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samedi 4 octobre 2025

La vérité What else ?


La vérité, what else ?

par Pascal Engel
En attendant Nadeau , 82, 18 juin 2019 https://www.en-attendant-nadeau.fr/2019/06/18/verite-what-else/

La « post-vérité », « mot de l’année en 2016 », désignait à la fois l’atmosphère politique qui a conduit à l’élection de Trump et au Brexit, et, à travers la diffusion massive de fake news, l’ensemble de la culture de l’internet et des réseaux sociaux, et finalement tout notre Zeitgeist, relativiste et vériphobe. Il y a des liens entre tous ces développements, mais ils sont loin d’être clairs. Pour paraphraser Alphonse Allais, il vaut mieux aller à la poste vérifier plutôt que d’aller à la post-vérité.

Maurizio Ferraris, Post vérité et autres énigmes. Trad. de l’italien par Michel Orcel. PUF, 174 p., 15

Manuel Cevera-Marzal, Post-vérité. Pourquoi il faut s’en réjouir. Le Bord de l’eau, 120 p., 12

Marc Bloch, Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre. Allia, 48 p., 6,20

Bien que la floraison de livres sur la post-vérité soit récente, la notion n’est pas spécialement nouvelle. Les premiers diagnostics d’une désaffection de notre époque pour la vérité, la connaissance et les faits sont venus en particulier des livres de Richard Rorty et de ceux de la French Theory, qui ont trouvé que la post-vérité était une bonne chose. Plus tard, Bernard Williams (Truth and Truthfulness, 2002, trad. fr. Gallimard, 2006 [1]) ou Ralph Keyes (The Post-Truth Era, 2004) ont donné des analyses plus critiques. Mais depuis 2016 plus d’une quarantaine d’essais sont sortis dans toutes les langues, dont ceux de Lee McIntyre (Post Truth, 2018), Michiko Kakutami (The Death of Truth, 2018), Giovanni Maddalena et Guido Gili Gili (Chi ha paura della post-verità? 2018) ou Aså Wikforss (Alternativa fakta. Om kunskapen och dess fiender, Stockholm, 2017). Les ouvrages en français dont il est question ici ne forment qu’une petite partie de cette vague déferlante [2].

La « post-vérité » recouvre au moins trois phénomènes distincts, bien que liés : les conséquences sur l’univers des médias et l’espace public de l’internet et des réseaux sociaux, la libération d’un nouveau type de parole politique et publique fondé sur le mépris des faits et du savoir, et la réalisation par l’époque des diagnostics et des prescriptions d’une philosophie postmoderne proclamant la fin de la vérité et des valeurs du savoir : la vérité, c’est comme Capri, c’est fini, nous disent ces prophètes. Mais ces phénomènes ne s’impliquent pasnmutuellement, ni ne forment un ensemble cohérent qui pourrait nous faire croire que nous sommes entrés dans une nouvelle ère.

En premier lieu, on a soutenu que la post-vérité désignait la situation, maintenant bien connue, créée par l’invasion des technologies de l’internet dans la production et la réception d’informations et leurs effets dans l’espace public. Alors même que l’information est supposée accessible par tous et partout, elle devient si abondante qu’elle sature l’espace médiatique et le dérégule. Alors qu’on pouvait, avec les anciens médias, se référer à des sources relativement fiables ou, du moins, vérifier si elles l’étaient, l’abondance des sources a créé une méfiance généralisée, conduisant les consommateurs d’informations à s’en remettre plutôt à leurs propres communautés et à partager cette information avec ceux qui ont les mêmes opinions, notamment sur les réseaux sociaux. Ainsi sont nés les phénomènes de tribalisme et de bulles informationnelles qui ont transformé ce que Marshall McLuhan appelait jadis le village global en une myriade de petits hameaux. Sur cette base ont fleuri les phénomènes, eux aussi bien connus, de manipulation de l’information et de tentatives d’invasion de l’espace public à des fins politiques ou de propagande : trolling, effets de chambre d’écho des informations, astrosurfing (simulation d’un vaste ensemble d’internautes sur un sujet) et autres variétés de pollution et de « cancers informationnels », dont la multiplication et l’omniprésence des fake news sont les effets les plus visibles. En plus de cela, la majeure partie de ce que nous savons, aussi bien pour notre connaissance ordinaire que pour notre connaissance savante et spécialisée, est de la connaissance googlée. Et, selon des statistiques récentes, 40 % au moins de ce qui est sur internet est faux, et 60 % produit par des machines et non des humains.

En eux-mêmes, ces développements technologiques et ces changements dans l’univers des médias produisent des effets de perte de confiance dans l’information et une production massive et planétaire de fausseté et de bobards, mais on ne voit pas pourquoi ils créeraient une situation dans laquelle on aurait moins besoin de la vérité, encore moins où la vérité se trouverait, comme on le dit souvent, indistinguable de la fausseté et de la fiction, et pourquoi ils conduiraient à l’abolition de la distinction du vrai et du faux, ou de celle entre l’opinion et le savoir. Certes, les sites internet et les productions de contenus sur les réseaux sociaux visent à attirer les consommateurs d’informations en les orientant vers ce qui est intéressant, curieux et étonnant plutôt que sur ce qui est vrai et justifié. Selon des statistiques récentes, les contenus faux mais surprenants se diffusent bien plus vite que les informations vraies. Mais le fait que l’on essaie de faire croire aux gens des bobards, et même qu’ils les croient, n’a jamais entraîné que la distinction entre le vrai et le faux disparaisse, ni que les gens soient incapables de faire la différence. Après tout, les producteurs de fake news font de gros efforts pour démontrer que leurs nouvelles sont vraies : ils donnent de prétendues preuves, ils font comme si les informations étaient vraies, et les récepteurs agissent en conséquence. Ainsi, dans la fameuse affaire dite du « pizza gate » où un idiot dangereux a cru au bobard selon lequel une pizzeria de Washington abritait un réseau pédophile tenu par Hillary Clinton et s’en est allé tirer au fusil dans l’établissement, il fallait bien qu’il croie vraie l’information, et agisse sur la base de celle- ci. Les consommateurs de nouvelles antisémites, racistes, xénophobes et autres complots n’ont aucune propension, ni intérêt, à traiter les soi-disant nouvelles qu’ils diffusent comme fausses, et ceux qui les reçoivent ne les considèrent pas comme des fictions. L’idéologie, comme la religion, a besoin de la notion de vérité, et ce n’est pas parce qu’il y a dans le cybermonde plus de faussetés que de sargasses dans la mer du même nom que la frontière du vrai et du faux disparaît.

De plus, la prolifération des fake news est-elle vraiment nouvelle ? À cette échelle, sûrement. Mais, comme on sait, il y a des siècles qu’elles sont là. À bien d’autres périodes de l’histoire,rumeurs, propagandes, bobards, bourrage de crâne et canulars ont pris des tours endémiques sans pour autant qu’on devienne sceptique quant à l’existence de la vérité et la possibilité de la connaître, ou que la vérité s’en trouve dévaluée. Le phénomène des fake news (infecta) est même très bien décrit par le Poète, quand il raconte comment la fama, la rumeur, se répand autour des amours de Didon et Énée :

« La rumeur, de tous les maux le plus véloce. Son mouvement fait force
Et sa marche accroît sa puissance. La peur la rend d’abord petite,
Mais bientôt elle se dresse dans les airs, elle a les pieds sur la terre et plonge Sa tête dans les nuages, ses pieds sont agiles, ses ailes sont rapides
C’est un monstre effroyable, gigantesque. »
(
Énéide, IV ,173-177, trad. Paul Veyne, Les Belles Lettres, 2013)

Thucydide rapporte que, durant la guerre du Péloponnèse, la rumeur se répandit à Athènes que les Spartiates avaient empoisonné tous les puits. Les déclarations du général Mercier pendant l’affaire Dreyfus, le silence sur les mutineries de 1917, les mises en scène nazies, les procès staliniens, le maccarthysme ou Colin Powell exhibant sa fiole à la tribune de l’ONU sont des mensonges d’État. L’espionnage, la propagande de guerre, les légendes urbaines et la propagation de fausses nouvelles en temps de guerre, analysés par Marc Bloch, dans un article passionnant opportunément réédité par Allia, anticipent les fake news et la cyberguerre d’aujourd’hui. L’échelle a changé, mais pas le phénomène. Les bandits, les maffiosi, les espions n’ont jamais cessé de mentir et de manipuler la vérité, mais ils savent par où elle passe ou ne passe pas : comment tiendraient-ils autrement leurs comptes en banque et les serments sur la base desquels ils ont établi leurs commerces ?

La tromperie, les falsifications, les rumeurs et les mensonges ne sont donc pas des nouveautés, et en ce sens la notion de « post-vérité » est bien naïve, si elle laisse supposer qu’il y aurait eu, avant les épisodes récents, une époque bénie où la vérité et la véracité étaient la règle du discours journalistique et public, et qu’on la respectait. En revanche, il est clair qu’un changement profond a eu lieu dans le style du discours politique, dont Trump est sans doute le signe le plus visible. Son mode de communication, qui passe par Twitter, qui consiste à insulter et à harceler systématiquement ses adversaires, et la manière qu’il a de faire des mensonges éhontés, ont fait qu’il est devenu le symptôme le plus net de l’invasion du discours public par ce que le philosophe Harry Frankfurt a appelé le bullshit, la foutaise : dire n’importe quoi, sans se préoccuper de savoir si c’est vrai ou faux, factuel ou non (On Bullshit, 2005, trad. fr. De l’art de dire des conneries, 10/18, 2006).

Trump n’est pas une exception, il est emblématique : le bullshit est devenu une caractéristique majeure du discours contemporain, présente dans la publicité, le journalisme, les médias et internet. Il ne s’agit plus d’affirmer, ou de proposer à croire, en donnant des raisons de ce que l’on avance, mais juste de dire, et d’occuper le terrain. Quand quelqu’un affirme quelque chose, et qu’on lui objecte, preuves à l’appui, que c’est faux, il est supposé retirer son assertion, ou la réviser. Mais cette règle simple a largement disparu, notamment chez les hommes politiques : ils sont prêts à dire ce qui leur passe par la tête, du moment que cela produit des effets utiles à leur entreprise. Ils ne demandent même pas, comme jadis les tribuns et les idéologues, qu’on les croie, mais juste que le doute, ou une adhésion molle, s’installe. Très intéressante est de ce point de vue la pratique du retweet, dans laquelle Trump est passé maître : un groupe d’internautes produit un bobard ; au lieu de lui donner un « like », ce qui vaudrait approbation, on se contente de le retweeter, pour le faire circuler, sans dire si on le tient pour vrai ou faux, et pour obtenir le bénéfice du doute. Comme le disait joliment Dany Carrel dans Le pacha (dialogues d’Audiard): « J’balance pas, j’évoque ». Le bullshit n’est pas le mensonge, car le menteur se préoccupe de la vérité, s’il veut faire croire le faux. La foutaise traduit une véritable indifférence à l’égard de la vérité. En ce sens, comme l’a dit le philosophe Peter Pagin, Trump a acquis une place de choix dans l’histoire de l’assertion [3].

En troisième lieu, ce cynisme des politiques vis-à-vis du vrai et les mécanismes médiatiques qui le renforcent ont-ils un rapport direct avec la notion plus ou moins philosophique de « post- vérité » promue par les auteurs « postmodernes » ? Sans doute pas directement, car on ne peut pas soupçonner Trump ou Nigel Farage d’être des lecteurs assidus de Derrida, de Foucault, de Lyotard, ou même de Stanley Fish. Mais il ne fait pas de doute que le relativisme postmoderniste s’est répandu, après avoir été une doctrine typique de la gauche, chez les hommes politiques de droite : « les faits n’existent pas », « la presse raconte n’importe quoi », « pourquoi croire aux experts ? ». S’est-il répandu aussi dans l’opinion, voire dans l’esprit de notre époque, au point que l’on pourrait soutenir que nous serions dans un nouveau paradigme ou, pour parler comme Foucault, dans un nouveau « régime de vérité » ? C’est ici que les confusions deviennent rampantes.

La notion de « post-vérité », si elle est supposée désigner une attitude collective vis-à-vis de la vérité, peut vouloir dire plusieurs choses. Cela peut, d’abord, vouloir dire qu’on est devenu sceptique quant à la vérité elle-même, autrement dit qu’on tient qu’elle n’existe pas, ou qu’elle est inconnaissable. Cela peut vouloir dire ensuite qu’on doute de la valeur de la vérité, soit qu’on doute qu’elle mérite d’être respectée, soit qu’on la tienne pour inutile ou nuisible. Cela peut vouloir dire aussi qu’on doute de la valeur et de l’efficacité de la véracité, qui n’est pas la vérité, mais le fait de dire le vrai, de ne pas mentir ou d’être sincère. La confusion, entretenue par des philosophes aussi éminents que Foucault, entre le dire vrai et le vrai, est fréquente. Il y a peu de chances pour que nos politiques, ou l’opinion elle-même, soient devenus sceptiques quant au vrai ou à sa valeur, si cela veut dire qu’ils n‘admettent plus la notion factuelle ordinaire de vérité. Si fantasmagoriques que soient certaines allégations de Trump et d’autres, ces gens font la différence entre le vrai et le faux, même s’ils ont intérêt à ne pas reconnaître les vérités qui les gênent.

Il y a peu de chances aussi pour que la vérité au sens ordinaire soit considérée comme inutile ou cesse d’avoir de la valeur : tout le monde ou presque souhaite savoir l’état de sa santé ou de son compte en banque. Les producteurs de fake news eux-mêmes et les menteurs ont besoin de la vérité. Même si une bonne partie de ce que ce que l’on appelle « post-vérité » désigne le règne de l’opinion, à la fois au sens où chacun estime avoir un droit absolu à exprimer la sienne et au sens où elle devient dominante, la distinction entre l’opinion et la vérité ne disparaît pas. Certains postmodernes, comme Baudrillard, ont brodé sur l’idée qu’avec le monde des médias la distinction entre le réel et la fiction disparaîtrait et qu’on se retrouverait dans une sorte de vaste Matrix ou de rêve de Zuhangzi rêvant qu’il est un papillon rêvant qu’il est un papillon, mais cette idée est elle-même une fiction : la téléréalité a beau être de la « réalité », elle n’en est pas moins de la télé, et tout le monde le sait. De même, la post-vérité a beau être post, elle n’en est pas moins vérité.

La notion de post-vérité n’est donc, pour l’essentiel, qu’un faux-semblant, si elle implique que la vérité elle-même la propriété ou la chose – serait tenue comme n’existant pas et n’ayant aucune valeur. Il est très douteux que les philosophes postmodernes – à supposer qu’ils croient eux-mêmes être venus à bout de la notion usuelle de vérité factuelle et de la définition classique de la vérité comme correspondance aux faits – soient parvenus à en convaincre l’humanité. En revanche, le scepticisme quant à la valeur de la véracité, du dire vrai, de la sincérité, à la fois dans le domaine politique et en général, est bien réel, mais il n’est pas nouveau. Il a un fond aristotélicien – dans le domaine de l’action, et donc du politique, on ne délibère pas de la même façon que dans le domaine de la connaissance et un fond machiavélien dans le domaine politique, le mensonge du Prince peut être au service du bien de la République. À cela s’ajoute le thème hobbesien décisionniste auctoritas, non veritas, facit legem, que reprirent Carl Schmitt et Leo Strauss, ce dernier étant l’un des inspirateurs des néo-cons. Les néo- machiavéliens et néo-straussiens (ou néo-schmittiens) ont tôt fait de dénoncer la naïveté de ceux qui soutiennent que nous serions entrés dans l’ère de la post-vérité. Le mensonge, nous disent- ils, la propagande, la manipulation de l’opinion, et même la duplicité des gouvernants, ont non seulement toujours fait partie de l’action politique, mais sont la plupart du temps des instruments parfaitement légitimes pour le bien de la cité. Prétendre revenir à l’innocence et à la sincérité, c’est faire preuve d’un idéalisme et d’un angélisme que même Rousseau et Kant n’auraient pas soutenu.

Quand on entend discuter des relations entre vérité et politique, on se réfère en général au célèbre article éponyme d’Hannah Arendt de 1967 (in La crise de la culture, trad. fr. Gallimard, 1972), qui reprend la thèse aristotélicienne en excluant les vérités de raison ou philosophiques de la politique. L’article d’Arendt est subtil, bien que souvent obscur, ne distinguant pas toujours clairement vérité et véracité, vérité et connaissance de la vérité. Mais à aucun moment elle ne chasse la vérité du domaine politique, du moins au sens de la vérité factuelle, sans laquelle la démocratie ne pourrait vivre. Elle cite Clemenceau à qui on demandait quelles seraient les positions des historiens sur les responsabilités de l’Allemagne dans la Première Guerre, et qui répondit : « Ça, je n’en sais rien, mais ce dont je suis sûr, c’est qu’ils ne diront pas que la Belgique a envahi l’Allemagne. »

 

Manuel Cervera-Marzal entend s’inspirer des leçons d’Arendt dans son petit volume au titre provocateur. Vive, nous dit-il, internet qui libère la parole de ceux qui en étaient privés. La post-vérité n’est un épouvantail que pour ceux qui veulent garder le pouvoir, intellectuels et dominants. Jamais, nous dit-il, la vérité n’a été au service du peuple, et c’est tant mieux. Par conséquent, plus il y a de post-vérité, mieux c’est, car les illusions que charrie cette idée sont pires que ce qu’elle entend dénoncer. La politique est par essence conflit, et le peuple n’en a pas besoin. On s’épargnera la lecture de ce libelle confus, qui ne va guère au-delà du machiavélisme vulgaire.

Le livre de Maurizio Ferraris, paru en italien en 2017, offre un diagnostic plus intéressant. Il propose, comme Nietzsche dans Généalogie de la morale, trois « dissertations ». Dans la première, il soutient, non sans de bons arguments, qu’il y a une relation étroite entre le postmodernisme et la post-vérité. Ce sont, nous dit-il, les philosophies radicales de l’Occident, et au premier chef celle de Nietzsche, qui ont fait de la vérité une illusion, et une manifestation de l’autorité et de la volonté de puissance. Le déclin de l’autorité dans la démocratie aurait produit celui de la vérité. Pour finir, les idées postmodernes se seraient répandues dans la culture, les médias, la politique. Comme je l’ai indiqué, je suis d’accord sur le fait que la contestation de la vérité dans le domaine de la connaissance, notamment scientifique, avec la montée du relativisme, a joué un rôle non négligeable dans la dévalorisation de la notion scientifique et philosophique de vérité. Mais je doute que ces développements, qui sont indéniables, aient réellement menacé l’idée de vérité proprement dite, celle de tous les jours, même s’ils ont introduit du soupçon sur sa valeur et celle de la véracité. Ou, plus exactement, ils ont introduit une méfiance vis-à-vis de ceux qui s’en réclament, ce qui n’est pas la même chose, et une oscillation caractéristique du public, qu’avait bien notée Bernard Williams, entre rejet des experts et soif de vérité (quant aux dangers des médicaments ou de la technologie, par exemple).

Dans sa deuxième dissertation, Ferraris propose, pour rendre compte de la révolution d’internet et des séismes qu’elle a fait subir à l’information et à la culture, sa théorie de la « documentalité » qu’il a développée ailleurs : notre univers est devenu celui des documents de toutes sortes, écrits, visuels, virtuels, inscrits dans nos médias et notre cybermonde, et ces documents sont devenus, bien plus que les biens économiques et le capital, les enjeux du pouvoir et des échanges. Dans sa troisième dissertation, Ferraris aborde la question essentielle de toutes ces discussions sur la post-vérité : quelle place peut-il rester pour la vérité objective dans l’univers qui est devenu le nôtre ? Il rejette la thèse des postmodernes, qui ne nous laissent qu’une « hypo-vérité », c’est-à-dire une conception parfaitement sceptique ou « soft » de la vérité, réduite à la manifestation de l’opinion, aussi bien que celle des philosophes analytiques, qui, selon lui, défendent une conception parfaitement dogmatique et impossible du vrai comme correspondance avec les faits qu’il appelle « hypervérité » et rejette tout autant. Il est dommage qu’ici Ferraris s’accorde avec les postmodernes et les constructivistes qu’il prétend attaquer par ailleurs, quand il nous dit qu’il n’y a pas de vérité pure et indépendante de nos moyens de connaître.

Quand il nous dit par exemple : « Que le sel soit du chlorure de sodium ou qu’il y ait eu des dinosaures ne dépend en rien de nous ni de nos schèmes conceptuels. Toutefois il peut subsister une dépendance technologique : il dépend de nous que soit élaborée la science de la chimie (elle aurait pu ne pas exister), qu’on ait trouvé des ossements, formulé des propositions, des classifications, des interprétations » (p. 137), on ne voit pas trop ce qui le distingue des constructivistes. Que l’eau soit composée de deux atomes d’hydrogène et d’un d’oxygène est un fait, qu’on ait une chimie ou pas. Notre notation « H2O » ne fait rien à l’affaire. Si c’est un fait, dur et net, que les Allemands ont envahi la Belgique en 1914 en violation de tous les traités, pourquoi faudrait-il douter que c’en est un ? Si c’est un fait, comme le soutient Stephen Hawking, que l’univers n’a pas de commencement, pourquoi ne pas le reconnaître, ou le nier si cela n’en est pas un ? Et, si c’est un fait que torturer gratuitement un être humain ou un animal est mauvais, c’est un fait. Ou pas. L’essai de Ferraris s’arrête là où commence ce que tous ces écrits sur la post-vérité ont négligé, une philosophie un peu consistante de la vérité, qui en analyse le concept et la nature. Si nous voulons résister au postmodernisme et à la post-vérité, il nous faudra bien une conception plus robuste, et plus métaphysique, de la vérité.

Arendt et les straussiens s’accordent curieusement sur un point avec la philosophie politique de Rawls la seule vraie conception politique sérieuse de notre temps. Rawls soutient que la vérité, au sens des vérités de raison et des vérités normatives, celles qui portent sur le bien ou la vie bonne), n’a pas de place dans une démocratie pluraliste, où seul le consensus rationnel est possible. Mais c’est ici que la post-vérité, dont les grands penseurs que sont Rawls ou Habermas sont si proches dans le domaine métaéthique et métapolitique, trouve ses limites. Faut-il réellement mettre à l’écart, dans le contrat idéal proposé par Rawls, toute considération sur la vérité des conceptions de la vie bonne et de la nature des faits moraux, et de la pertinence de ces faits dans la vie politique et sociale ? Cela ne me semble pas évident.

  1. Dont j’ai rendu compte jadis dans La Quinzaine littéraire, n° 930, 16-09-2006.

  2. Voir aussi, notamment, Myriam Revault d’Allonnes, La faiblesse du vrai, Seuil, 2018, ; Mayvonne

    Holzem (dir.), Vérités citoyennes. Les sciences contre la post-vérité, éd. du Croquant, 2019.

  3. Voir cet article. Je me permets aussi de renvoyer à mon article « La leçon de philosophie de

    Donald Trump », AOC, janvier 2019 

 











mercredi 17 septembre 2025

J D VANCE

 EXIGENCES DE LA VERITE


LIBÉRATION , 23 FEVRIER 2025

Maison de John Stuart Mill Avignon

Il y a quelques années, nous crûmes que le règne de la post vérité était advenu aux Etats-Unis, non seulement à cause de l’influence de la French Theory dans les universités, mais aussi parce que, bizarrement, l’administration Trump elle-même semblait s’y être convertie: l’attachée de presses de la
présidence Kellyanne Conway proclamait qu’il y a des « faits alternatifs », Trump trouvait qu’il avait des « gens bien » parmi les manifestants de l’Alt right à Charlottesville et au Capitole, et les réseaux sociaux nous apprenaient à avaler les fake news avec la même complaisance que les news. Nous tremblions de voir le relativisme et le mépris du savoir s’installer partout, et de retrouver outre-
Atlantique la profonde ironie de Pascal: vérité en deçà des Appalaches, erreur au-delà.


C’est donc avec un immense soulagement que nous pûmes entendre un Américain venu des Appalaches, James David Vance, auteur du best-seller Hillbilly Elegy (qu’on aurait pu traduire Complainte du Péquenot), devenu depuis Vice-Président des Etats Unis, se livrer dans une conférence à Orlando en 2021 devant un parterre conservateur, à une attaque en règle contre les universités américaines, supposées au service « de la vérité et du savoir », mais « fondamentalement corrompues et dédiées à la tromperie et aux mensonges, et pas à la vérité ». Pourquoi, demandait-il, « nos universités s’engagent-elles envers certaines des positions les plus malhonnêtes du monde au lieu de s’engager en faveur de la vérité ? » Le même J.D. Vance vient de prolonger sa pensée à Munich en février 2025 devant un parterre de dirigeants européens, en déclarant que l’obstination du vieux continent à censurer les opinions de ses peuples et à couper les réseaux sociaux au nom de soi-disant dérives est liberticide, car selon lui « on ne peut pas imposer l’innovation ou la créativité, pas plus qu’on ne peut obliger les gens à penser, ressentir ou croire quelque chose en particulier ». Il faut se réjouir de ce retournement spectaculaire, qui rend obsolètes les milliers d’articles et d’essais publiés depuis une dizaine d’années sur le déclin des idéaux de vérité et de démocratie : J.D. Vance vient dire à tous ceux qui se sont opposés à la post-vérité et aux dérives que la vériphobie postmoderne a induites, que la vérité existe bien, que la démocratie ne peut pas fonctionner sans elle, et qu’elle est nécessaire à la liberté d’expression et aux idéaux du libéralisme politique. Enfin on peut dire qu’il est vrai que la neige est blanche siet seulement si la neige est blanche. Tous les lecteurs du De la liberté de Mill et de De la démocratie en Amérique de Tocqueville devraient applaudir ces conceptions enfin saines venues de la galaxie trumpienne dont nous ne cessions de nous désespérer des idées et de frémir des horreurs.
Las ! Le masque du bon sens et de la vériphilie revêtu par M.Vance tombe dès qu’on comprend que son éloge du « libre marché des idées » vient avec un éloge de la dérégulation complète des réseaux sociaux et une défense ouverte des manipulations d’internet et de la promotion de faussetés les plus évidentes,
telles que l’élection présidentielle truquée en Roumanie, et les astroturfings nés sous X. Qui peut parler d’un libre marché des idées et de vérité quand l’administration américaine se livre, via Elon Musk, à un détournement sans précédent des opinions par l’intermédiaire de réseaux sociaux dont il est propriétaire et qu’il contrôle à chaque bout de la chaîne? Quand Mill parlait de la liberté d’opinion et de son lien constitutif avec la vérité, il nous enjoignait à ne pas confondre la vérité avec l’utilité, que ce soit celle des pouvoirs en place ou celle de ceux qui s’ y opposent. Vance prétend défendre la première, mais il
ne défend que la seconde, celle des intérêts de l’Etat prétendument impartial qui se comporte partout comme s’il était un descendant des Compagnies qui écumaient l’Atlantique et le Pacifique il y a deux siècles. Comment peut-il tancer les Européens pour leur propension à censurer les réseaux sociaux, alors même que l’administration qu’il dirige censure un livre pour enfants de l’actrice Julianne Moore qui a le malheur de décrire les affres d’une petite fille honteuse de ses taches de rousseur, ce qui suggère, selon cette même administration, un biais de genre et de race ? Encore un effort, M.le Vice-président, pour vous hausser au niveau des exigences de la vérité. Vous aimez citer Richard Nixon : «Nos ennemis, ce sont les professeurs ». L’université américaine n’a pas ététoujours à la hauteur. Mais les universités européennes non plus. Pourtant à partir du moment où l’on adopte la posture d’accepter « la vérité et le savoir », il est parfaitement hypocrite de les nier au nom de ses intérêts bien compris.


Pascal Engel, EHESS

vendredi 12 septembre 2025

DOTTORE!

 


 

« Dottore ! » par Pascal Engel


Qualité de la science française 11 mai 2015

Plus d’une fois, dans un restaurant ou dans un hôtel italien, je me suis vu apostropher par le garçon ou l’hôtelier d’un vibrant (et ironique) : « Dottore ! » qui ne manquait pas, malgré la prodigalité avec laquelle mes interlocuteurs semblaient l’utiliser pour la plupart de leurs clients, de me flatter. J’avais beau savoir qu’en Italie le titre de dottore  est conféré aux  titulaires du diplôme de laurea, qui correspondait en gros à notre ex-maîtrise et à notre présent master, et non pas au titulaires du dottorato di ricerca, j’étais ravi qu’on me confère aussi généreusement ce titre sur ma bonne mine. La même chose, mutatis mutandis, m’était arrivée en France quand j’obtins en 1981 le diplôme de docteur de troisième cycle, pourtant considéré à l’époque comme un doctorat au rabais, par opposition au doctorat d’Etat, disparu au moment de la loi Savary en 1984 : la concierge chargée de me monter le courrier dans mon immeuble parisien m’avait un jour demandé une consultation médicale gratuite car elle avait vu une lettre me gratifiant de ce titre.

Avec son projet d’arrêté sur le doctorat, le ministère de l’Education et de l’enseignement supérieur ne va-t-il pas donner aux écoles doctorales le pouvoir de conférer ce titre de manière aussi prodigue que les garçons de café ou d’hôtel italiens ? Car il prévoit, dans son article 10, titre II, que « le chef d’établissement peut, par dérogation et sur proposition du conseil de l’école doctorale, inscrire en doctorat des étudiants ayant effectué des études d’un niveau équivalent ou bénéficiant de la validation des acquis prévue à l’article L. 613-5 du code de l’éducation. » Ce qui veut dire qu’on pourra se présenter au doctorat sur la base d’une expérience professionnelle, sans avoir au préalable fait de master 1 ou de master 2, c’est-à-dire sans avoir reçu d’enseignement universitaire. On pourra ainsi, dans des conditions qui ne sont pas précisées, devenir docteur sur le tas. Certes, l’arrêté prévoit des études de 3 ans, pendant lesquelles on peut supposer que le candidat dottore aura le temps de se familiariser avec la recherche, mais il accorde aussi la possibilité d’obtenir le doctorat « par la voie de l’apprentissage ou par la voie de la validation des acquis de l’expérience » On imagine que pour cette validation on aura recours à l’expérience en ce domaine des garçons de café italiens… Ce qui surprend dans le texte projeté est la combinaison d’une telle libéralité ou d’un tel laxisme dans les conditions d’accès au doctorat avec l’organisation quasi militaire du suivi des apprentis dottori, de la soutenance où le directeur n’a plus le droit de siéger que comme le mort au bridge, silencieux et passif, en même temps que tout le processus devient encadré par des écoles doctorales qui multiplient leurs réunions, dont certaines doivent se faire avec des représentants des professions et non plus uniquement avec des enseignants chercheurs.

Aux hôteliers italiens comme à nos tôliers ministériels faut-il rappeler que le doctorat est le diplôme universitaire par excellence, celui qui consacre non seulement trois ou quatre années de recherche, mais tout un cursus universitaire, et qu’il en est ainsi depuis que les universités ont été créées au Moyen Age ? Que ce titre n’a de sens qu’à l’intérieur d’une communauté universitaire dans laquelle les valeurs de la recherche et du savoir sont partagées, et non pas mises sous la tutelle de professions ?  Que la relation entre un professeur et un doctorant est une relation de confiance et de travail commun, qui suppose de la part de l’un et de l’autre bien autre chose qu’une sorte de contrôle mutuel ? Que tout le sens du doctorat  et de l’acte de conférer des titres universitaires repose sur l’autonomie du professeur par rapport à une école doctorale ? Que celle-ci est trop souvent une manifestation de la caporalisation des universités françaises et qu’elle porte manifestement atteinte au droit qu’a statutairement tout professeur de diriger une thèse, sans passer sous les fourches caudines de ces prétendues « écoles à doctorer » ?  Que s’il est souhaitable que la France se dote de vraies écoles doctorales, celles-ci ne soient pas de simples instances de contrôle comme ce texte l’envisage, mais qu’elles aient, comme dans les pays anglophones et dans la majorité des pays européens, des conditions bien spécifiques d’entrée et de sortie, sanctionnées non seulement par un examen des dossiers et des projets de thèse, mais aussi par de véritables examens impliquant un enseignement doctoral sous forme de séminaires (alors que bien souvent il n’y a pas de séminaires doctoraux en France). Tout semble fait pour vider ce diplôme de son sens, et n’en faire plus qu’une machine à conférer le titre que les cafetiers et restaurateurs italiens appellent par dérision un dottore.