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jeudi 9 janvier 2014

La voiture éducative qui se conduit toute seule



 
                   un Mooc se conduisant tout seul à travers le cyberspace


     De même que la bulle internet et autres bulles économiques, la bulle MOOC pourrait bien exploser  comme la bulle immobilière dans la crise des subprimes.  Sebastian Thrun , le fondateur de la plateforme Udacity, qui a plus ou moins  démarré  le mouvement des MOOCs dans la Silicon Valley il y a quelques années en lançant son cours d'intelligence artificielle suivi par 160 000 personnes de par le monde, et provoqué la soi-disant révolution que l'on sait, vient d'annoncer qu'il abandonne sa tentative d'éduquer en ligne toute la planète pour se lancer dans une entreprise plus modeste et d'autres aventures tout aussi business like.
      Un article  récent du journal de business technologique Fast Company , écrit dans le langage high tech et cool qui sied au genre,  nous annonce : “The man who started this revolution no longer believes the hype”. La raison de son raccrochage, nous explique-t-on, est qu'il s'est rendu compte que ses MOOCs ne marchaient pas:

   "As Thrun was being praised ... for having attracted a stunning number of students--1.6 million to date--he was obsessing over a data point that was rarely mentioned in the breathless accounts about the power of new forms of free online education: the shockingly low number of students who actually finish the classes, which is fewer than 10%. Not all of those people received a passing grade, either, meaning that for every 100 pupils who enrolled in a free course, something like five actually learned the topic. If this was an education revolution, it was a disturbingly uneven one. 

     Dans un cours de maths à San José State University, seulement 25% des étudiants réussissaient le programme, et un étudiant prenant le cours d'algèbre de la manière "normale"  avait 52% de chances de plus de réussir. Il payait 150 $  pour suivre le MOOC, soit trois fois moins que la "tuition" normale, mais avec des chances de succès divisées par 4.

    Pour toute personne sceptique quant aux capacités des MOOCs à obtenir réellement l'équivalent d'une éducation en "présentiel", ces résultats n'ont rien d'anormal. Le  fondateur d'Udacity expliqua alors qu' en fait cet échec venait du fait que les étudiants de San José State venaient de "milieux défavorisés" : autrement dit les MOOCs marchent mieux sur les riches que sur les pauvres. Adieu veaux, vaches, cochons, couvées !

    Echec éducatif, et surtout échec financier,  conduisirent, nous dit-on, le fondateur d'Udacity, vanté sur tous les medias comme "l'entrepreneur" ( un mot que, paraît-il, les Français n'ont pas) de la décennie, à changer de cap, et à se détourner de leur grand rêve d'un MOOC Global  et à prendre des partenariats plus modestes avec Georgia Tech University. Qu'on se rassure, le profit sera toujours là, mais à plus petite échelle que les milliards de dollars promis, car l'idéal de l'online education gratuite a vécu, et on fait à présent payer les mouqués pour des interactions  avec les professeurs:

     "It's a bold program, partly because it is the first accredited degree to be offered by a provider of massive open online courses, but also because of how it's structured. Georgia Tech professors will teach the courses and handle admissions and accreditation, and students will get a Georgia Tech diploma when they're done, but Udacity will host the course material. Thrun expects the partnership to generate $1.3 million by the end of its first year. The sum will be divided 60-40 between the university and Udacity, respectively, giving the startup its single largest revenue source to date."
  
   Non seulement cette orientation était prévisible - there is no free lunch - mais l'échec de la tentative initiale de masse l'était. ce qui est sidérant est le fait que ces entrepreneurs de plateformes éducatives sur MOOCs aient pu avoir l'illusion qu'ils allaient donner le même enseignement qu'à Harvard ou Stanford en ligne à la terre entière sans utiliser le moindre professeur ancienne manière. Avec une ingénuité touchante, le journaliste rapporte:

   "Still, I couldn't help but feel as if Thrun's revised vision for Udacity was quite a comedown from the educational Wonderland he had talked about when he launched the company. Learning, after all, is about more than some concrete set of vocational skills. It is about thinking critically and asking questions, about finding ways to see the world from different points of view rather than one's own. These, I point out, are not skills easily acquired by YouTube video." 
     
     Mais la chose la plus étonnante que l'on apprend en lisant cet article est que le même Sebastian Thrun avait, avant de se lancer dans l'entreprise MOOC, mené des travaux d'IA avec Google en vue de faire la voiture qui se conduit toute seule :

 "Thrun and his team originally planned to spin their research out into their own company that would create detailed images of the world's roads, using car-mounted cameras like the ones used to steer Stanley. Page offered to hire them instead. The collaboration helped lay the groundwork for Google Street View, and eventually for the fleet of self-driving Google-branded Priuses that these days navigate rush-hour traffic on Bay Area freeways without incident."

   L'idéal des premiers fondateurs de compagnies MOOCs s'éclaire : ils voulaient créer l'enseignement qui se conduit tout seul , comme on avait crée l'aspirateur qui aspire sans vous, ou le four qui s'auto- nettoie. Ils imaginaient que l'enseignement se pilote comme une machine, comme Prévert parlait de la machine à écrire des lettres d'amour! Que leurs MOOCs allaient atteindre tous les cerveaux comme la voiture qui se pilote toute seule traverse la Bay Area juste avec un programme de Google maps!

    Une telle naïveté autoroutière et intellectuelle  ne sera confondante que pour ceux qui n'ont pas été familiarisés avec les rêves de grandeur technologiques qui inspirèrent les premiers pas de l'IA jadis.

     Mais surtout, cette naïveté éclaire aussi la conception que ces gens ont de l'éducation. Comme le dit Roberto Casati ( qui ma signalé cet article de Fast Company) dans son remarquable livre contre le colonialisme numérique ( Albin Michel 2012) dont j'ai parlé ailleurs, ceux qui veulent vendre des livres sur internet veulent vendre le même livre à toute la planète. De même eux qui promeuvent les MOOCS mondiaux veulent que  toute la planète suive le même cours, si possible produit dans leurs studios, exactement comme ceux d'Hollywood veulent faire le film que la planète entière verra. Il commence à leur apparaître lentement que l'éducation, ce n'est pas çà.... Mais entretemps ils nous auront bassinés avec leurs rêves de cyber-Pérettes au pot au lait.
 
     

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mardi 7 janvier 2014

Conseils pour améliorer vos MOOCs


                                              Topaze enseignant la morale laïque




      Une critique fréquente que l’on adresse aux MOOCs  est de donner une image trop aseptisée et déshumanisée des enseignants  qui les présentent et de l'enseignement en général, et de faire perdre tout ce qui fait partie d’un cours en « présentiel » : l’ambiance de la salle de cours, l’hésitation de l’enseignant, les mille signes qui lui font sentir que son auditoire s’ennuie ou s’enthousiasme, les rires ou les soupirs qui accompagnent tel développement, la vivacité des questions, voire l’ennui qui peut se dégager, etc. Mais voici quelques propositions destinées à améliorer cet état de choses, destinées aux concepteurs de MOOCs  et aux animateurs de plateforme.

1)      Utiliser la technique des sitcoms en diffusant des rires préenregistrés qui émailleront le propos de l’enseignant – que l’on obligera aussi  à faire des blagues toutes les 5 minutes pour amuser l’auditoire. De même on pré-enregistera des soupirs d’ennui, des raclements de gorge  et des toussotements pour les passages les plus ardus du MOOCs, ce qui donnera aux auditeurs non seulement un sentiment de sympathie avec ceux qui souffrent sur des équations ou un point difficile de jurisprudence, mais aussi qui signalera que ce sont les passages où il faut se concentrer. On pourra aussi pré-enregistrer en début de Mooc des bruits de tables et de chaises qu’on pousse, ou un brouhaha d’amphi, pour donner de l’ambiance. Et surtout on ne manquera pas d’émailler le MOOC, à intervalles réguliers, de sonneries de portables de toutes sortes, voire de voix d’étudiants répondant au téléphone (« Attends je suis en cours, je te rappelle dans 5 minutes »).

2)      Les enseignants des MOOCs sont trop avenants pour être crédibles, ils ont l’air de représentants de commerce  ou de laborantins de pharmacie dans une pub pour médicaments, et pas de profs. On les obligera donc à porter des vêtements plus éculés, des pantalons tirebouchonnés, des chemises mal repassées, des cravates mal ajustées, des vestes qui baillent au col et aux manches, etc. et pour les dames des tailleurs boudinants, des chemisiers effilochés, des bas filés, des chignons en bataille. Ainsi les enseignants ressembleront-ils comme deux gouttes d’eau à ceux qu’on trouve dans les amphis, et leur habillage sera à l’image de leur salaire réel. En plus, on n’aura pas à changer les Moocs tous les cinq ans : car la mode change et un enseignant filmé avec des habits neufs à la mode d’il y a quelques années a vite l’air désuet -  son cours aussi -  tandis que des habits éculés restent tels plus longtemps et ont un petit air d'éternité qui sied au savoir.

3)      On n’oublie pas les odeurs. Dans nombre d’amphis aux Etats Unis, les étudiants amènent leur manger et leur boire et jouent des mandibules ou glougloutent sous le nez de l’enseignant. Il y a un remède à cette lacune. Si la technologie ne permet pas encore de diffuser des odeurs de synthèse à partir des ordinateurs – cela viendra sûrement, la cyber-olfaction fait des pas de géant – on peut néanmoins disposer devant le professeur filmé des hamburgers, des boîtes de coca et des sachets de chips, qui donneront un petit air de familiarité au décor. 

4)      Une critique fréquente est que les MOOCs ne permettent pas de saisir le « tremblé » véritable d’un cours , et surtout le rythme du séminaire: le fait que l’enseignant puisse buter sur ses mots, se reprendre, répondre à des questions de la salle, revenir en arrière, bref tout ce qui fait qu’un cours est vivant, et une sorte de petit théâtre, avec ses mouvements divers et variés, ses accelerati et ses diminuendi . En fait ce n’est pas difficile à réaliser. Il suffit de recruter quelques enseignants bègues, d’autres excités ou hystériques, d’autres encore ennuyeux – ce qui ne devrait pas être trop difficile – pour donner l’impression d’être comme en classe. On pourra aussi répéter deux fois la même séquence, pour donner l’impression de répétition. Et on pourra aussi demander aux enseignants d’être obscurs et confus, pour faire real life


Bref tout ce que le Truman Show réussissait à faire peut être fait sur MOOC, avec un peu d’imagination et d’effort. De même que McDonald’s a réussi à offrir à ses consommateurs des hamburgers campagnards au fromage de chèvre ou qui ressemblent comme deux gouttes d’eau à la baguette jambon beurre, les MOOCs  peuvent aisément intégrer l’ambiance d’un amphi bondé au sein d’une fac délabrée, couverte de graffitis et d’affiches, avec des étudiants et des professeurs absents.  C'est même ce qu'ils imitent le mieux.

dimanche 5 janvier 2014

LNI Lingua Numerici Imperii





Té n’seras jamais aussi fort qu’inne mouque : tu ne quieras jamais au plafond (proverbe ch'ti )





Projet de lexique


Académie numérique : n.f. 1.université, établissement de mouquement supérieur, 2. Division administrative à la tête de laquelle se trouve un Recteur numérique. 3. société savante : l’Académie numérique française (syn. Wikidémie)
Apprenant : adj qui est en train d’apprendre (mais n’a pas encore appris) ; étudiant, élève (vieilli)
Concept : n.m projet de mouque, ou de plateforme (« les concepts sans intuitions sont des mouques vides et les mouques sans concepts sont aveugles»)
Contenu : n. litt. information, ce qui est communiqué en ligne, fig. savoir, connaissance (« Il m’a  communiqué ses contenus », « après avoir transmis des contenus pendant 35 ans, il avait bien droit à la retraite »)
Mouque : n.m. cours,  par définition  massif, ouvert, en ligne
Mouquer : 1. v.t ,  litt. Faire tourner un Mouque sur une plateforme numérique ;  fig. enseigner, faire cours au moyen d’un mouque : « J’ai mouqué 3 heures aujourd’hui, mais cela m’a demandé 30 heures de préparation » 2. Mouquer (se) v. refl. Visionner un mouque : « Si toi tu te mouques de moi, moi j'm'y mouquerai de toi »)
Mouquant : adj enseigné, apprenant  , élève, étudiant (vieilli) (« Tous les mouquants sont là ! je compte 25000 clics »)
Mouquaire , adj  propre à un module de mouquement sur mouque (« un mouquement doit toujours être mouquaire et non pas global»
Mouquation : n.f concours national passé par les aspirants mouqueurs. Peut s’obtenir à l’ancienneté. (« Il a été reçu second à la mouquation, çà s’est joué à un clic  »)
Mouquerie: n.f. enseignement, transmission de contenu. « L’école de la République doit fournir une mouquerie gratuite, laïque et obligatoire »)
Mouqueur : n.m, f mouqueuse 1. concepteur de mouques, 2. enseignant, syn. Professeur (vieilli)  . Comme il avait des problèmes existentiels, il a twitté son mouqueur de philosophie »
Mouqueur de conférence : n.m f mouqueuse premier grade de titulaire  l’enseignement supérieur. « Les mouqueurs de conférence ont une charge de mouquerie trop grande »
Mouqueur supérieur : n.m f mouqueuse , professeur, grade supérieur du supérieur (1ere classe, 2eme classe). « les mouqueurs supérieurs sont des mandarins du net »
Mouqueur concepteur : n.m f mouqueuse chargé de cours, technicien concepteur (« Sans le mouqueur de concepts, le mouque ne tournerait pas »
Mouqueur assistant : n.m f mouqueuse mouqueur temporaire ou contractuel « Les syndicats réclament l’abolition du statut de mouqueur adjoint et leur titularisation comme mouqueurs concepteurs »)
Mouquinaire : n.m séminaire, rencontre (virtuelle) d’apprenants (pairs) , en général en petit groupe, autour d’un mouque (« je préfère de loin travailler en mouquinaire plutôt qu’en mouque, c’est plus cool »)
Pair : n m.f. apprenant évaluateur de mouqueurs, syn. coach, tuteurs (« Mon pair m’a fichu une claque numérique après avoir lu mon bulletin de notes numérique)»
Plateforme :n.f  site à mouques, privé ou public («Acculé, il s'est réfugié sur une plateforme")
Test de Turingue (TT) test destiné à savoir si on a affaire à un mouqueur ou à une mouqueuse  (« pour éviter les injustices numériques envers les mouqueuses il faut faire le TT »)
Tuteur de mouque : n.m.f mouqueur (enseignant) accompagnant un mouque. « Le tuteur qui devait nous mouquer était absent. Pas grave, il a été remplacé par un mouque de tutorat »)




                                                           Victor Klemperer

lundi 30 décembre 2013

Tous chez Margot



                                               Jacques Tati assis dans une université numérique



France culture: Questions d’éthique, 05.12.2013: les MOOCs?: l'enseignement en ligne conduira-t-il à la disparition de l'université? 

       Gilles Babinet , président du Conseil national du numérique, responsable numérique pour la France de la Commission européenne, « digital champion », qui ne doute pas de la réponse affirmative à la question titre de l'émission:


« Pourquoi n’imaginerait-on pas [ une fois la révolution des MOOCs accomplie ] que les universités soient des cafés ? Il y en aurait 5000 en France, cela permettrait aux gens de venir… »
















Le vieux qui ne voulait pas aller sur Face Book et l’imbécile qui savait twitter



                                                 
Hej Jonas Jonasson
     Je  serre  ici une liste de bêtises lues dans le Monde du 26/12/13 où un article nous déclare que « les élites sont débordées par le numérique » : 

Selon l’auteur,  le fait que des gens se mettent à twitter en masse par solidarité avec un bijoutier agressé, ou que des mouvements se produisent sur internet pour défendre telle revendication sont la preuve de « mouvements [sociétaux] d’un nouveau type  qui [révèlent] que, dans leur grande majorité, les élites tombent de l’armoire numérique et ne soupçonnent pas la lame de fond sociétale qui se forme. L’« homo numericus » avance à toute vitesse. Bien plus vite que les gouvernants, institutions et intellectuels, souvent dépassés ». La rapidité des changements numériques laisse les « élites sur la touche ». Elles ne se rendent pas compte qu’elles ont affaire à des « natifs numériques ».

Mais quelles élites ?  Les banquiers, les dirigeants politiques, mais avant tout  les énarques, responsables de la sclérose de la société française. On les imagine déjà acculés sur leur Boulevard Saint Germain comme jadis Tocqueville effrayé par les masses pendant la Révolution de juillet. On cite un « membre du prestigieux Institut universitaire de France, » Dominique Rousseau  -  lequel n’appartient bien entendu pas aux élites en question et dont le titre ne signale aucune autorité -  

« Face à ce nouveau monde, cette élite réagit classiquement : « Elle a été formée à l’idée que la volonté générale ne peut être produite que par elle et non par la société, où il y a trop d’intérêts et de passion. C’est une culture de méfiance des risques de fauteurs de trouble, poursuit-il. Mais la déconnexion n’est pas à sens unique. En bas, la société fonctionne sur elle-même, en réseau. Elle pense, communique sans les élites, invente ses propres règles et se moque de les faire passer par le haut. Le peuple se déconnecte aussi. »  Comme en 68 on s’en prend à cette pseudo élite, celle des professeurs: “Le droit de propriété est remis en cause, le principe même de l’autorité remis en question. Tout cela est déstabilisant pour le corps professoral. C’est souvent parce que l’on pense avoir une autorité que l’on n’écoute plus. Il s’agit d’un véritable défi de formation. » 

Autrement dit: chers profs, écrivez vos textes sur internet et ne vous étonnez pas d’être plagiés, ou de retrouver sans votre consentement vos « œuvres » à télécharger moyennant finance. Professeurs « dépassés » et (dé)confits, ne vous étonnez pas, le jour où on vous remplacera par un Mooc. « Cours, cours camarade, le vieux monde est derrière toi ! »

Bref, un monde nouveau se crée, forcément bon, forcément au service du progrès, qui va faire du balai et mettre les élites au rancart, faisant place à plus de démocratie, une société en réseau guidée par un peuple éclairé, où tout le monde sera un « natif numérique », et où l’autorité disparaîtra, laissant les connectés se gouverner tout seuls et prendre la place des professeurs. On suppose aussi des journalistes. Wow !

Mais quel monde, quand on sait qu’internet laisse sur le bord du chemin numérique les deux tiers de la population mondiale? Quelles élites dépassées quand on en voit d’autres, tout aussi branchées, se constituer sous nos yeux? Quels natifs numériques « nés quelque part » ? Quels connectés super intelligents qui sont prêts à gober sans broncher l’adjectif « humoriste » accolé au nom d’un antisémite médiatique ou à donner crédit à la moindre rumeur? Quelles masses prêtes à bouger au quart de tour sur internet aussi bien que jadis au stade de Nuremberg ? Quelle société civique auto-organisée autour d’une soi-disant démocratie où l’on voterait sur internet comme on choisit déjà Justin Bieber? Quelle autorité distribuée auprès de réseaux manipulés?

dimanche 22 décembre 2013

Etant devenu vieux on le mit au moulin

  


            Benda au congrès des intellectuels pour la paix, 1948


       Julien Benda trouvait que le vers de La Fontaine

       Etant devenu vieux, on le mit au moulin

       est l'un des plus beaux de la langue française


Le Mulet d'un prélat se piquait de noblesse,
Et ne parlait incessamment
Que de sa mère la Jument, 
Dont il contait mainte prouesse :
Elle avait fait ceci, puis avait été là.
Son fils prétendait pour cela
Qu'on le dût mettre dans l'Histoire.
Il eût cru s'abaisser servant un Médecin.
Etant devenu vieux, on le mit au moulin.
Son père l'Ane alors lui revint en mémoire.
Quand le malheur ne serait bon
Qu'à mettre un sot à la raison,
Toujours serait-ce à juste cause
Qu'on le dit bon à quelque chose.




       Quand Benda devint vieux, on le mit au moulin du Parti communiste. Il devint un compagnon de route. Là il rencontrait Aragon, qui l’avait avant-guerre traité de clown, Eluard dont il fustigeait la poésie surréaliste dans La France byzantine, et Claude Roy , ex-Action française devenu résistant communiste. Le sot, à défaut d'être mis à la raison, était toujours bon à quelque chose. 

        Dans Past imperfect ( p.51 , tr. Fr Fayard 1992), Tony Judt accuse Benda d’avoir en 1946, notamment dans la seconde préface de la Trahison des clercs ( TC, ed. Grasset 1975) recyclé son accusation d’avant-guerre contre les clercs , qui consistait à dénoncer leur trahison des idéaux supra-terrestres, en une accusation de trahison politique : quiconque n’était pas du côté de la classe ouvrière était un traître. Comme le remarque Judt, Sartre déclinait le même thème.  Benda aurait ainsi transformé, à l’encontre de sa propre position dans La trahison des clercs , la trahison intellectuelle en une trahison politique.
       J’avoue ne pas voir ce qui peut justifier la lecture de Judt, qui est en fait entièrement erronée et malveillante ( sans doute parce que malgré son immense érudition il n'avait pas lu Benda). Ce que dit Benda dans cette préface est que la trahison par les clercs des valeurs de vérité, de justice, de raison, au nom de l’ordre et des valeurs uniquement sociales, les a conduits à leurs positions anti-démocratiques, qui en retour les ont conduit à trahir leur patrie. Il vise évidemment ici l’Action française, les collaborateurs, et les fascistes. Les doctrinaires de l’ordre, nous dit Benda, se réclament de la raison, mais il tiennent celle-ci comme déterminée par l’histoire, et donc par les faits ( mais certains événement de l’histoire, selon les doctrinaires en question, tels que la Révolution française, ne sont point conformes à la raison). Mais la raison n’est pas déterminée par les faits, selon Benda (TC, p. 60). Il est donc très clair  à ses yeux que c’est la fausseté de leurs doctrines – leur trahison intellectuelle – qui conduit les clercs à leur trahison historique et politique. Loin de les assimiler, Benda voit dans la première trahison la cause directe de la seconde. En parfait idéaliste, il tient les idées comme menant le monde. C’est exactement le contraire que croit Sartre, qui, avec les marxistes, pense que c’est la position de classe, l’appartenance à la bourgeoisie, qui détermine la trahison politique des clercs, et par là même leurs visions anti-démocratiques.  Le fait que Benda et Sartre, à cette époque, se soient retrouvés  dans le même camp est purement contingent, car ils l’ont fait pour des raisons diamétralement opposées du point de vue doctrinal. Benda est ami des communistes parce qu’il défend la raison et la justice éternelles. Sartre est ami des communistes parce qu’il considère que l’histoire nous prescrit de nous engager. Mais pour Benda, l’histoire et sa marche ne nous prescrivent rien. C’est la raison seule qui nous prescrit. Sartre ne croit pas en la raison.
    Benda est compagnon de route du communisme, mais pas compagnon de pensée. Il traite même les communistes de traîtres à la cléricature : 

« Une autre trahison des clercs est, depuis une ving­taine d’années, la position de maint d’entre eux à l’égard des changements successifs du monde, singuliè­rement de ses changements économiques. Elle consiste à refuser de considérer ces changements avec la raison, c’est-à-dire d’un point de vue extérieur à eux, et de leur chercher une loi d’après les principes rationnels, mais à vouloir coïncider avec le monde lui-même en tant que, hors de tout point de vue de l’esprit sur lui, il procède à sa transformation – à son « devenir » – par l’effet de la conscience irrationnelle, adaptée ou contradictoire et par là profondément juste, qu’il prend de ses besoins. C’est la thèse du matérialisme dialectique. » (TC p.76)  

 Cette position est exactement la même que celle que Benda  toujours tenue avant-guerre. Il l’assimile au déni de la raison, et même, une fois encore, au bergsonisme : 

« Cette position n’est aucunement, comme elle le prétend, une nouvelle forme de la raison, le « rationalisme moderne  » [ici Benda renvoie à la revue principale des intellectuels communistes, La pensée]  ; elle est la négation de la raison, attendu que la raison consiste précisément, non pas à s’iden­tifier aux choses, mais à prendre, en termes rationnels, des vues sur elles. Elle est une position mystique. On remarquera d’ailleurs qu’elle est exactement, encore que maint de ses adeptes s’en défende, celle de l’Evolution créatrice, voulant que, pour comprendre l’évolu­tion des formes biologiques, on rompe avec les vues qu’en prend l’intelligence, mais qu’on s’unisse à cette évolution elle-même en tant que pure « poussée vi­tale », pure activité créatrice, à l’exclusion de tout état réflexif qui en altérerait la pureté. On pourrait dire encore que, par sa volonté de coïncider avec l’évolution du monde – expressément avec son évolution économi­que – en tant que pur dynamisme instinctif, la méthode est un principe, non pas de pensée, mais d’action, dans la mesure exacte où l’action s’oppose à la pensée, du moins à la pensée réfléchie. »(TC p.77) 

  Et dans Tradition de l’existentialisme, écrit à la même époque, Benda n’hésitera pas à soutenir que l’existentialisme de Sartre est dans le même sac, celui de l’anti-raison, de la domination de la raison par le fait. Je souscris des deux mains. Est-ce, comme me l’a reproché Thierry Leterre ( Revue philosophique, 13, 3, 138, 2013, p.40 ), un « amalgame » du genre de ceux que fait fréquemment Benda? Evidemment, assimiler marxisme, bergsonisme et existentialisme, semble gros. Mais est-ce aussi injustifié que cela? Benda n’ignore pas la différence des doctrines, mais il veut montrer ce qu’elles ont en commun. Ces trois doctrines énoncent bien que le fait détermine la raison, soit sous la forme de l’évolution, soit sous la forme de l’histoire, sous la forme de la liberté par laquelle on est jeté dans le monde. Ces trois doctrines ont aussi en commun une conception de la vérité comme fusion de l’esprit et du réel (durée, histoire, existence), c’est-à-dire une théorie de la vérité comme identité de la pensée et de l’être, du rationnel et du réel.  Benda appelle ces doctrines « mystiques » parce qu’elles affirment cette fusion. Le terme est polémique évidemment, mais il n’est pas si inapproprié si on désigne par là toute thèse qui conduit au reniement de la raison, à l’identité de la pensée et de l’être, et à l’affirmation de l’assimilation de la norme et du fait. Dans un article de La pensée (la revue même dont Benda dit qu’elle nie le rationalisme authentique) de 1946, Benda disait , en réponse à Jean Lacroix qui l’accusait d’être un « rationaliste étroit » : 




Le clerc trahit, nous dit encore Benda dans cette même préface de 1946, quand il adhère à l’idéologie communiste , car il renonce à la notion de justice abstraite et adopte « une idéologie qui veut que la vérité, elle aussi, soit déterminée par les circonstances et refuse de se sentir liée par l’assertion d’hier, que l’on donnait pour vraie, si les conditions d’aujourd’hui en requièrent une autre »  (p. .96) 

  Benda conclut son plaidoyer anticommuniste et antifasciste : 

« En somme, la trahison des clercs que je dénonce en ce chapitre tient à ce que, adoptant un système politique qui poursuit un but pratique,  ils sont obligés d’adopter des valeurs pratiques, lesquelles, pour cette raison, ne sont pas cléricales. Le seul système politique que puisse adop­ter le clerc en restant fidèle à lui-même est la démocratie parce que, avec ses valeurs souveraines de liberté indivi­duelle, de justice et de vérité, elle n’est pas pratique »(p.102) 

    Comment alors un homme qui est à ce point aux antipodes des thèses communistes, et qui ne cessa jamais de l’être, a-t-il pu adhérer aux positions politiques des communistes, se laisser mettre au moulin par ses ennemis eux-mêmes ? Il nous donne la réponse dans une note de la même préface (mais disait encore la même chose dans Précision  avant-guerre): 

« Je tiens à préciser que je n’attaque pas le clerc qui adhère au mouvement communiste si j’envisage ce mouvement dans sa fin, qui est l’émancipation du travailleur ; cette fin est un état de justice et le clerc est pleinement dans son rôle en la souhaitant. Je l’attaque parce qu’il glorifie les moyens que le mouvement emploie pour atteindre à cette fin ; moyens de violence, qui ne peuvent être que de violence, mais que le clerc doit accepter avec tristesse et non avec enthou­siasme, quand ce n’est pas avec religion. Je l’en attaque d’autant plus que souvent il exalte ces moyens, non pas en raison de leur fin, mais en eux-mêmes, par exemple la suppression de la liberté, le mépris de la vérité ; en quoi il adopte alors un système de valeurs identique à celui de l’anticlerc. » (p.103 ) 

Benda tient ici l’adhésion à la politique communiste comme ce que Kant appelait une « croyance pragmatique », le fait d’accepter une proposition sans y croire, comme un moyen en vue d’une fin supérieure pratique. On peut ne pas croire une doctrine, mais l’accepter. Cela revient à séparer, comme il fait souvent, théorie et pratique, d’une manière que nous avons du mal à comprendre. On a souvent accusé Benda de mauvaise foi, et Tony Judt l’accuse non seulement de gâtisme , mais de manque de courage intellectuel et d’aveuglement volontaire dans l’affaire Rajk. Ici c’est sans doute plus justifié.  J’ai parlé de cela ailleurs, et n’y reviens pas. Certes il est difficile, surtout quand on est un intellectuel, de croire une chose mais d’agir comme si on croyait son contraire. Nous tenons  qu’il y a là une contradiction car nous assimilons, à la manière de Peirce, de Ramsey et de la plupart des fonctionnalistes d’aujourd’hui, la croyance à une disposition à agir. Mais si nous refusons cette assimilation, comme le fait avec constance Benda, la contradiction  n’est pas évidente.


       La morale de la fable, telle que je la comprends, est simple.  Il est sans cesse tentant de renoncer à la raison, d'abdiquer de l'intellect. On se retrouve très sûrement au moulin, et après Sartre, bien des penseurs français irrationalistes tournent, tels des ânes, suant au carrousel. Mais cela tolère des exceptions, comme toutes les moralités et tous les proverbes. Benda n'abdiqua jamais la raison,mais il se retrouva quand même au moulin.