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dimanche 18 mai 2014

Polémique


       Dans son dernier article dans la NRF, « Qu’est-ce que la critique ? »  (1er mai 1954, 814-822), Julien Benda écrivait : « On confond l’examen d’un ouvrage de l’esprit avec celui d’une personnalité ; au lieu de faire de la critique littéraire, on fait de la psychologie. » Il dénonce l’intérêt que l’on porte à la biographie et à la psychologie des auteurs, l’idée que l’on doive « coïncider, communier avec le créateur » pour en faire la critique. Pour lui le critique « doit chercher la vérité en se détachant de sa direction naturelle pour son époque ». « La critique, dit Benda, c’est le jugement ».
      Il y a belle lurette que plus personne ne voit les choses ainsi. Qu’il s’agisse de livres, de films, de pièces de théâtre, de disques, de concerts ou d’opéras, ou même d’un simple spectacle, si l’on écrit quoi que ce soit à ce sujet, sous quelque support, il est devenu impensable de détacher la critique qu’on en fait de la personne de l’auteur et de l’époque, non pas parce qu’on ferait de la psychologie – il y a bien longtemps aussi qu’on y a renoncé et qu’on dénonce le psychologisme– mais tout simplement parce que plus personne ne croit que la critique puisse être objective. Du temps de Benda on pouvait encore croire que le critique et l’auteur avaient avoir quelque chose en commun – et c’est pourquoi la conception fusionnelle que Benda attaque avait encore cours, mais de nos jours plus personne n’y croit. La critique aujourd’hui semble reposer sur deux principes plus ou moins explicites : a) le critique n‘exprime que son propre point de vue, nécessairement subjectif et donc, s’il est négatif , encore plus subjectif, car (b) la règle implicite de toute critique est qu’elle doit plaire avant tout à l’auteur et à ses représentants (éditeurs, agents, affidés)  et servir exclusivement à faire sa publicité, donc ou bien le critique est un cire bottes ou il est hargneux et mauvais, mais subjectif et donc injuste- où l’injustice signifie « méchant envers moi et mes amis». Bien entendu on ne cessera pas de parler du « film le plus Y de tous les temps » comme Hollywood en a promu le concept depuis des lustres (tout film produit en Californie est comme le Grand Canyon : unique), du livre le plus Z de l’histoire de l’humanité, de la représentation théâtrale la plus W depuis Hernani», de l’acteur le plus Z depuis Mounet-Sully » , du  chanteur le plus R depuis Caruso, etc.).  Mais alors qu’est-ce, pour notre époque, que la justesse critique ? Comme on ne peut pas plaire à tout le monde, c’est de ne déplaire à quiconque. Ajoutez à cela le principe selon lequel il y a des occasions multiples de déplaire, et vous obtenez la base de la correction politique, dont l’essence est que tout le monde il est beau tout le monde il est gentil, et si possible au degré maximum et dans tous les mondes possibles, comme dans le système du Docteur Pangloss. Comme le dit encore Benda, on remplace la critique de discussion par la critique de concussion  ( "Sporades", NRF 264, 1935, p.350)

    Le résultat est que l’on ne sait plus, quand un compte rendu dit du bien d’un livre, s’il en dit en fait du mal. Mais aussi que quand un compte rendu dit du mal, on est incapable d’y voir autre chose que de la polémique. La plupart du temps on appelle polémique le fait de s’attaquer à des personnes plutôt qu’à des idées, de pratiquer l’argument ad hominem. On pourrait s’attendre à ce que nos contemporains, quand ils réprouvent la polémique, éprouvent à l’inverse un grand sens de l’argument et de la nécessité d’invoquer des raisons objectives de ce que l’on avance dans une discussion. Mais ce n’est pas le cas. Au contraire il semble que même la simple discussion des idées ou l’argument pro et contra,  argumentée, soit a priori considérée comme polémique. En bref, la moindre critique ou le moindre dissentiment, même formulés raisons et arguments  à l’appui, sont à présent traités comme « polémique ». Par un tel critère des disputes philosophiques célèbres du passé (pour ne pas parler de celles qui agitèrent les Lettres, comme la querelle des Anciens et des Modernes)  comme celles du bergsonisme, de l’existentialisme et du structuralisme, la controverse entre Gilson et Bréhier sur la philosophie « chrétienne », ou la querelle « Alquié –Gueroult » sur la lecture de Descartes, apparaissent comme des « polémiques ». Nombre d’écrivains, comme Paul-Louis Courier, William Hazlitt ou Karl Kraus, mais aussi Benda (et ceux qui écrivent sur lui), doivent leur défaveur littéraire au fait qu’on les présente comme des « polémistes ». C’est encore plus vrai en philosophie.
    Mais encore faut-il savoir de quoi on parle. Il y a deux sortes de polémiques et de conflits. Les unes mettent en jeu des acteurs qui partagent les mêmes arrière-plans, les mêmes règles, les mêmes objectifs intellectuels, et qui sont des pairs intellectuels, non pas au sens où ils savent les mêmes choses, mais au sens où ils respectent les mêmes valeurs, et sont par là même respectueux des opinions d’autrui. Cela n’exclut pas des épisodes très rudes, comme me le disait jadis un de mes collègues français ayant beaucoup pratiqué les universités américaines : « C’est extraordinaire  combien ils se chient sur la gueule ». Mais ces épisodes, tout le monde les supporte, car ils viennent sur fond d’un accord fondamental, comme c'était le cas des discussions de Malebranche et d'Arnauld, de Leibniz et de Bayle, de Descartes et de ses objecteurs. Les autres polémiques mettent aux prises des gens qui ne partagent ni principes ni méthodes. C’est peut- être dans celles-là qu’il faut être le plus possible poli tout comme on mettait jadis les patins quand on entrait dans un appartement bourgeois au parquet ciré, ou comme quand des touristes ont à traverser un petit village dans un pays un peu sauvage, où tous les habitants se réunissent le soir sur la place du village et regardent d’un mauvais œil les étrangers. Peut être est-ce que nos contemporains veulent : comme il ne peut pas y avoir d’accord, car il n’y a pas de dialogue rationnel possible et que la raison est impossible, il faut mettre les patins quand on parle aux gens, il faut marcher sur des oeufs. 

   Michel Foucault écrivait : 

     « Je n’aime pas, c’est vrai, participer à des polémiques. Si j’ouvre un livre où l’auteur taxe un adversaire de « gauchiste puéril », aussitôt je le referme. Ces manières de faire ne sont pas les miennes ; je n’appartiens pas au monde de ceux qui en usent. A cette différence, je tiens comme une chose essentielle : il y va de toute une morale, celle qui concerne la recherche de la vérité et la relation à l’autre. Dans le jeu sérieux des questions et des réponses, dans le travail d’élucidation réciproque, les droits de chacun sont en quelque sorte immanents à la discussion. Ils ne relèvent que de la situation de dialogue. Celui qui questionne ne fait qu’user du droit qui lui est donné : n’être pas convaincu, percevoir une contradiction, avoir besoin d’une information supplémentaire. Quant à celui qui répond, il ne dispose non plus d’aucun droit excédentaire par rapport à la discussion elle-même… Le polémiste, lui, s’avance barbé de privilèges qu’il détient d’avance et jamais il n’accepte de remettre en question. Il possède, par principe, les droits droit qui l’autorisent la guerre et qui font de cette lutte une entreprise juste, il n’a pas en face de lui un partenaire dans la recherche de la vérité, mais un adversaire, un ennemi qui a tort, qui est nuisible et dont  l’existence constitue une menace… Il faudra peut-être un jour faire la longue histoire de la polémique comme figure parasitaire de la discussion et obstacle à la recherche de la vérité. » (« Polémique, politique et problématisations »,  Dits et écrits, IV, p. 5991).  

    Il est extraordinaire que ce soit un intellectuel nietzschéen, pratiquant une grande violence dans l’interprétation et conscient du fait que la vie intellectuelle est un état de guerre de tous contre tous et ne faisant pas mystère du fait qu’il se tenait lui-même dans un telle position agonistique,  n’ayant lui-même pas rechigné à la polémique (par exemple dans sa fameuse querelle avec Derrida sur « Mon corps ce papier, ce feu »  ) qui vienne nous rappeler des règles de bienséance qui, bien qu’elles fussent sans doute au fronton des salons du XVIIIeme siècle, n’ont sans doute jamais respectées, ni même depuis lors. Foucault est encore plus hypocrite quand il nous dit qu’il entend respecter « toute  une morale, celle qui tient à la recherche de la vérité et la relation à l’autre », alors qu’il ne cesse de dénoncer la vérité comme un idéal creux.  Le moins que l’on puisse dire est que Foucault ne manquait pas de culot. S’il avait vraiment respecté la vérité, il aurait accepté la polémique, et il aurait vu que le vrai polémiste ne s’accorde aucun droit, mais au contraire respecte ses devoirs envers la vérité. Si le philosophe poitevin assimile, comme le font la plupart de nos contemporains, la polémique à l’impolitesse, à la haine ou à l’insulte, c’est parce qu’il refuse de voir dans celle-ci l’expression normale de la critique. Car la polémique ne veut dire insulte ou attaque ad hominem que pour ceux qui croient qu’il ne peut jamais y avoir de discussion rationnelle et pour ceux qui réduisent l’accord rationnel au consensus.  La vraie discussion rationnelle et la saine critique est nécessairement polémique. La converse ne vaut pas, mais uniquement parce que les polémiques d’aujourd’hui sont devenues des insultes, reposant sur des pétitions de principe, et parce que les gens mêmes qui sont supposés représenter l’esprit en ont totalement perdu les lois. Les polémiques du passé portaient souvent sur de grands sujets opposant des auteurs sur des thèses et sur des grandes orientations intellectuelles : les adversaires ne discutaient qu’à partir des points d’accord. C'est ce que voyait Deleuze à la différence de Foucault, mais pour rejeter la discussion: "Comment discuter si l'on a pas un fonds commun de problèmes, et pourquoi en discuter si l'on en a un ? ». Pour lui la discussion, c'est du simple bavardage : il ne venait pas à l'esprit à Deleuze qu'on puisse s'accorder sur un certain nombre de principes, mais néanmoins discuter.  Alquié détestait Guéroult, mais il se battait avec respect de l’adversaire. Bréhier et Gilson n’était pas amis mais ils savaient ce que controverser veut dire. Ces disputes avaient du sens. La question de savoir si l'on peut être philosophe et croyant est encore essentielle, surtout en nos temps où la fondation Templeton distribue des millions de dollars à des philosophes universitaires, et où le relativisme vient au secours de la religion.  Les querelles d’aujourd’hui portent essentiellement sur des imputations qui sont autant de pétitions de principe: « antisémitisme »  « homophobie », «  antiféminisme », « philosophe analytique », « infâme continental ». On n’accuse plus X ou Y de soutenir telle thèse au nom de telle autre thèse, et on ne donne plus d’argument. On accuse simplement X ou Y de culpabilité par association. Dans l’affaire Sokal, on ne s’intéressa qu’au fait que des intellectuels français étaient attaqués, pas au contenu de leurs écrits, qui eût suffi à faire preuve (négative). Dans l’affaire Heidegger, on ne s’intéressa qu’aux affiliations du Recteur de Fribourg au parti nazi, pas à nature de ses écrits philosophiques (qui ne résistent pas à l’examen, pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la politique ou l’idéologie), dans l’affaire Benda on ne voit que les noms villipendés, comme celui de Bergson,  pas les arguments. Si seulement les gens pouvaient s’envoyer à la figure des : «  Espèce de pétitionnaire principii ! Vas donc,  eh ! non sequitur !  Vas te faire voir, espèce d’ignorant d’elenchi ! » Au moins les sophistes de jadis, les Gorgias et Protagoras, savaient ce qu’était un sophisme. 

    Ce qui vaut de la polémique vaut aussi de la satire. La satire est tenue comme de la polémique, et condamnée pour cela. Mais la satire et la polémique sont  l’essence de l’automobile de l’esprit.

PS. JC Milner, Y a t- il encore une vie intellectuelle en France ? Verdier 2002,  et  Jacques Bouveresse, « Polémique et consensus » , in Valérie Robert, ed. Intellectuels et polémistes dans l’espace germanophone, Presses de la Sorbonne nouvelle 2003, ont dit tout cela bien mieux que moi. 



dimanche 23 mars 2014

LIBRAIRIES PERDUES





      Il est temps, à la fois par nostalgie et par désir de résistance contre une catastrophe de la dimension de celle de l’engloutissement de l’Atlantide, de nous souvenir des meilleures librairies de notre existence, un peu de la manière dont Nathalie Heinich a parlé de ses maisons perdues (mais sans prétendre avoir son talent littéraire et son acuité).  Certaines de ces librairies ont disparu, d’autres existent encore, mais pour combien de temps ?
      La première pour moi fut la Maison de la presse à Antibes, 2 rue de la République (elle s’appelle aujourd’hui La joie de lire, sans référence, sans doute,  à la librairie du même nom dont je parle ci-dessous). Ce n’était pas vraiment une librairie, car l’essentiel y consistait en journaux et magazines. Mais on y trouvait aussi dans une salle très agréable, qui avait quelque chose de l’atmosphère d’un grand salon, des livres, objets qu’à l’époque je ne distinguais pas  vraiment des magazines ou des BD (cela devrait me rendre plus indulgent vis-à-vis de ceux qui aujourd’hui ne les distinguent pas : mais ce sont des adultes) . Je me ruais alors sur les bandes dessinées, mais je zieutais les magazines sur Kennedy ou de Gaulle, les romans d’Hemingway et surtout le rayon de livres pour enfants du Père Castor, les albums de Tintin et le journal du même nom que je ne manquais jamais et qui  a forgé ma conception de la vie (en gros un boyscoutisme un peu niais doublé de facéties à la Zig et Puce). Un peu tout le Cap d’Antibes retrouvait dans cette maison de la presse, avec des dames élégantes, des américains et des italiens.  

      La librairie, celle qui forgea mon concept de ce que c’est que lire un livre, fut Les Temps modernes, à Orléans, rue Notre Dame de Recouvrance. Tenue par Catherine Martin, la fille de Jean Zay,  elle n’était pas très grande en espace, mais réussissait, grâce à son sous-sol, à offrir à la fois les classiques et toute la production l’époque, celle des années 60, sur deux étages. Son charme tenait à son exiguïté. Je passais rapidement la première salle avenante, qui contenait la littérature et les nouveautés, pour aller en bas par un petit escalier en colimaçon, vers le rayon philosophie  et sciences humaines, qui à l’époque était paradisiaque. Je plongeais vers Sartre, Merleau, et surtout le héros local, Georges Bataille, qui bien qu’auvergnat, avait laissé sur la ville que Louis Guilloux appelait « La Coquette » (dans Coco perdu) une empreinte curieuse : comment l’auteur de Madame Edwarda et du Bleu du Ciel avait-t-il pu devenir une gloire dans ce grenier à grain orléanais, ville bête et bourgeoise  par excellence ? Etait-ce parce que le catholicisme de Bataille, sa mystique, s’alliaient parfaitement avec le culte de Jeanne d‘Arc qui était tout le fond d’Orléans ?  Un jour, à Noël, croyant bien faire, quelqu’un m’offrit les Ecrits logiques et philosophiques de Frege, qui venaient de paraître au Seuil.  Immédiatement j’allai échanger ce livre infâme contre Versions du soleil ; figures de Nietzsche de Bernard Pautrat dans la même collection !  Je ne vois qu’une explication à une telle faute de goût intellectuel : mon snobisme.

     La troisième librairie qui compta pour moi était le Minotaure, rue des Beaux-Arts, à Paris, dans le VIème, qui était la librairie officielle du Collège de Pataphysique. Tenue par le Régent Roger Cornaille on y trouvait tous les anciens Cahiers du Col. De Pat. , les Subsidia pataphysica les publications obscures, les opuscules. C’est là que je trouvai L’organiste athée de Latis, l’Opus pataphysicum de Louis-Irénée Sandomir, le dossier de la Dragonne de Jarry,  et quantité de petits texticules édités par le Collège.  Il y avait aussi plein de livres d’art surrréalistes, des ouvrages publiés par Eric Losfeld ou Pauvert (érotiques donc), et toutes sortes de gloires post-bretonnantes.  Je faisais le voyage d’Orléans juste pour aller contempler ces merveilles, souvent un peu chères pour moi, ou déjeuner au Polidor, dans l’espoir d’y voir quelque satrape, voire un Régent (jamais je n’ai autant respecté la hiérarchie qu’avec le Collège, qui d’ailleurs est resté pour moi le seul et unique lieu méritant cette appellation). Ce n’est que quelques années plus tard que je fus invité au Polidor à une tablée qui alignait plusieurs satrapes, deux provéditeurs,  des régents, et  des dataires, bref quelque chose comme un mess des officiers. Mais je ne rencontrai jamais sa Magnificence le Vice Curateur VOIR ERRATUM CI-DESSOUS).

    La librairie des Presses Universitaires de France, au coin du Boulevard Saint Michel et de la place de la Sorbonne a éduqué cinq générations d’étudiants au moins. Elle avait l’austérité de la recherche universitaire des années 60, elle sentait le « Que sais-je ? », et ressemblait un peu au directeur des PUF de l’époque, Paul Angoulvent, le fondateur de la célèbre collection, qui portait ces  lunettes à monture « détective » qu’on voyait aussi porter Ricoeur à la même époque. Derrière les couvertures austères des petits volumes de cette encyclopédie on sentait la toge académique (mais on y trouvait presque tout ce qui se produisait dans les années 70 en sciences humaines surtout, et l’empilement y était sympathique.  Ce qui était agréable était son côté encyclopédique, et la foule, l’impression que tous ceux qui allaient écrire des livres étaient là pour voir ce qui se publiait chez les concurrents. Ce qui me sidérait, dès les années 70, était l’abondance du rayon psychanalytique, qui contenait tout ce qui pouvait se trouver de lacaneries de l’époque, coexistant bizarrement  avec des ouvrages de psychologie scientifique. Le rayon philosophie trônait encore au premier plan, alors qu’aujourd’hui il se réduit, même dans les meilleures librairies, à quelques ouvrages, qu’on dirait les mêmes republiés d’année en année, par un groupe de vendeurs de sagesse qui nous racontent , décennie après décennie, comment  leur bonheur de penser évolue au gré de leurs amours , de leurs compagnies animales, de leurs séances de gymnastique ou de course à pied, ou de leurs plaisirs de chineurs ( jadis on lisait ces fadaises dans Elle , elles sont à présent dans les livres de philosophie). Mais au fil du temps, les vendeurs des PUF, jadis compétents et savants, sont devenus plus désagréables : ils savaient que la boutique allait fermer. A la fin, les livres étaient disposés uniquement sur des tables, et on ne trouvait presque rien dans les rayonnages. Il y a là une marque sûre de l’évolution du savoir livresque : on faisait jadis confiance au lecteur pour aller trouver les livres là où ils étaient rangés, alors qu’ils sont aujourd’hui présents à l’étal comme des poissons au marché.A présent, c'est une boutique de vêtements , Delaveine, qui se trouve à cet emplacement, en face d'une autre , Benetton, comme pour nous rappeler que ce n'est plus le savoir qui porte la culotte. Mais je gage que parfois a milieu des costumes et des pantalons, quelques spectres livresques viennent encore circuler. J'espère qu'ils feront assez peur aux clients de Delaveine pour que ce magasin retourne habiter les lieux où il est destiné, rue de Rivoli ou vers le BHV. Il reste heureusement Vrin, en face, un peu comme ces maisons sur des dunes qui s'effondrent, face à l'océan.
    L’autre librairie qu’on fréquentait beaucoup au Quartier Latin au début des années 70 était La joie de lire, de François Maspero, rue Saint Séverin, qui était ouverte jusqu’à minuit (alors que les bibliothèques  n’ouvrent jamais le soir, les librairies le faisaient alors quelquefois , et c’est un signe des temps que ce ne soit plus le cas). On y retrouvait tout ce qu’il y avait à l’époque de marxistes non communistes (les gens du PC n’y allaient qu’incognito), de trotskystes, de maoïstes, qui lisaient, sur le rayon, les livres publiés par Maspero dans les Cahiers libres et la petite collection Maspero, les quantités de revues et de fanzines libertaires et group(crep)usculaires qui s’entassaient dans les allées. Mais comme je n’étais qu’un compagnon de route de groupuscules, participant occasionnel de meetings à la Mutualité et de manifs, je me contentais du statut d’observateur, et n’aurais jamais osé aborder les révolutionnaires  hirsutes en blouson de cuir - parmi lesquels devaient se glisser des barbouzes de Marcellin,  qui fréquentaient ce haut lieu de la culture post-soixante-huitarde.  En 1973 j' achetai chez Maspero un numéro des Temps modernes avec l’article de Sartre « Elections piège à cons », qui me conduisit pendant plusieurs années à ne pas voter. Et surtout on y piquait les livres systématiquement, sans état d'âme car ce n'était qu'un juste retour des choses que de "faucher chez Maspero", qui faisait du fric sur le dos du peuple - dont nous faisons évidemment partie -  ce qui causa la fermeture précoce de la librairie en 1975, à peu près à l’époque où la vague gauchiste s'atténua. 

      Dans le Midi je n’ai connu qu’un peu plus tard, vers 1974 la librairie A la Sorbonne, rue Gioffredo, à Nice, qui me semblait immense, avec ses nombreuses galeries  et recoins labyrinthiques, ses balcons et rambardes. Elle avait quelque chose d’une église et je la trouvais encore mieux fournie que celle des PUF à Paris, en dépit du nom.  A Aix, la Librairie de Provence sur le cours Mirabeau avait un charme vieillot, qu’elle n’a pas totalement perdu. On y croisait alors les grands professeurs aixois : Raymond Jean, Gilles Granger, ou Louis Guillermit, dont j’avais entendu les formidables (mais pas épatants) cours sur Kant à la rue d’Ulm. 

    Le plus grand choc culturel livresque pour moi fut d’accéder, sans doute vers 1976, à la librairie Blackwell’s à Oxford, sur Broad Street. On entrait dans ce qui semblait une boutique assez quelconque, genre pub ou magasin de souvenirs, mais qui se ramifiait, en longueur, en hauteur, et surtout en profondeur, dans l’ensemble du bâtiment derrière. Quand on avait parcouru l’extraordinaire rayon des classiques et ceux de littérature, on descendait l’escalier et on aboutissait à la Norrington Room, vaste cathédrale livresque sur plusieurs niveaux sous terre, avec son rayons sciences d’abord, puis théologie, et psychologie, pour aboutir, au rayon ultime en bas, à la philosophie. A l’époque, on trouvait chez Blackwell’s à peu près toute la production philosophique anglophone, des ouvrages de l’Oxford University Press aux lourds et coûteux volumes de chez Reidel. La logique et la philosophie du langage y avaient la part du lion, et l’on trouvait aussi dans un rayon d’occasion des anciennes séries telles que la Muirhead Library of Philosophy ou les series  de Analytical philosophy de R.J. Butler, tous les derniers numéros de Mind, et tous les classiques de la philosophie du langage ordinaire.  J’étais aussi ravi de trouver les study aids  de logique rédigés par Dana Scott et ses élèves. En tous cas il n’y avait là rien qu’on pût trouver ailleurs, et surtout pas en France à l’époque. On restait des jours entiers dans ce paradis exotique pour quiconque avait fréquenté les librairies et bibliothèques françaises : la phénoménologie existentielle, le sartrisme, la déconstruction, le foucaldisme n’y avaient pas droit de cité, même si on y trouvait quelques ouvrages marxistes et freudiens. Quand j’y retourne aujourd’hui, la proportion s’est inversée : on n’y trouve plus que quelques livres de philosophie analytique, et les ouvrages de philosophie postmoderne, Heidegger, et les diverses philosophies-guides de voyage ou de tourisme gastronomique de X (du vin, du fromage, des chats, de la lavande)  occupent les tables : l’espace central a d’ailleurs été vidé, et on a mis des fauteuils, pour bien signifier qu’il est plus important de se sentir à l’aise au milieu de guides touristiques que de s’instruire. Au fur et à mesure que les tables d'Europe sont devenues accessibles à tous les livres de philosophie se sont mis au diapason ( Voir le Bosphore avec Damascène, Visitez le Parthénon avec Platon, les bonnes tables romaines avec Sénèque, Visiter le Portugal avec les Conimbres Autre signe des temps : le tabac pour pipe Oxford Memory que je fumais alors et achetais à la boutique de tabac en haut de High Street a disparu. Et d’ailleurs j’ai cessé de fumer. Je voulais ressembler à G.E. Moore. Some like Witters, but Moore is my man.



 Le tabac et la pipe ont toujours plus ou moins fait partie de l'essence des livres, et la perte des volutes de fumée qui accompagnaient la lecture signifiait en fait la fin des livres.

     
 A Londres, j’allais surtout chez Foyles, sur Charing Cross, qui s’étalait, dans une sorte de foutoir assez joyeux, sur plusieurs étages.  A l’époque la librairie, qui a aujourd’hui plusieurs boutiques dans la ville, était assez vieillotte. Mais on y trouvait tout ce que l’on voulait. J'ai toujours aimé les librairies en désordre, un peu comme mon bureau, où je passe des heures  retrouver un livre que je lisais encore la veille, jusqu'à renoncer en espérant le retrouver au hasard d'une autre fouille.




 Je fréquentais aussi la très agréable Dillons’s sur Gower Street, à côté de l’université de Londres, devenue Waterstones, très bien joliment refaite. Elle avait un superbe rayon d’occasion, qui est encore assez bon, et a conservé ses escaliers un peu dérobés. Mais on a l’impression, chaque fois qu’on y va, que ses vendeurs ont un peu perdu la foi, comme dans toutes les librairies d’ailleurs, au temps d’Amazon.

      
   La librairie où je me suis senti le mieux aux US est Cody’ s à Berkeley à la fin des années 70, sur Telegraph avenue. Elle avait une une belle baie vitrée à l'entrée, et quantité d’étages, avec un excellent rayon occasion, et par endroits de vieux fauteuils datant de l’époque de Dashiell Hammett. Elle était alors fréquentée par des intellectuels californiens avec des allures de Beat Generation, ou d‘enfant naturels d’Henry Miller. Même si je ne me souviens pas qu’on y fumait à l’intérieur, il y avait comme un odeur d’herbe au moins imaginaire qui flottait partout. Il y avait d’autres très bonnes librairies d’occasion, comme Moe's, aussi sur Telegraph. On dit souvent Shakespeare and Co, sur les bords de Seine, lui ressemble, mais je ne me suis jamais senti à l’aise chez Shakespeare and Co, où l’on a l’impression que si l’on n’est pas anglais ou américain, on n’est pas bienvenu. Il y en avait notamment sur  une Shattuck, où l’on trouvait toutes les sortes de livres de cinéma, mais Cody's était celle qui réunissait le plus de littérature. Y entrer, c’était un peu comme s’assoir dans son fauteuil, allumer sa pipe, déplier son San Francisco Chronicle , en attendant que le chien vous apporte vos pantoufles, la dernière bio de Raymond Chandler , et souffler en l’air un rond de fumée de tabac aromatique. Plus tard, j’ai apprécié certaines librairies Barnes et noble à New York, comme celle du Lincoln Center, qui avaient leurs salles de réunion et des rayons très bien fournis, mais en philosophie essentiellement de livres de Badiou.
     Peu de pays ont autant le culte du livre que l'Allemagne et en Autriche. Mais j'avoue que je ne me sens jamais à l'aise dans les grosses librairies très high tech qu'on trouve à Berlin ou Francfort, et préfère les petites librairies d'occasion comme Kitzinger ou Hauser  à Munich dans la Schellingstrasse, ou Frick à Vienne. 

    Les pays d’Europe du Nord et de Scandinavie  respectent les librairies à peu près comme ils respectent les  lieux du culte. J’ai passé d‘excellents moments à l’Athenaeum à Amsterdam, à l’Academibokhandlen  à Stockholm,  à la librairie librairie Norli à Oslo qui est, surtout par ses planchers en bois sombre, ses lumières, son style chic scandinave. Mais toutes ces librairies sont un peu froides et aucune n’a le charme de librairies latines, comme la vieille Libraria Prampolini à Catane, ou la librairie Bertrand à Lisbonne, sans parler des Sud-américaines dont j'ai déjà parlé ici. Il y a entre ces librairies du Nord et celles du Sud des différences semblables à celles des églises. Les librairies en fait sont des églises. On s'y assoit comme sur les bancs de prière. Mais leurs dieux ont disparu. Les fidèles aussi, au fur et à mesure que s'installaient autour d'elles des boutiques de photocopies, puis, celles-ci une fois disparues elles aussi, des computer shops. Face à l'e-book, ce qui reste aux librairies sont les BD, les livres d'art et les guides touristiques.
     On adore organiser des conférences, des séances de signature, des discussions dans les librairies. Je dois dire que je déteste cela. Je conçois le fait de parcourir une librairie comme un plaisir solitaire,qui me permet d'exercer ma déploration face au piles et à la rareté des bons livres, et de me sentir seul à trouver, au fond d'un rayon un exemplaire d'un livre depuis longtemps épuisé, comme la plupart des miens.
   


ERRATUM  1er avril 2014

   La nièce d'un optimate ( voir commentaires) m'a fait remarquer mon erreur. S.M. Opach était bien au repas pataphysique auquel j'assistai le 9.9.99. EP. Comment ai-je pu oublier cette Présence? Etait-elle trop flagrante? Je pencherais plutôt pour une explication semblable à celle de James dans sa nouvelle The Private Life : S.M. Opach n'existait pour moi qu'en public, dans les Cahiers du Collège, et dès que je le vis en privé il disparut à mes yeux, comme le personnage de "Clare" Vawdrey qui s'évanouit quand il cesse d'être en public. Certes Opach était ce jour là en public dans une certaine mesure. Mais un public de pataphysiciens. Ailleurs qu'au Polidor l'univers était, comme chez Mendelssohn, plein de sa magnificence. Entré dans le cercle des pataphysiciens, il cessait d'exister.

dimanche 16 mars 2014

Du kitsch en philosophie







         Comme l’ont montré les discussions du billet précédent, le kitsch est une catégorie esthétique très vague sur les critères de laquelle il est difficile de s’entendre. Il a été tellement  analysé, commenté, et discuté qu’il est quasiment impossible d’en parler derechef.  Les définitions usuelles - «  art de mauvais goût », « art tape à l’œil », qui vit sur la copie de l’art véritable qu’il détourne à son profit ou cite de manière mécanique, et se base sur une sensibilité esthétique débile – sont loin de faire l’unanimité, pas plus que les exemples paradigmatiques qu’on est supposé en tirer. Par définition le mauvais goût, l’art de mauvaise qualité, et l’art qui copie sont protéiformes, et  semblent échapper aux classifications. Le kitsch, çà ose tout. Mais je n’en conclurais pas qu’il n’y a pas de définition possible. On peut au moins essayer d’en dégager les grandes lignes. Le kitsch est d’abord l’art de pacotille, des bibelots touristiques aux décors d’architecture art nouveau, des orchestres de Biergarten à la peinture pompier, des romans sentimentalistes à la littérature de gare. Dans cette première phase le kitsch désigne plus ou moins l’art vulgaire, le toc, l’art bourgeois, qui copie le grand art en en créant des sous-produits. C’est l’art de Monsieur Prudhomme, de Madame Bovary, qui s’approprie le Beau classique puis romantique et le retourne au bénéfice du philistinisme. Le kitsch est né d’abord du goût bourgeois en Allemagne et en Autriche. Il culmine chez les nazis, petits bourgeois amateurs d’art désireux de se hausser au niveau de la grande bourgeoise impériale ou juive qui occupe le devant de la grande culture.  Plus tard, dans une seconde phase, que je ne sais pas trop dater, mais qui intervient plus ou moins quand l’art envahit l’ensemble de la société et que l’œuvre d’art atteint, comme dit Benjamin, le stade de la "reproductibilité technique » le kitsch atteint un second degré. Il se redouble quand les artistes et intellectuels, mais aussi les praticiens des « arts de la mode »   prennent conscience du décalage entre l’art de masse et l’art « authentique »  et commencent à mettre en question cette dernière catégorie au nom du relativisme. Vient alors le kitsch-citation-et-détournement explicite, qui vise à produire un art ironique, qui a comme objectif avoué de citer les productions artistiques antérieures et à les mettre sur même pied que les productions de l’art classique. Le kitsch peut se marier alors au décadentisme, au culte de l’artifice, comme chez des Esseintes avec sa tortue sertie de pierreries, ou avec Wilde et d’Annunzio. C’est le kitsch belphégorien, que Benda a parfaitement décrit. Dans une phase ultérieure encore, c’est la culture kitsch elle-même, l’art populaire et dégénéré, qui devient objet de citation et le matériau de base d’un kitsch de second degré. On assiste alors à une sorte d’apogée du kitsch, où l’art qui a pignon sur rue ( celui des galeries, des expositions officielles, des ouvrages promus par les éditeurs, des concerts  et des manifestations subventionnées, des festivals se promeut comme une sorte de commentaire ironique de l’art de masse et s’approprie ses codes mêmes. A ce moment-là  Keith Richards devient  un égal de Berio, Jeff Koons un petit-fils de Rodin,  Amélie Nothomb la nièce de Claude Simon, Jonathan Littell égale presque Thomas Mann, et (que ses fans m’excusent !) Zweig un cousin de Musil. Rien de de ceci, ni ces noms,  j’en conviens, ne fait une définition. On peut même ajouter un épicycle et dire que le kitsch vient quand une forme d’art exprime son désenchantement par rapport à une autre, et la critique en la mimant. La définition la meilleure reste à mon sens celle d’Hermann Broch  dans son essai classique : « « le système « kitsch » exige de ses partisans : « fais du beau travail ! » alors que le système de l’art a pris pour maxime le commandement éthique : « Fais du bon travail ». Incapacité à saisir les valeurs éthiques, confusion de celles-ci avec les valeurs esthétiques, incapacité à respecter dans l’art aussi bien les valeurs propres à l’art mais aussi les valeurs intellectuelles et morales qui vont avec. Le kirsch sonne faux en permanence, et ses amateurs et producteurs  sont incapables d’avoir l’attitude juste face à ce qu’ils admirent. Comme le disait Benda de la critique littéraire dans un de ses  derniers essais : « La critique, c’est le jugement ». L’amateur de kitsch ne sait pas juger, et finit même par refuser de juger : tout devient beau, tout devient de l’art. Les « créateurs » (y compris ceux de mode, qui sont parvenus à s’approprier ce label) en sont ravis : tout ce qu’ils font est bon. En effet, caractériser un produit comme « kitsch », c’est le juger. C’est au contraire le tenant du kitsch qui nous dit «  Ne me jugez pas, c’est trop normatif, laissez l’art s’épanouir, en toute liberté et ne prononcez pas de jugements ».
      A ma connaissance le kitsch s’applique aux productions artistiques, des arts visuels, de la musique et de la littérature. On n’a encore – toujours à ma connaissance – jamais appliqué cette catégorie à des productions intellectuelles telles que la philosophie, les sciences sociales, a fortiori les sciences « dures ». Mais pourquoi l’appellation de kitsch ne s’appliquerait-elle pas aussi à la philosophie et aux oeuvres de pensée en général? Ces dernières aussi ont connu, depuis au moins un siècle – et sans doute avant – une massification,  et la philosophie  est une discipline qui était jadis ésotérique et réservée à une petite élite et à laquelle ont accédé d’abord les classes moyennes, puis presque l’ensemble de la société. Elle est à présent partout. Le moindre article de journal cite à tout va Kant, Descartes ou Spinoza ; de même qu’on écrit des romans à partir de la mécanique quantique, on en écrit à partir des expériences de pensée sceptiques, de la théorie de la décision, des paradoxes logiques ; les philosophes sont depuis longtemps devenus héros de fiction et de films, et leurs statues de cire chez Madame Tussauds côtoient celles de Victoria Beckham ou d’Eric Cantonna (lui-même footballeur philosophe). Il y a des magazines de philosophie qui commentent les grandes questions de l’existence et de la morale à la lumière de la vie quotidienne. Des émissions de télé et de radios avec leurs animateurs philosophes vedettes. Des « nuits de la philosophie » un peu partout, des festivals d’été, d’hiver et d’automne de philosophie où l’on goûte du vin ou du fromage en savourant les plaisirs de la sagesse dispensée par des vedettes qui font a tournée des vignobles, des croisières qui ont leurs philosophes embarqués. Et comme avec l’art kitsch au dix-neuvième siècle face au Grand Art, les professionnels de la philosophie sont montrés du doigt : ils sont incapables de parler au peuple, ils sont scolastiques,  « universitaires », ennuyeux, jargonnants et ne s’intéressent qu’à l’histoire de la philosophie et  la pratiquent de manière ennuyeuse (au point qu’il est nécessaire d’en produire une « contre-histoire »). Les philosophes autoproclamés qui s’occupent de la morale, de la vie quotidienne, des souffrances des gens, de la maladie et du soin, sont au contraire plébiscités. Certes, cette massification, ce culte de la philosophie populaire (« pop »), la naissance d’une littérature philosophique « pulp » de sous-produits, ne suffisent pas à caractériser un mouvement comme kitsch. Pour qu’il y ait kitsch, si on entend s’en tenir  la définition de Broch, il faut qu’il y ait une déviation dans les jugements et une sensibilité détournée. Je ne vais pas donner, bien que cela me démange, de noms. Mais on peut trouver quantité de jugements marqués du sceau du kitsch philosophique. Le kitsch philosophique n’est pas simplement de  la mauvaise philosophie, celle qui raisonne mal, ou qui produit des conceptions faibles, ou des constructions fallacieuses. C’est d’abord l’expression à la fois d’un désir (d’une « demande ») de philosophie, en même temps qu’un refus de se soumettre aux critères usuels de la philosophie. Le kitsch philosophique prend donc d’abord la forme d’un mépris de la philosophie et celui de la mettre au même niveau que des performances populaires. Par exemple quand un journaliste sportif dit :

«  Diego Maradona, tout drogué, imbécile et incontrôlable qu'il soit, a plus réuni de monde autour de lui que Platon, Kant, Einstein, Gandhi et Mandela » 

il veut dire à fois que les exploits de Maradona égalent et même surpassent ceux de célébrités comme Platon et Kant ( et autres « sages » planétaires), et en même temps que ceux-ci lui sont parfaitement comparables. Ou encore, ces extraits d’une publicité pour du « consulting philosophique » :

« Que se passe-t-il si mon problème n'est pas d'ordre strictement philosophique ? 
Tous les sujets peuvent être abordés sous un angle philosophique et aucun sujet n'est tabou. Si votre problème concerne une décision à prendre, un problème relationnel, des sentiments d'amour ou d'amitié, des conflits familiaux, des dilemmes professionnels ou des évolutions de carrière, des questions de croyance, de foi ou de religion, une dépression, des problèmes de nature morale ou éthique, y compris relations sexuelles ou consommation de drogues, une recherche de signification, un problème d'identité ou simplement le souhait de faire un bilan sur votre vie….. vous pourrez en discuter ouvertement dans un cadre neutre, objectif et philosophique
Dois-je avoir des connaissances en philosophie ?
Aucune éducation philosophique n'est nécessaire. Certains philosophes académiques estiment que la philosophie ne peut pas être « appliquée », et maintiennent qu'elle est strictement théorique ou hypothétique, (C'est probablement ce qui « dégoûte » la plupart des gens de la philosophie). Mais « l'amour de la sagesse » (signification littérale de la philosophie) doit être accessible à tous. Un bon conseiller philosophique engagera un dialogue en utilisant un langage utile et non formel. L'important est que le philosophe et son interlocuteur communiquent et qu'ils se comprennent mutuellement afin que l'interlocuteur soit amené à penser de manière philosophique.   « 
  
Ce qui nous est expliqué ici est non seulement que point n’est besoin, si on veut de l’ « assistance » philosophique, d’être savant ou même de lire de la philosophie, mais qu’on aura sans doute de bien meilleurs résultats qu’en en lisant, ce qui n'empêche pas le "consultant" philosophique en question de présenter son conseil comme proprement philosophique.

       Une seconde condition est sans doute que le kitsch philosophique rejette explicitement les critères usuels et les valeurs cognitives usuelles de l’exercice de la raison. Il est alors lié au post-modernisme sous toutes ses formes. Des jugements comme le suivant, produit par un des philosophes « continentaux » des Etats Unis, sont typiques : “Contemporary life, which is marked by modern transportation systems in which we can travel almost anywhere, and modern information systems, through which almost anything can travel to us, is much more pluralistic than life in the past”, ce qui implique, selon l’auteur  que la vérité est perpétuellement “on the go” et que l’idée de raison des Lumières s’en trouve menacée, et que “Truth cannot be confined to propositions” car il y a une idée plus profonde de la vérité “not the truth of assertions, but truth as a thing to love, to live and die for” ( John D. Caputo, Truth, Philosophy in transit, et le CR de Tim Crane, dans le TLS du 12février 2014). Certes il n’y a rien de kitsch en soi dans de telles sottises, qui ne sont que des lieux communs post-modernes. Ce qui est kitsch, c’est le retournement que le livre de Caputo nous propose : «  The “luminaries of postmodern thinking, Derrida, Foucault, Lyotard, Deleuze” are now being attacked by the exponents of a “new brand” of materialism and realism that “charges them with failing to think through what is going on in contemporary mathematical physical sciences”. Selon Caputo cette nouvelle mouture de la philosophie continentale est “spearheaded” by the young French philosopher Quentin Meillassoux.” (dont une photo illustre l’article).  En d’autres termes, les post-modernes eux-mêmes ont les moyens de se dépasser, les contempteurs du réalisme sont remplacés par des réalistes d’une farine qui n’est pas eadem. Fort bien, si cela veut dire que ceux-ci reviennent aux valeurs de la raison, de la vérité et de la connaissance traditionnelles. Mais ce n’est pas ce que suggère Caputo. Il suggère qu’avec ces auteurs qui incarnent «  a new brand of realism», ce qui est important n’est pas le réalisme, mais qu’il soit nouveau, et qu'il continue de se ranger au sein du camp "continental".  Ici nous touchons à l’essence du kitsch philosophique : «  Ne fais pas vrai, mais fais intéressant et nouveau», ce qui autorise à proposer les thèses les plus contradictoires qui soient avec l'aplomb le plus total. Ici l’adjectif « nouveau » porte tout le poids de ce que l’on ne peut pas appeler la preuve, puisqu’il n’y a justement rien à prouver. Le kitsch philosophique, c’est le droit de dire n’importe quoi, comme le dit bien Caputo, la philosophie en transit
    
     Une troisième composante du kitsch philosophique est ce que les classiques appelaient esprit faux. Selon la définition célèbre de Pascal, l'esprit faux n'est ni fin ni géomètre. Mais il y a eu des esprits faux depuis que l'humanité existe, y compris chez les doctes. Mais le kitsch philosophique consacre leur avènement dans la culture de masse. Il est la prévalence de l'esprit faux et l'élévation du faux et de la fausse pensée aux sein des valeurs de l'esprit, associées à leur massification. 

     Mais je suis loin d'avoir épuisé le phénomène.
                                                                                                                               ( à suivre)