moins attrayante que les théoriciennes féministes le plus célèbres, qui se sont essentiellement réclamées de l'existentialisme, du marxisme, de la psychanalyse et de la pensée déconstructrice ou post-moderne. Elle ne peut qu'incarner à leurs yeux le péché majeur:  penser comme un mâle, selon les canons de la raison masculine et patriarcale.

  Siobhan Chapman, dans Susan Stebbing and the language of Common sense (Palgrave 2013)  écrit :


"This remains a significant factor in reconsidering her importance today, against the background of what Mary Ellen Waithe has described as the ‘myth ... that philosophy is the stuff of only the greatest male intellects’ and the emphasis of feminist historians of philosophy such as Charlotte Witt on ‘retrieving women philosophers’ from obscurity: on demonstrating that the contribution of women to philosophy has been more extensive than the traditionally constructed canon allows. Stebbing was never keen that attention should be drawn to her status as a ‘woman philosopher’; she preferred, for instance, to be referred to by ‘the bare surname without academic title or sex denomination’.But she was harsh in her criticism of anything that she saw as unthinking prejudice, including prejudice on the basis of sex; her chief concern was to take her part in mainstream philosophical discussion as an
unquestioned equal to her male contemporaries. She did not write about the type of philosophical topics typically associated with women, concentrating on rational thought, and more specifically on
logic, subjects that some have seen as anathema to women’s way of thinking. Some pragmatists have suggested that women philosophers should embrace pragmatism because of the scope it affords to
different viewpoints and experiences. Yet Stebbing rejected pragmatism. It is tempting to say that Stebbing would have applauded Else Barth’s assessment that ‘women’s work, and women’s voices, are not to be tucked away in separate corners of the academic world. They are to be put where they belong, right in the heart of each academic field and (sub)discipline’,and perhaps even more strongly Mary Warnock’s argument that ‘the truths which philosophers seek must aim to be not merely generally, but objectively, even universally, true. Essentially they must be gender-indifferent’. (p.5)

   
      Le moins que l'on puisse dire est que le féminisme à la Mary Warnock, à la Susan Haack, voire même à la Jennifer Hornsby, a vécu



    Une femme philosophe comme Susan Stebbing a toutes les chances d'apparaître aux yeux de ses consoeurs comme la "femme de service" , celle qui sert à justifier l'oppression masculine, tout comme il y a des "nègres de service" dans les séries télé américaines. On ne sait pas ce qui ,chez elles, serait le plus honni chez les féministes d'aujourd'hui: être une alliée du patriarcat en acceptant un poste universitaire dans un système essentiellement mâle, ou bien penser comme un mâle en faisant de la logique et de la philosophie analytique?

      Stebbing eut à subir le sexisme, le patriarcat de la philosophie anglaise, univers avant elle quasi exclusivement masculin.Quand elle devint en 1933 la première professeur de philosophie de son sexe dans l'université britannique, elle rencontra bien des oppositions (Chapman , op. cit p.75-76). Mais elle participait depuis longtemps à la profession. Elle participait à l'Aristotleian Society  et à la Mind Association, co-dirigeait la revue la plus en pointe de la philosophie analytique de l'époque, Analysis, et enseignait la philosophie à Bedford College depuis longtemps comme Reader. Un des arguments pour nommer professeur était qu'elle avait reçu des offres pour devenir professer aux Etats Unis. Mais lorsqu'en 1938 la chaire de E Moore à Cambridge fut vacante, et qu'elle envisagea de se présenter, ce fut une autre affaire. Chapman raconte l'épisode ( op cit p. 126-7):

     "During 1938 Stebbing was also grappling with a hard decision thatcould have significant consequences for her own career. G. E. Moore, who was due to turn 65 in November, would be retiring from the chair  of philosophy at Cambridge that he had held since 1925, and Stebbing
was thinking of applying for the post. By the first day of 1938 she appeared to have made up her mind, clearly after consulting with some of the relevant people at Cambridge. In a postscript to a letter to Lillian, she confides that ‘I’ve decided to send my name in for the Cambridge Chair – I’ve been urged by some more “influential” people, but at the same time I hear – very unofficially, that there is opposition’.

    Applications were not required for another year yet, and in January 1939 she informed Edna and Lillian that she had applied, but after some reluctance and now in a rather equivocal state of mind as
to whether she actually wanted the job. She was finally piqued into applying by a throw-away remark from Ryle. Stebbing seems to have been surprised by the strength of her own reaction to Ryle’s casual
sexism, and her report of the event is worth quoting: On Thursday, Ryle (the Oxford lecturer who read a paper at our Philos Soc. last Thursday evening) annoyed me by saying (re the appointment)
‘Of course everyone thinks you are the right person to succeed Moore, except that you are a woman’. (I don’t swear those were his words – but as nearly as I remember!) I like Ryle & think him quite
good & can give him good wishes for success. He told me he was applying & I told him I was, & he was frankly amazed. I didn’t tell him till after he had made his fatuous remark about a woman – & I
told him I thought that was the one clearly irrelevant point. Then I felt I must make the application in ‘form’.

     The remark that spurred Stebbing into action may have seemed fatuous  to her but it was not the last she was to hear of this attitude. The day after she wrote this account of her exchange with Ryle, she received a letter from Braithwaite in which he commented in passing in relation to the appointment of Moore’s successor that ‘your being a woman would of course prevent you from applying’. Stebbing describes this as ‘An odd remark – since he was one of those who first told me that “we” all want you (i.e., L.S.S)’. Stebbing’s confusion at the mixed messages from Cambridge is apparent; she concludes that ‘This is getting somewhat muddled’. It is possible that Braithwaite, after initially encouraging her to apply, was now giving her an informal indication that the Cambridge faculty would not countenance the appointment of a woman. Stebbing had made history six years earlier by becoming the first female professor of Philosophy in Britain, but that was in London. A Cambridge professor would by rights be entitled to membership of the  Council of the Senate and therefore full membership of the University, something not yet officially allowed to women. In fact later in the same year, in May 1939, the first female professor was appointed, in Archeology. Aware of the paradox about University membership, the Vice Chancellor is alleged to have responded to the news by announcing to the appointment panel ‘Gentlemen, you have presented us with a problem.  It seems that, regardless of attitudes over in Archeology, the battle for a woman philosopher was not one that Braithwaite and his colleagues were prepared to fight. At much the same time Wittgenstein was apparently going through his own hesitant process of decision making concerning the Cambridge
chair. His biographer Ray Monk records that by January 1939 he had finally decided to apply, but that ‘He was, in any case, convinced that he would not be elected, partly because one of the other applicants  was John Wisdom, whom he felt sure would get it, and partly because one of the electors was R. G. Collingwood of Oxford, a man who was sure to disapprove of Wittgenstein’s work’. In the end, any opposition to Stebbing on the grounds that she was a woman was probably immaterial.
No other applicant was realistically likely to be appointed once Wittgenstein had declared his candidacy. As Monk explains: ‘By 1939 he was recognised as the foremost philosophical genius of his time. “To refuse the chair to Wittgenstein,” said C. D. Broad, “would be like refusing Einstein a chair in physics.”’.

   Comme on sait, Wittgenstein refusait les femmes dans ses séminaires. Mais il détestait Stebbing également, et elle réciproquement.
 
    Dans son obituaire sur Stebbing, en 1943 dans Mind, John Wisdom cite un passage de son livre Philosophy and the Physicists (1938) : 

" Our greed, our stupidity and lack of imagination, and apathy, these are the factors upon which the present sorry state of the world is largely consequent , and " Our limitation is due not to ignorance, . . . but to the feebleness of our desires for good. " 

Elle savait de quoi elle parlait .

Stebbing n'était certainement pas féministe , en tous cas au sens qui domine aujourd'hui. Elle demandait juste qu'on ne  considère pas son sexe comme une objection à ses accomplissement et à ses thèses. Mais il est extraordinaire que les féministes d'aujourd'hui ne soient pas capables de voir qu'elle défendait bien mieux le féminisme qu'elles. Je me demande même si elle a pu simplement imaginer à l'époque une minute l'idée que le fait d'être une femme puisse constituer un argument en faveur de sa philosophie.


Angela Cleps, logichienne


Gilbert Ryle


dimanche 19 juillet 2020

OLD POP SPINOZA

Laetitia, gaudium ou titillatio



      Dans Joy in the Morning (1946) , Bertie se lève de bon matin par une belle journée, et se sent joyeux. Il demande à Jeeves s'il aimerait recevoir de lui un cadeau.
       Jeeves accepte et demande s'il ne pourrait avoir la dernière édition de Spinoza qui vient de paraître. Bertie n'a pas la moindre idée de qui peut être ce Spinoza, mais se met en quête du volume dans une librairie.





Là il tombe sur un employé incompétent, qui après lui avoir proposé différents ouvrages
commençant par "Spin", lui met entre les mains un livre intitulé Spindrift .




 C'est à ce moment que derrière Bertie surgit Florence Craye, une ancienne fiancée,
très intellectuelle, "of commanding aspect", qui est ravie de le voir s'intéresser à Spinoza et à son propre livre Spindrift. 






Florence Craye dans le feuilleton Jeeves and Wooster



L'ouvrage   Spindrift , de Florence Craye, est fameux chez les fans de Wodehouse







Florence Craye suggère également à Bertie de lire Types of Ethical Theory. Wodehouse  ne mentionne pas le nom de l'auteur, mais il y a tout lieu de penser qu'il s'agit de Five types of ethical theory  de C.D. Broad,  paru en 1930, et qui traite des éthiques de Spinoza, Butler, Hume, Kant et Sidgwick.






Bertie n'ose pas démentir Florence quand elle croit qu'il lit Spinoza





Spinoza's latest


            Je fais de même. Toute ma vie j'ai fait semblant de lire Spinoza.




dimanche 5 juillet 2020

le voyage de Michel Foucault au Pérou

Foucault au bord du Lac Titicaca




L’un des faits les moins connus de la biographie de Michel Foucault – si peu connu qu’il ne figure pas dans le livre de Didier Eribon ni dans chronologie de la Pléiade - est son voyage au Pérou. Ce voyage eut lieu en septembre 1980, peu avant les conférences Howison que donna Foucault à Berkeley sur « Truth and subjectivity ». Profitant du fait qu’il était sur la côte pacifique et de l’invitation d’un étudiant péruvien, Manuel Garcia Ribero, qui suivait ses séminaires à Berkeley, Foucault prit un vol San Francisco-Lima. Ce n’était pas son premier voyage en Amérique Latine, puisqu’il avait en 1969 fait ses fameuses conférences sur Œdipe à Rio, puis en 1976 à Bahia, mais c’était son premier voyage au Pérou. Il n’en connaissait pas plus que Candide en abordant ces terres avec Cacambo. Son voyage avait deux buts. Le premier était d’étudier les pratiques sexuelles des Incas et des civilisations précolombiennes en vue de ses travaux sur la sexualité. Le second était de comprendre mieux l’organisation sociale et surtout religieuse de la société inca. Foucault avait été vivement intéressé par le livre de Nathan Wechtel paru en 1971, La vision des vaincus, qui exposait le choc entre la culture inca et la culture espagnole, et il voulait comprendre comment les Incas avaient pu bâtir un ordre théologico-politique au moins aussi important que celui qu’il avait pu observer l’année précédente en Iran au moment des débuts du khomeynisme, qu’il avait avec quelque imprudence soutenu à ses débuts.

Museo Larco, Lima



A Lima, Foucault se rendit dès son arrivée au Musée Larco, qui renferme une collection étonnante de statuettes et de céramiques Moche, une culture péruvienne antérieure à celles des Incas. Nombre de ces céramiques montrent des scènes sexuelles qui attestent de pratiques homosexuelles fréquentes dans ces cultures. Il se demanda où ces scènes étaient supposées se produire : dans les maisons, au sein des familles ? Dans des lieux dédiés, équivalents des bains romains ou des modernes bordels ? Foucault passa plusieurs heures à contempler ces statuettes. En voyant l’une d’elles, son hôte péruvien l’entendit murmurer une phrase qu’il trouva mystérieuse : « Ceci n’est pas une pipe ».


céramique Moche, musée Larco , Lima

Foucault lui en expliqua le sens. Il fut vivement intéressé d’apprendre qu’alors que les pratiques homosexuelles étaient très répandues dans la société inca, les prêtres étaient connus pour leur abstinence de ces pratiques et leur ascétisme. Mais aussi les Espagnols, qui trouvaient ces mœurs fort peu chrétiennes, ne manquèrent pas de profiter des pratiques polygyniques des Incas. Foucault avait lu Bartolomè de las Casas, et ne croyait pas que ces coutumes témoignassent de la bestialité des Incas.


mariage de don Martin García de Loyola,  et de Doña Beatriz Coya,


On emmena ensuite Foucault à Cuzco, la capitale des Incas. Il visita l’admirable église jésuite de Cuzco, et s’arrêta longuement devant le tableau dépeignant le mariage de don Martin García de Loyola, le neveu d’Ignace du même nom, et de Doña Beatriz Coya, face à des Incas supposés pacifiés, et destiné à célébrer le mariage des Incas et de la Compagnie de Jésus (cf l'article de Carmen bernand ). Dans une échoppe tenue par des dames quechua en costume traditionnel, Foucault s’acheta une écharpe en alpaga. Il alla aussi à Ollantaytambo, plus loin dans la vallée sacrée, la cité où les Incas s’étaient réfugiés pour résister aux Espagnols. Il y dormit à l‘hôtel Pakaritambu, dans une chambre qui porte aujourd’hui son nom : « Habitaciòn Foucault ».


habitacion Michel Foucault à Ollantaytambo



Il mangea des cheviche, ce qui lui procura quelques maux d’estomac. Il mangea aussi fort mal à Aguas Calientes, au bas du Machu Picchu, qui  était déjà alors une industrie à touristes. Quand il fit le lendemain voyage vers l’admirable site, Foucault s’enthousiasma pour ces constructions solaires et les explora une journée durant. A l’époque, le voyage au Machu Picchu comportait une option « hallucinogènes », qui faisait ingérer au visiteur une drogue inca face à l’admirable paysage andin. Foucault, qui avait déjà eu l’expérience du LSD dans la Vallée de la Mort en 1976 , ne manqua pas de prendre cette option, et put ainsi parfaire sa connaissance des substances. Il visita le Temple du Soleil un peu topsy turvy , comme Haddock l'avait fait jadis.


Michel Foucault (casqué, suite à l'ingestion d' ayahuasca)
et ses guides péruviens à Machu Picchu, 1980



Cette visite donna envie au poitevin de reprendre ses anciennes réflexions sur les hétérotopies, et il se souvint de sa conférence de 1966 .

Machu Picchu n’était-il pas une hétérotopie du genre de celles qu'il avait analysées ? Un espace hors de l’espace et hors du temps ? Toute la civilisation inca n’était elle pas une hétérotopie ? Comment pouvait-il y avoir là un espace hors l’espace, ou un temps hors le temps, puisque toute cette civilisation était elle-même hors l’espace et hors le temps ( du moins les espaces et les temps connus des civilisations occidentales et même asiatiques)? Ce qui fascinait Foucault, dans les cités incas, était le fait qu’elles manifestaient une organisation spatiale très planifiée, proche de celle que, selon lui, les architectes du dix-huitième siècle en Europe les conçurent, presque des architectures rationalistes et utopistes avant la lettre, à la Ledoux. Mais en même temps, ces architectures n’étaient pas au service d’un ordre rationnel destiné à soumettre la société, à la quadriller : elle était déjà soumise. Ce qui l’intéressait aussi , dans ce que ce site révélait par la disposition même des édifices, était l’organisation à la fois despotique et « socialiste » (selon l’expression de Louis Baudin dans son livre de 1928, L’empire socialiste des Incas) d’une société pratiquant à la fois la contrainte la plus dure et ce que Foucault allait appeler « l’art de ne pas être trop gouverné ». Le monde inca, comme le monde iranien, faisait partie de ces organisations sociales basées sur un régime spirituel, fondé sur des relations de pouvoir à la fois autoritaires et lâches, qui fascinaient Foucault.

Le voyage de Foucault au Pérou s’acheva par quelques jours au Sud, vers Arequipa, et jusqu’aux rives du Lac Titicaca. C’est le berceau de l’architecture Inca Tiwanaku, qui harmonise les constructions au paysage. Il ne manqua pas de passer la nuit dans une île flottante , en jonc totora, sur le lac. On montra à Foucault des quipus , cordelettes subtiles avec lesquelles les Incas calculaient et écrivaient des récits. Il rit de son rire métallique : « Des Glyphes ? Faudrait que j’en ramène un à Derrida ! »


A son retour à Berkeley à la fin de septembre 1980, Foucault donna une interview à Paul Rabinow, alors son grand introducteur à Berkeley, sur « Espace, savoir et pouvoir » (repris et traduit dans The Foucault Reader, 1984, Il y esquisse ses conceptions de la biopolitique et de la construction de l’espace dans les cités contemporaines en vue de gouverner les vivants, mais il ne fait pas mention de sa visite au Pérou.

      On a beaucoup glosé sur la notion d'hétérotopie, et sur la conférence de 1966 de Foucault. Sa définition est très large: il les présente comme des lieux où les individus sont assignés en dehors du monde social par une assignation d'espace qui les exclut ( cimetières, pensionnats pour garçons ou filles, hôpitaux, casernes, prisons) superposer en un lieu des espaces qui ne sont pas faits pour être ensembles, tantôt comme des lieux où l'on cherche une sortie hors de l'espace (cabanes et tentes d'indiens des enfants, jardins). Foucault en propose une définition entièrement fonctionnaliste, ou comme on disait à l'époque, structurale : ce sont des espaces ou des temps qui remplissent des fonctions d'exclusion hors du social, qui sont à la fois des produits de la distribution du pouvoir et des tentatives pour lui échapper. Le musée, la bibliothèque, le théâtre, mais aussi la plage , les luna parks, les villages de vacances, le sauna scandinave, mais aussi les bordels. La définition est si large qu'elle inclut presque toutes les institutions ou les lieux fermées Le monde social semble déterminé par ces espaces en même temps qu'il les détermine. Ce sont des lieux à la fois de contestation de l'espace ordinaire et des lieux de répression. Foucault le tient à fois comme des lieux réels et des lieux imaginaires, ou chargés d'imaginaire.  Foucault développe particulièrement l'exemple des jésuites du Paraguay, pas très loin de la frontière du Pérou:


« Au Paraguay, en effet, les jésuites avaient fondé une colonie merveilleuse, dans laquelle la vie tout entière était réglementée, le régime du communisme le plus parfait régnait, puisque les terres appartenaient à tout le monde, les troupeaux appartenaient à tout le monde. Seul un petit jardin était attribué à chaque famille. Les maisons étaient disposées en rangs réguliers le long de deux rues qui se coupaient à angle droit. Sur la place centrale du village, il y avait l'église, au fond. D'un côté, il y avait le collège ; de l'autre côté, il y avait la prison. Les jésuites réglementaient du soir au matin et du matin au soir, méticuleusement, toute la vie des colons. L'angélus sonnait à 5 heures du matin pour le réveil ; puis il marquait le début du travail ; puisque la cloche rappelait, à midi, les gens, hommes et femmes, qui avaient travaillé dans les champs ; à 6 heures le soir, on se réunissait pour dîner ; et, à minuit, la cloche sonnait à nouveau — c'était la cloche qu'on appelait du « réveil conjugal », car les jésuites tenaient essentiellement à ce que les colons se reproduisent ; et ils tiraient allègrement tous les soirs sur la cloche pour que la population puisse proliférer. Elle le fit, d'ailleurs, puisque de cent trente mille au début de la colonisation jésuite, les Indiens étaient devenus quatre cent mille au milieu du xviiie siècle. On avait là l'exemple d'une société entièrement fermée sur elle-même, qui n'était rattachée par rien au reste du monde, sauf par le commerce et les bénéfices considérables que faisait la Société de Jésus. » ( voir Le corps utopique, hétérotopies, Editions Lignes, 2009)


La définition fonctionnaliste de Foucault - « les hétérotopies ont toujours un système d’ouverture et de fermeture qui les isole par rapport à l’espace environnant  » est si large et si fourre tout qu'elle peut s'appliquer quasiment à tout : écoles, jardins, églises, couvents, établissements scolaires, pénitentiaires, lieux de plaisir, de punition, de culture, ou pour pendre des exemples qu'il ne prend pas, la chambre à soi de Virginia Woolf, la léproserie, et pourquoi non plus le bar du coin ou l'aire où les vieux jouent aux boules  . La notion est supposée refléter l'idée foucaldienne que le pouvoir s'exerce dans et par l'espace, qu'il est partout et nulle part. Les hétérotopies sont à la fois des espaces contraignants et des contre-espaces. L 'explication fonctionnaliste ne porte que sur les conséquences ou les effets des contre-espaces en question, ou sur leurs buts supposés, qui semblent être toujours de contraindre, de sécuriser et de quadriller l'espace. Elle ne dit rien des mécanismes, ni des raisons qui font que des agents ont pu créer de telles hétérotopies.  Foucault semble voir leur source dans l'imaginaire social. Mais il ne nous dit rien des mécanismes qui les créent ni pourquoi les gens voudraient les créer. Cette discussion a eu lieu déjà sur la conception foucaldienne de la prison. Que sont ces oppressions sans oppresseurs, ces lieux où les gens semblent se retrouver contre leur volonté? La conception des hétérotopies de Foucault est essentiellement (comme son voyage au Pérou) rêvée.


Candide et Cacambo en Eldorado 


      Le monde inca était il une hétérotopie, comme celui des jésuites du Paraguay ? Quelle était la place pour l'imaginaire hétérotopique dans la société inca?  Comme c'était une théocratie, elle reflètait l'ordre cosmique. Mais l'ordre cosmique est il un autre espace ? La société "communiste" des incas est-elle un type d'organisation semblable à celui que les jésuites du Paraguay avaient inventé? Ne faudrait-il pas dire plutôt que la civilisation Inca était fondée sur une homotopie, un espace clos, mais sans dehors à la différence des hétérotopies, qui sont supposées être des espaces où l'on s'enferme hors d'un espace contraint, et où l'on fuit? Chez les Incas, pas de fuite possible. Le ciel andin est métallique, le soleil irradie sur ces sierras d'une lumière extraterrestre ou fait plonger dans des enfers végétaux à la Aguirre.



Pop Pol Vuh, la musique du film La colère de Dieu



        La notion d'utopie renvoie à un monde imaginaire sans lieu ni temps, ou situé dans un lieu et un temps inacessibles. Foucault a voulu transposer cette notion à toute manifestation sociale du pouvoir et du "biopouvoir". Mais il a forgé une notion vide, qui ne sert qu'à montrer que le pouvoir est partout, et qu'il est partout illégitime. Mais n'était-ce pas lui qui poursuivait une utopie?

Je ne sais si Foucault connaissait l’ouvrage Comentarios Reales de los Incas d’un des descendants des Incas métissé d’espagnol, Garcilaso de la Vega. Cet inca platonicien et universaliste lui eût-il plu ? Il présente la société Inca comme l’Utopie de Thomas More, bien loin d’une hétérotopie. Ce mythe eut , comme on sait, un immense succès. Comme le disait Lévi-Strauss dans un compte rendu du livre d'Alfred Métraux sur les Incas, leur société et leur culture continuent de nous donner l'impression d'être une sorte de planète Mars.




mercredi 17 juin 2020

OK BOOMER !




Eleuthère sur face book
                                                               



     A la fin de sa vie, on voulut initier Julien Benda au numérique.  Il regimbait, arguant qu’il n’avait jamais de sa vie possédé de machine à écrire, et que le clerc n’était pas une secrétaire. On eut beau lui expliquer que le traitement de texte n’était que l’une des fonctions d’un ordinateur, et qu’il pourrait, s’il en avait un, payer ainsi ses factures plus aisément et gérer son compte en banque, il opposa un déni catégorique : «  Le clerc n’a pas à s’occuper de faire rentrer du charbon à la cave ou d’aller à sa banque négocier un prêt», sous entendant que c’était sa femme Micia, épousée sur le tard malgré ses protestations de vieux garçon, qui devait s’ occuper de ce genre de contingences. Mais un jour Léautaud lui expliqua qu’il pourrait ainsi lire la NRF on line , écrire des mails et faire un blog et que cela rendrait sa vie sédentaire plus agréable.  « On line, mail, blog : Quésaco ? » demanda-t-il, se souvenant du parler occitan entendu jadis à Carcassonne. Qu’est-ce que ce jargon yankee ? On lui expliqua ce que c’était. Il parut intéressé. Il rappela qu’il avait dit dans son Exercice d’un enterré vif que le propre de son esprit était de se placer naturellement en l’an 3000, et admit donc qu’il lui fallait au moins acquérir les instruments des années 2000 pour y accéder. On acheta alors à Benda un ordinateur de bureau, doté d’un grand écran, pour qu’il ne s’abîme pas la vue. Pendant trois semaines le clerc contempla sans le toucher cet objet mystérieux qu’on avait posé dans le salon de sa maison de Fontenay aux Roses. Puis il se lança. Il fallut lui expliquer toutes les fonctions, et il prit encore six mois pour comprendre comment user du clavier, de la souris, et naviguer sur un internet. Au bout d’un an, le clerc maîtrisait tant bien que mal l’appareil et les bases de Word et de son moteur de recherche. On l’abonna à une messagerie électronique, et il put envoyer un premier « courriel » à Léautaud, puis à Paulhan, avec lequel il s’était rabiboché. Paulhan d’ailleurs était ravi du courrier électronique et y passait plus ou moins ses journées.


   Benda se prit au jeu. Il commençait à surfer sur internet immodérément, appréciant surtout de lire la presse gratuitement, mais pestant quand il découvrit qu’on ne pouvait lire que le début des articles. Il envoya des tribunes  au Monde et au Figaro, mais elles furent refusées. En revanche celle qu’il envoya à l’Humanité fut prise. Il y défendait, comme à l’accoutumée, le rationalisme, fustigeait le romantisme, et indiquait son soutien discret au communisme, comme idéologie des masses dominées, tout en maintenant qu’il n’était pas marxiste. On lui demanda si internet favorisait la démocratie. Il commença par dire oui, mais fut ensuite mitigé, quand il comprit que l’on ne lui demandait son point de vue que pour que les sites qu’il visitait aient beaucoup de clics et puissent augmenter leur audience et donc leurs réclames. Concernant ces dernières, il se plaignait du surgissement constant de pop ups appelant à cliquer de nouveau et à rejoindre des masses virtuelles. Le clerc répondit aussi, comme jadis dans les journaux, à des enquêtes. Il y fustigea, comme jadis, le sentimentalisme, le culte du nouveau et de la pensée frappante, et refusa à tout force le culte du progrès et de l’innovation qui suintait de tout internet.


    Il s’abonna aussi à face book, sous le pseudonyme peu surprenant d’Eleuthère, avec une photo d’une statue de Minerve. Mais ses posts ,tous aigris et rechignés, n’attiraient pas de like, et il n’avait pas de friends. Pour s’en faire, il alla liker d’autres individus du réseau, de préférence ceux qui avaient le plus de friends, afin de capitaliser sur leurs liens faibles et hymens électroniques. Il alla même, pour essayer de renforcer sa popularité, sur twitter. Il restait désespérément seul. Il décida alors de parler des idoles du temps, Foucault, Derrida, Badiou, Agamben, Bruno Latour, Bernard Stiegler, François Jullien, Stanley Cavell, Edgar Morin, Barbara Cassin. Il ne cessait de leur adresser des piques et des insultes, de flétrir leurs doctrines comme irrationalistes, fumeuses, et leurs auteurs comme des sophistes et des imposteurs. « Quand je pense, disait-il, qu’Edgar Morin  été jadis mon secrétaire ! » « Ce Foucault, quel caméléon malhonnête ! » « Cette Cassin, elle me fait regretter Anna de Noailles! » Il eut même le courage de lire Virginie Despentes, Edouard Louis, Achille Mbembé, et même Michel Onfray, dont le ton lui sembla quelquefois proche du sien, mais  dont il jugea que sous le vernis de la rebellion, il fleurait l’escroquerie intellectuelle et lui rappelait les tribuns de l’Action française, les Daudet, les Massis, les Maurras, et même le ton des plumitifs de Gringoire. Mais ses tweets et ses posts  n’attiraient toujours pas de commentaire. Silence glacé. Aurait-il manqué sa cible ? Mais un jour où se risqua à oser une comparaison entre le scepticisme d’Alain  (qu’il avait jadis traité de démagogue) et celui de Foucault , idole surgie plus tard, mais tout aussi démagogue, il eut une réponse sur face book, d’un certain Avenger , qui ne contenait que deux mots :

« OK BOOMER ! »

Benda fut interloqué. Il se demanda ce que cela voulait dire. Il posa la question à Léautaud, qui collait aussi. Etiemble, qui était sensible au langage de notre temps, lui expliqua que c’était un quolibet que les jeunes générations réservaient aux gens du baby boom, nés après-guerre, qui avaient bien profité des Trente glorieuses, et abordaient aujourd’hui la retraite dans des conditions que eux-mêmes, jeunes générations, craignaient de ne jamais connaître. Bref cela voulait dire : « Vieux schnock », voire : « Vieux con ». Le message explicite était : "Dégage!"

    Benda rit. « Je suis sans doute vieux, et con, mais certainement pas un boomer ! Je suis né en 1867, j’ai connu deux guerres, et en fait de retraite, j’ai connu l’exil à Carcassonne, et n’ai vécu que de mes piges de journalisme. »  Ce qualificatif , trouvait-il, signalait aussi l’éternelle pleurnicherie des générations face aux soi-disant privilèges qu’avaient eus les précédentes : ceux, comme lui, nés après Sedan, qui trouvaient que les gens du Second Empire avaient eu une vie meilleure, ceux d’après la Grande guerre, qui trouvaient que les gens de la Belle époque avaient eu la vie douce et se sentaient, comme les écrivains yankees, une génération perdue, ceux d’après-guerre – la seconde – qui traitaient d’insouciants leurs aînés n’ayant pas vu monter le fascisme et le communisme. Sur face book et Tweeter, Benda n’entendait parler que de victimes : celles de la Shoah, celles du Goulag, celles du machisme, celles du racisme, celles du sexisme, celles du climat, celles du colonialisme, celles de l’esclavage, celles de la conquête de l’Ouest. Il pensait à la doctrine française des réparations contre l’Allemagne en 1918, à la question des Sudètes, aux Boers, aux éternelles jérémiades d’après-guerre. Ce n’est pas, dit Benda sur un post de face book, que ces causes – féminisme, anti-racisme, anti-colonialisme, etc. – soient mauvaises. Au contraire. Mais on ne voit pas d’autres manières de les promouvoir que de faire appel aux sentiments, et en particulier à celui de l’ « identité » à un groupe, au détriment de la raison et de la pensée individuelle.

     Toute cette époque n’aspire, dit-il encore sur un tweet, qu’à deux choses seulement : penser avec ses tripes, et penser avec les foules. L’intestin est devenu la norme du vrai : toute réaction qui ne vient pas des tréfonds du corps est mauvaise, tout ce qui n’est pas attachement viscéral à une terre, une famille, une patrie, un estomac, est nul. La foule est devenue la norme du faux : elle censure, elle dénonce les conspirations,  elle aspire, elle gémit et condamne tous ceux qui ne gémissent pas ou ne s’enthousiasment pas de concert. Elle est sans cesse désireuse d’imitation . Vieux schnoque  ou boomer, j’ai en effet déjà vu çà : Dreyfus, l’Action française, les foules et les masses du fascisme. Nous y sommes derechef!

    Sur Tweeter cette fois, il eut à nouveau droit à un  « OK BOOMER ! »

   Et comme il connaissait un peu d’Américain depuis son voyage de 1937, Benda répondit illico :

-          « OK SNOWFLAKE ! »

      Et il ajouta : "Place aux vieux"



















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