portrait putatif de Saint-Just, par Greuze
De Lamartine , je conviens ne guère aimer le pompeux et pénible Jocelyn
Mon cœur me l'avait dit : toute âme est sœur d'une âme
- Tu parles !
ou Le lac
Un soir t'en souvient-il ...
- Clapotte donc !
( et d'ailleurs chaque fois que je passe au Lac du Bourget, je le trouve triste, moche, et lamartinien , je pense à Lagarde et Michard, de même que je ne peux pas passer à Eze sans penser à Nietzsche plutôt qu'à Blanchot, rue Valette sans penser à Abélard, etc. cela montre combien les souvenirs littéraires affectent nos visions des paysages et des lieux).
Mais la lecture de l'Histoire des Girondins , en ces temps où Bordeaux revient au centre de la République, s'imposait. On y trouve l'une des meilleures évocations, avec Les dieux ont soif , de la révolution et de Thermidor. Lamartine a des faiblesses pour le lyrisme de la Raison que seule sa haine de la Raison peut combattre.
Voici quelques extraits des portraits de Condorcet, Voltaire, Robespierre, Saint Just, qui forment un calvaire de la Raison. Elle ne s'en trouve pas diminuée.
Sa philosophie était celle de Rousseau. Il croyait en Dieu. II avait foi en la liberté, à la vérité, à la vertu. Il avait dans l'âme ce dévouement sans réserve à l'humanité qui est la charité des philosophes. Il détestait la société où il ne trouvait pas sa place. Mais ce qu'il haïssait de l'état social , c'étaient surtout ses préjugés et ses mensonges. Il aurait voulu le refaire, moins pour lui que pour la société elle-même. Il consentait à être écrasé sous ses ruines, pourvu que ces ruines eussent fait place au plan idéal du gouvernement de la raison.
Voltaire , ses cendres au Panthéon
Voltaire, ce génie sceptique de la France moderne, résumait admirablement en lui la double passion de ce peuple dans un pareil moment : la passion de détruire et le besoin d'innover, la haine des préjugés et l'amour de la lumière. Il devait être le drapeau de la destruction. Ce génie, non pas le plus haut, mais le plus vaste de la France, n'a encore été jugé que par ses fana- tiques ou par ses ennemis. L'impiété déifiait jusqu'à ses vices; la superstition anathématisait jusqu'à ses vertus; enfin le despotisme, quand il ressaisit la France, sentit qu'il fallait détrôner Voltaire de l'esprit national , pour y réinstaller la tyrannie. Napoléon paya, pendant quinze ans, des écrivains et des journaux chargés de dégrader , de salir et de nier le génie de Voltaire. Il haïssait ce nom, comme la force hait l'intelligence. Tant que la mémoire de Voltaire n"était pas éteinte , il ne se sentait pas en sécurité. La tyrannie a besoin des préjugés , comme le mensonge a besoin des ténèbres. L'Église restaurée ne pouvait pas non plus laisser briller cette gloire; elle avait le droit de haïr Voltaire mais non de le nier.
Saint Just
Discours de Robespierre, 8 thermidor, An II
Comme on le sait, c'est ainsi que Benda établit sa propre épitaphe.
De Lamartine , je conviens ne guère aimer le pompeux et pénible Jocelyn
Mon cœur me l'avait dit : toute âme est sœur d'une âme
- Tu parles !
ou Le lac
Un soir t'en souvient-il ...
- Clapotte donc !
( et d'ailleurs chaque fois que je passe au Lac du Bourget, je le trouve triste, moche, et lamartinien , je pense à Lagarde et Michard, de même que je ne peux pas passer à Eze sans penser à Nietzsche plutôt qu'à Blanchot, rue Valette sans penser à Abélard, etc. cela montre combien les souvenirs littéraires affectent nos visions des paysages et des lieux).
Mais la lecture de l'Histoire des Girondins , en ces temps où Bordeaux revient au centre de la République, s'imposait. On y trouve l'une des meilleures évocations, avec Les dieux ont soif , de la révolution et de Thermidor. Lamartine a des faiblesses pour le lyrisme de la Raison que seule sa haine de la Raison peut combattre.
Voici quelques extraits des portraits de Condorcet, Voltaire, Robespierre, Saint Just, qui forment un calvaire de la Raison. Elle ne s'en trouve pas diminuée.
Condorcet
Il croyait à la divinité de
la raison et à la toute-puissance de
l'intelligence humaine servie par la liberté. Ce ciel,
séjour de toutes les perfections idéales, où
l'homme relègue ses plus beaux rêves, Condorcet le
plaçait sur la terre. Sa science était sa vertu,
l'esprit humain était son dieu. L'esprit fécondé
par la science et multiplié par le temps lui semblait
devoir triompher de toutes les résistances de
la matière, découvrir toutes les puissances
créatrices de la nature et renouveler la face de la
création. De ce système, il avait fait une
politique dont le premier dogme était d'adorer l'avenir
et de détester le passé... Il avait le fanatisme froid
de la logique et la colère
réfléchie de la conviction.
Robespierre
Sa philosophie était celle de Rousseau. Il croyait en Dieu. II avait foi en la liberté, à la vérité, à la vertu. Il avait dans l'âme ce dévouement sans réserve à l'humanité qui est la charité des philosophes. Il détestait la société où il ne trouvait pas sa place. Mais ce qu'il haïssait de l'état social , c'étaient surtout ses préjugés et ses mensonges. Il aurait voulu le refaire, moins pour lui que pour la société elle-même. Il consentait à être écrasé sous ses ruines, pourvu que ces ruines eussent fait place au plan idéal du gouvernement de la raison.
Voltaire , ses cendres au Panthéon
Voltaire, ce génie sceptique de la France moderne, résumait admirablement en lui la double passion de ce peuple dans un pareil moment : la passion de détruire et le besoin d'innover, la haine des préjugés et l'amour de la lumière. Il devait être le drapeau de la destruction. Ce génie, non pas le plus haut, mais le plus vaste de la France, n'a encore été jugé que par ses fana- tiques ou par ses ennemis. L'impiété déifiait jusqu'à ses vices; la superstition anathématisait jusqu'à ses vertus; enfin le despotisme, quand il ressaisit la France, sentit qu'il fallait détrôner Voltaire de l'esprit national , pour y réinstaller la tyrannie. Napoléon paya, pendant quinze ans, des écrivains et des journaux chargés de dégrader , de salir et de nier le génie de Voltaire. Il haïssait ce nom, comme la force hait l'intelligence. Tant que la mémoire de Voltaire n"était pas éteinte , il ne se sentait pas en sécurité. La tyrannie a besoin des préjugés , comme le mensonge a besoin des ténèbres. L'Église restaurée ne pouvait pas non plus laisser briller cette gloire; elle avait le droit de haïr Voltaire mais non de le nier.
Il y avait du vice dans
l'irréligion. Voltaire s'en ressentit toujours. Sa mission
commença par le rire et par la souillure des choses
saintes, qui ne doivent être touchées qu'avec
respect, même quand on
les brise. De là la
légèreté, l'ironie, trop souvent le cynisme dans le cœur
et sur les lèvres de l'apôtre de la raison.
Son voyage en Angleterre donna de l'assurance et
de la gravité à son incrédulité. Il n'avait connu
en France que des libertins d'esprit, il connut
à Londres des philosophes. Il se passionna
pour la raison éternelle, comme on se passionne
pour une nouveauté; il eut l'enthousiasme de
la découverte. Dans une nature aussi active que
la nature française, cet enthousiasme et cette
haine ne restèrent pas spéculatifs comme dans
une intelligence du Nord. Sous la plaisanterie et
sous le rire, on n'a pas assez reconnu la
constance. Il souffrait en riant et voulait
souffrir, dans l'absence de sa patrie, dans ses
amitiés perdues, dans sa gloire niée, dans son nom
flétri, dans sa mémoire maudite. Il accepta tout
en vue du triomphe de l'indépendance de la
raison humaine. Le dévouement ne change point de
valeur en changeant de cause; ce fut là sa vertu
devant la postérité. Il ne fut pas la vérité,
mais il fut son précurseur, et marcha devant elle.
Une chose lui manqua : ce fut l'amour d'un Dieu.
Il le voyait par l'esprit, il haïssait les fantômes
que les âges de ténèbres avaient pris pour lui et
adoraient à sa place. Il déchirait avec colère les
nuages qui empêchaient l'idée divine de rayonner
pure sur les hommes, mais son culte était
plutôt de la haine contre l'erreur que de la foi dans
la Divinité. Le sentiment religieux , ce résume
sublime de la pensée humaine, cette raison qui
s'allume par l'enthousiasme pour monter à Dieu
comme une flamme et pour se réunir à lui
dans l'unité de la création avec le Créateur, du
rayon avec le foyer. Voltaire ne le nourrissait
pas dans son âme. De là les résultats de sa
philosophie. Elle ne créa ni morale, ni culte, ni
charité; elle ne fit que décomposer et détruire.
Négation froide, corrosive et railleuse, elle agissait
à la façon du poison, elle glaçait, elle tuait; elle
ne vivifiait pas. Aussi n produisit-elle pas, même
contre ces erreurs, qui n'étaient que l'alliage
humain d'une pensée divine tout l'effet qu'elle
devait produire. Elle fit des sceptiques au lieu de
faire des croyants. La réaction théocratique fut prompte et générale. Il en devait être ainsi.
L'impiété vide l'âme de se erreurs sacrées, mais
elle ne remplit pas le cœur de l'homme. Jamais
l'impiété seule n ruinera un culte humain.
Il faut une foi pour remplacer une foi. Il n'est
pas donné à l'irréligion de détruire une
religion sur la terre. 11 n'y a qu'une religion plus
lumineuse qui puisse véritablement triompher d'une
religion altérée d'ombre en la remplaçant. La
terre ne peut pas rester sans autel, et Dieu seul
est assez fort contre Dieu.
Saint Just
Ce jeune homme, muet
comme un oracle et sentencieux
comme un axiome, semblait avoir dépouillé
toute sensibilité humaine pour personnifier en lui
la froide intelligence et l'impitoyable impulsion
de la Révolution. Il n'avait ni regards , ni
oreilles, ni cœur pour tout ce qui lui paraissait
faire obstacle à l'établissement de la république
universelle. Rois, trônes, sang, femmes,
enfants, peuple, tout ce qui se rencontrait entre ce
but et lui disparaissait ou devait disparaître. Sa
passion avait, pour ainsi dire, pétrifié ses
entrailles. Sa logique avait contracté l'impassibilité
d'une géométrie et la brutalité d'une force
matérielle. C'était lui qui, dans des conversations
intimes et longtemps prolongées dans la nuit sous
le toit de Duplay, avait le plus combattu ce qu'il
appelait les faiblesses d'âme de Robespierre et
sa répugnance à verser le sang du roi. Immobile
à la tribune, froid comme une idée, ses longs
cheveux blonds tombant des deux côtés sur
son cou, sur ses épaules le calme de la conviction
absolue répandu sur ses traits presque féminins,
comparé au saint Jean du Messie du peuple par
ses admirateurs, la Convention le contemplait
avec cette fascination inquiète qu'exercent
certains êtres placés aux limites indécises de la démence et du génie.
Saint-Just, vêtu avec décence,
les cheveux coupés, le visage pâle mais serein,
n'affectait dans son attitude ni humiliation ni
fierté. On voyait à l'élévation de son regard que
son œil portait au delà du temps et de l'échafaud
; qu'il suivait sa pensée au supplice comme il
l'aurait suivie au triomphe, sachant pourquoi il
allait mourir et ne reprochant rien à la destinée,
puisqu'il mourait pour sa fidélité à ses principes, à
son maître et à la mission qu'il s'était donnée.
Être incompréhensible et incomplet, uniquement
composé d'intelligence et n'ayant que les
passions de l'esprit : l'organe du cœur manquait
entièrement à sa nature comme à sa théorie. Son
cœur absent ne reprochait rien à sa
conscience abstraite, et il mourait odieux et maudit sans se
sentir coupable. Cécité morale qui conduit à
l'abîme quand on croit marcher au salut du monde et
à l'admiration de la postérité. On s'étonnait
de tant de jeunesse dan le dogmatisme des idées ,
de tant de grâce dans le fanatisme, de tant de
conscience dans l'impassibilité.
http://www.musba-bordeaux.fr/fr/article/rubens-saint-just



