Pages

samedi 19 octobre 2019

Un souvenir d'adolescence sur Derrida



    La publication récente du cours de Jacques Derrida , La vie la mort. Séminaires(1975-1976)  et l'inscription de son nom sur une épée de jedi ont éveillé en moi des souvenirs.

    Quand j’étais en terminale au lycée, à l’âge où l’on n’est pas sérieux, je fus une fois invité chez un professeur de philosophie qui avait à sa table quelques collègues. L’un d’eux, si je me souviens bien, enseignait à Tours. A un moment du repas, histoire de faire le malin, je prétendis que La voix et le phénomène, que je n’avais pas lu, n’était pas à hauteur de sa réputation. Le tourangeau s’exclama indigné: « Je ne tolèrerai pas qu’on dise du mal de Derrida !» Plus tard, je lus, cette fois réellement et avec peine, La grammatologie et l’Ecriture et la différence, puis La pharmacie de Platon, et trouvai derechef, mais cette fois de manière plus informée, que ces livres n’étaient pas à la hauteur de leur réputation.

Un livre controversé (videte Mulligan, How not to read)

    Entré à l’Ecole normale, je me mis à préparer l’agrégation de philosophie. Cette année-là, le thème au programme de la seconde dissertation était la vie et la mort. Nous trouvions cela bien vaste, comme si l’on nous avait collé l’être et le néant ou le ciel et la terre. Mais il fallait bien s’y coller justement, et nous étions, de par notre formation de khâgneux, rompus à l’exercice de parler de n’importe quoi (c’était même alors tout notre savoir). Derrida, qui était notre caïman, était supposé, selon son titre de maître-assistant répétiteur, nous préparer à cette épreuve. Je me rendis donc, à l’automne 1975, à son cours d’agrégation, qui portait aussi le nom de « séminaire », et qui s’annonçait traiter de « la vie et la mort ». L’agrégatif a beau être un sujet supposé savoir – savoir parler de n’importe quoi -  il lui faut quand même une accroche. J’espérais donc du séminaire de Derrida qu’il m’apportât une patère pour mes concepts flous. Las ! En fait de patère, nous n’eûmes, agrégatifs, que quelques crochets adhésifs, du genre de ceux qui se décollent quasiment tout de suite du mur. Tout était fait pour décourager l’étudiant. Le dispositif du séminaire d’abord. Le public ne contenait en fait que peu d’agrégatifs, et était essentiellement mondain, principalement féminin, et si je l'avais su à l'époque, composé de quelques célébrités. Il s’animait surtout quand Derrida parlait de Freud, du principe de plaisir et de l’instinct de mort, ce qui semblait dénoter un parterre surtout lacanien. A chaque pointe du maître, on gloussait comme Mademoiselle Kiglouss, la secrétaire de Monsieur de Maesmeker dans Gaston Lagaffe



A la première séance, Derrida commença par déclarer qu’il était partagé entre parler du sujet de l’agrégation, concours dont il se défiait, et parler d’autre chose à sa façon. Il parlait d’ailleurs essentiellement d’autre chose, se lançant dans de grands développements sur Nietzsche ou Freud, dont on ne voyait que lointainement le rapport avec le sujet. Quand il abordait des thèmes qui semblaient avoir un rapport, comme l’idée de la vie comme information, qu’il commentait à partir de la logique du vivant de François Jacob, paru quelques années auparavant (et que j’avais lu parce que Foucault l’avait recommandé), il se cantonnait à des banalités. De fait ce qu’il me semblait dire était une série de banalités, couchées dans un discours qui passait de jeux de mots dans le style Yau de poële * ou Marabout, bout de ficelle, à une série de métaphores filées à la suite en collier, dont voici un exemple :

« Qu’il existe avant toute serrure et toute ouverture-fermeture instituée, avant toute clé donnée ou reprise, une fente – qui n’est donc ni naturelle, ni survenue (technique, instituée) –, que la possibilité de cette fente permette de voir… »

Gloussements nourris dans la salle. J’avais lu Madame Edwarda, et gloussai, à ce trait, en chœur. J’eus plus tard l’occasion de constater que le trope de la fente et de l’ouverture était l’un de ses favoris, quand j’entendis aux Etats Unis une conférence qu’il faisait (en français, devant un public anglophone qui n’y comprenait pas un traître mot mais semblait apprécier grandement) sur l’invagination dans La folie du jour de Blanchot. 
   Mais ce n’était pas vraiment ce qui rendait ce séminaire pénible. Le plus pénible est la manière dont le maître s‘écoutait parler. Il le faisait en fait littéralement, en ayant devant lui un gros magnétophone, sur lequel il enregistrait le flux de son discours. Je suppose qu’il faisait ensuite coucher par écrit ses propos. A cette époque il n’y avait pas de portables ni de petites sonneries à musiques aigrelettes, mais il y avait les magnétophones et leur appareillage. Derrida avait, comme son public, le sien. Au début de chaque séance, il avait besoin de rembobiner les bandes, ce qui faisait pendant cinq minutes une espèce de grésillement insupportable, et ensuite de réécouter la fin de la séance précédente, pour raccorder – resuturer dirait l’autre – ledit flux à celui qu’il allait produire. Pendant ces moments qui suivaient celui du rembobinage, nous devions avec lui réentendre la fin de la fois d’avant, comme le petit chien Pathé Marconi qui écoute la voix de son maître. Je trouvais cela un peu paradoxal pour un philosophe qui affirmait le primat de l'écriture sur la parole vive, mais je compris plus tard que le magnéto était bien une forme d'écriture.


   

     

* un lecteur m'a rappelé François George, L'effet Yau de poële de Lacan. C'est en effet en référence à ce livre que j'ai employé cette expression.

jeudi 3 octobre 2019

CRIMES CONTRE L’ESPRIT





La Justice spirituelle et la vengeance intellectuelle poursuivant le Crime contre l'Esprit

     (On m’a dit qu’Ange Scalpel, juriste, ne semblait pas avoir manifesté sur ce blog un grand intérêt pour les problèmes juridiques. Mais j’ai retrouvé dans ses papiers posthumes certains textes comme celui-ci, qui en témoignent).

Angela Cleps


    Après la Seconde Guerre mondiale, on s’avisa que les causes de la guerre pouvaient avoir été tout autant intellectuelles et spirituelles que physiques, sociales ou historiques. Ne fut-ce pas, après tout, le manque d’intelligence de l’état-major français (réputé pour sa bêtise depuis l’affaire Dreyfus et le Chemin des Dames) qui avait conduit Gamelin à penser que les Allemands allaient attaquer par la Belgique comme en 14, et à ne pas écouter le colonel de Gaulle qui  prônait l’usage massif des chars ? La bêtise des Polonais qui avaient conduit leurs lanciers à cheval contre les chars du Reich dans une charge dérisoire ? La sottise de Chamberlain et la couardise intellectuelle de Daladier (qui ne manquait cependant pas de jugement, puisque il était capable d’appeler un con un con) qui avaient conduit à la capitulation de Munich ? Les idiots de la Grande guerre avaient, il est vrai, du fait que la victoire contre Guillaume avait été conquise par les Alliés, relégués au second plan, mais leur présence se faisait toujours sentir, ne serait-ce que parce que le plus malhonnête intellectuel parmi eux, Philippe Pétain, venait de faire le « don de sa personne » ( on notera : mais pas de son intelligence) au pays. Goering, Goebbels, Speer, Himmler ou Borman était certes plus fins que leur maître, et à bien des égards malins comme des singes, et ils n’étaient pas dépourvus de Sweckrationalität. Chez les intellectuels,  Rosenberg, Heidegger, Schmitt passaient pour des minus habens face aux grands noms de l’Allemagne weimarienne comme Mann, Husserl, Jaspers et Cassirer, mais même des demi-habiles sont habiles. Pendant l’Occupation, les collaborateurs, les partisans de Vichy ne manquèrent pas de fustiger la sottise du Front populaire, la nullité des institutions  pourries de la Troisième république, et la connerie des Rad’ soc et du Cartel des gauches. Les intellectuels fascistes, Mussolini en tête, n’avaient pas démérité en matière de sottise, de vanité et de vide intellectuel. Mais personne ne pouvait nier que la Seconde guerre mondiale ne traduise un effondrement des valeurs de l’esprit  et de l’intellect sans précédent, que des auteurs comme Kraus, Benda, Orwell, Ortega y Gasset ou Musil avaient parfaitement diagnostiqué avant-guerre, mais sur lequel ils avaient été incapables de peser (d’ailleurs comment peser sur un effondrement, sinon en s’effondrant un peu plus avec lui ?). Aussi, quand le tribunal de Nuremberg commença en 1945 à donner les contours d‘une définition de la notion de crime contre l’humanité,  de grands juristes internationaux commencèrent à réfléchir à la notion de crime contre l’esprit. Ils étaient frappés par la limitation mentale et l’absence de sens de l’esprit et des valeurs non seulement des fascistes et des nazis, mais aussi des communistes, et de nombre de leurs contemporains. Leur orientation était clairement libérale, mais ils voyaient aussi combien le libéralisme ne préserve pas de la sottise. L’idée que des individus puissent particulièrement se rendre coupables de crimes contre l’esprit leur paraissait sensée. Mais cette idée mit du temps à faire son chemin. Les marxistes s’y opposaient. D’une part ils jugeaient les masses opprimées innocentes de tels crimes, et leurs guides communistes immunisés,  et ils condamnaient comme bourgeoise la conception de l’esprit qui présidait au projet. Mais on leur opposait des épisodes comme le lyssenkisme, qui n’était pas particulièrement glorieux.  Le crétinisme libéral n’était pas en reste. Qui aurait pu dire, à la  contemplation du maccarthysme, dans des condamnations comme celles d’Alan Turing, que les valeurs de l’esprit étaient respectées ? Il n’y avait pas que dans le monde social et historique que des crimes contre l’esprit se commettaient. On accusait la Raison et les Lumières d’en avoir commis d’énormes en rendant possible le nazisme, on accusait les marxistes d’en commettre encore plus, et ces derniers voyaient dans l’idéologie libérale la ruine de l’intellect. Sartre ne disait- il pas qu’ »un anticommuniste est un chien » ? Plus tard, de graves offenses à l’esprit se produisirent souvent, avec des livres comme Le matin des magiciens, ou les ouvrages de Ron Hubbard, le fondateur de la scientologie. Plus tard encore, les méfaits de la French Theory, et les dénonciations salutaires de Sokal et Bricmont, attirèrent l’attention d’autres crimes de lèse- intellect. Mais il n’y avait pas que dans le domaine des idées que ces offenses se produisaient. La littérature – que l’on songe à la cohorte de prix Nobel de littérature qui ont stupéfié tous ceux qui avaient encore un sens des valeurs de cet art – et les sciences  que l’on songe à la montée de la fraude dans les laboratoires – n’étaient pas en reste. Ajoutez à cela la nullité des productions artistiques contemporaines (chiens en plastique et plugs anaux plantés dans les décors urbains), de l’architecture, qui rendait les villes inhabitables, du kitsch qui envahit nos habitations, du théâtre, qui devenait un immense happening, et du cinéma, où les pires navets étaient portés aux nues. Le pire encore était que toutes ces œuvres nullissimes étaient jugées admirables, selon le principe qui veut que les voleurs soient les premiers à recevoir la gloire d’avoir pratiqué la truanderie. Au lieu de raser les murs, de se terrer dans des trous, les criminels contre l’esprit non seulement opéraient au grand jour, mais recevaient tous les honneurs.

      On s’attela donc, dès la fin des années 60 du vingtième siècle, à définir un nouveau statut du droit pénal, celui de crime contre l’Esprit. Reprenant les idées pionnières des juristes sus mentionnés, des spécialistes en droit international se mirent, inspirés par la cour de la Haye, à définir un statut pour ce type de crimes, et une commission se créa en vue d’établir un Tribunal international visant à juger les crimes contre l’Esprit (TICE). Mais on se heurta immédiatement à des problèmes insolubles. D’abord comment définir ces types de crimes ? En quoi concernaient-ils l’intellect universel ? Et comment distinguer des crimes relevant de l’évaluation théorique de ceux qui relèvent des applications pratiques ? Les offenses à la beauté, comme les œuvres kitsch ou l’architecture soviétique, étaient-elles des offenses à l’Esprit ? La musique rock, le rap devaient-ils aussi  être condamnés ? Fallait-il condamner un imbécile juste parce qu’on le jugeait tel et sans qu’il eût beaucoup diffusé ses idées, ou bien parce qu’il aurait essaimé mais sans que pour autant ses écrits aient réellement compté dans ses activités politiques ( à supposer qu’il y en ait eût)?  En quoi étaient-ils des crimes, plutôt que des délits ? Pourquoi devraient-ils être jugés par une cour internationale et non pas au niveau national ? Quelles sanctions leur appliquer, et selon quels critères ? Où la Cour dévolue à ces crimes siégerait-elle ? A la Haye ? A Londres ? A Oslo ?  A Paris ? A Little Rock ? A Osaka ? A Singapour ? A Sydney ? Aux Iles Samoa ? Certains marxistes voulaient pendre Milton Friedmann, des disciples de Aynd Rand voulaient pendre Sartre, des théoriciens du post-colonialisme entendaient traîner des penseurs universalistes devant le Tribunal international des crimes intellectuels, des féministes voulaient inclure des violeurs notoires d’Hollywood dans le lot, et des penseurs libéraux et conservateurs voulaient traîner Badiou ou Zizek devant la Justice. Un peu perdu, le comité destiné à constituer un tribunal proposa un programme minimal, un lieu minimal, et un jury minimal. Il se demanda d’abord s’il devait inclure dans ses membres les Prix Nobel, mais on réfléchit vite au fait que ceux-ci n’étaient peut-être pas, à de rares exceptions, les meilleurs juges du progrès de l’Esprit. Bob Dylan devrait-il juger les atteintes à l’intelligence ? On se rabattit  alors sur les récipiendaires du Prix Balzan, du Prix Hinamuro de Tokyo, puis du Prix Holberg,  puis du Pulitzer et du Booker Prize, et le même problème se posa : plus on descendait dans l’échelle du prestige, moins on avait de chances de trouver des représentants authentiques du Règne de l’Intellect. Les chefs d’Etat à la retraite, les Hautes autorités des Universités, et même les dignitaires ecclésiastiques déclinèrent, de crainte du ridicule. Pour faire bonne mesure on fit appel à de grandes figures du féminisme et du post-colonialisme, qui refusèrent. Il ne resta plus, pour composer le jury, mettre en place dans la seule capitale un peu neutre choisie, l’Andorre, que quelques inconnus. 

    Ils s’accordèrent sur le fait qu’une œuvre de mauvaise qualité, bête ou laide, ne pouvait pas compter comme un crime, et que même des monuments de stupidité ne pouvaient pas valoir à leurs auteurs plus que la réprobation et le blâme, et non pas des condamnations pénales. On ne pouvait pas revenir à la censure communiste, à Jdanov, ou à la mise à l’index vaticane des œuvres non conformes aux canons de la décence intellectuelle. Des groupes variés, au nom de minorités (ou de majorités) sexuelles, ethniques,  religieuses, ou politiques, essayèrent bien de s’immiscer dans le Tribunal, afin de faire avancer leurs  programmes moralisateurs, par exemple en bannissant les peintures blasphématoires contre le Christianisme ou l’Islam. Divers censeurs voulaient  en profiter pour réintroduire le Spirituel dans l’art – par quoi ils entendaient le religieux. Mais les juristes du TICE résistèrent à cette intrusion des considérations morales et religieuses dans le règne de l’Esprit. Ils définirent alors les crimes contre l’esprit en des termes plus classiques sur la base de la responsabilité des individus et de leurs actes. On s’attacha alors à pénaliser le plagiat, la fraude, la filouterie dans le domaine intellectuel et artistique, plutôt que des crimes indéfinissables, comme la sottise ou l’art laid. Mais d’une part, aucun de ces crimes et délits ne semblait avoir la dimension des crimes contre l’humanité, qui restait le modèle ultime de ces juristes – aucun crime comparable à un génocide n’était commis par un plagiaire ou un fraudeur en sciences –et d’autre part ces manquements à l’éthique intellectuelle étaient si nombreux qu’un tribunal de l’Esprit n’aurait jamais pu les instruire ou les juger tous. Il était bien difficile de trouver des Milosevic ou des Karadzic de l’Esprit, même si bien des noms de clercs traîtres venaient spontanément comme candidats à la condamnation. Au mieux, on pouvait mettre ces gens à l’amende. On essayait de traîner devant le tribunal des TICE quelques-uns des intellectuels que Sokal et Bricmont  avaient attaqués, puis , en réaction, Sokal et Bricmont eux-mêmes, mais tous furent acquittés. On  s’intéressa aux responsabilités collectives, car après tout la connerie n’est-elle pas de masse ? Ainsi on voulut comparer la pollution intellectuelle des GAFA , le tombereau de sottise numérique, à celle des pétroliers dont les navires s’abîmaient régulièrement sur nos côtes, tuant toute vie alentour. Greta Thunberg déclara même que ses professeurs avaient ruiné son enfance en ne lui apprenant pas à réciter par coeur l’Iliade ou l’Eneide. Impressionné  par cet argument le TICE, dont les juges avaient un semblant d’éducation humaniste,  accepta même de laisser traîner devant sa juridiction un enseignant suédois qui avait recommandé à ses élèves la lecture de Millenium plutôt que celle de Selma Lagerlöf. Personne n’y vit de crime. La comparaison fit long feu, et les mauvais professeurs répondant à ce critère furent tous acquittés. Même en distinguant ceux qui, à travers le monde, n’étaient pas responsables de leur ignorance de ceux qui étaient responsables de celle des autres, ou qui l’induisaient, la tâche était titanesque.  Le TICE avait fini par jeter l’éponge. A cela s’ajoutait un argument financier : allait-on mettre en prison, ou sous bracelet électronique, tous ces criminels contre l’esprit , même si on parvenait, tels les anciens nazis, à les traquer et les déférer devant la justice? Les coûts seraient astronomiques. 
 
    Après une dizaine d’années de travail, les juges du TICE  se résignèrent à démissionner. L’Andorre se consacra à des activités plus lucratives et refusa d’héberger encore des juristes sans doctrine et sans coupables, et le cours de l’Esprit, qui souffle, ou non, où il le veut bien, reprit son chemin.




     


lundi 23 septembre 2019

L'humiliation des Montfort

  ( Ce billet fait partie de ceux qu'Ange Scalpel a laissés dans ses papiers posthumes.
Il aimait à dénoncer les plagiats, mais comme on s'en apercevra ici, il ne craignait pas d'en commettre. Ce texte  est publié ici sous ma seule responsabilité)
                                                                                                 Angela Cleps





      Lorsque l’académicien Gabriel Montfort mourut, des nécrologies élogieuses mais légèrement embarrassées parurent dans les journaux. On célébra son œuvre de juriste, de philosophe et d’éducateur, sa carrière universitaire et politique, et l’on rappela les multiples médailles, légions, rosettes et prix dont il avait été le récipiendaire. Les académies et les instituts dont il avait été membre prononcèrent des éloges solennels sous des coupoles et des plafonds dorés et lambrissés. Un grand représentant de l’intellect disparaissait, on perdait un pionnier de l’application de l’intelligence artificielle au droit, un membre éminent de l’Etat qui avait rendu d’immenses services à la Science et aux Humanités, docteur honoris causa de nombreuses universités étrangères, animateur de rencontres internationales brillantes, nous quittait. Le succès avait accompagné toutes ses entreprises, et ses œuvres lumineuses accompagneraient les générations futures. On avait plus de mal à cerner ses contributions philosophiques, mais on retenait qu’il avait défendu la créativité humaine face au progrès de la technique, rétabli la force du droit dans la cybernétique, fait circuler les savoirs comme aucun passeur avant lui,  et puissamment anticipé l’humanisme de notre temps contre l’envahissement des machines tout en reconnaissant la part de nature qui gît dans notre culture. On évoquait les multiples colloques, conférences et débats décisifs auxquels il avait contribué et qu'il avait organisés si brillamment. Ses contemporains émus se souvenaient des rencontres éphémères, mais si significatives, auxquelles il avait participé, des entretiens qu’il avait menés d’une main experte, levant les fonds, organisant voyages et hôtels jusqu’à se soucier des réservations, et publiant les ouvrages collectifs qui en étaient sortis, dont on avait oublié les titres et les sujets. Quelque chose pourtant semblait manquer aux obituaires, comme s’ils ne parvenaient pas à cerner comment Montfort avait pu réussir si bien en tout en dépit d’accomplissements dont personne ne parvenait à voir en quoi ils lui avaient valu tant d’honneurs. Même son ancien collègue et ami Guillaume Elpis, l’un de ceux qui le connaissaient le mieux pour avoir en vain essayé de rivaliser avec lui, n’avait pas réellement pu percer la clef d’une gloire aussi monotone. Quand il lut les nécrologies, sa première réaction fut de hausser les épaules, comme s’il ne valait pas la peine, une fois encore, d’essayer de comprendre pourquoi un individu aussi falot, à propos duquel  il n’y avait à peu près rien à dire,  avait pu tant d’années, et à présent au-delà de la mort, faire illusion. L’habileté sociale et universitaire, l’entregent, le bagout du personnage et la pauvreté en esprit du temps, qui favorisaient la publicité, la communication et la sacro-sainte « interdisciplinarité », n’expliquaient pas tout. Il avait su tirer le meilleur parti de la faiblesse de jugement de ses contemporains, de la sottise de ses épouses et de ses étudiants en mal de bourses et de lettres de recommandation, de l’ignorance des littéraires en matière scientifique  comme de l’ignorance symétrique des scientifiques en matière littéraire, de la misère des milieux correspondants en matière de conditions d’existence au sein d’un univers gouverné par le journalisme et les media, mais le résidu de doute demeurait : « Et si après tout, cette gloire incongrue n’avait pas été méritée ? Et si ceux qui s’enorgueillaient de  leur allégeance à l’Esprit n’étaient pas eux-mêmes de petits braconniers ? «  Ah tant pis ! Je dois aller à son enterrement, j’ai été son collègue après tout, et je me suis trouvé présent quasiment à toutes les occasions où il recevait des hommages. Ne serait-ce que pour comprendre enfin pourquoi il a pu faire illusion, et par devoir,  il me faut y aller.» 
   Madame Elpis, jeta d’abord un regard inquiet et réprobateur à son mari. « Vous allez abuser de ma patience. Vous êtes bien plus malade qu’il ne l’a jamais été.
-          Oh ! tant qu’il ne me condamne qu’à l’enterrer !
-          Mais c’est moi que vous condamnez, avec vos soi-disant élans chevaleresques, votre sens du devoir universitaire, alors même qu’il n’en a jamais manifesté la moindre parcelle et n’a fait, de toute sa carrière, que sucer vos ressources intellectuelles que vous lui délivriez au nom de la prétendue générosité de l’esprit dont vous vous croyiez investi ! A aucun moment il ne consentit à vous sacrifier quoi que soit, et il n’aurait jamais même songé à vous conférer la moindre parcelle des honneurs qu’il n’a cessé de  recevoir en vous pillant, et qui vous étaient en réalité dus, en vous volant comme un bandit de grand chemin. Aucun intellectuel de votre milieu n’a jamais manifesté aussi bien l’imposture, le ridicule qu’il y a à recevoir une gloire imméritée, une telle absence de vergogne à en profiter, et tout cela à votre détriment ! Pas un seul de ses prétendus  écrits qui ne soit fait de vol et de rapine, sur fond de bêtise mal dissimulée mais glorifiée par des crétins ! Combien de fois ne m’avez-vous pas dit vous-même que vous reconnaissiez, dans ses conférences, le plagiat éhonté, dans ses présences mondaines, la petitesse et la vulgarité d’un gagne-petit de l’intellect ! Et vous voudriez à présent vous pencher sur la tombe de cet escroc !
-         -  Chère amie, ce qu’il m’a fait n’est que le produit de votre imagination et de votre sens de la gratitude universitaire, dont vous devriez savoir qu’il n’existe pas chez les intéressés.
-          - Je me demande bien en effet de quelle gratitude il a pu faire montre à votre endroit, et pourquoi il vous faudrait être loyal envers un tel pirate !
-      -     Il n’en reste pas moins l’un de mes contemporains, et qu’il représente, même petitement, l’époque. Nous avons mené certains combats ensemble, souvent écrit sur des sujets voisins, il a été longtemps mon collègue à l’université. Je dérogerais à mon devoir de mémoire si je ne faisais pas l’effort d’au moins aller le saluer une dernière fois, quoiqu’il m’en coûte. Après tout, nous nous saluions encore avec camaraderie, comme de vieux complices.

-          Ah oui ! Tout comme il avait le soin de jouer de sa connivence avec tous ceux qu’il volait comme dans un bois, dont il savait tirer avantage sans jamais reconnaître leurs mérites. Vous l’avez toujours soutenu, allant même jusqu’à le laisser élire dans des postes qui vous revenaient à vous, alors qu’il vous a toujours écrasé de son mépris. Il vous a utilisé, il a pressé le citron jusqu’à la dernière goutte, et, vous étiez toujours là à lui tendre vos perches, au nom de l’honneur et de la modestie ! Il a réussi sur votre dos, épiant tous vos mouvements pour les singer et en tirer profit ! Quel don peut il y avoir là-dedans sinon celui de la crapulerie ? Ce sont vos propres dons qu’il a exploités, le plus souvent parce que vous les lui offriez gratis, et le reste du temps dans votre dos !
-          Quant à moi, je vous ai comprise, chère amie, mais j’accomplis mon devoir et vous rejoins aussitôt.

I
            Il  partit le lendemain seul aux obsèques, qui avaient lieu au cimetière familial des Montfort en Touraine, et n’était pas mécontent – sa femme le réalisait mieux que lui – de se sentir appartenir à cette foule distinguée qui chaque fois qu’elle rend hommage à l’un des siens se sent rendre hommage à elle-même. Mais Madame Elpis s’inquiétait de ce voyage d’hiver et de ce qu’il impliquait d’attentes dans le froid et la boue d’un cimetière. Elle se morfondait en espérant son retour rapide, réfléchissant à tout ce que son mari avait subi, et à l’injustice dont il avait été victime. C’est lui en réalité qui avait, par son œuvre pionnière, établi dans le monde savant tout le domaine dont Montfort allait quelques années plus tard, en le copiant et en venant dans son sillage profiter de ce qu’Elpis avait semé. Souvent lui venait cette image chez David Hume d’un chasseur qui poursuit un lièvre sur des lieues, et qui au dernier moment, quand l’animal est sur le point d’être pris, se le voit rafler par un concurrent opportuniste. Elpis avait tout donné, tout inventé, mais c’est Montfort qui avait recueilli les fruits. A soixante ans, Guillaume avait tout au plus fait une carrière honnête et digne, mais jamais n’avait eu la reconnaissance publique, ou même simplement universitaire, qu’il méritait et dont Montfort avait, quant à lui, joui sans cesse, alors même qu’il n’avait pas une once du talent de Guillaume. Il avait obtenu par arrivisme les prérogatives que  ce dernier n’avait jamais recherchées, profité de ce qu’avec générosité Elpis lui avait indiqué, et le plus souvent s’était simplement approprié ses idées et ses œuvres en les présentant comme siennes. Il avait joué de la société médiatique et cybernétique que son mari avait été incapable de contrôler fût-ce un peu. Elle se souvenait même que Montfort avait essayé de la séduire, sûr de son charme, alors qu’elle n’était que fiancée à Elpis. Il cherchait toujours à s’approprier les biens d’autrui.

    Son mari rentra de l’enterrement avec un rhume, qui dégénéra vite en une pneumonie. Madame Elpis n’eut même pas la force de se mettre en colère et de lui reprocher ce voyage, tant elle sentait que c’était encore un fois la sottise de son mari, alliée à la cruauté du sort, qui faisait de Montfort son fardeau, même au fond de la tombe. En une semaine Elpis était mort, laissant sa veuve à son chagrin, et son destin à l’obscurité.  

    Car au lieu d’avoir droit, comme Montfort, à des funérailles grandioses, Elpis fut enterré en petit comité, presque en catimini. Là où Montfort avait eu droit à une demi- page dans le Monde, Elpis n’était signalé que par quelques lignes dans le carnet du journal, à côté d’un proviseur et d’un bâtonnier. C’est tout juste si son université lui consacra une notice, et les deux ou trois sociétés savantes qu’il avait fondées et présidées mirent des mois avant de s’apercevoir de sa mort. Madame Elpis, au fond, préférait cela, elle repoussa les lettres lui proposant de lire des hommages qu’elle prévoyait parfaitement insipides, de son mari face à des assemblées de vieillards cacochymes et ignorants. Un étudiant se présenta un jour à la porte, venu dire son admiration. Elle l’éconduit froidement, flairant la captation d’héritage. Elle en vint  à douter, en voyant combien Guillaume Elpis était vite tombé dans l’oubli, qu’il eût jamais mérité un autre sort. La seule chose qui la rassurait était que le sort de Montfort ne semblait pas être meilleur. L’eau sombre de l’oubli s’était refermée sur leur commune fontaine. Pour en avoir le cœur net, elle s’adressa à quelques amis de Guillaume, dont elle croyait qu’ils sauraient mieux qu’elle évaluer ses mérites. Mais leurs réponses prudentes, laconiques et polies, la plongèrent dans le doute. Et si, après tout, Elpis ne méritait pas simplement son destin obscur? 

       A quelque temps de là, une circonstance concourut à son désarroi. La veuve de Montfort, Sylvia, lui écrivit pour lui faire part de son désir de réunir et de publier  les textes inédits de son mari, qui, disait-elle, devaient avoir été répandus entre ses collègues et ses amis, mais qu’elle n’avait pas pu par elle-même retrouver. Madame Elpis ne pourrait-elle l’aider à honorer la mémoire de  Gabriel Montfort ? Sophie Elpis serra les poings de rage, et commença par se dire que trop était trop : fallait-il aussi qu’elle contribuât elle-même, par son mari interposé, à la gloire de son rival malhonnête ? Si ces manuscrits posthumes, parmi lesquels seraient sans doute des correspondances, venaient à être publiés, son époux ne serait-il pas encore une fois comparé à son éminent contemporain et par là même diminué ? Sa première réaction fut d’écrire à la veuve de Montfort qu’elle ne trouvait rien dans les papiers de son mari. Mais elle finit par chercher dans les tiroirs, dans les fichiers d’ordinateurs. Elle trouva des textes substantiels, où les deux auteurs échangeaient, et où, pensait-elle, son mari brillerait. Elle hésita longtemps, sachant par avance qu’elle signait, si l’on peut dire, l’arrêt de mort posthume de son mari. Elle écrivit à Sylvia Montfort : « Chère Madame, j’ai trouvé, dans les manuscrits de mon mari et dans ses correspondances, des textes substantiels de Gabriel Montfort et des correspondances de mon mari à lui adressées. Je vous les envoie. »
   Dans les semaines et les mois qui suivirent, elle ne cessa de regretter son geste : ne venait-elle pas d’enterrer Guillaume Elpis une seconde fois ? Quand paraîtrait le volume des textes de Montfort, avec en regard ceux de son mari, celui-ci ne serait-il pas de nouveau enfoncé, réduit à rien, face à l’éminence de son contemporain ? 

     Le livre tant attendu parut, pompeusement intitulé Principia juridica, et sous-titré Essais et correspondance. L’éditeur avait bien fait les choses. Les gazettes avaient annoncé l’un des livres les plus importants de  ce début de siècle, et les libraires avaient réservé leurs piles les plus en vue pour que l’acheteur ne le manque pas. Les sites web les vendaient en avant-première, des robots simulaient un succès mondial, les listes de diffusion ne cessaient d’inonder  leurs lecteurs de messages et les revues électroniques se préparaient à lui consacrer leurs comptes rendus les plus longs, ceux qui dépassaient les vingt lignes fatidiques au-delà desquelles personne ne lit sur écran. Madame Elpis parcourut fiévreusement l’ouvrage que Sylvia Montfort avait composé avec les inédits de son mari et ses lettres à Guillaume Elpis. C’était un fort volume de plus de 700 pages. Le contraste était écrasant. Les lettres de de Montfort étaient d’une banalité et d’une insipidité totales, à peine plus littéraires que des notes de blanchisserie, alors que celles d’Elpis – que Sylvia Montfort, vilénie supplémentaire, n’avait pas toutes reproduites - étaient enjouées, profondes, ironiques, et constituaient chacune un petit essai à part entière, plein d’esprit et d’érudition.  Mais surtout, ce qui frappait étaient les articles inédits ou les écrits de Montfort lui-même que sa veuve avait jugé bon de publier ou d’extraire de revues où on les avait oubliés. Ces textes étaient tous d’une banalité à pleurer, et surtout, comme les critiques ne tardèrent pas à s’en apercevoir, tous plagiés ou démarqués de textes bien connus d’autres écrivains et d’autres savants. Cela rappela à Sophie Elpis un épisode que lui avait jadis narré son mari. Convié à faire une conférence  sur les obligations juridiques des robots à la Société française de droit cybernétique comparé, Montfort avait commencé à parler en donnant une introduction vague et plate, et au bout d’un quart d’heure, là où il aurait dû entrer dans le vif de son sujet, s’était interrompu, à la stupeur de l’auditoire, prétextant qu’il en avait dit assez. Elpis avait vite compris la raison de son brusque silence : Montfort, au moment d’aborder la partie substantielle de son exposé, venait de se rendre compte que son ancien ami était dans la salle, et avait préféré se taire plutôt que de lire un texte manifestement plagié sur celui du dernier livre d’Elpis, qui traitait précisément des obligations juridiques des robots. Pour éviter la disgrâce d’une découverte de son imposture par celui qu’il avait plagié, il avait immédiatement battu en retraite. Ce n’était pas le seul indice de la forfaiture de Montfort. Sylvia avait inclus, dans la liste des écrits de son mari, la table des matières d’un volume qu’il avait présenté en vue de son élection à l’Académie d’épiphénoménologie. Elle ne s’en était pas rendu compte, ignorant tout de ces graves sujets, mais n’importe quelle personne un peu au courant de ce dont il est question pouvait voir la supercherie : aucun de ces écrits n’existait. Il suffisait se reporter aux sommaires des revues qui avaient abrité ces prétendues publications pour voir qu’ils n’y figuraient pas. Monfort avait donc produit un faux grossier, mais personne n’avait été vérifier.

   Les critiques eux-mêmes de Principia juridica constatèrent ces emprunts, mais la plupart ne virent guère ces filouteries. Ils ne manquèrent pas néanmoins de constater l’inanité complète de ces textes. Ils ne dirent pas explicitement, par veulerie, que le livre et son auteur étaient nuls, mais usèrent de l’arme habituelle du monde littéraire et académique : le silence. Les revues qui avaient prévu leurs numéros spéciaux, les émissions de télé leurs plateaux, les sites web leurs plateformes, les universités leurs tables rondes et colloques autour du livre, les comptes face book et les tweets supposés allumer le feu, décrochèrent soudain, pensèrent à d’autres invités et twittèrent dans d’autres cybersphères. Seuls quelques attardés, qui n’avaient pas encore compris combien Montfort était démonétisé, s’obstinèrent. Mais très vite, face aux défections, ils déchantèrent.  Pendant ce temps, Sophie Elpis jubilait. Enfin le masque était levé. Montfort allait apparaître au grand jour, comme ce qu’il avait été , et son mari serait réhabilité, remis à sa vraie place, la toute première. 


Puvis de Chavannes, le rêve

      Mais rien de cela n’arriva. Comme auparavant, c’était comme si Montfort avait entraîné Elpis dans le gouffre de son propre oubli. Alors Sophie reprit le flambeau, et avec courage voulut faire le travail que Sylvia n’avait pas su ni puet pour cause ! - faire de son côté et pour son propre héros : publier les œuvres de Guillaume, lui rendre enfin l’hommage dû. Elle s’attela à la tâche. Mais elle ne trouva guère de papiers, ni de livres imprimés, qui dormaient sur les étagères de sa bibliothèque, et qui semblaient devoir rester là, sans que jamais ils connussent d’autres éditions. En revanche elle trouva, au fond de l’ordinateur de son mari, des centaines de fichiers, dont certains avaient été rendus illisibles par l’obsolescence des logiciels. Un trésor gisait là, elle en était sûre. Mais elle se sentait incapable de transcrire ces logiciels complexes, de dresser la liste de ces manuscrits, dont certains étaient de vrais livres, de comprendre leur ordonnancement pour en faire des livres. Elle se souvint de l’étudiant qu’elle avait éconduit : ne pourrait-il se faire l’editor des œuvres de son maître ? 
     Elle retrouva l’adresse de Félicien Pendergast, qui était venu témoigner son admiration. Malgré l’accueil plutôt frais que le jeune homme avait subi un an auparavant, il accepta la tâche, et se mit au travail. Il entreprit de faire la liste des inédits de Guillaume Elpis, et de mettre de l’ordre dans ce qu’on ne saurait plus appeler des manuscrits – des loguscrits ? Elle accueillit le jeune homme chez elle, et lui offrit le vivre et le couvert, ainsi qu’un salaire. Il travaillait avec l’enthousiasme des disciples. Il entreprit de lire les milliers de pages d’Elpis. Il fit des découvertes enthousiasmantes, mais souvent les textes s’arrêtaient là, inachevés. Il fallait saisir ailleurs leur reprise, sous une autre forme, et en fait tout réécrire.

    Au bout de quelques semaines de travail, Pendergast se sentait perdu dans cette jungle de textes. Mais surtout, il avait l’impression que ceux-ci lui résistaient, comme physiquement. Des passages entiers qu’il croyait avoir retranscrits se trouvaient brusquement effacés. Il accusa les logiciels, ou sa propre inexpertise informatique. Il était pourtant parvenu à tout traduire dans un langage accessible à son propre ordinateur. Il passait jours et nuit dans le bureau d’Elpis, dormant dans une chambre attenante. La veuve venait de temps à autre s’enquérir de l’avancement du travail. Elle lui trouvait, rétrospectivement, une certaine ressemblance avec son feu mari, et s’adressait avec lui avec une certaine tendresse. Mais au fur et à mesure que son travail avançait, Pendergast se sentait plongé dans un malaise dont il ne parvenait pas à saisir l’origine, mais dont il finit par identifier la cause possible : des fichiers disparaissaient brusquement de l’ordinateur, des pages entières revenaient au néant. C’était comme si une main invisible avait effacé des plages entières de texte. Quand il travaillait seul dans le bureau, à la table du défunt, il sentait quelquefois comme un souffle derrière son dos, un craquement des boiseries. Puis il s’aperçut que la souris de l’ordinateur se déplaçait seule sur l’écran, envoyant à la corbeille des textes qu’il avait pourtant soigneusement sélectionnés et copiés sur des clefs USB, mais qu’il ne retrouvait pas plus sur celles-ci. Une présence inconnue, mais dont le choix semblait très informé et sûr, conspirait à écraser ses fichiers, à détruire tout son travail. Il en informa la veuve Elpis, qui prit d’abord ces destructions comme l’effet de la mauvaise volonté de Pendergast. Mais elle dût finalement se rendre à l’évidence : les œuvres posthumes d’Elpis s’annihilaient lentement sous leurs yeux. Elle crut à quelque virus informatique. Mais les logiciels espions étaient introuvables. Au bout de quelques jours, il ne restait plus rien, et le projet tomba dans les profondeurs du disque dur, sans qu’aucun informaticien pût les récupérer. La maison Elpis, tout comme la maison Monfort et la maison Usher, était tombée d’elle-même, la laissant à son chagrin et à son oubli derechef.