A la manière de Victor Klemperer
Ne pas confondre les détournements ou les galvaudages
avec la political correctness :
cette dernière croit réparer un outrage (à telle ou telle minorité, handicapée,
politique, sexuelle), masquer ou valoriser un événement historique, une thèse,
en le requalifiant. Les détournements sont des usages intentionnels, destinés à
donner à une circonstance, un métier, une institution une valeur plus grande
que celle qu’ils ont en réalité, à les embellir. On peut dire que ce sont des
métaphores, mais aussi des métonymies. La plupart du temps, ce upgrading vient du marketing.
Mais comme le marketing s’étend partout, à la politique et au domaine savant, les
détournements sont partout. On peut aussi les prendre pour de petites ironies de situation, si elles n'étaient pas entièrement intentionnelles. Mais on peut aussi les prendre comme des modes de l'art du mensonge.
Voici des exemples connus et anciens, d’autres
récents.
Concept . Ce mot n’était utilisé que par les philosophes, depuis les années 1980
il a désigné en marketing une idée, une conception, d’un meuble, d’une auto, d’une
architecture, etc.
Vivre . On vivait jadis un amour, une aventure, une épreuve, ou sa vie. Quand
les premiers TGV apparurent j’eus la surprise d’entendre le contrôleur nous dire
à chaque voyage : « Nous espérons que vous avez vécu un agréable
voyage ».
Université d’été. Comme plus personne ne sait ce qu’est une université, on peut à présent utiliser
ce nom dans n’importe quel contexte. Les partis politiques ont détourné ce
terme pour désigner leurs rencontres estivales. Il est très probable que c’est
un détournement d’école d’été, mais
comme université faisait mieux, on a pris le second.
C’est un détournement des rites ou habitudes
académiques vers la politique ou le social. L’ironie, ou l’explication, est que
ce détournement se produit précisément au moment où l’univers académique est
dévalorisé et méprisé ( personne ne dirait « fac d’été », et le terme
de « prof » a dans l’univers politique mauvaise réputation ( Romano
Prodi était appelé il professore, de
même que Raymond Barre). Mais il y a aussi l’inverse : l’invasion de l’univers
académique par celui du spectacle ou celui des habitudes américaines
Master class. Désignait jadis la leçon donnée par un grand musicien, chef d’orchestre
ou chanteur, donnée aux débutants dans une circonstance spéciale. A présent des
universitaires supposés réputés donnent, dans des colloques, des « master
classes », et se trouvent ainsi promus au rang de maîtres. l est vrai que M. Jourdain avait son maître de ballet et son maître de philosophie.
Brown bag Ici importation d’un terme désignant
une rencontre informelle ou un invité sur un campus donne un talk, la plupart
du temps vers midi, et où, faute de temps, on mange un hamburger ou un sandwich
(souvent dégoulinant le ketchup et avec des
frites, en sirotant un coca) en écoutant le speaker. Cocasse car la plupart du temps les brown bags en France se font dans des lieux bien peu ressemblant à
des campus américains.
Créateur. Désignait jadis un artiste ayant une capacité créatrice démontrée. A
présent désigne un couturier, voire un chef de restaurant.
Mise en scène, se disait jadis d’une œuvre de théâtre, d’opéra ou de cinéma. Se dit
aujourd’hui d’un repas organisé par un chef dans un restaurant, qui "met en scène les plats"
Républicains. Se disait jadis de ceux qui s’engagent envers les valeurs de la
République, et une fois celle-ci établie, de tout ce qui relève des droits,
devoirs et idéaux de la République française. Se dit à présent d’un parti
politique particulier, celui de Nicolas Sarkozy, qui dans son discours de Saint
Jean de Latran, se réclamait d’une « laïcité positive » et déclarait :
« Un homme qui croit, c'est un homme qui espère. Et l'intérêt de la République,
c'est qu'il y ait beaucoup d'hommes et de femmes qui espèrent. »
Le phénomène décrit ici a été diagnostiqué depuis longtemps par Musil, quand Ulrich s'étonne de ce qu'on qualifie un cheval de course de "génial". cf le blog de Philalèthe
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