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Jeannine Etiemble en 1974 (
Revue littéraire de la France, 1) et
Antoine Compagnon (
Les antimodernes, Gallimard 2005) avaient déjà présenté et commenté les relations
entre Benda et Paulhan. La mise en ligne sur le site
OBVIL de leur correspondence entre 1926 et 1937
apporte de nouveaux éléments très intéressants.
Benda, comme on sait, entre en contact
avec Paulhan en 1926-27, au moment où, après avoir publié chez Grasset La
trahison des clercs, il devient, après un échec antérieur à se rapprocher de la
NRF, l’un des collaborateurs les plus réguliers de la revue, sous la protection
de Paulhan qui publie tout ce qu’il soumet. Jusqu’en 1940, date où Gide lui
signifie qu’il vaut mieux, en tant que juif, qu’il aille se faire voir ailleurs
(voir dans Les cahiers d’un clerc,
1949, la lettre à Gide de 1941). Pendant toutes ces années, Benda acquiert un
véritable magistère intellectuel, incarnant l’aile gauche de la NRF, ce qui
irrite fort les Drieu, Jouhandeau ou Fernandez, mais encore plus les
antisémites de Gringoire et de Je suis partout, qui le vouent aux gémonies.
Mais, protégé par Paulhan, il garde sa liberté, jusqu’à ce qu’il soit envoyé en
juin 40 en exil dans le Gard puis à Carcassonne (j’ai raconté déjà ici ces
épisodes, 1 sept 2013 Benda et Blanchot , et post sur Benda et Géhenno, 2017).
Les lettres de 1927-37 éclairent leurs
relations. Beaucoup sont essentiellement, au début, seulement des
correspondances sur les épreuves des textes sur publie Benda, sans contenu
autre que des indications typographiques et des corrigenda. On notera au passage que Benda ne cesse se déplacer
durant ces années, et envoie des cartes postales de France (la Manche,
Charentes, Calvados, et à l’étranger (Vienne, le Tyrol, La Haye, La Suisse, Prague,
Milan, et en1937 du Grand Canyon et de New York) sans doute pour des tournées
de conférences (il rapporte des triomphes à Florence et Milan). Dans une carte
postale de 1930 postée de Dijon, qui fait écho à Un régulier dans le siècle, il nous suggère ses emplois du temps :
D’une chambre d’hôtel
Bien
chauffée et tranquille,
Je
vise l’Eternel
En
ignorant la ville.
Progressivement Benda
passe du « cher monsieur » au « cher ami ». Dans une lettre
de 1931, il fait état d’une lettre de Frédéric Paulhan, père de Jean, sur la
lecture de Renouvier par Halévy, qu’il critique, puis de son admiration pour
Frédéric Paulhan. Il le citera souvent dans La
France byzantine, et Du style d’idées.
En 1931, Frederic P. meurt. Très vraisemblablement cette admiration de Benda
pour Paulhan père renforce l’amitié avec le fils. Puis les lettres commencent à
porter sur des points plus substantiels : la rédaction par Benda de son Histoire des français en 1932, et de son Discours
à la nation européenne
Certaines lettres sont typiquement bendesques :
[9 octobre 1932]
Mon cher Paulhan,
Mon ombre vous serait infiniment reconnaissante si
vous pouviez obtenir de mes confrères qu’ils ne me fissent point d’article
nécrologique.
J’ai connu de la part d’à peu près tous, uniquement
leur hostilité, leur colère, leur violence malveillance
systématique. J’entends rester sur ce traitement de faveur et ne point subir
les ménagements hypocrites, voire les petits « éloges » que les convenances leur
imposeraient nécessairement.
En 1933 , il montre peu d’empressement
à être publié :
Je prends bien aisément mon parti de
voir retarder l’insertion de ma prose, puisqu’elle est écrite pour l’éternité
.. Je le prends beaucoup moins bien pour l’article de Le S[avoureux] qui est si
proprement d’actualité .. Ne peut-il pas précéder ceux de Siegfried et de
Lévy-Brühl ? Ceci inspiré par ma seule animosité contre
Bergson.
La plupart des notes que Benda donnait à la NRF étaient
des scolies, ou des “air du mois” dans le style :
Air du mois
Disques et animaux
On
a voulu enregistrer les cris des animaux. L’aigle, l’ours, le lion n’ont rien
voulu savoir. En revanche, l’âne s’est tout de suite mis à braire ; on ne
pouvait plus l’arrêter.
Je
pense à mes confrères auxquels les journalistes proposent des questions. Les
grands répondent quatre lignes ; les petits envoient six colonnes.
En 1935, il livre un
projet :
Je commence, pour le Dictionnaire
philosophique de Voltaire, une préface qui va me passionner à écrire ;
elle consiste à prendre les principales idées politiques lancées par V[oltaire]
et à suivre leur fortune – et leur déformation – jusqu’à aujourd’hui
Benda ne manque pas de lâcher ses
piques
[août ?1935]
J’ai dû me faire beaucoup de tort avec mon texte de
P.V. [Paul Valéry], et irriter une fois ceux qui me reprochent de ne pas
observer les règles de la confrérie.
C’est d’autant plus sot que le texte n’est décidément
pas bien choisi ; la pensée qu’il exprime n’est pas absolument banale et
je pouvais, dans ses pensées son ouvre trouv et
dans les pâmoisons qu’elles suscitent, trouver mieux.
A vous
Il ajoute en 1935 :
cet André Rousseaux est stupide. Je
n’ai pas raillé la pensée de Valéry, j’ai raillé ceux qui le saluent de profond
penseur en tant qu’il dit des vérités qui, de l’aveu de R[ousseaux] lui-même,
crèvent les yeux.
Mais Paulhan n’aimait pas Valéry (voir
son livre PaulValéry ou la littérature
considérée comme un faux)
En 1935, il donne à la NRF des propos qui ont dû faire bondir
Air du mois [en haut et à gauche de la feuille de cahier]
Donc, Polémarque …
Donc, Polémarque, vous ne marchandez pas vos
hourrah à l’éloquence d’Hitler et voudriez que la France s’unisse à lui pour
faire la guerre au bolchevisme.
Que
haïssez-vous dans le bolchevisme ? La destruction suppression destruction de la
liberté ? La ruine de l’art ? de la civilisation ?. Toutes ces
choses sont-elles si brillantes en Allemagne et en Italie,
Parlez
donc net. Ce qui vous terrifie dans le bolchevisme, c’est la destruction suppression des
suppression
des classes possédantes, c’est l’anéantissement des privilèges bourgeois, dont
vous savez bien que le fascisme, quoi qu’il dise, les maintient.
N’espérez
pas trop. Vous dites à Blum que les ouvriers français ne vont pas se faire
casser la figure pour mettre au pas le fascisme italien, son ennemi personnel.
Croyez qu’ils se la feront casser moins encore pour arrêter le communisme
russe, qui ne menace que vos classes.
Une lettre de 1936 annonce les motifs
de la future querelle Benda / Paulhan
Cher ami,
encore une fois, indiquez-moi qq jours à l’avance votre passage par Paris. J’ai des choses à vs
communiquer soumettre quant à vos dernières « fleurs »
Et une autre lettre évoque le
mécontentement de Gide face à la Jeunesse
d’un clerc
8 oct. 1936
Cher ami,
je vous verrai donc à Paris le 14 et vous soumettrai
mes coupures de mon article de novembre.
Le mot de Gide m’a inquiété. Vous me l’avez communiqué
surtout, je pense, pour me montrer combien son esprit est curieux. Mais je me
suis mis dans la tête qu’il est grave pour moi qu’il ait envisagé que la NRF se
séparait de moi, et que vous croyez bon de m’en avertir, pour que je ne sois
pas pris en traître. J’aimerais que vous me donniez votre franc avis sur ce
point.
Quant à un esprit qui trouve que je manquerais
d’autant plus qu’on ne s’apercevrait pas combien je manquerais, j’avoue peu
l’admirer et ne pas sentir la justesse de « d’autant plus. » Mais ne
me donnez pas le mot pour l’ « admirer », sauf au sens latin.
L’« exaspération » de certains amis de la
NRF devant ma Jeunesse me semble toujours inexplicable.
– Je dois dire que je vois aussi des enthousiastes.
On connaît la suite, par
les analyses de Compagnon (voir aussi l’auteur des Lois de l’esprit) : en 40 lors de la débâcle Paulhan aide Benda à passer dans le
Gard à Lunel, puis à Carcassonne. Ils restent en contact, mais leur
correspondance va porter sur Les fleurs
de Tarbes, que Benda va attaquer des 1942-43, comme représentant in petto
la conception de la littérature pure qu’il attaque dans La France Byzantine. La correspondance publiée par Jeanine Etiemble
montre combien les relations s’enveniment. Chose intéressante, que je crois
Compagnon ne note pas, l’un des motifs de la querelle passe par l’article de Maurice
Blanchot publié en 1941, « Comment
la littérature est-elle possible ? » ( repris dans Faux pas) qu’on peut tenir comme le premier
manifeste de la conception blanchotienne de la littérature qui allait dominer
toute la vie littéraire pendant toute la seconde moitié du vingtième siècle.
En mars 45 , Benda écrit
à Paulhan
Cher ami,
La personne qui m'a fait
sur les Fleurs de Tarbes un rapport
qui « ne vous semble pas très honnête, ni même honnête tout court » est
moi-même . Votre jugement sur ce rapport ne me paraît pas juste si non-honnête
signifie qui refuse de reconnaître à un écrit un caractère qui, pour tout
lecteur de bonne foi, est évident. Ce caractère est selon vous, en ce qui
concerne votre livre, la méthode tainienne, « purement tainienne ». En quoi
consiste cette méthode ? A poser une thèse et à s'employer à la démontrer. Or,
une telle attitude existe peut-être dans votre livre, mais elle y existe, si
j'ose dire, incognito et ne représente aucune évidence tout au contraire 21.
Pour ce qui est de votre appareil démonstratif, il s'impose si peu au lecteur
que voici deux fois que vous croyez devoir me l'expliciter (que n'avez-vous mis
en tête de votre livre ce plan que vous m'adressez). J'ai d'ailleurs, sur votre
pratique de l'enchaînement des idées, un vôtre aveu : comme je me plaignais,
lors de votre publication du Carnet dans la N.R.F. 22 de n'y point trouver
d'articulations du raisonnement, vous vous tûtes mais me dites quelques jours
plus tard : « Elles y sont, mais elles sont cachées ». Quant à votre idée
maîtresse, elle se déclare si peu que la plupart de ceux de vos commentateurs
que j'ai lus écrivent : a II semble bien que la thèse de l'auteur soit ceci : »
On peut peut-être admettre qu'elle est
cela » ; que le principal d'entre eux, M. Blanchot, parle de votre conclusion «
mystérieuse » et se demande (je n'ai plus son texte exact // sous les yeux) si
le livre qu'on lit est exactement celui que vous voulez qu'on lise 23. En
somme, vous me paraissez rester au mot de votre jeunesse : « plus curieux que
convaincants » ; mais il semble qu’avec l’âge vous vous froissiez un
peu qu'on les reçoive comme tels. Un autre signe du peu d'évidence de votre
thèse est la divergence entre vos exégètes ; Bousquet sur Fernandez, Blanchot
et réciproquement. Rien de tel avec préface Litt,
anglaise ou tel livre de L’ Intelligence.
Jeannine Etiemble met en
note :
C'est ici à l'un des
commentateurs de Paulhan, Maurice Blanchot, que, pour l'accabler, se réfère
Benda. Notons le titre exact de la plaquette en question : « Comment la
littérature est-elle possible? » (Corti, 1943). Maurice Blanchot y
déclarait en effet que, dans Les Fleurs
de Tarbes, tout est « clair, ingénieux, sans détour » (p. 9), mais aussi : « II
y a deux manières de lire Les Fleurs de
Tarbes. Si l'on se contente de recevoir le texte, d'en suivre les
indications, de se plaire à la première réflexion qu'il apporte, on sera
récompensé par la lecture la plus agréable et la plus excitante pour l'esprit ;
rien de plus ingénieux ni de plus satisfaisant que les tours et les détours du
jugement en face d'une certaine conception littéraire qu'il regarde, fascine et
anéantit à la fois ; on sort de ce spectacle ravi et assuré. Malheureusement, après
quelques allusions dissimulées par leur évidence, divers incidents de forme et une
conclusion mystérieuse donnent peu à peu à penser. Le livre dont on vient de
s'approcher, est-ce bien le véritable ouvrage qu'il faut lire ? N'en est-il pas
l'apparence ? Ne serait-il là que pour cacher ironiquement un autre essai, plus
difficile, plus dangereux, dont on devine les ombres et l'ambition ? Voici
qu'il faut reprendre la lecture, mais il serait vain de croire que M. Jean
Paulhan livre jamais ses secrets. C'est par le malaise qu'on éprouve, et l'anxiété,
qu'on est seulement autorisé à entrer en rapports avec les grands problèmes
qu'il étudie et dont il n'accepte de montrer l'absence. »
Benda reprend ce texte et
l’allusion à Blanchot
dans
La France byzantine . Il y a là un tour
étonnant. Benda use, pour accabler Paulhan, d’une exégèse de Blanchot. Peut
être n’avait il pas lu directement
Les
fleurs de Tarbes. C’est son tort. Mais il avait senti, derrière cette
approbation de Blanchot, la menace : se faisait jour à travers lui, et
donc Paulhan lu par lui, la conception même de la littérature pure
à laquelle il voulait s’opposer , celle qu’il
condamnait depuis
Belphégor. Mais il
y a aussi un sous texte. Pourquoi Benda a—il donné tant importance à cette
analyse de Blanchot ? Certes en raison de cette même conception qui s’y
fait jour. Mais aussi parce que Benda savait très bien qui était Blanchot. Il n’avait
pas pu ne pas au moins entendre parler
du compte rendu de la
Jeunesse d’un
clerc que Blanchot avait fait quelques années avant, et qui suintait l’antisémitisme.
Je l’ai commentée dans ce même blog (
4 aout 2014) . Benda n’ignorait pas non plus les
positions politiques de Blanchot dans les années 30 ( tout comme je crois qu’il
n’ignorait pas ce que Céline avait pu écrire de lui dans
Bagatelles et
l’école des
cadavres). Il avait compris ce qui allait être le retournement à la fois
littéraire et politique de Blanchot. Et il anticipait aussi la querelle
politique qui allait le séparer de Paulhan au sujet de l’Epuration et du comité
national des écrivains, qui allait conduire Paulhan à écrire en 1948 ses deux
articles sur « Benda ou le clerc malgré lui » dans
Critique (la revue de Bataille et de
Blanchot) et Benda son article dans
Europe
sur « Un fossoyeur de la France : Jean Paulhan ». C’est la
divergence à la fois littéraire et politique qui conduisit Paulhan, qui appelait
gentiment Benda « L’oncle Benda » dans les années 30, à ne plus voir
en lui que le vieillard aigri, et le second à ne plus voir dans le premier qu’un
fils indigne.