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dimanche 19 juillet 2020

OLD POP SPINOZA

Laetitia, gaudium ou titillatio



      Dans Joy in the Morning (1946) , Bertie se lève de bon matin par une belle journée, et se sent joyeux. Il demande à Jeeves s'il aimerait recevoir de lui un cadeau.
       Jeeves accepte et demande s'il ne pourrait avoir la dernière édition de Spinoza qui vient de paraître. Bertie n'a pas la moindre idée de qui peut être ce Spinoza, mais se met en quête du volume dans une librairie.





Là il tombe sur un employé incompétent, qui après lui avoir proposé différents ouvrages
commençant par "Spin", lui met entre les mains un livre intitulé Spindrift .




 C'est à ce moment que derrière Bertie surgit Florence Craye, une ancienne fiancée,
très intellectuelle, "of commanding aspect", qui est ravie de le voir s'intéresser à Spinoza et à son propre livre Spindrift. 






Florence Craye dans le feuilleton Jeeves and Wooster



L'ouvrage   Spindrift , de Florence Craye, est fameux chez les fans de Wodehouse







Florence Craye suggère également à Bertie de lire Types of Ethical Theory. Wodehouse  ne mentionne pas le nom de l'auteur, mais il y a tout lieu de penser qu'il s'agit de Five types of ethical theory  de C.D. Broad,  paru en 1930, et qui traite des éthiques de Spinoza, Butler, Hume, Kant et Sidgwick.






Bertie n'ose pas démentir Florence quand elle croit qu'il lit Spinoza





Spinoza's latest


            Je fais de même. Toute ma vie j'ai fait semblant de lire Spinoza.




dimanche 5 juillet 2020

le voyage de Michel Foucault au Pérou

Foucault au bord du Lac Titicaca




L’un des faits les moins connus de la biographie de Michel Foucault – si peu connu qu’il ne figure pas dans le livre de Didier Eribon ni dans chronologie de la Pléiade - est son voyage au Pérou. Ce voyage eut lieu en septembre 1980, peu avant les conférences Howison que donna Foucault à Berkeley sur « Truth and subjectivity ». Profitant du fait qu’il était sur la côte pacifique et de l’invitation d’un étudiant péruvien, Manuel Garcia Ribero, qui suivait ses séminaires à Berkeley, Foucault prit un vol San Francisco-Lima. Ce n’était pas son premier voyage en Amérique Latine, puisqu’il avait en 1969 fait ses fameuses conférences sur Œdipe à Rio, puis en 1976 à Bahia, mais c’était son premier voyage au Pérou. Il n’en connaissait pas plus que Candide en abordant ces terres avec Cacambo. Son voyage avait deux buts. Le premier était d’étudier les pratiques sexuelles des Incas et des civilisations précolombiennes en vue de ses travaux sur la sexualité. Le second était de comprendre mieux l’organisation sociale et surtout religieuse de la société inca. Foucault avait été vivement intéressé par le livre de Nathan Wechtel paru en 1971, La vision des vaincus, qui exposait le choc entre la culture inca et la culture espagnole, et il voulait comprendre comment les Incas avaient pu bâtir un ordre théologico-politique au moins aussi important que celui qu’il avait pu observer l’année précédente en Iran au moment des débuts du khomeynisme, qu’il avait avec quelque imprudence soutenu à ses débuts.

Museo Larco, Lima



A Lima, Foucault se rendit dès son arrivée au Musée Larco, qui renferme une collection étonnante de statuettes et de céramiques Moche, une culture péruvienne antérieure à celles des Incas. Nombre de ces céramiques montrent des scènes sexuelles qui attestent de pratiques homosexuelles fréquentes dans ces cultures. Il se demanda où ces scènes étaient supposées se produire : dans les maisons, au sein des familles ? Dans des lieux dédiés, équivalents des bains romains ou des modernes bordels ? Foucault passa plusieurs heures à contempler ces statuettes. En voyant l’une d’elles, son hôte péruvien l’entendit murmurer une phrase qu’il trouva mystérieuse : « Ceci n’est pas une pipe ».


céramique Moche, musée Larco , Lima

Foucault lui en expliqua le sens. Il fut vivement intéressé d’apprendre qu’alors que les pratiques homosexuelles étaient très répandues dans la société inca, les prêtres étaient connus pour leur abstinence de ces pratiques et leur ascétisme. Mais aussi les Espagnols, qui trouvaient ces mœurs fort peu chrétiennes, ne manquèrent pas de profiter des pratiques polygyniques des Incas. Foucault avait lu Bartolomè de las Casas, et ne croyait pas que ces coutumes témoignassent de la bestialité des Incas.


mariage de don Martin García de Loyola,  et de Doña Beatriz Coya,


On emmena ensuite Foucault à Cuzco, la capitale des Incas. Il visita l’admirable église jésuite de Cuzco, et s’arrêta longuement devant le tableau dépeignant le mariage de don Martin García de Loyola, le neveu d’Ignace du même nom, et de Doña Beatriz Coya, face à des Incas supposés pacifiés, et destiné à célébrer le mariage des Incas et de la Compagnie de Jésus (cf l'article de Carmen bernand ). Dans une échoppe tenue par des dames quechua en costume traditionnel, Foucault s’acheta une écharpe en alpaga. Il alla aussi à Ollantaytambo, plus loin dans la vallée sacrée, la cité où les Incas s’étaient réfugiés pour résister aux Espagnols. Il y dormit à l‘hôtel Pakaritambu, dans une chambre qui porte aujourd’hui son nom : « Habitaciòn Foucault ».


habitacion Michel Foucault à Ollantaytambo



Il mangea des cheviche, ce qui lui procura quelques maux d’estomac. Il mangea aussi fort mal à Aguas Calientes, au bas du Machu Picchu, qui  était déjà alors une industrie à touristes. Quand il fit le lendemain voyage vers l’admirable site, Foucault s’enthousiasma pour ces constructions solaires et les explora une journée durant. A l’époque, le voyage au Machu Picchu comportait une option « hallucinogènes », qui faisait ingérer au visiteur une drogue inca face à l’admirable paysage andin. Foucault, qui avait déjà eu l’expérience du LSD dans la Vallée de la Mort en 1976 , ne manqua pas de prendre cette option, et put ainsi parfaire sa connaissance des substances. Il visita le Temple du Soleil un peu topsy turvy , comme Haddock l'avait fait jadis.


Michel Foucault (casqué, suite à l'ingestion d' ayahuasca)
et ses guides péruviens à Machu Picchu, 1980



Cette visite donna envie au poitevin de reprendre ses anciennes réflexions sur les hétérotopies, et il se souvint de sa conférence de 1966 .

Machu Picchu n’était-il pas une hétérotopie du genre de celles qu'il avait analysées ? Un espace hors de l’espace et hors du temps ? Toute la civilisation inca n’était elle pas une hétérotopie ? Comment pouvait-il y avoir là un espace hors l’espace, ou un temps hors le temps, puisque toute cette civilisation était elle-même hors l’espace et hors le temps ( du moins les espaces et les temps connus des civilisations occidentales et même asiatiques)? Ce qui fascinait Foucault, dans les cités incas, était le fait qu’elles manifestaient une organisation spatiale très planifiée, proche de celle que, selon lui, les architectes du dix-huitième siècle en Europe les conçurent, presque des architectures rationalistes et utopistes avant la lettre, à la Ledoux. Mais en même temps, ces architectures n’étaient pas au service d’un ordre rationnel destiné à soumettre la société, à la quadriller : elle était déjà soumise. Ce qui l’intéressait aussi , dans ce que ce site révélait par la disposition même des édifices, était l’organisation à la fois despotique et « socialiste » (selon l’expression de Louis Baudin dans son livre de 1928, L’empire socialiste des Incas) d’une société pratiquant à la fois la contrainte la plus dure et ce que Foucault allait appeler « l’art de ne pas être trop gouverné ». Le monde inca, comme le monde iranien, faisait partie de ces organisations sociales basées sur un régime spirituel, fondé sur des relations de pouvoir à la fois autoritaires et lâches, qui fascinaient Foucault.

Le voyage de Foucault au Pérou s’acheva par quelques jours au Sud, vers Arequipa, et jusqu’aux rives du Lac Titicaca. C’est le berceau de l’architecture Inca Tiwanaku, qui harmonise les constructions au paysage. Il ne manqua pas de passer la nuit dans une île flottante , en jonc totora, sur le lac. On montra à Foucault des quipus , cordelettes subtiles avec lesquelles les Incas calculaient et écrivaient des récits. Il rit de son rire métallique : « Des Glyphes ? Faudrait que j’en ramène un à Derrida ! »


A son retour à Berkeley à la fin de septembre 1980, Foucault donna une interview à Paul Rabinow, alors son grand introducteur à Berkeley, sur « Espace, savoir et pouvoir » (repris et traduit dans The Foucault Reader, 1984, Il y esquisse ses conceptions de la biopolitique et de la construction de l’espace dans les cités contemporaines en vue de gouverner les vivants, mais il ne fait pas mention de sa visite au Pérou.

      On a beaucoup glosé sur la notion d'hétérotopie, et sur la conférence de 1966 de Foucault. Sa définition est très large: il les présente comme des lieux où les individus sont assignés en dehors du monde social par une assignation d'espace qui les exclut ( cimetières, pensionnats pour garçons ou filles, hôpitaux, casernes, prisons) superposer en un lieu des espaces qui ne sont pas faits pour être ensembles, tantôt comme des lieux où l'on cherche une sortie hors de l'espace (cabanes et tentes d'indiens des enfants, jardins). Foucault en propose une définition entièrement fonctionnaliste, ou comme on disait à l'époque, structurale : ce sont des espaces ou des temps qui remplissent des fonctions d'exclusion hors du social, qui sont à la fois des produits de la distribution du pouvoir et des tentatives pour lui échapper. Le musée, la bibliothèque, le théâtre, mais aussi la plage , les luna parks, les villages de vacances, le sauna scandinave, mais aussi les bordels. La définition est si large qu'elle inclut presque toutes les institutions ou les lieux fermées Le monde social semble déterminé par ces espaces en même temps qu'il les détermine. Ce sont des lieux à la fois de contestation de l'espace ordinaire et des lieux de répression. Foucault le tient à fois comme des lieux réels et des lieux imaginaires, ou chargés d'imaginaire.  Foucault développe particulièrement l'exemple des jésuites du Paraguay, pas très loin de la frontière du Pérou:


« Au Paraguay, en effet, les jésuites avaient fondé une colonie merveilleuse, dans laquelle la vie tout entière était réglementée, le régime du communisme le plus parfait régnait, puisque les terres appartenaient à tout le monde, les troupeaux appartenaient à tout le monde. Seul un petit jardin était attribué à chaque famille. Les maisons étaient disposées en rangs réguliers le long de deux rues qui se coupaient à angle droit. Sur la place centrale du village, il y avait l'église, au fond. D'un côté, il y avait le collège ; de l'autre côté, il y avait la prison. Les jésuites réglementaient du soir au matin et du matin au soir, méticuleusement, toute la vie des colons. L'angélus sonnait à 5 heures du matin pour le réveil ; puis il marquait le début du travail ; puisque la cloche rappelait, à midi, les gens, hommes et femmes, qui avaient travaillé dans les champs ; à 6 heures le soir, on se réunissait pour dîner ; et, à minuit, la cloche sonnait à nouveau — c'était la cloche qu'on appelait du « réveil conjugal », car les jésuites tenaient essentiellement à ce que les colons se reproduisent ; et ils tiraient allègrement tous les soirs sur la cloche pour que la population puisse proliférer. Elle le fit, d'ailleurs, puisque de cent trente mille au début de la colonisation jésuite, les Indiens étaient devenus quatre cent mille au milieu du xviiie siècle. On avait là l'exemple d'une société entièrement fermée sur elle-même, qui n'était rattachée par rien au reste du monde, sauf par le commerce et les bénéfices considérables que faisait la Société de Jésus. » ( voir Le corps utopique, hétérotopies, Editions Lignes, 2009)


La définition fonctionnaliste de Foucault - « les hétérotopies ont toujours un système d’ouverture et de fermeture qui les isole par rapport à l’espace environnant  » est si large et si fourre tout qu'elle peut s'appliquer quasiment à tout : écoles, jardins, églises, couvents, établissements scolaires, pénitentiaires, lieux de plaisir, de punition, de culture, ou pour pendre des exemples qu'il ne prend pas, la chambre à soi de Virginia Woolf, la léproserie, et pourquoi non plus le bar du coin ou l'aire où les vieux jouent aux boules  . La notion est supposée refléter l'idée foucaldienne que le pouvoir s'exerce dans et par l'espace, qu'il est partout et nulle part. Les hétérotopies sont à la fois des espaces contraignants et des contre-espaces. L 'explication fonctionnaliste ne porte que sur les conséquences ou les effets des contre-espaces en question, ou sur leurs buts supposés, qui semblent être toujours de contraindre, de sécuriser et de quadriller l'espace. Elle ne dit rien des mécanismes, ni des raisons qui font que des agents ont pu créer de telles hétérotopies.  Foucault semble voir leur source dans l'imaginaire social. Mais il ne nous dit rien des mécanismes qui les créent ni pourquoi les gens voudraient les créer. Cette discussion a eu lieu déjà sur la conception foucaldienne de la prison. Que sont ces oppressions sans oppresseurs, ces lieux où les gens semblent se retrouver contre leur volonté? La conception des hétérotopies de Foucault est essentiellement (comme son voyage au Pérou) rêvée.


Candide et Cacambo en Eldorado 


      Le monde inca était il une hétérotopie, comme celui des jésuites du Paraguay ? Quelle était la place pour l'imaginaire hétérotopique dans la société inca?  Comme c'était une théocratie, elle reflètait l'ordre cosmique. Mais l'ordre cosmique est il un autre espace ? La société "communiste" des incas est-elle un type d'organisation semblable à celui que les jésuites du Paraguay avaient inventé? Ne faudrait-il pas dire plutôt que la civilisation Inca était fondée sur une homotopie, un espace clos, mais sans dehors à la différence des hétérotopies, qui sont supposées être des espaces où l'on s'enferme hors d'un espace contraint, et où l'on fuit? Chez les Incas, pas de fuite possible. Le ciel andin est métallique, le soleil irradie sur ces sierras d'une lumière extraterrestre ou fait plonger dans des enfers végétaux à la Aguirre.



Pop Pol Vuh, la musique du film La colère de Dieu



        La notion d'utopie renvoie à un monde imaginaire sans lieu ni temps, ou situé dans un lieu et un temps inacessibles. Foucault a voulu transposer cette notion à toute manifestation sociale du pouvoir et du "biopouvoir". Mais il a forgé une notion vide, qui ne sert qu'à montrer que le pouvoir est partout, et qu'il est partout illégitime. Mais n'était-ce pas lui qui poursuivait une utopie?

Je ne sais si Foucault connaissait l’ouvrage Comentarios Reales de los Incas d’un des descendants des Incas métissé d’espagnol, Garcilaso de la Vega. Cet inca platonicien et universaliste lui eût-il plu ? Il présente la société Inca comme l’Utopie de Thomas More, bien loin d’une hétérotopie. Ce mythe eut , comme on sait, un immense succès. Comme le disait Lévi-Strauss dans un compte rendu du livre d'Alfred Métraux sur les Incas, leur société et leur culture continuent de nous donner l'impression d'être une sorte de planète Mars.




mercredi 17 juin 2020

OK BOOMER !




Eleuthère sur face book
                                                               



     A la fin de sa vie, on voulut initier Julien Benda au numérique.  Il regimbait, arguant qu’il n’avait jamais de sa vie possédé de machine à écrire, et que le clerc n’était pas une secrétaire. On eut beau lui expliquer que le traitement de texte n’était que l’une des fonctions d’un ordinateur, et qu’il pourrait, s’il en avait un, payer ainsi ses factures plus aisément et gérer son compte en banque, il opposa un déni catégorique : «  Le clerc n’a pas à s’occuper de faire rentrer du charbon à la cave ou d’aller à sa banque négocier un prêt», sous entendant que c’était sa femme Micia, épousée sur le tard malgré ses protestations de vieux garçon, qui devait s’ occuper de ce genre de contingences. Mais un jour Léautaud lui expliqua qu’il pourrait ainsi lire la NRF on line , écrire des mails et faire un blog et que cela rendrait sa vie sédentaire plus agréable.  « On line, mail, blog : Quésaco ? » demanda-t-il, se souvenant du parler occitan entendu jadis à Carcassonne. Qu’est-ce que ce jargon yankee ? On lui expliqua ce que c’était. Il parut intéressé. Il rappela qu’il avait dit dans son Exercice d’un enterré vif que le propre de son esprit était de se placer naturellement en l’an 3000, et admit donc qu’il lui fallait au moins acquérir les instruments des années 2000 pour y accéder. On acheta alors à Benda un ordinateur de bureau, doté d’un grand écran, pour qu’il ne s’abîme pas la vue. Pendant trois semaines le clerc contempla sans le toucher cet objet mystérieux qu’on avait posé dans le salon de sa maison de Fontenay aux Roses. Puis il se lança. Il fallut lui expliquer toutes les fonctions, et il prit encore six mois pour comprendre comment user du clavier, de la souris, et naviguer sur un internet. Au bout d’un an, le clerc maîtrisait tant bien que mal l’appareil et les bases de Word et de son moteur de recherche. On l’abonna à une messagerie électronique, et il put envoyer un premier « courriel » à Léautaud, puis à Paulhan, avec lequel il s’était rabiboché. Paulhan d’ailleurs était ravi du courrier électronique et y passait plus ou moins ses journées.


   Benda se prit au jeu. Il commençait à surfer sur internet immodérément, appréciant surtout de lire la presse gratuitement, mais pestant quand il découvrit qu’on ne pouvait lire que le début des articles. Il envoya des tribunes  au Monde et au Figaro, mais elles furent refusées. En revanche celle qu’il envoya à l’Humanité fut prise. Il y défendait, comme à l’accoutumée, le rationalisme, fustigeait le romantisme, et indiquait son soutien discret au communisme, comme idéologie des masses dominées, tout en maintenant qu’il n’était pas marxiste. On lui demanda si internet favorisait la démocratie. Il commença par dire oui, mais fut ensuite mitigé, quand il comprit que l’on ne lui demandait son point de vue que pour que les sites qu’il visitait aient beaucoup de clics et puissent augmenter leur audience et donc leurs réclames. Concernant ces dernières, il se plaignait du surgissement constant de pop ups appelant à cliquer de nouveau et à rejoindre des masses virtuelles. Le clerc répondit aussi, comme jadis dans les journaux, à des enquêtes. Il y fustigea, comme jadis, le sentimentalisme, le culte du nouveau et de la pensée frappante, et refusa à tout force le culte du progrès et de l’innovation qui suintait de tout internet.


    Il s’abonna aussi à face book, sous le pseudonyme peu surprenant d’Eleuthère, avec une photo d’une statue de Minerve. Mais ses posts ,tous aigris et rechignés, n’attiraient pas de like, et il n’avait pas de friends. Pour s’en faire, il alla liker d’autres individus du réseau, de préférence ceux qui avaient le plus de friends, afin de capitaliser sur leurs liens faibles et hymens électroniques. Il alla même, pour essayer de renforcer sa popularité, sur twitter. Il restait désespérément seul. Il décida alors de parler des idoles du temps, Foucault, Derrida, Badiou, Agamben, Bruno Latour, Bernard Stiegler, François Jullien, Stanley Cavell, Edgar Morin, Barbara Cassin. Il ne cessait de leur adresser des piques et des insultes, de flétrir leurs doctrines comme irrationalistes, fumeuses, et leurs auteurs comme des sophistes et des imposteurs. « Quand je pense, disait-il, qu’Edgar Morin  été jadis mon secrétaire ! » « Ce Foucault, quel caméléon malhonnête ! » « Cette Cassin, elle me fait regretter Anna de Noailles! » Il eut même le courage de lire Virginie Despentes, Edouard Louis, Achille Mbembé, et même Michel Onfray, dont le ton lui sembla quelquefois proche du sien, mais  dont il jugea que sous le vernis de la rebellion, il fleurait l’escroquerie intellectuelle et lui rappelait les tribuns de l’Action française, les Daudet, les Massis, les Maurras, et même le ton des plumitifs de Gringoire. Mais ses tweets et ses posts  n’attiraient toujours pas de commentaire. Silence glacé. Aurait-il manqué sa cible ? Mais un jour où se risqua à oser une comparaison entre le scepticisme d’Alain  (qu’il avait jadis traité de démagogue) et celui de Foucault , idole surgie plus tard, mais tout aussi démagogue, il eut une réponse sur face book, d’un certain Avenger , qui ne contenait que deux mots :

« OK BOOMER ! »

Benda fut interloqué. Il se demanda ce que cela voulait dire. Il posa la question à Léautaud, qui collait aussi. Etiemble, qui était sensible au langage de notre temps, lui expliqua que c’était un quolibet que les jeunes générations réservaient aux gens du baby boom, nés après-guerre, qui avaient bien profité des Trente glorieuses, et abordaient aujourd’hui la retraite dans des conditions que eux-mêmes, jeunes générations, craignaient de ne jamais connaître. Bref cela voulait dire : « Vieux schnock », voire : « Vieux con ». Le message explicite était : "Dégage!"

    Benda rit. « Je suis sans doute vieux, et con, mais certainement pas un boomer ! Je suis né en 1867, j’ai connu deux guerres, et en fait de retraite, j’ai connu l’exil à Carcassonne, et n’ai vécu que de mes piges de journalisme. »  Ce qualificatif , trouvait-il, signalait aussi l’éternelle pleurnicherie des générations face aux soi-disant privilèges qu’avaient eus les précédentes : ceux, comme lui, nés après Sedan, qui trouvaient que les gens du Second Empire avaient eu une vie meilleure, ceux d’après la Grande guerre, qui trouvaient que les gens de la Belle époque avaient eu la vie douce et se sentaient, comme les écrivains yankees, une génération perdue, ceux d’après-guerre – la seconde – qui traitaient d’insouciants leurs aînés n’ayant pas vu monter le fascisme et le communisme. Sur face book et Tweeter, Benda n’entendait parler que de victimes : celles de la Shoah, celles du Goulag, celles du machisme, celles du racisme, celles du sexisme, celles du climat, celles du colonialisme, celles de l’esclavage, celles de la conquête de l’Ouest. Il pensait à la doctrine française des réparations contre l’Allemagne en 1918, à la question des Sudètes, aux Boers, aux éternelles jérémiades d’après-guerre. Ce n’est pas, dit Benda sur un post de face book, que ces causes – féminisme, anti-racisme, anti-colonialisme, etc. – soient mauvaises. Au contraire. Mais on ne voit pas d’autres manières de les promouvoir que de faire appel aux sentiments, et en particulier à celui de l’ « identité » à un groupe, au détriment de la raison et de la pensée individuelle.

     Toute cette époque n’aspire, dit-il encore sur un tweet, qu’à deux choses seulement : penser avec ses tripes, et penser avec les foules. L’intestin est devenu la norme du vrai : toute réaction qui ne vient pas des tréfonds du corps est mauvaise, tout ce qui n’est pas attachement viscéral à une terre, une famille, une patrie, un estomac, est nul. La foule est devenue la norme du faux : elle censure, elle dénonce les conspirations,  elle aspire, elle gémit et condamne tous ceux qui ne gémissent pas ou ne s’enthousiasment pas de concert. Elle est sans cesse désireuse d’imitation . Vieux schnoque  ou boomer, j’ai en effet déjà vu çà : Dreyfus, l’Action française, les foules et les masses du fascisme. Nous y sommes derechef!

    Sur Tweeter cette fois, il eut à nouveau droit à un  « OK BOOMER ! »

   Et comme il connaissait un peu d’Américain depuis son voyage de 1937, Benda répondit illico :

-          « OK SNOWFLAKE ! »

      Et il ajouta : "Place aux vieux"



















(



samedi 13 juin 2020

Benda et Paulhan


archives IMEC 


      Jeannine Etiemble en 1974 ( Revue littéraire de la France, 1) et Antoine Compagnon ( Les antimodernes, Gallimard  2005) avaient déjà présenté et commenté les relations entre Benda et Paulhan. La mise en ligne sur le site OBVIL de leur correspondence entre 1926 et 1937 apporte de nouveaux éléments très intéressants.

      Benda, comme on sait, entre en contact avec Paulhan en 1926-27, au moment où, après avoir publié chez Grasset La trahison des clercs, il devient, après un échec antérieur à se rapprocher de la NRF, l’un des collaborateurs les plus réguliers de la revue, sous la protection de Paulhan qui publie tout ce qu’il soumet. Jusqu’en 1940, date où Gide lui signifie qu’il vaut mieux, en tant que juif, qu’il aille se faire voir ailleurs (voir dans Les cahiers d’un clerc, 1949, la lettre à Gide de 1941). Pendant toutes ces années, Benda acquiert un véritable magistère intellectuel, incarnant l’aile gauche de la NRF, ce qui irrite fort les Drieu, Jouhandeau ou Fernandez, mais encore plus les antisémites de Gringoire et de Je suis partout, qui le vouent aux gémonies. Mais, protégé par Paulhan, il garde sa liberté, jusqu’à ce qu’il soit envoyé en juin 40 en exil dans le Gard puis à Carcassonne (j’ai raconté déjà ici ces épisodes, 1 sept 2013 Benda et Blanchot , et post sur Benda et Géhenno, 2017).

    Les lettres de 1927-37 éclairent leurs relations. Beaucoup sont essentiellement, au début, seulement des correspondances sur les épreuves des textes sur publie Benda, sans contenu autre que des indications typographiques et des corrigenda. On notera au passage que Benda ne cesse se déplacer durant ces années, et envoie des cartes postales de France (la Manche, Charentes, Calvados, et à l’étranger (Vienne, le Tyrol, La Haye, La Suisse, Prague, Milan, et en1937 du Grand Canyon et de New York) sans doute pour des tournées de conférences (il rapporte des triomphes à Florence et Milan). Dans une carte postale de 1930 postée de Dijon, qui fait écho à Un régulier dans le siècle, il nous suggère ses emplois du temps :
D’une chambre d’hôtel
Bien chauffée et tranquille,
Je vise l’Eternel
En ignorant la ville.

Progressivement Benda passe du « cher monsieur » au « cher ami ». Dans une lettre de 1931, il fait état d’une lettre de Frédéric Paulhan, père de Jean, sur la lecture de Renouvier par Halévy, qu’il critique, puis de son admiration pour Frédéric Paulhan. Il le citera souvent dans La France byzantine, et Du style d’idées. En 1931, Frederic P. meurt. Très vraisemblablement cette admiration de Benda pour Paulhan père renforce l’amitié avec le fils. Puis les lettres commencent à porter sur des points plus substantiels : la rédaction par Benda de son Histoire des français en 1932,  et de son Discours à la nation européenne

 Certaines lettres sont typiquement bendesques :
[9 octobre 1932]
Mon cher Paulhan,
Mon ombre vous serait infiniment reconnaissante si vous pouviez obtenir de mes confrères qu’ils ne me fissent point d’article nécrologique.
J’ai connu de la part d’à peu près tous, uniquement leur hostilité, leur colère, leur violence malveillance systématique. J’entends rester sur ce traitement de faveur et ne point subir les ménagements hypocrites, voire les petits « éloges » que les convenances leur imposeraient nécessairement.

En 1933 , il montre peu d’empressement à être publié :

Je prends bien aisément mon parti de voir retarder l’insertion de ma prose, puisqu’elle est écrite pour l’éternité .. Je le prends beaucoup moins bien pour l’article de Le S[avoureux] qui est si proprement d’actualité .. Ne peut-il pas précéder ceux de Siegfried et de Lévy-Brühl ? Ceci inspiré par ma seule animosité contre Bergson.

La plupart des notes que Benda donnait à la NRF étaient des scolies, ou des “air du mois” dans le style :
Air du mois
Disques et animaux
On a voulu enregistrer les cris des animaux. L’aigle, l’ours, le lion n’ont rien voulu savoir. En revanche, l’âne s’est tout de suite mis à braire ; on ne pouvait plus l’arrêter.
Je pense à mes confrères auxquels les journalistes proposent des questions. Les grands répondent quatre lignes ; les petits envoient six colonnes.

En 1935, il livre un projet :

Je commence, pour le Dictionnaire philosophique de Voltaire, une préface qui va me passionner à écrire ; elle consiste à prendre les principales idées politiques lancées par V[oltaire] et à suivre leur fortune – et leur déformation – jusqu’à aujourd’hui
Benda ne manque pas de lâcher ses piques
[août ?1935]
J’ai dû me faire beaucoup de tort avec mon texte de P.V. [Paul Valéry], et irriter une fois ceux qui me reprochent de ne pas observer les règles de la confrérie.
C’est d’autant plus sot que le texte n’est décidément pas bien choisi ; la pensée qu’il exprime n’est pas absolument banale et je pouvais, dans ses pensées son ouvre trouv et dans les pâmoisons qu’elles suscitent, trouver mieux.
A vous

Il ajoute en 1935 :


cet André Rousseaux est stupide. Je n’ai pas raillé la pensée de Valéry, j’ai raillé ceux qui le saluent de profond penseur en tant qu’il dit des vérités qui, de l’aveu de R[ousseaux] lui-même, crèvent les yeux.
Mais Paulhan n’aimait pas Valéry (voir son livre PaulValéry ou la littérature considérée comme un faux)
En 1935, il donne à la NRF  des propos qui ont dû faire bondir
Air du mois [en haut et à gauche de la feuille de cahier]
Donc, Polémarque …
Donc, Polémarque, vous ne marchandez pas vos hourrah à l’éloquence d’Hitler et voudriez que la France s’unisse à lui pour faire la guerre au bolchevisme.
Que haïssez-vous dans le bolchevisme ? La destruction suppression destruction de la liberté ? La ruine de l’art ? de la civilisation ?. Toutes ces choses sont-elles si brillantes en Allemagne et en Italie,
Parlez donc net. Ce qui vous terrifie dans le bolchevisme, c’est la destruction suppression des
suppression des classes possédantes, c’est l’anéantissement des privilèges bourgeois, dont vous savez bien que le fascisme, quoi qu’il dise, les maintient.
N’espérez pas trop. Vous dites à Blum que les ouvriers français ne vont pas se faire casser la figure pour mettre au pas le fascisme italien, son ennemi personnel. Croyez qu’ils se la feront casser moins encore pour arrêter le communisme russe, qui ne menace que vos classes.


Une lettre de 1936 annonce les motifs de la future querelle Benda / Paulhan

Cher ami,

encore une fois, indiquez-moi qq jours à l’avance votre passage par Paris. J’ai des choses à vs
communiquer soumettre quant à vos dernières « fleurs »

Et une autre lettre évoque le mécontentement de Gide face à la Jeunesse d’un clerc

8 oct. 1936
Cher ami,
je vous verrai donc à Paris le 14 et vous soumettrai mes coupures de mon article de novembre.
Le mot de Gide m’a inquiété. Vous me l’avez communiqué surtout, je pense, pour me montrer combien son esprit est curieux. Mais je me suis mis dans la tête qu’il est grave pour moi qu’il ait envisagé que la NRF se séparait de moi, et que vous croyez bon de m’en avertir, pour que je ne sois pas pris en traître. J’aimerais que vous me donniez votre franc avis sur ce point.
Quant à un esprit qui trouve que je manquerais d’autant plus qu’on ne s’apercevrait pas combien je manquerais, j’avoue peu l’admirer et ne pas sentir la justesse de « d’autant plus. » Mais ne me donnez pas le mot pour l’ « admirer », sauf au sens latin.
L’« exaspération » de certains amis de la NRF devant ma Jeunesse me semble toujours inexplicable. – Je dois dire que je vois aussi des enthousiastes.

On connaît la suite, par les analyses de Compagnon (voir aussi l’auteur des Lois de l’esprit) : en 40 lors de la débâcle Paulhan aide Benda à passer dans le Gard à Lunel, puis à Carcassonne. Ils restent en contact, mais leur correspondance va porter sur Les fleurs de Tarbes, que Benda va attaquer des 1942-43, comme représentant in petto la conception de la littérature pure qu’il attaque dans La France Byzantine. La correspondance publiée par Jeanine Etiemble montre combien les relations s’enveniment. Chose intéressante, que je crois Compagnon ne note pas, l’un des motifs de la querelle passe par l’article de Maurice Blanchot publié  en 1941, « Comment la littérature est-elle possible ? » ( repris dans Faux pas) qu’on peut tenir comme le premier manifeste de la conception blanchotienne de la littérature qui allait dominer toute la vie littéraire pendant toute la seconde moitié du vingtième siècle.

En mars 45 , Benda écrit à Paulhan


Cher ami,
La personne qui m'a fait sur les Fleurs de Tarbes un rapport qui « ne vous semble pas très honnête, ni même honnête tout court » est moi-même . Votre jugement sur ce rapport ne me paraît pas juste si non-honnête signifie qui refuse de reconnaître à un écrit un caractère qui, pour tout lecteur de bonne foi, est évident. Ce caractère est selon vous, en ce qui concerne votre livre, la méthode tainienne, « purement tainienne ». En quoi consiste cette méthode ? A poser une thèse et à s'employer à la démontrer. Or, une telle attitude existe peut-être dans votre livre, mais elle y existe, si j'ose dire, incognito et ne représente aucune évidence tout au contraire 21. Pour ce qui est de votre appareil démonstratif, il s'impose si peu au lecteur que voici deux fois que vous croyez devoir me l'expliciter (que n'avez-vous mis en tête de votre livre ce plan que vous m'adressez). J'ai d'ailleurs, sur votre pratique de l'enchaînement des idées, un vôtre aveu : comme je me plaignais, lors de votre publication du Carnet dans la N.R.F. 22 de n'y point trouver d'articulations du raisonnement, vous vous tûtes mais me dites quelques jours plus tard : « Elles y sont, mais elles sont cachées ». Quant à votre idée maîtresse, elle se déclare si peu que la plupart de ceux de vos commentateurs que j'ai lus écrivent : a II semble bien que la thèse de l'auteur soit ceci : »  On peut peut-être admettre qu'elle est cela » ; que le principal d'entre eux, M. Blanchot, parle de votre conclusion « mystérieuse » et se demande (je n'ai plus son texte exact // sous les yeux) si le livre qu'on lit est exactement celui que vous voulez qu'on lise 23. En somme, vous me paraissez rester au mot de votre jeunesse : « plus curieux que convaincants » ; mais il semble qu’avec l’âge vous vous froissiez un peu qu'on les reçoive comme tels. Un autre signe du peu d'évidence de votre thèse est la divergence entre vos exégètes ; Bousquet sur Fernandez, Blanchot et réciproquement. Rien de tel avec préface Litt, anglaise ou tel livre de L’ Intelligence.

Jeannine Etiemble met en note :

C'est ici à l'un des commentateurs de Paulhan, Maurice Blanchot, que, pour l'accabler, se réfère Benda. Notons le titre exact de la plaquette en question : « Comment la littérature est-elle possible? » (Corti, 1943). Maurice Blanchot y déclarait en effet que, dans Les Fleurs de Tarbes, tout est « clair, ingénieux, sans détour » (p. 9), mais aussi : « II y a deux manières de lire Les Fleurs de Tarbes. Si l'on se contente de recevoir le texte, d'en suivre les indications, de se plaire à la première réflexion qu'il apporte, on sera récompensé par la lecture la plus agréable et la plus excitante pour l'esprit ; rien de plus ingénieux ni de plus satisfaisant que les tours et les détours du jugement en face d'une certaine conception littéraire qu'il regarde, fascine et anéantit à la fois ; on sort de ce spectacle ravi et assuré. Malheureusement, après quelques allusions dissimulées par leur évidence, divers incidents de forme et une conclusion mystérieuse donnent peu à peu à penser. Le livre dont on vient de s'approcher, est-ce bien le véritable ouvrage qu'il faut lire ? N'en est-il pas l'apparence ? Ne serait-il là que pour cacher ironiquement un autre essai, plus difficile, plus dangereux, dont on devine les ombres et l'ambition ? Voici qu'il faut reprendre la lecture, mais il serait vain de croire que M. Jean Paulhan livre jamais ses secrets. C'est par le malaise qu'on éprouve, et l'anxiété, qu'on est seulement autorisé à entrer en rapports avec les grands problèmes qu'il étudie et dont il n'accepte de montrer l'absence. »
Benda reprend ce texte et l’allusion à Blanchot  dans La France byzantine . Il y a là un tour étonnant. Benda use, pour accabler Paulhan, d’une exégèse de Blanchot. Peut être n’avait il pas lu directement Les fleurs de Tarbes. C’est son tort. Mais il avait senti, derrière cette approbation de Blanchot, la menace : se faisait jour à travers lui, et donc Paulhan lu par lui, la conception même de la littérature pure  à laquelle il voulait s’opposer , celle qu’il condamnait depuis Belphégor. Mais il y a aussi un sous texte. Pourquoi Benda a—il donné tant importance à cette analyse de Blanchot ? Certes en raison de cette même conception qui s’y fait jour. Mais aussi parce que Benda savait très bien qui était Blanchot. Il n’avait pas pu ne pas au moins entendre parler  du compte rendu de la Jeunesse d’un clerc que Blanchot avait fait quelques années avant, et qui suintait l’antisémitisme. Je l’ai commentée dans ce même blog (4 aout 2014) . Benda n’ignorait pas non plus les positions politiques de Blanchot dans les années 30 ( tout comme je crois qu’il n’ignorait pas ce que Céline avait pu écrire de lui dans Bagatelles et l’école des cadavres). Il avait compris ce qui allait être le retournement à la fois littéraire et politique de Blanchot. Et il anticipait aussi la querelle politique qui allait le séparer de Paulhan au sujet de l’Epuration et du comité national des écrivains, qui allait conduire Paulhan à écrire en 1948 ses deux articles sur « Benda ou le clerc malgré lui » dans Critique (la revue de Bataille et de Blanchot) et Benda son article dans Europe sur « Un fossoyeur de la France : Jean Paulhan ». C’est la divergence à la fois littéraire et politique qui conduisit Paulhan, qui appelait gentiment Benda « L’oncle Benda » dans les années 30, à ne plus voir en lui que le vieillard aigri, et le second à ne plus voir dans le premier qu’un fils indigne.



dimanche 5 avril 2020

VERSION GRECQUE

Le Mur de la Peste - Parc Naturel Régional du Luberon - Randonnée ...
Mur de la peste 1720 Lagnes (Vaucluse)

Je me souviens avoir, au lycée, traduit le passage fameux de la peste à Athènes de Thucydide (IV, 108 sq).
    J'étais alors très mauvais en grec, et serais encore plus  incapable aujourd'hui de le faire. Thucydide nous rapporte que l'épidémie dura quatre ans. On trouvera sur Persée et ailleurs une traduction, mais ce serait bien de garder un peu de grec dans ce monde disparu. le § L III en particulier est sans doute prophétique.


LIII. πρῶτόν τε ἦρξε καὶ ἐς τἆλλα τῇ πόλει ἐπὶ πλέον ἀνομίας τὸ νόσημα. ῥᾷον γὰρ ἐτόλμα τις ἃ πρότερον ἀπεκρύπτετο μὴ καθ' ἡδονὴν ποιεῖν, ἀγχίστροφον τὴν μεταβολὴν ὁρῶντες τῶν τε εὐδαιμόνων καὶ αἰφνιδίως θνῃσκόντων καὶ τῶν οὐδὲν πρότερον κεκτημένων, εὐθὺς δὲ τἀκείνων ἐχόντων. [2] ὥστε ταχείας τὰς ἐπαυρέσεις καὶ πρὸς τὸ τερπνὸν ἠξίουν ποιεῖσθαι, ἐφήμερα τά τε σώματα καὶ τὰ χρήματα ὁμοίως ἡγούμενοι. [3] καὶ τὸ μὲν προσταλαιπωρεῖν τῷ δόξαντι καλῷ οὐδεὶς πρόθυμος ἦν, ἄδηλον νομίζων εἰ πρὶν ἐπ' αὐτὸ ἐλθεῖν διαφθαρήσεται· ὅτι δὲ ἤδη τε ἡδὺ πανταχόθεν τε ἐς αὐτὸ κερδαλέον, τοῦτο καὶ καλὸν καὶ χρήσιμον κατέστη. [4] θεῶν δὲ φόβος ἢ ἀνθρώπων νόμος οὐδεὶς ἀπεῖργε, τὸ μὲν κρίνοντες ἐν ὁμοίῳ καὶ σέβειν καὶ μὴ ἐκ τοῦ πάντας ὁρᾶν ἐν ἴσῳ ἀπολλυμένους, τῶν δὲ ἁμαρτημάτων οὐδεὶς ἐλπίζων μέχρι τοῦ δίκην γενέσθαι βιοὺς ἂν τὴν τιμωρίαν ἀντιδοῦναι, πολὺ δὲ μείζω τὴν ἤδη κατεψηφισμένην σφῶν ἐπικρεμασθῆναι, ἣν πρὶν ἐμπεσεῖν εἰκὸς εἶναι τοῦ βίου τι ἀπολαῦσαι.

 

mardi 31 mars 2020

SAINT GLIN GLIN



Acheter un poisson rouge pour son enfant - Magicmaman.com



«Drôle de vie, la vie de poisson! Je n'ai jamais pu comprendre comment on pouvait vivre comme cela. L'existence de la vie sous cette forme m'inquiète bien au-delà de tout autre sujet d'alarme que peut m'imposer le monde. Un aquarium représente pour moi toute une série d'énigmes lancinantes, de tenailles rougies au feu. Cet après-midi je suis allé voir celui dont s'enorgueillit le Jardin zoologique de la Ville Étrangère. J'y restai, bouleversé, jusqu'à ce que les fonctionnaires m'en chassent.»

  Queneau, Saint Glin Glin , Gallimard 1948


    Quand on est dans un aquarium, à contempler toujours les mêmes algues artificielles, attendant la pâte qu'une main inconnue distribue tous les jours, que fait on à tourner entre ces vitres dans l'eau
putride vaguement oxygénée par un appareil à bulles (dans le meilleur des cas). On ne peut même pas plonger, puisque on a déjà plongé et qu'on est dans l'eau jusqu'au cou. On n'a pas besoin de respirer, et on ne craint pas l'asphyxie par coronavirus car on a des branchies.

    Mais c'est au fond (de l'eau), une vie assez enviable. On s'ennuie ferme, certes. Mais on a un avantage très grand par rapport à ceux qui, comme nous, sont hors de l'aquarium: on peut remettre au lendemain ce qu'on pouvait faire le jour même. C'est aussi le lot commun de tous les captifs.  Alors que dans la vie quotidienne on ne cesse de nous demander de faire telle ou telle chose et de respecter des dates butoir, le poisson n'est obligé à rien. Le captif non plus. Il peut se livrer en toute tranquillité et en toute impunité à ce vice d'acédie que Dante décrit dans la Commedia ( Inferno ,VII, Purgatorio, XVII), que l'on appelle aussi paresse intellectuelle, et qui est souvent associé à la procastination.
   Mais il peut aussi le faire en toute liberté.Dans la littérature contemporaine,le paradigme est Oblomov.


Amazon.fr - Oblomov - Gontcharov, Ivan - Livres
de préférence dans la traduction de Luba Jurgenson

       Dante traite la procastination et l'acédie comme des péchés, de même que Thomas d'Aquin. On est tenté de les mettre du côté de la faiblesse de la volonté , elle aussi fustigée par Dante. Et de la traiter, en termes contemporains, comme un comportement irrationnel par excellence: si l'agent rationnel est celui qui cherche toujours à faire ce qu'il juge lui être le plus utile, comment peut il ne pas le faire?  Mais la procastination est elle toujours un vice ? Est- elle toujours un comportement irrationnel? Il peut être sage , dans certains cas, de remettre une tâche ou un projet (Agamemnon n'avait pas tort d'attendre avant de lancer ses vaisseaux devant Troie, et les Grecs avaient de bonne raisons d'attendre sous les murs de Troie plutôt que de se précipiter à l'assaut). On peut escompter que la situation sera meilleure plus tard ( Voir G. Ainslie, Breakdown of will, tr. fr Anatomie de la volonté). On peut même, comme John Perry, adopter le comportement de procastination structurée, qui consiste à remettre sans cesse,mais à faire les choses petit à petit, sans se presser , en remettant les tâches fastidieuses, mais en accomplissant des tâches moindres: en gros c'est un renversement des préférences. Mais on  peut aussi soutenir, comme Christine Tappolet ( qui use d'un argument parfitéen) que la procastination est irrationnelle parce qu'elle implique une négligence ou un non respect de son moi futur.

     Un agent confiné est obligé de procastiner. Car d'une part il n' est pas obligé de faire certaines choses du fait que certaines tâches ne peuvent être accomplies ( à l'impossible nul n'est tenu), et d'autre part même s'il est obligé, les sanctions pourront difficilement s'appliquer. Il a, par ailleurs, pour autant que le confinement dure, tout son temps pour étaler le remplissement de ses obligations. Les impératifs cessent d'être catégoriques, il n'est même pas clair qu'ils soient hypothétiques. Il n'est pas délivré de tout projet, ni de toute obligation, mais il peut aisément les remettre à la Saint Glin Glin. Qui se soucie de son moi futur, sauf quelques utilitaristes ? En un temps où on ne cesse , sur internet et ailleurs, de nous donner des ordres, de nous presser de faire le jour même ce que nous pourrions faire le lendemain ou les jours, c'est un don rare. Faisons donc , consciemment, ce que nous aurions fait de toute façon: c'est à dire rien.





    
  

mardi 3 décembre 2019

Benda et le colonel Picquart





Baudelaire a dit : « Où vont les chiens, dites-vous, hommes peu attentifs ? Ils vont à leurs affaires » Chienne lambda, je vais à mes affaires de concert. Mais cela ne m’empêche pas de contempler de loin celles des hommes, et notamment la plus célèbre d’entre elles, l’Affaire.

                                                                                                       Angela Cleps 





     Julien Benda a déclaré dans sa Jeunesse d’un clerc (1937) que pour lui l’affaire Dreyfus était le “Palladium de l’histoire”. Il nous dit qu’elle a joué un rôle capital dans l’histoire de son esprit car « par elle il  [lui] fut donné de [se] connaître en tant que rationaliste absolu, j’entends qui, en face d’un conflit mettant aux prises les intérêts de la raison et ceux du social et du national, opte violemment et sans le moindre balancement pour les premiers ». Disant cela, il s’oppose autant aux anti-dreyfusards qu’aux dreyfusards, à l’armée et aux nationalistes qu’aux « intellectuels » du parti révisionniste de gauche qui soutint Dreyfus. Les uns et les autres, selon Benda, commettent le même crime contre la raison, qui est d’embrasser une cause parce qu’elle sert leurs sentiments, leurs valeurs sociales et leurs attitudes temporelles. Il déteste tout autant le parti nationaliste de Brunetière, de Barrès et des antisémites que celui du « judaïsme larmoyant » qui se porte au secours de Dreyfus parce que juif, et non parce que victime d’une injustice et d’une offense à la Vérité. Elle fut pour lui , nous dit-il, son Ultimi barbarorum. Il compare sa position à celle qu’il eut quand, ayant pu bénéficier d’un passe droit grâce à des protections, obtint à un certificat de géographie à la Sorbonne une bonne note à sa licence, et porta en place publique la note indue dont il fut bénéficiaire (cela rappelle l’anecdote du jeune Benda à l’école, qui, collant sur la géographie au tableau refuse qu’on lui souffle la réponse).
   Benda dit même qu'il voudrait qu'il y eût "une affaire Dreyfus en permanence."  Les anti-Dreyfusistes pensaient de même. Cela me rappelle mon grand père, de la classe 1877 , qui 80 ans plus tard,  répétait encore: "Dreyfus était coupable".  

    Pourtant, le rôle que joua Benda dans cette affaire fut mineur. Il se limite à ses contributions à la Revue blanche, qui coïncida avec son entrée dans le monde des lettres. Là il fréquenta le Gotha : Rachilde, Valette, Jarry (qui dans La chandelle verte et dans sa pièce L'île du diable a une analyse étonnante de l’Affaire*)



les byzantins l'ont dans l'baba


, mais aussi Blum, Porto Riche. Il en sortit les dialogues à Byzance, qui sont des commentaires de tous les épisodes de l’Affaire juste avant le procès de Rennes. On y trouve déjà tous ses thèmes rationalistes, l’anticipation de son œuvre future. Les déboulonnages de Mercier, du Paty de Clam, de Brunetière, Lemaître, y sont mordants. Il attaque la rhétorique et la logique des arguments anti-dreyfusards et s’essaie à sa théorie pré-paretienne et post-schopenhauerienne selon laquelle les gens prônent des idées parce qu’ils ont des sentiments, et transforment leurs sentiments en idées, qu’il défendra dans Mon premier testament, quand il aura, juste avant la première guerre, rejoint Péguy, et communié avec lui dans la mystique, avant qu’elle ne sombre en politique. Il y donne des analyses des textes du procès de Rennes, de la presse, et fait un travail essentiellement polémique et refuse de s’intégrer au groupe de « purs littérateurs » autour de la revue, qui l’agace . Il participa peu aux actions dreyfusardes proprement dites. Il se moque de Zola, qu’il trouve juste « un brave homme ». Il rencontra plus tard Dreyfus et le trouva falot. Au moins ne fut-il pas, comme Valéry et Gide, anti-dreyfusard. Il assista néanmoins au procès de Rennes, et s’adjoint aux groupes dreyfusards qui fréquentaient le Restaurant hotel des Trois marches.


 
Les trois marches, Rennes 1899



 Il y rencontre deux personnages. Le premier est Picquart. Le second est Jaurès. De ce dernier Benda confie qu’il fait partie de ce genre d’hommes dont il a une aversion organique pour sa continuelle éloquence (« sa voix répondait pour son esprit ; bien que nous fussions une dizaine il parlait pour trois mille personnes »). De Picquart, Benda dit

    « Evident patricien, adapté par toute sa personne à la médiation solitaire, visiblement gêné du tapage dont il était le centre. D’une culture très poussée, notamment musicale, il me contait que, dans sa prison, un de ses baumes était de s’asseoir sur son lit de fer et de se réciter une sonate de Beethoven. Il les savait à fond.




Comme je venais de lui jouer par cœur l’Aurore et avais très légèrement changé quelques mesures du finale, il m’en fit, sans ombre de pédantisme mais très exactement, la remarque. Je lui demandais un jour s’il jouait lui-même. « Oh non ! me dit-il comme avec la pudeur du page parlant de sa dame, j’aime trop la musique pour cela. Sa religion évidente pour l’état militaire donnait sa philosophie, on pourrait dire à sa mélancolie, une tenue toute spéciale, comme on la voit chez les Vauvenargues et les Vigny, dont il semblait un fils et dont la race m’a, pour cette cause, toujours fort retenu. Je n’oublierai jamais le regard de charité si haute qu’il donna à Dreyfus ( c’était la première fois qu’il le voyait) quand il s’assit devant la table du Conseil de guerre de Rennes pour lire sa déposition. Son bon goût a sûrement souffert quand, rentré dans l’armée, jeune général tout à son cher devoir sur le terrain de manœuvre, la brutalité de Clémenceau le fit ministre de la Guerre pour le jeter à la face de l’ennemi politique. avec tristesse il aurait dit : « Je ne peux pas lui refuser ». son image, que je n’ai jamais qu’entrevue, me reste comme un des plus beaux poèmes de l’espèce humaine » ( la jeunesse d’un clerc, première ed. Gallimard 1937, p.212)

  

   
     

Il était clair que Picquart était platonicien en musique, comme Peter Kivy.  ( mais Benda se trompe sans doute: Piquart jouait du piano, et était un ami proche de Gustav Mahler)*. Plus tard Benda avoua  le sien, en fermant son piano: ce qu'il n'acceptait plus dans la musique , c'est le son.



* cf L’Île du Diable. Pièce secrète en trois ans et plusieurs tableaux, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », t. I, 1972 et les analyses de Assia Kettani
Tout lecteur d'Ubu aura aussi reconnu Mercier, Billot ou Gonse dans Ubu, et Dreyfus dans le Capitaine Bordure.
 
** l'historien Philippe Oriol, auteur d'une somme sur l'Affaire ('Histoire de l'affaire Dreyfus : de 1894 à nos jours, vol. 1 et 2, Paris, Les Belles Lettres, , a aussi écrit que Picquart était un faux ami de Dreyfus, exhibant des propos antisémites de ce dernier. Un antisémite ami de Mahler. Benda lui-même passe, aux yeux de Louis Albert Revah, pour un juif antisémite.  Sartre disait: un anticommuniste est un chien. et il fut lui-même anticommuniste. Je suis moi-même une chienne
anti-canine.


ADDENDUM 
Dans Mr Bergeret à Paris on trouve un portrait de Picart très semblable à celui deBenda :


» Et dans ce bureau même il se trouva un homme qui ne ressemblait nullement à ceux-là. Il avait l’esprit lucide, avec de la finesse et de l’étendue, le caractère grand, une âme patiente, largement humaine, d’une invincible douceur. Il passait avec raison pour un des officiers les plus intelligents de l’armée. Et, bien que cette singularité des êtres d’une essence trop rare pût lui être nuisible, il avait été nommé lieutenant-colonel le premier des officiers de son âge, et tout lui présageait, dans l’armée, le plus brillant avenir. Ses amis connaissaient son indulgence un peu railleuse et sa bonté solide. Ils le savaient doué du sens supérieur de la beauté, apte à sentir vivement la musique et les lettres, à vivre dans le monde éthéré des idées. Ainsi que tous les hommes dont la vie intérieure est profonde et réfléchie, il développait dans la solitude ses facultés intellectuelles et morales. Cette disposition à se replier sur lui-même, sa simplicité naturelle, son esprit de renoncement et de sacrifice, et cette belle candeur, qui reste parfois comme une grâce dans les âmes les mieux averties du mal universel, faisaient de lui un de ces soldats qu’Alfred de Vigny avait vus ou devinés, calmes héros de chaque jour, qui communiquent aux plus humbles soins qu’ils prennent la noblesse qui est en eux, et pour qui l’accomplissement du devoir régulier est la poésie familière de la vie.