paru dans Contreligne,
30 juin 23
Version longue, pour la version publiée, voir
https://www.contreligne.eu/2023/06/meteorite-wes-anderson-film-asteroid-city-usa-pascal-enger/
Wes Anderson, Asteroid City

Il est
probable que ceux qui, voyant la bande annonce d’Asteroid City, se
seraient attendus à ce que Wes Anderson, après avoir réalisé le très
curieux French Dispatch, fasse un mélodrame romantique à la manière d’A
l’est d’Eden, un drame à la manière des Misfits ou de Paris
Texas, un western spaghetti dans le style Pour une poignée de dollars,
une parodie de film pulp de science-fiction dans le genre de Mars
Attacks, une comédie du désert comme Bagdad café , voire un dessin
animé de Bip Bip dans le style de ses films d’animation comme Fantastic
Mr Fox, seront déçus. Pourtant il y a dans Asteroid City des
ingrédients et des réminiscences de tous ces films, mais dans le style typique
andersonien : plans fixes et symétriques, couleurs pastel à la Sirk ou à
la Demy, avec une prédilection pour le jaune et le rose bonbon, goût pour les
costumes, maniérisme des détails loufoques, décors de maquettes pour théâtre de
marionnettes et allusions cinéphiliques pour afficionados. Les mêmes ronchons
qui ne regardent plus les films d’Anderson que d’un œil d’ennui blasé pour
réviser son répertoire de gimmicks et de coqs à l’âne ou les refourbir
dans des parodies sur Utube, des défilés de mode hipster ou les
décors de café, comme le Bar Luce à Milan qu’il a, comme on dit, designé,
auront l’impression que le compatriote de Tex Avery ne fait que se répéter.
Ils se
tromperont lourdement. Certes, Asteroid City est quintessentiellement andersonien :
tout comme Rushmore, The Royal Tenenbaums, The Darjelling limited,
the life Aquatic, et Moonrise Kingdom, Grand Budapest Hotel, Island
of Dogs, il se déroule dans un lieu clos (collège, train, bateau,
maison
sur une île, palace
assiégé, décharge
sur une île), où les personnages se retrouvent pris
au piège et cherchent à s’échapper. Tout comme Moonrise kingdom et les
films en stop motion d’Anderson, c’est un film où il y a beaucoup
d’enfants et d’ados, tous aussi déjantés que les adultes qui les entourent. Tout
comme dans les autres films du cinéaste, ces enfants sont en mal d’amour, face
à des adultes incapables de s’occuper d’eux et de s’occuper d’eux mêmes. Tout comme les autres films, celui-ci
contient force clins d’œil et références, et bénéficie d’ un casting époustouflant,
réunissant tous les usual suspects de l’équipe d’Anderson, comme Jason
Schwartzman, Willem Dafoe, Tilda Swinton et Edward Norton, et de
fraîches recrues comme Tom Hanks et Scarlett Johansson. Mais pourquoi s’en plaindrait-on, alors que
pratiquement tous les films de Hollywood des années 50, époque durant laquelle
se déroule le film, sont des puits à citations, tout comme les films de la Nouvelle
vague que révère le Texan ? Ce dernier réussit pourtant à se renouveler,
tout en conservant sa panoplie.
Il le fait
d’abord par la dramaturgie : le film auquel on assiste est un en fait un
film au sein d’une pièce de théâtre filmée pour la télévision par un metteur en
scène au tee-shirt brandoesque (Adrian Brody) , introduite par un présentateur (Bill Cranston) au style très
fifties, et écrite par un écrivain en robe de chambre (Edward Norton) (dispositif
qui rappelle celui du pseudo-Stefan Zweig du Grand Budapest Hotel), et
les personnages du film sont en réalité en train de répéter le rôle qu’ils vont
y jouer, y compris, pour l’actrice principale Scarlett Johansson, qui incarne
une actrice, Midge Campbell, sorte de Marilyn Monroe brune bourrée de pilules
qui révise son rôle de dépressive prête à se suicider dans sa baignoire. Mais on
réalise à la fin du film que tous les acteurs sont des élèves d’un Actor’s
studio où officie une sorte de Lee Strasberg , joué par Willem Dafoe. Nous
sommes donc dès le départ dans Limelight et All about Eve, le
tout relayé par des clins d’œil au Carrosse d’or, à La nuit
américaine ou à nombre de films de Godard, qui fonctionnent sur le même
principe du théâtre dans le théâtre et du film dans le film.
Quant à
l’histoire-dans-l’histoire elle-même, elle est du pur Anderson-Roman Coppola
(son co-scénariste constant). Elle est supposée se passer en 1955, dans une
pseudo ville, Asteroid city, ainsi nommée car un astéroïde s’y est jadis
écrasé en laissant un cratère géant, dans un désert arizono-nevadesque en carton-pâte,
souvent ébranlé par des explosions atomiques en toc, avec des mesas
vaguement monument valleyesques, et traversé par des road-runners sortis
des cartoons de Bip-Bip . La
scénographie du désert est elle-même celle des cartoons, avec des scénettes qui
se succèdent. Y débarquent, à la suite de la mort mécanique de leur station
wagon, un photographe de guerre barbu et pipu, Augie Steenbeck (Jason Schwartzmann)
– seul un i le distingue de l’auteur d’A l’est d’Eden- accompagné
de ses enfants, trois petites filles blondes très cute, et
« épiscopaliennes », ainsi qu’un garçon surdoué au gros nez, Woodrow
(Jake Ryan). Le père transporte, apprend-on très vite, les cendres de sa femme
dans un tupperware, mais ses enfants ne le savent pas encore. Ils seront
rejoints par un beau-père golfeur, Zak (Tom Hanks), en pantalon à carreaux ridicule,
qui rappelle celui de Bill Murray dans Moonrise Kingdom. Midge Campbell,
qui tape dans l’œil de Steenbeck, débarque avec sa fille grassouillette Dinah
(Grace Edwards), qui va taper dans l’œil de Woodrow. Ils s’installent dans un
motel dirigé par un directeur à chemise vert pomme portant une visière vert
pomme, qui a installé un distributeur automatique où l’on peut acheter, outre
des martinis, des lopins de terre du désert pour 10 dollars. Plusieurs autres protagonistes sortent de grosses bagnoles
américaines et viennent stationner dans les bungalows. La "ville" devient vite
animée par une convention de junior stargazers, dont la plupart sont des
surdoués amateurs de jeux intellectuels, et dont une délégation est menée par
une jolie institutrice tout en jaune - ce qui doit alerter les Andersoniens - June Douglas (Maya Hawke) , et subit l’intrusion
de l’armée, dirigée par un général d’opérette très poète (Jeffrey Wright). Quand
toute cette troupe se réunit dans une sorte de théâtre en plein air pour
organiser nuitamment un spectacle autour de l’astéroïde et de la venue
potentielle d’extraterrestres, organisé par une scientifique dingue d’aliens,
sorte de Carl Sagan femelle (Tilda Swinton). Ce qui devait arriver
arrive : une soucoupe volante se pointe, et on assiste à une rencontre du
troisième type, avec un alien longiligne (Joeff Goldblum), comme dans le film
éponyme de Spielberg dans lequel jouait Truffaut et où Richard Dreyfus
ressemblait à Zak. Là-dessus l’armée décrète une quarantaine, ou plutôt un
confinement, à la faveur duquel se noue une intrigue amoureuse entre le
photographe Steenbeck et la star Midge, dont les bungalows voisins se font
face. Tous deux, qui veuf, qui divorcée, échangent leurs solitudes, et de plus
en plus, via l’intrigue parallèle dans l’Actor ‘s studio, leurs
angoisses d’acteurs.
La
banalité du mauvais scenario, que l’on a reproché à Anderson dans ce film –
vague histoire dans le style Rencontres du troisième type - devrait alerter. Que peut bien raconter un
film au scénario vide, avec des acteurs qui ne semblent s’illustrer que par des
détails incongrus ou grotesques (la fille de Midge est parfaitement
physiquement dissymétrique à côté du physique de star de la mère, le fils de
Steenbeck a un nez disproportionné, l’alien ressemble à un Giacometti,
le tenancier du motel n’a l’air d’être là que pour illustrer sa visière verte,
pourquoi obtient-on des martinis dry dans un distributeur ?).

On a
reproché à Anderson son style collector : il accumule les stars même
dans des rôles de figuration (Tom Hanks, Scarlett Johansson, Tilda Swinton,
Adrien Brody, Edward Norton, Mat Dillon, Jeff Goldblum et même Margot Robbie- Barbie
dans une courte scène en noir et blanc). La plupart de ces personnages ne participent
à l’action que comme des marionnettes, et ils sont posés là comme les cactus dans
le désert). Comme dans d’autres films d’Anderson on cherche à décoder les
signes. Le côté statique de l’histoire du désert contraste avec l’histoire en
noir et blanc, où l’action véritable a lieu : c’est celle de personnages pirandelliens
en quête d’auteur, manipulés par le maître de l’Actor’s studio, dont la doctrine
fameuse est que l’acteur doit se mettre dans une sorte transe pour
incarner son personnage. L’histoire de Augie
Steenbeck et de Midge Campbell converge quand ils sont dans la classe de Saltzburg
Keitel , et quand Augie est confronté au fantôme de sa défunte épouse (qui apparaît dans le film en noir et blanc, pas dans celui en couleurs). Mais
tout le film semble mettre en scène une question : qu’est-ce que je
pourrais bien raconter ? Tout le film semble, comme le dit très bien Michael
Wood (London review of books,
13.07.23) un rêve, ou une idée.( https://www.lrb.co.uk/the-paper/v45/n14/michael-wood/at-the-movies)
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la dernière scène
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On reproche
à Anderson de ne nous donner que des films glacés, dépourvus d’émotion, qui
ressemblent à des catalogues de mode, et abusant du marionnettisme et des
décors de maison de poupée. En fait c’est faux. Tous ses personnages, derrière
les décors statiques et les plans de face, sont passionnés et violemment
émotifs, aussi bien les enfants, comme Suzy et Sam dans Moonrise, Max
dans Rushmore, ou les membres de la famille Tenenbaum, que les adultes.
Certes des personnages comme ceux incarnés par Bill Murray (ici absent du film)
donnent souvent l’air de vivre dans un exil émotionnel, contemplant le passing
show. Mais en fait, ils enragent, comme ici Steenbeck-Jason Swartzman qui face
à Midge pose calmement sa main sur un moule à gaufres brûlant. Midge-Scarlett
Johansson a bien de la difficulté, comme actrice jouant le rôle d’une actrice,
à contrôler ses sentiments, et c’est bien justement la leçon que leur donne le
pseudo Lee Strasberg joué par Dafoe : essayez d’être comme Marlon Brando
dans On the Water front. Tous ces personnages sont coincés dans des
prisons, comme dans Moonrise dans une île, dans Aquatic life dans
un bathyscaphe, ici dans un désert absurde, comme si Antonioni donnait dans le
genre comique (la chanson last train to san fernando indique qu'on est dans un dead end). Les enfants surdoués du film ont des interrogations
métaphysiques : la vie a-elle un sens ? Dieu existe-t-il ? Ils
connaissent les noms de Gödel et de Lord Kelvin, le Cercle de Vienne, quand il
s’agit de faire un quiz. Comme nous ils se demandent comment s’en sortir.
L’intellectualiste Anderson, bardé de citations filmiques et de références
philosophiques, est en fait un sentimental et un moraliste.
Le
spectateur trop pressé de considérer ce film comme une répétition pesante des
clichés andersoniens en s’attardant seulement aux aspect hipe – en effet
agaçants – du réalisateur dandy de pubs et d’expositions branchées
qu’est devenu le Texan - aurait tort aussi de ne pas s’attacher à des éléments
qui ne se révèlent que si l’on considère la filmographie d’ensemble de
l’auteur. Il n’échappe à quiconque se souvent des autres films d’Anderson que
Jason Schwartzman, vieux complice du réalisateur, est aussi le héros de Rushmore
et de A bord du Darjelling Limited, et qu’il est un peu son double. Le
personnage de Max Fischer dans Rushmore était alors un adolescent
difficile, découvrant l’amour, et s’essayant à monter des pièces de théâtre. On
le retrouve ici en photographe dans le film dans le film, et en acteur jouant ce
rôle dans le film dans le film. Il a pris une vingtaine d’années et il est devenu adulte, et il a l’air
déprimé. C’est lui qui se demande à quoi tout cela rime.
Toute
personne ayant traversé le Mojave Desert et voyagé en Arizona, ayant trois
petites filles, ayant vu et apprécié les autres films d’Anderson et ayant une
culture cinématographique minimale, aimera ce film, qui est comme tous ceux de
leur auteur, une météorite indéchiffrable et familière : calme bloc,
ici-bas chu d'un désastre obscur.
voir aussi
https://www.vanityfair.com/hollywood/wes-anderson-asteroid-city-shot-list-cinematography-awards-insider