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mardi 30 juillet 2024

Mauriac juge des romans de Benda

 


"Le cahier vert de M. Julien Benda est remarquable à plus d'un titre. D'abord, vit-on jamais si longue préface à de si courtes histoires ? On songe à ces repas russes où le hors-d'œuvre est l'essentiel. Dans sa préface, M. Julien Benda interroge son cœur, qu'ont ému les critiques des Amorandes : parce qu'il est philosophe, on ne veut pas qu'il soit romancier. M. Julien Benda, qui a des idées, a bien raison de croire qu'il a aussi le droit de les incarner. Mais ses incarnations sont-elles des romans ? On n'ose rappeler à un philosophe qu'il faut d'abord définir les termes de la discussion, si l'on veut éviter une querelle de mots. Peut-on définir le roman, l'incarnation des idées ? Nous ne le pensons pas. Le roman crée d'abord des êtres qui vivent, et, si du conflit de leurs passions, se dégagent des idées générales touchant les caractères et les mœurs, il faut que ce soit à l'insu du romancier – ou que, du moins, les lecteurs puissent croire que c'est à son insu. Les êtres que nous ayons créés il importe qu'ils nous dominent et s'imposent à nous ; sinon nous substituerons à la vraie destinée de nos héros notre caprice et notre passion. Le romancier doit être pareil au Dieu de Malebranche, qui n'intervient pas par des volontés particulières. Ainsi, Dostoïevski est à chaque instant débordé par ses personnages, qui l'entraînent où il ne voudrait pas aller.
Cela ne veut pas dire que nous condamnions l'art de M. Julien Benda. Mais faut-il appeler roman ces récits ? Pour la Croix de Roses, conte philosophique nous paraîtrait mieux convenir — ou, si M. Benda y tient, roman philosophique. "La nature n'a pas besoin que votre partenaire vous plaise. Notre excitation seule est nécessaire pour l'amour. La vôtre n'est qu'un luxe." Cela est dit dans le silence de la nuit, sous les baisers de sa maîtresse, par le héros de M. Julien Benda. Quelle alcôve entendit jamais de tels accents ? Conte philosophique, vous dis-je. Mais comme les idées de M. Benda sont fort ingénieuses et excitantes, nous ne nous plaignons pas. Voyons-les d'un peu près. La Croix de Roses est celle où se crucifie le malheureux homme dont la destinée est d'être amant. M. Benda nous fait de son martyre une peinture qui nous tire les larmes. Les femmes l'aiment, mais elles le méprisent ; il est un objet à leur usage et détourné par elles de toute grande œuvre. Cependant, il n'a jamais la femme tout entière, celle que le- mari, même trompé, possède. Il ne connaît d'elle que le petit animal luxueux et qui aime qu'on le caresse. Il l'ignore humiliée, souffrante, et quand il fout la secourir, et quand elle donne la vie. Tout cela est vrai, d'une vérité relative. Ce cahier vert est un livre consolant à l'usage des personnes pas aimées. Mais les idées perdent bien de leur vérité en s'incarnant, C'est l'inconvénient des contes philosophiques en général que si les idées y sont quelquefois vraies les personnages y sont presque toujours faux.
Et d'abord M. Benda nous montre une jeune femme qui se partage entre l'homme qui lui plaît, mais qu'elle dédaigne, et un grand physiologiste qu'elle admire. Et, selon l'auteur, c'est le grand physiologiste qui a la meilleure part. Il ne s'agit pas ici de la "femme parfaite", telle que l'a conçoit Barrés, quand il écrit à un endroit du Jardin de Bérénice :"Une femme parfaite se choisirait un amant plein d'ardeur dans l'élite de la cavalerie française et, pour l'aimer d'amour, un prêtre austère comme notre divin Lacordaire..." Certes, nous imaginons une dame cérébrale, de celles qu'enchantent les Dialogues d'Eleuthère, s'essayant à cette perfection. Mais, dans aucun cas, si elle adore son amant, elle n'ira par amour de la science caresser chaque samedi le grand physiologiste. Lui faire la lecture, tout au plus.
Nous ne croyons pas non plus beaucoup à cet amant crucifié sur des roses, à ce condamné aux travaux forcés de l'amour. Il nous semble que M. Benda a été trop impressionné par le théâtre de Porto-Riche. Il répète que ce sont toujours les mêmes qui sont amants, et jusqu'à l'âge le plus avancé. Nous ne pensons pas que ce soit aussi simple. Certes, rien n'est si commun que l'homme qui n'est pas né amant. Mais l'amant jusqu'à l'âge le plus avancé est un type fort rare ailleurs que sur les planches. Porto-Riche et, à sa suite, tous les fournisseurs habituels du Boulevard, aiment faire triompher le quinquagénaire, pour des raisons plus humbles qu'ils ne le croient eux-mêmes : peut-être parce qu'ils ont passé cet âge, on parce qu'il faut que, le rôle aille à Guitry, ou encore parce qu'une salle est toujours pleine de vieux messieurs qui ont besoin qu'on les rassure. Le vrai est qu'il y a un âge pour être amant et un autre pour être cocu, et que la justice immanente distribue équitablement aux deux extrémités de notre vie les grâces requises pour ces deux états.
Enfin, au risque de rendre vaincs les consolations que prodigue M. Benda à ceux qui ne sont pas nés amants, reconnaissons qu'il n'est aucune de leurs joies matrimoniales que ne puisse goûter l'homme-à-femmes lorsqu'il se résout à se fixer. La moindre liaison suffit pour qu'il connaisse le corps de son amie "dans toute sa condition humaine, non pas seulement dans ses triomphes, mais dans ses tristesses, dans ses défaites..." Bref, s'il y a des hommes qui ne connaîtront jamais la joie des amants, il n'est pas d'amant qui, une fois au moins dans sa carrière, ne connaisse la grandeur et la servitude conjugale ; un collage y suffit. L'homme qui a eu la plus brillante destinée amoureuse est sûr, tôt ou tard, au moins une fois, d'aimer et de n'être pas aimé.
N'empêche qu'il y a beaucoup de sagesse et de lucidité dans les aphorismes de M. Benda touchant le servage des amants. L'homme sage, après avoir lu son livre, reconnaîtra qu'il faut se déprendre de la Croix de Roses. Mais c'est un effort que tout le monde n'a pas l'occasion de tenter. Car on ne peut renoncer qu'à ce qu'on a, se dit l'homme qui n'est pas né amant. Du moins, ce petit livre acide et contracté le fournira de raisons pour se glorifier de l'indifférence des femmes à son égard et pour être bien content de sa part ici-bas qui, d'un point de vue bas, n'est peut-être pas la meilleure, mais dont il est bien sûr qu'elle ne lui sera pas ôtée.


François MAURIAC. 

les nouvelles littéraires, 17/ 04/2023 

https://mauriac-en-ligne.huma-num.fr/items/show/514

Mauriac a parfaitement raison. Plus tard, Benda, dans La jeunesse d'un clerc, avouera que le roman fut son grand échec, et qu'il ne parvint jamais à animer des idées abstraites.  Mais pourquoi chercher à faire cela? Hegel écrivit le roman de la conscience, Sartre celui de l'être, Merleau-Ponty celui du visuel,  qui sont assez réussis dans le genre

jeudi 25 juillet 2024

bilan d'une vie d' enseignant


 

Sénèque enseignant à des ignorants

Séanèque, De ira, 3, 36

 

(1) Il faut raffermir, endurcir tous nos sens ; la nature les a formés pour souffrir ; c'est notre âme qui les corrompt : aussi faut-il chaque jour lui demander compte de ses oeuvres. Ainsi faisait Sextius : à la fin du jour, recueilli dans sa couche, il interrogeait son âme : "De quel défaut t'es-tu purgée aujourd'hui ? quel mauvais penchant as-tu surmonté ? en quoi es-tu devenue meilleure ? "

(2) La colère cessera, ou du moins se modérera, si elle sait que tous les jours elle doit paraître devant son juge. Quoi de plus beau que cette coutume de faire l'enquête de toute sa journée ! quel sommeil que celui qui succède à cet examen ! qu'il est libre, calme et profond lorsque l'âme a reçu sa portion d'éloge ou de blâme, et que, censeur de sa propre conduite, elle a informé secrètement contre elle-même.

(3) Telle est ma règle : chaque jour je me cite à mon tribunal. Dès que la lumière a disparu de mon appartement, et que ma femme, qui sait mon usage, respecte mon silence par le sien, je commente l'inspection de ma journée entière, et reviens, pour les peser, sur mes discours, comme sur mes actes. Je ne me déguise ni ne me passe rien ; pourquoi en effet craindrais-je d'envisager une seule de mes fautes, quand je puis dire :

(4) Tâche de n'y pas retomber ; pour le présent, je te fais grâce ? Tu as mis de l'âpreté dans telle discussion ; fuis désormais les luttes de paroles avec l'ignorance ; elle ne veut point apprendre, parce qu'elle n'a jamais appris. Tu as donné tel avertissement plus librement qu'il ne convenait, et tu n'as pas corrigé, mais choqué. Prends garde une autre fois moins à la justesse de tes avis, qu'à la disposition où est celui à qui tu t'adresses de souffrir la vérité.

 

 Commentaire de Foucault (Les aveux de la chair, Gallimard 2018) :

"Or les deux exemples que donne Sénèque indiquent bien quelles
sont les actions qu’il faut se reprocher : avoir voulu instruire des gens
qui n’étaient pas capables d’entendre, avoir blessé celui qu’on voulait
corriger. Donc n’avoir pas atteint le but qu’on se proposait. Selon un
principe caractéristique de ce stoïcisme, c’est en fonction des fins ou
des buts qu’on peut qualifier une action et la déclarer bonne ou
mauvaise . Et c’est pour avoir méconnu des principes rationnels
d’action — inutile d’instruire ceux qui n’ont jamais rien pu
apprendre ; ou encore : il faut tenir compte quand on parle de la
capacité chez l’interlocuteur de recevoir la vérité — que Sénèque a
commis des « fautes » par rapport aux objectifs qu’il visait. Autant
d’« erreurs » par conséquent . Et le rôle de l’examen est de permettre
de les corriger pour l’avenir, en faisant apparaître les règles de
conduite qui ont été méconnues. Il s’agit non de se reprocher ce qu’on
a fait, mais de constituer des schémas de comportement rationnel pour
les circonstances futures, et d’asseoir ainsi son autonomie de manière à
ce qu’elle coïncide avec l’ordre du monde, en faisant jouer les
principes de l’universelle raison."


Mais pourquoi Foucault n'a-til pas lui-même appliqué ces sages préceptes et 

suivi l'universelle raison ?  

mercredi 3 juillet 2024

A humble proposal

 


HUMBLE PROPOSAL 

FOR REMOVING JONATHAN SWIFT’S BUST 

FROM THE LIBRARY OF TRINITY COLLEGE

A proposed Letter to the Editor, Irish Times

Sir ,

    In March 2023 the name of the philosopher George Berkeley (1685-1753) was removed from his association to the New Library of Trinity College Dublin in the light of his slave owning activities and of his defence of slavery[1]. This decision is to be enthusiastically applauded. That Berkeley’s deserves fame for his doctrine that matter does not exist is no excuse for the low moral standing of his American enterprises, which contrast with our most virtuous decisions to remove the statues of colonialists. However the parallel case of Jonathan Swift’s association with slavery seems to have gone unnoticed.

     Jonathan Swift (1667-1745) is also a famous name associated with Trinity College. Born in Ireland, he studied at Trinity from 1681 to 1688, although he received his degree only “by grace”. He achieved universal fame through his novel Gulliver’s Travels (1726). Swift was also a polemist reputed for his patriotic defence of the Irish people against the English colonial rule in his Drapier Letters. Indeed is a national hero.

      His reputation as a Hibernian patriot, however, is tarnished by the fact that as an Anglican priest he had no sympathy for “Irish Papists”, and always felt to be an Englishman, tied to Ireland only “by accident”. His attitude towards his Irish compatriots was ambiguous: on the one hand his epitaph in the Cathedral St Patrick says that he is a champion of liberty, feeling “savage indignation” against injustice, on the other hand he portrayed the Irish as "lazy," "ignorant," and "slavish”. The irony of his famous satirical text A Modest Proposal, which is often quoted as a proof of his deep sympathy for the miseries of the Irish people, is counterbalanced by the fact that many readers of Gulliver have recognised these very people in the wild Yahoos designed to be slaves of the rational Houyhnhnms. Just as Berkeley intended to convert to Christianism the slaves of his Rhode Island estate, Swift suggested that the Irish catholics should be “civilised” in English schools. It is also clear from his Directions to Servants  that the latter are meant also to be the Irish, servants of their colonial English masters. Moreover Swift was Berkeley’s friend, and helped him in his career.

      Swift manifested his commitment to English colonialism not only in print, but in his actions. As Dean of St Patrick he received land rents from his tenants like any other colonial and owed his deanery to services given to the English crown. These services included his participation in the Tory government of Robert Harley in the years 1710-1714, when as a polemicist he defended the peace treaty between England and France, which allowed the English to exploit the Asiento , namely the commerce of slaves in the South seas, which everyone at the time knew as a trade from Africa to the West Indies. He did not himself, unlike Berkeley, own slaves, but he benefited from their trade. Not only Swift publicly promoted this treaty, knew well what the Asiento was, he also invested in it.  In Roddy Doyle’s novel The commitments (1987) the Irish are jokingly referred to as “the niggers of Europe”. But for many of Swift’s Anglo-Irish contemporaries, this was no joke, but common parlance. One might argue that Swift was a satirist, and that satire involves joke. But this is no excuse to the Dean’s immoral behaviour.

      Last but not least, Swift is well known for his misogyny. His poems and his satires are full of manifestations of contempt for women, and of scorn towards the ladies who ventured to love him, Hesther Johnson (Stella) and Esther Vanhomrigh (Vanessa). Ironically the latter, devastated by Swift’s behaviour, died and in her will made George Berkeley the legatee of her fortune, a money which the latter used for his travel in America and his slave owning activities. So indirectly although unwittingly Swift is partly responsible for Berkeley ‘s colonial enterprises. I also presume that the Trinity students and governing bodies who have so wisely refused to include a bust of Simone de Beauvoir in the admirable Old Library of Trinity College because of accusations against her of “grooming” of sex partners [2] would not be happy to keep Swift’s bust in that Library, if only because of his attitude towards Stella and Vanessa.

       I therefore propose, modestly, that Trinity College remove the statue of Jonathan Swift from its gallery of honorable celebrities. The Dean has no place there besides Lady Lovelace or Mary Wollstonecraft. If, as the philosopher Berkeley says, esse est percipi, neither Swift nor himself deserve to be perceived in this place. I suggest also that Swift’s portrait should be removed from Marsh Library near St Patrick, and that a veil of ignorance be put on his epitaph. In further steps to reinstate a true sense of morality in this Republic, I also propose that all the theme parks bearing the name of Gulliver be de-named, that all advertising flagging Swift’s patriotism within Dublin be erased and that his image be replaced by that of a pop start with the same name, well known, unlike her namesake, for her ethical decency.

 

 


 https://www.tiliafilosofie.nl/podcast/episode/7c88029c/catherine-robb-is-taylor-swift-a-philosopher 


jeudi 27 juin 2024

Benda , çà veut dire quoi ?

 



Benda, ça veut dire quoi ?
















Avec notre glossaire de la street, on t’explique en détails les mots et les expressions les plus utilisées par tes rappeurs préférés. On dit merci qui ? Merci Rap City ! Cette fois-ci, « Benda».

Benda, mais qu’est-ce que c’est que ça ? Rassure-toi, c’est simple, ça veut simplement dire courir, partir, détaler, prendre ses jambes à son cou ou dans un langage plus familier, tout ce qui revient à dire « j’me casse de là ». Dans le rap et dans la rue, il peut y avoir plusieurs raisons qui nous poussent à courir : quand le guetteur crie « Akha » et que les condés débarquent sur le terrain, quand on décide de changer d’air pour fuir un mauvais mood ou encore quand tu te fais ta petite séance de sport histoire d’être toujours frais.







j'ai, dans le passé, commenté déjà les détournements, la plupart involontaires, que produit le vaste marigot des idiomes homonymes , celui sur Benda n'échappe pas à la règle.




                           

lundi 29 avril 2024

ASTEROÏDE BIZARROÏDE

 

Johnny Duncan & His Blue Grass Boys – Last Train To San Fernando (Vinyl) -  Discogs
Last train to San fernando

paru dans Contreligne, 30 juin 23

Version longue, pour la version publiée, voir

https://www.contreligne.eu/2023/06/meteorite-wes-anderson-film-asteroid-city-usa-pascal-enger/

Wes Anderson, Asteroid City

 

        Il est probable que ceux qui, voyant la bande annonce d’Asteroid City, se seraient  attendus à ce que Wes Anderson, après avoir réalisé le très curieux French Dispatch, fasse un mélodrame romantique à la manière d’A l’est d’Eden, un drame à la manière des Misfits ou de Paris Texas, un western spaghetti dans le style Pour une poignée de dollars, une parodie de film pulp de science-fiction dans le genre de Mars Attacks, une comédie du désert comme Bagdad café , voire un dessin animé de Bip Bip dans le style de ses films d’animation comme Fantastic Mr Fox, seront déçus. Pourtant il y a dans Asteroid City des ingrédients et des réminiscences de tous ces films, mais dans le style typique andersonien : plans fixes et symétriques, couleurs pastel à la Sirk ou à la Demy, avec une prédilection pour le jaune et le rose bonbon, goût pour les costumes, maniérisme des détails loufoques, décors de maquettes pour théâtre de marionnettes et allusions cinéphiliques pour afficionados. Les mêmes ronchons qui ne regardent plus les films d’Anderson que d’un œil d’ennui blasé pour réviser son répertoire de gimmicks et de coqs à l’âne ou les refourbir dans des parodies sur Utube, des défilés de mode hipster ou les décors de café, comme le Bar Luce à Milan qu’il a, comme on dit, designé, auront l’impression que le compatriote de Tex Avery ne fait que se répéter.

     Ils se tromperont lourdement. Certes, Asteroid City est quintessentiellement andersonien : tout comme Rushmore, The Royal Tenenbaums, The Darjelling limited, the life Aquatic, et Moonrise Kingdom, Grand Budapest Hotel, Island of Dogs, il se déroule dans un lieu clos (collège, train, bateau, maison sur une île, palace assiégé, décharge sur une île), où les personnages se retrouvent pris au piège et cherchent à s’échapper. Tout comme Moonrise kingdom et les films en stop motion d’Anderson, c’est un film où il y a beaucoup d’enfants et d’ados, tous aussi déjantés que les adultes qui les entourent. Tout comme dans les autres films du cinéaste, ces enfants sont en mal d’amour, face à des adultes incapables de s’occuper d’eux et de s’occuper d’eux mêmes.  Tout comme les autres films, celui-ci contient force clins d’œil et références, et bénéficie d’ un casting époustouflant, réunissant tous les usual suspects de l’équipe d’Anderson, comme Jason Schwartzman, Willem Dafoe, Tilda Swinton et Edward Norton, et de fraîches recrues comme Tom Hanks et Scarlett Johansson.  Mais pourquoi s’en plaindrait-on, alors que pratiquement tous les films de Hollywood des années 50, époque durant laquelle se déroule le film, sont des puits à citations, tout comme les films de la Nouvelle vague que révère le Texan ? Ce dernier réussit pourtant à se renouveler, tout en conservant sa panoplie.

      Il le fait d’abord par la dramaturgie : le film auquel on assiste est un en fait un film au sein d’une pièce de théâtre filmée pour la télévision par un metteur en scène au tee-shirt brandoesque (Adrian Brody) , introduite par  un présentateur (Bill Cranston) au style très fifties, et écrite par un écrivain en robe de chambre (Edward Norton) (dispositif qui rappelle celui du pseudo-Stefan Zweig du Grand Budapest Hotel), et les personnages du film sont en réalité en train de répéter le rôle qu’ils vont y jouer, y compris, pour l’actrice principale Scarlett Johansson, qui incarne une actrice, Midge Campbell, sorte de Marilyn Monroe brune bourrée de pilules qui révise son rôle de dépressive prête à se suicider dans sa baignoire. Mais on réalise à la fin du film que tous les acteurs sont des élèves d’un Actor’s studio où officie une sorte de Lee Strasberg , joué par Willem Dafoe. Nous sommes donc dès le départ dans Limelight et All about Eve, le tout relayé par des clins d’œil au Carrosse d’or, à La nuit américaine ou à nombre de films de Godard, qui fonctionnent sur le même principe du théâtre dans le théâtre et du film dans le film.

      Quant à l’histoire-dans-l’histoire elle-même, elle est du pur Anderson-Roman Coppola (son co-scénariste constant). Elle est supposée se passer en 1955, dans une pseudo ville, Asteroid city, ainsi nommée car un astéroïde s’y est jadis écrasé en laissant un cratère géant, dans un désert arizono-nevadesque en carton-pâte, souvent ébranlé par des explosions atomiques en toc, avec des mesas vaguement monument valleyesques, et traversé par des road-runners sortis des cartoons de Bip-Bip .  La scénographie du désert est elle-même celle des cartoons, avec des scénettes qui se succèdent. Y débarquent, à la suite de la mort mécanique de leur station wagon, un photographe de guerre barbu et pipu, Augie Steenbeck (Jason Schwartzmann) – seul un i le distingue de l’auteur d’A l’est d’Eden- accompagné de ses enfants, trois petites filles blondes très cute, et « épiscopaliennes »,  ainsi  qu’un garçon surdoué au gros nez, Woodrow (Jake Ryan). Le père transporte, apprend-on très vite, les cendres de sa femme dans un tupperware, mais ses enfants ne le savent pas encore. Ils seront rejoints par un beau-père golfeur, Zak (Tom Hanks), en pantalon à carreaux ridicule, qui rappelle celui de Bill Murray dans Moonrise Kingdom. Midge Campbell, qui tape dans l’œil de Steenbeck, débarque avec sa fille grassouillette Dinah (Grace Edwards), qui va taper dans l’œil de Woodrow. Ils s’installent dans un motel dirigé par un directeur à chemise vert pomme portant une visière vert pomme, qui a installé un distributeur automatique où l’on peut acheter, outre des martinis, des lopins de terre du désert pour 10 dollars. Plusieurs autres  protagonistes sortent de grosses bagnoles américaines et viennent stationner dans les bungalows. La "ville" devient vite animée par une convention de junior stargazers, dont la plupart sont des surdoués amateurs de jeux intellectuels, et dont une délégation est menée par une jolie institutrice tout en jaune - ce qui doit alerter les Andersoniens -  June Douglas (Maya Hawke) , et subit l’intrusion de l’armée, dirigée par un général d’opérette très poète (Jeffrey Wright). Quand toute cette troupe se réunit dans une sorte de théâtre en plein air pour organiser nuitamment un spectacle autour de l’astéroïde et de la venue potentielle d’extraterrestres, organisé par une scientifique dingue d’aliens, sorte de Carl Sagan femelle (Tilda Swinton). Ce qui devait arriver arrive : une soucoupe volante se pointe, et on assiste à une rencontre du troisième type, avec un alien longiligne (Joeff Goldblum), comme dans le film éponyme de Spielberg dans lequel jouait Truffaut et où Richard Dreyfus ressemblait à Zak. Là-dessus l’armée décrète une quarantaine, ou plutôt un confinement, à la faveur duquel se noue une intrigue amoureuse entre le photographe Steenbeck et la star Midge, dont les bungalows voisins se font face. Tous deux, qui veuf, qui divorcée, échangent leurs solitudes, et de plus en plus, via l’intrigue parallèle dans l’Actor ‘s studio, leurs angoisses d’acteurs. 

  Asteroid City' Screenplay: Read Anderson And Roman Coppola's Script

       La banalité du mauvais scenario, que l’on a reproché à Anderson dans ce film – vague histoire dans le style Rencontres du troisième type -  devrait alerter. Que peut bien raconter un film au scénario vide, avec des acteurs qui ne semblent s’illustrer que par des détails incongrus ou grotesques (la fille de Midge est parfaitement physiquement dissymétrique à côté du physique de star de la mère, le fils de Steenbeck a un nez disproportionné, l’alien ressemble à un Giacometti, le tenancier du motel n’a l’air d’être là que pour illustrer sa visière verte, pourquoi obtient-on des martinis dry dans un distributeur ?).

 

 On a reproché à Anderson son style collector : il accumule les stars même dans des rôles de figuration (Tom Hanks, Scarlett Johansson, Tilda Swinton, Adrien Brody, Edward Norton, Mat Dillon, Jeff Goldblum et même Margot Robbie- Barbie dans une courte scène en noir et blanc). La plupart de ces personnages ne participent à l’action que comme des marionnettes, et ils sont posés là comme les cactus dans le désert). Comme dans d’autres films d’Anderson on cherche à décoder les signes. Le côté statique de l’histoire du désert contraste avec l’histoire en noir et blanc, où l’action véritable a lieu : c’est celle de personnages pirandelliens en quête d’auteur, manipulés par le maître de l’Actor’s studio, dont la doctrine fameuse est que l’acteur doit se mettre dans une sorte transe pour incarner  son personnage. L’histoire de Augie Steenbeck et de Midge Campbell converge quand ils sont dans la classe de Saltzburg Keitel , et quand Augie est confronté au fantôme de sa défunte épouse (qui apparaît dans le film en noir et blanc, pas dans celui en couleurs). Mais tout le film semble mettre en scène une question : qu’est-ce que je pourrais bien raconter ? Tout le film semble, comme le dit très bien Michael Wood  (London review of books, 13.07.23) un rêve, ou une idée.( https://www.lrb.co.uk/the-paper/v45/n14/michael-wood/at-the-movies)

 

 

Asteroid City: il significato delle scene in bianco e nero
la dernière scène

 

     On reproche à Anderson de ne nous donner que des films glacés, dépourvus d’émotion, qui ressemblent à des catalogues de mode, et abusant du marionnettisme et des décors de maison de poupée. En fait c’est faux. Tous ses personnages, derrière les décors statiques et les plans de face, sont passionnés et violemment émotifs, aussi bien les enfants, comme Suzy et Sam dans Moonrise, Max dans Rushmore, ou les membres de la famille Tenenbaum, que les adultes. Certes des personnages comme ceux incarnés par Bill Murray (ici absent du film) donnent souvent l’air de vivre dans un exil émotionnel, contemplant le passing show. Mais en fait, ils enragent, comme ici Steenbeck-Jason Swartzman qui face à Midge pose calmement sa main sur un moule à gaufres brûlant. Midge-Scarlett Johansson a bien de la difficulté, comme actrice jouant le rôle d’une actrice, à contrôler ses sentiments, et c’est bien justement la leçon que leur donne le pseudo Lee Strasberg joué par Dafoe : essayez d’être comme Marlon Brando dans On the Water front. Tous ces personnages sont coincés dans des prisons, comme dans Moonrise dans une île, dans Aquatic life dans un bathyscaphe, ici dans un désert absurde, comme si Antonioni donnait dans le genre comique (la chanson last train to san fernando indique qu'on est dans un dead end). Les enfants surdoués du film ont des interrogations métaphysiques : la vie a-elle un sens ? Dieu existe-t-il ? Ils connaissent les noms de Gödel et de Lord Kelvin, le Cercle de Vienne, quand il s’agit de faire un quiz. Comme nous ils se demandent comment s’en sortir. L’intellectualiste Anderson, bardé de citations filmiques et de références philosophiques, est en fait un sentimental et un moraliste.

    Le spectateur trop pressé de considérer ce film comme une répétition pesante des clichés andersoniens en s’attardant seulement aux aspect hipe – en effet agaçants – du réalisateur dandy de pubs et d’expositions branchées qu’est devenu le Texan - aurait tort aussi de ne pas s’attacher à des éléments qui ne se révèlent que si l’on considère la filmographie d’ensemble de l’auteur. Il n’échappe à quiconque se souvent des autres films d’Anderson que Jason Schwartzman, vieux complice du réalisateur, est aussi le héros de Rushmore et de A bord du Darjelling Limited, et qu’il est un peu son double.      Le personnage de Max Fischer dans Rushmore était alors un adolescent difficile, découvrant l’amour, et s’essayant à monter des pièces de théâtre. On le retrouve ici en photographe dans le film dans le film, et en acteur jouant ce rôle dans le film dans le film. Il a pris une vingtaine d’années et il est devenu adulte, et il a l’air déprimé. C’est lui qui se demande à quoi tout cela rime.

      Toute personne ayant traversé le Mojave Desert et voyagé en Arizona, ayant trois petites filles, ayant vu et apprécié les autres films d’Anderson et ayant une culture cinématographique minimale, aimera ce film, qui est comme tous ceux de leur auteur, une météorite indéchiffrable et familière : calme bloc, ici-bas chu d'un désastre obscur.

 

 

 


 

 voir aussi  

https://www.vanityfair.com/hollywood/wes-anderson-asteroid-city-shot-list-cinematography-awards-insider