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lundi 3 novembre 2014

Heaven can wait



                                        

                                                       Ieronimus Bosch, Paradis

     Je mourus. Rien d’extraordinaire à cela, vu ma biologie dégénérescente, ni d’étonnant au fait que je le raconte à présent (Call me Ismaël). 

     Je croyais que j’aurais des expériences pré-post mortem du genre de celles qui font l’objet de recherches lourdement financées par la Fondation Templeton . Je pensais que je verrais des lumières célestes se diffuser dans des tunnels comme dans le tableau de Jérôme Bosch.Mais rien. Juste une sorte d’obscurité vaguement lumineuse, comme le brouillard sur les canaux de Bruges-la-Morte. 

    Tout ce dont je me souviens est qu’on me guida (qui ? je ne vis personne, mais je suivis l’injonction qui venait comme d’un haut-parleur, mais d’une voix dont il est était impossible de déceler si elle était masculine ou féminine) vers une sorte de centre de rétention, dans le genre de ceux pour les immigrés, dans une pièce avec une lumière au néon au plafond, des sièges blancs, durs et froids, et sans fenêtres. Je ne sais même plus si j’étais seul ou accompagné. Je sais que je vis à un moment une petite blonde plutôt jolie, mais qui disparut durant le trajet. Je montai ensuite dans une sorte de navette, comme celles qui vous mènent d’un terminal d’aéroport à un autre. Toujours dans une sorte de silence cotonneux. Puis une accélération, très douce, à la manière des ascenseurs des hôtels de luxe, qui me conduisit dans une antichambre à la lumière enfin tamisée.

     Tout ceci se passa sans que je produise mentalement (car je tiens qu’il y en a) la moindre volition, ou que je fisse le moindre geste. Je me sentis seulement, sans avoir la conscience de bouger, m’avancer dans la navette, m’asseoir, et en sortir, en somnambule. Et pourtant, quand j’arrivai devant le Préposé, il me demanda : « Pourquoi avez-vous choisi la Station Intermédiaire, et pas la Destination Finale ? »

                            Laird Cregar (1913-1944) dans  Heaven can wait de Ernst Lubitsch (1943)

                                                         "A passport to Hell is not issued on generalities"

      Je m’entendis répondre : « Mais parce que je ne la vaux pas » - « Et pourquoi donc ? » me répondit-il, « Examinons cela. Un passeport pour l'éternité ne se délivre pas sur la base de généralités.»  Il pressa le bouton d’un écran, et se mit à lire, me commentant au fur et à mesure ce qu’il lisait. « Vous n’avez pas été méchant, même si vous fûtes souvent dur avec vos ennemis et si vos sarcasmes déplurent à plus d’un. Auraient-ils de vraies raisons de s’en plaindre ? Non, car ils les méritaient. Vous vous assîtes souvent au banc des moqueurs. Mais qui ne le fit ? Avez-vous vraiment fait du mal à votre famille, à vos amis ? Non, bien que vous ne leur ayez pas non plus fait vraiment de bien. Vous n’avez pas été un très bon mari, ni un très bon père. Avez-vous fait du bien ? Non, vous vous êtes contenté de faire votre devoir, ce qui n’est déjà pas mal. Mais vous en avez rendu plusieurs malheureux. En somme vous vous êtes surtout occupé de vous-même, ce qui est assez sérieux. Voyons à présent si vous avez accompli quelque chose de positif, qui fût un tant soit peu à la gloire de Dieu. A priori on pourrait le croire, car vous n’avez pas cessé de vous recommander de la vérité et de la connaissance, qui sont le plus sûr chemin vers Dieu. La seule chose qu’on pourrait vous reprocher est de les avoir brandies comme des hochets plutôt que de les avoir vraiment pratiquées vous-même. Ce qui nous a plus ennuyés ici est vous n’avez pas non plus cessé de prêcher l’athéisme – vous voilà bien avancé à présent ! -  et déclaré qui à qui voulait vous entendre que si Dieu est mort, tout n’est pas permis. Si vous affirmez l’antécédent, comme il le semble bien et détachez le conséquent, cette inférence absurde vous condamne, mais comme elle vous conduisait à faire exactement la même chose que si tout n’était pas permis Dieu ne serait pas mort je crois que notre Office vous pardonnerait aisément. Ce qui nous inquiète plus est que vous n’avez pas fait grand-chose de votre existence. Où sont les volumes qu’on attendait de vous ? On aurait cru que vous produiriez de gros traités, des dictionnaires, des anthologies, des chrestomathies, des œuvres de conséquence… Et quoi ? Même ce que vous avez écrit de court n’est pas, comme aurait dit l’Abbé Terrasson, philosophiquement bien long. 

      Je protestai. N’avais-je pas écrit quelques ouvrages de philosophie, outre mes propres livres et articles, qui, il faut le reconnaître, participent peu du génie français et encore moins ( a fortiori) du génie tout court? J’avais écrit (moyennant finance je l’avoue) des livres sous le pseudonyme de Jean Passe, parmi lesquels des biographies à succès, une Vie de Badiou et une Vie imaginaire d’Onfray, une Bibliographie des monographies sur Luc Ferry , un Commentaire de la Métaphysique de Conche, en cinq volumes, et un Tombeau pour Régis Debray. J’avais aussi, sous le pseudonyme de D. Meyer, servi de nègre pour le Discours de réception d’André Comte-Sponsort à l’Académie française, et préfacé le Petit Traité de métaphysique pornographique de Ruwen Obvien. Tout ceci était-il vraiment sans mérite ?

    Le Préposé pouffa discrètement. Il trouvait lui aussi ma Vie de Badiou une contribution plus importante à la philosophie que mon Traité des enthymèmes ou ma collection de Rapports de thèse ou mes quatre volumes d’Evaluations pour l’AERES. Mais, me montrant les rayonnages indéfiniment longs des œuvres de François Laruelle, Jacques Derrida, Peter Sloterdjik, Alain de Botton ou Stanley Fish, qui n’hésitaient pas à transformer leurs rapports de thèses en livres, il me fit comprendre que je n’étais guère à la hauteur. Quant à mes articles il objecta que la plupart n’étaient même pas parus dans des revues figurant dans le top 50 des classements internationaux. Comme je lui faisais remarquer que j’avais quand même eu quelques prix, assisté en costume à diverses cérémonies, dont quelques-unes en mon hommage, il étouffa un  autre rire, et d’un geste fit apparaître sur un écran les images d’une cérémonie Nobel, où Sartre venait chercher son prix, et un autre où l’on voyait le nom de Foucault sur une plaque devant le Collège de France. J’eus beau lui dire que les images de Sartre devaient être un montage grossier, étant donné qu’il n’avait jamais été à Stockholm chercher son prix et qu'un chien avait pissé sur la plaque de Foucault,  il n’eut pas de mal à me faire comprendre que je ne pouvais pas espérer grand-chose. 

     « En somme, dis-je, vous ne me verriez même pas à la Station Intermédiaire, mais peut-être même en deçà, dans les Limbes ? »
      « Non, répondit-il sur un ton dantesque, mais n’espérez pas aller au-delà. » 

      Mais quand un petit homme au visage triste mais souriant, tout de noir vêtu, ressemblant un peu à l’acteur Maurice Baquet et sentant l’eau de Cologne à bon marché, s’approcha du guichet où je parlais avec le Préposé, pour m’intimer l’ordre de le suivre, je crus bien que c’était en Deçà qu’on me menait. 

      L’homme me mena dans un long couloir. Il sortit de sa poche une flûte et se mit à jouer l’air de Papageno, mais très lentement, ce qui le rendait lugubre. Nous pénétrâmes dans une salle sombre, au plafond de laquelle brillaient de pseudo-étoiles jetant une lumière glauque. Mon Papageno triste me faussa alors compagnie, et je sentis le souffle d’un vent glacial. Dans un nuage blanc m’apparut alors une sorte de Reine de la Nuit à la longue crinière rousse bouclée et faisant virevolter de grands pashminas colorés. Elle entonna, en appogiaturant sec: 

du bist unschuldig, geworfen, endlich
Ein
Gewesend so wie du, vermag am besten,
dies tiefbetrübte Fürsorge zu trösten

Bin ich inVerfallenheit,,
denn meine Wahrheit Gestellt mir.
Durch sie ging all mein
Heimatlichkeit verloren,
ein Ereignis entfloh mit ihr.

Noch seh’ ich ihr Zittern
mit bangem Erschüttern,
ihr ängstliches Leben,
ihr
Bekümmerung.

Ich mußte sie mir rauben sehen,
Ich bin im Gestell!, war alles was unterweg zu sprache
allein vergebens war ihr Flehen,
denn meine Hilfe war zu schwach.

Du wirst sie zu
Erschlossen gehen,
du wirst die Wahrheit Retter seyn.
Und werd’ ich dich als Sieger sehen,
so sei sie dann
Vorhanden dein.



                                           Lucia Popp, la seule et unique Königin der Nacht


        Qui aurait résisté à l’ordre de la Reine de la Nuit d’aller dévoiler la Vérité comme liberté et la faire advenir à l’être dans son advenance du lointain au proche?  Je m’engageai dans des couloirs sans fin, jusqu’à ce que je trouve, dans une clairière, au fond d’un puits, une jeune fille pâle, nue et tremblante (peut-être celle que j’avais vue tout à l’heure dans la navette) : Alétheiamina, La Vérité, à n’en pas douter, vu la clairière. Je la sortis du trou du Seyn et lui passai pudiquement ma chemise, la trouvant un peu trop dévoilée, ce qui me fit à mon tour rougir car je me retrouvai torse nu. Mais à peine avais-je pris la belle dans mes bras, que la marâtre au Dasein vindicatif reparut. Alétheiamina en la voyant se fit encore plus tremblante et me cria de la sauver des griffes de sa mère, qui, disait-elle, était une sophiste et une relativiste qui ne croyait pas en elle, mais l’appelait néanmoins « sa » vérité. Elle m’apprit qu’elle n’avait pas du tout été enlevée mais s’était sauvée pour échapper à l'emprise de ce terrible Denkweg

        Nous nous échappâmes au plus vite dans les couloirs souterrains, jusqu’à atteindre une immense grotte éclairée d’une vive lumière, au centre de laquelle se trouvait un temple, dont sortit, habillée d’une grande robe blanche une digne prêtresse au regard sévère et accusateur, Sarastra

       « Rassure toi, Scalpelino, tu es ici chez toi, au Temple de la Raison. Du moment que tu ne t’intéresses pas aux principes du connaître et de l’Etre, qui sont inconnaissables, et que la Reine de la Nuit autant que ses alliés en Religion cherchent à nous imposer, et que tu t’en tiens à La Science, qui est la seule Vraie Religion, ton âme sera sauvée et tu auras ton Alétheiamina . Mais ne viens pas me dire que ta métaphysique, avec ses substances et ses attributs, ses relations et ses accidents ne mène pas tout droit chez les Créationnistes . Ne viens pas me dire que tu sacrifies à mon Templum Rationis l’Eglise Romaine et ses Papes analytiques car je sais que tu théologises en secret et danses avec de petits abbés dès que tu te demandes si les croyances sont justifiées. Tu n'es pas bon pour le Temple, mais pour Templeton!  Si cela devait se produire, je t’enverrais immédiatement dans les tréfonds de la crypte scolastique. »

Temple d'Isis et d'Osiris, Zauberflöte  KF. Schinkel 1816

       Elle me foudroya du regard, et je me couchai la face contre le sol pour ne pas subir ses éclairs brûlants. Les séides glaciaux de Sarastra montaient déjà des enfractuosités des parois, et Zanastos son âme damnée commençait à me chatouiller les pieds. 

       Je fuis encore dans des galeries infinies, toujours plus loin pour échapper à la Königin et à la Sarastra. Je commençai alors à entendre une rumeur lointaine…


Quivi sospiri, pianti e alti guai
risonavan per l’aere sanza stelle,
per ch’io al cominciar ne lagrimai




       

mardi 30 septembre 2014

Reptiles académiques

à la mémoire de Federico Tagliatesta



     Il est frappant de constater le nombre de métaphores reptiliennes dans l’academia. Tout professeur a fait l’expérience d’étudiants crocodiles, qui  assistent aux cours sans jamais intervenir, et semblent dormir en ouvrant seulement un œil, mais qui, si l’enseignant fait une erreur ou dit une bêtise, mordent soudain et ne pardonnent pas quand il s’agit de défaire une réputation. L’espèce se trouve particulièrement dans les marécages sorbonicoles, où ils s’entassent sur des bancs étroits, à bonne distance du professeur (les premiers rangs des amphis sont souvent vides, alors que les bancs en hauteur sont bondés, pour pouvoir sortir rapidement en cas d’ennui prononcé). Les normaliens quant à eux ont eu affaire aux caïmans, qui rasent les murs des couloirs de l’auguste école fondée sous la Convention, et qui peuvent mordre brusquement. Quand l’universitaire se lance dans la politique académique, il faut qu’il s’attende à trouver nombre de lézards dans les dossiers qui lui sont soumis, et s’il entend devenir directeur de quelque chose, il faut qu’il s’attende à avaler pas mal de couleuvres. S’il écrit des articles ou des livres, il doit s’attendre à recevoir soit le silence, tantôt jaloux tantôt embarrassé, de ses collègues, soit des comptes rendus vipérins. S’il est séduisant, les étudiantes se glisseront dans son lit la nuit, telles des iguanes. Au moment de sa retraite, ses étudiants le contempleront comme un dinosaure et ses collègues verseront des larmes de crocodile de voir partir ce vieil alligator.

jeudi 25 septembre 2014

Le confort intellectuel en philosophie


                                                            L'eau pas dinaire


       Quand j’étais enfant, je n’avais pas accès aux eaux minérales gazeuses, comme Badoit ou Saint Yorre, qui coûtaient cher. Nous avions cependant droit à de l’eau gazeuse, qu’on appelait « l’eau qui pique ». On l’obtenait en ajoutant à l’eau du robinet le contenu de sachets d’une poudre nommée « O’Bull », et qu’on mettait dans des bouteilles à bouchon mécanique, comme celles dans lesquelles on trouve encore aujourd’hui certaines bières. Cette eau qui pique était le Perrier du pauvre. L’eau qui pique n’était pas très bonne, mais elle nous paraissait meilleure que l’eau du robinet, qu’on appelait  avec un rien de mépris « l’eau dinaire ». Il ne me serait jamais venu à l’esprit de priser quoi que ce soit d’ordinaire, à la différence d’aujourd’hui, où plus quelque chose est ordinaire, plus on le prise et le vénère comme si c’était de l’extraordinaire. Signe des temps démocratiques, de l’homme sans qualités, du culte du commun et du quotidien, de l’habituel et du banal. Car du banal peut naître l’extraordinaire. Il suffit d’ailleurs de regarder avec attention quelque chose d’ordinaire, comme le savon de Ponge ou les « choses mêmes » auxquelles la phénoménologie entend nous faire revenir, qui sont bien entendu des choses ordinaires, comme le verre d’eau qu’Aron montra un jour à Sartre et qui décida de la carrière de ce dernier.   

     Pourtant quand les philosophes se réclament de l’ordinaire et du quotidien, comme Husserl, qui définissait la philosophie comme science des banalités, comme Heidegger qui parle de ce qui est "sous la main", des choses banales qu’il appréciait, comme l’eau qu’on va chercher à la fontaine, la hutte dans la Forêt Noire, les chaussures de la paysanne, etc., Merleau-Ponty, Cavell et leurs disciples, ils ne veulent pas nous dire que ce qu’ils défendent est ordinaire ou banal, au contraire. Même s’ils ne cessent de nous dire qu’ils veulent se situer au plus près des choses dans leur ordinarité, ils ne veulent pas dire que leur philosophie est ordinaire, ou qu’elle reflète la pensée du sens commun. Au contraire ils tiennent de toute évidence leurs thèses et leurs « analyses » comme inouïes, étonnantes, originales en diable. Ils ont beau se réclamer de l’ordinaire, ils ne se sentent pas être de la piétaille intellectuelle, et en fait ils adoptent des poses exactement identiques à celles des romantiques. Ils ne sont pas des adeptes de ce que Marcel Aymé appelle le confort intellectuel, dont son personnage de Lepage est le chantre : 

Vous êtes du parti des littérateurs, vous croyez que tout ce qui est étrange, original, singulier, violent, mystérieux, troublant, est une bonne pâture pour les hommes et que toute acquisition de la sensibilité constitue un enrichissement. C’est une extraordinaire naïveté. 

    Pourquoi voulez-vous qu’un jugement soit original ? Pensez-vous qu’il en serait meilleur ?
 Un vêtement, un individu, un tableau, un poème ne sont estimables aux yeux des gens de goût que s’ils peuvent être dits originaux, c’est-à-dire s’ils attirent violemment l’attention. Comment s’en étonner ? Les abus de la sensibilité aboutissent à une rapide dégradation. N’étant plus capable de percevoir la qualité, il lui faut un choc brutal. De fait, nous constatons, chez nos bourgeois cultivés, que les raffinements de sensibilité poétique et artistique rejoignent déjà en plus d’un point la vulgarité. 

      Vous pensez bien que les gens du monde ont autre chose à faire que d’étudier une philosophie dont les propositions et la terminologie même exigeraient de leur part un effort héroïque de compréhension. A la vérité, ils y sont aussi peu préparé que possible. Le romantisme qui les imprègne, en les habituant à se satisfaire d’un contact sensuel avec l’univers et de formules incantatoires qui n’enferment aucune notion solide, les a détournés de l’effort de comprendre et la dégénérescence de leur vocabulaire a encore aggravé le mal. La bourgeoisie française d’aujourd’hui pense approximativement et paresseusement.

   En France, on accorde généralement beaucoup moins d’importance à ce que dit un auteur qu’à la façon dont il le dit. Ce qui compte, c’est un certain ton, un parfum, un je ne sais quoi de vague et de léger qui suffit pourtant à établir ou à confirmer une sorte de connivence entre les gens à la page. Pour ce qui est de la substance même, on s’en désintéresse, on refuse de se poser des questions. Quand on lit un ouvrage, la tête ne doit pas fonctionner ou alors c’est qu’on est un primaire ou un bourgeois, deux espèces également méprisables aux yeux d’un bourgeois. Comprendre, faire travailler sa matière grise n’est pas le fait d’un esprit fin, distingué, sensible, et témoigne plutôt qu’on possède une fausse culture. Chez un homme vraiment cultivé, la connaissance se réduit à une essence très subtile des choses, si subtiles qu’elle ne doit laisser d’autre souvenir que celui d’un frisson, d’un chatouillement discret de la sensibilité. Et s’il autorise à amorcer un jugement, ses seuls critères, d’ordre purement esthétique, sont naturellement empruntés au romantisme : le flou, l’étrange, le ténébreux, le sordide, le violent, etc. Telle est, en face de la littérature, l’attitude de notre bourgeoisie dorée. Mais il ne s’agit pas seulement de littérature. Le mal est beaucoup plus profond. En fait, la littérature a des annexes innombrables et son empire a fini par s’étendre à tous les domaines. La politique, la guerre, la révolution, l’économie, la religion, l’industrie, entre autres, sont toutes par quelque côté des problèmes littéraires et il n’est pas jusqu’aux poètes qui ne s’en soient emparé.



Il y a, dans cette critique du romantisme, ce souci de penser correctement plutôt que brillamment, ce culte du commun, du Benda dans ce livre. On croirait lire telle page de la France Byzantine  ou de Du style d’idées et je me suis souvent demandé avec d’autres si Aymé n’avait pas pris chez le Benda de 1945 une partie de ses jugements dans ce livre de 1949. Evidemment cela sent le réac.

      Que serait un vrai philosophe ordinaire ? 

      Il ne défendrait pas le sens commun. Car les défenseurs du sens commun sont en fait des gens qui eux aussi prennent des poses. Ils défendent le sens commun parce qu’ils pensent, contre les métaphysiciens flamboyants, que la pensée du sens commun est bien plus originale et profonde, dans sa platitude même. L’empiriste, comme Hume, mais aussi le philosophe du sens commun, comme Reid ou Moore, sont fiers de nous dire qu’ils pensent, en fait, comme l’homme de la rue. Berkeley disait, pour défendre ses doctrines fantastiques : « I side in all things with the mob », et ils posent en Irlandais ou en Ecossais venus du peuple, contre les Anglais, hommes de salon.  

      Mais ce philosophe ordinaire défendrait des thèses vraiment ordinaires :

-         Il y a un monde extérieur, qui ne dépend pas de nous, et nous pouvons le connaître
-         Il y a du vrai et du faux
-         Il y a de la connaissance, qui sans être infaillible est capable d’être sûre et robuste
-         Il y a des choses particulières, mais aussi des choses générales et des universaux.
-         Il y a des vérités empiriques, mais aussi non empiriques ou a priori
-         Il y a des vérités modales, sur le possible et le nécessaire
-         Il y a des lois de la nature et des essences
-         Il y a des vérités morales objectives
-         Il y a des jugements objectifs esthétiques
-         Il y a des justifications en politique et des formes de gouvernement plus rationnelles que d’autres
-         On peut, et on doit donner des raisons et des justifications pour ce que l’on avance, en philosophie comme ailleurs
-         La raison est la faculté par laquelle nous pouvons connaître et agir : elle s’étend à nos croyances, à nos actions et à nos sentiments. 


Est-ce que ce philosophe serait un éclectique, comme Cousin ? Non, mais un rationaliste bon teint. 

Le plus bizarre est que ces doctrines banales paraissent à la plupart de nos contemporains extraordinaires, fausses et surtout dangereuses.

   

















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