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vendredi 21 janvier 2022

SAUVER

 

 

Basilica  del Redentore, Venezia



Le mot que les intellectuels d'aujourd'hui ont sans cesse à la bouche, c'est qu'ils sont des sauveurs. Que ce soit en restaurant des valeurs d'ordre ou en préparant la révolution, ils viennent tous « sauver le monde ». C'est là peut-être ce qui les oppose le plus profondément au véritable intellectuel, lequel tâche à penser correctement et à trouver la vérité, sans s'occuper de ce qui en adviendra pour la planète. Cette manie du sauvetage est un effet direct de la démocratie, en tant que celle-ci est l'âge du moralisme. Déjà en 1855, Taine croyait devoir écrire : « Depuis le Génie du Christianisme, chaque doctrine s'est crue obligée d'établir qu'elle venait... sauver le genre humain. Elle s'est défendue avec des arguments de commissaire de police et d'affiche, en proclamant qu'elle était conforme à l'ordre et à la morale publique et que le besoin de sa venue se faisait partout sentir. » Et, en effet, nous ne voyons plus les intellectuels donner à l'intelligence que l'ordre d'obéir. Ceux de droite prononcent qu'elle doit rester dans les limites qu'exige l'ordre social, que si elle se laisse conduire par la seule soif du vrai sans attention aux intérêts de l'État, elle n'est qu'une activité de sauvage. Ceux de gauche pensent tout de même. L'un d'entre eux blâmait récemment l'Histoire de France depuis la guerre de Jean Prévost parce qu'il y a des matières, paraît-il, où l'impartialité est criminelle. Le premier devoir de l'esprit est de « servir la cause ». Les intellectuels d'aujourd'hui entendent être des apôtres et être ainsi les vrais intellectuels. C'est le suicide même de l'intellectualité.

Julien Benda, "Clercs sauveurs", Précision , 1937
 
 

mercredi 20 mars 2019

Encore un effort pour bendaïser !



  
Supplément à De l'esprit de faction de Saint-Évremond. Quatre cuivres de Georges Gorvel.



   Plusieurs signes indiquent que Julien Benda n’est plus une référence seulement lointaine et vague, comme quand on invoquait la Trahison des clercs de loin, sans l’avoir lue. Jacques Julliard la cite, un blog prend l’image de l’auteur des dialogues à Byzance  comme photo d’accueil, on cite Benda surl’Europe , ou on commente sa conception des intellectuels en contemplant ceuxd’aujourd’hui quand ils se mettent sur leur trente et un pour rencontrer le Président. 

   Ces coups de chapeau sont utiles et sympathiques. Ils ne prennent cependant qu’une forme très timide et chétive. Les auteurs n’ont la plupart du temps aucune idée de ce que Benda a dit sur les clercs et leur mission, sur la relation entre les valeurs désintéressées et les valeurs sociales, sur le sens d’une nation européenne ou sur le rôle de la vérité dans l’art. L’auteur de l’article du Point sur la réunion entre le président Macron et les intellectuels semble penser que Michel Onfray aurait bien pu incarner la force de résistance dont on aurait aujourd’hui besoin et qu'il ferait un Benda redivivus. Autant appeler un pyromane pour éteindre un incendie  ou un gangster pour tenir les comptes d’une banque. Jacques Julliard comprend bien que la victimologie contemporaine a quelque chose à voir avec l’individualisme contemporain dénonçait Benda, mais il aurait pu relire ce passage de Précision 

... On m'assène alors que les plus grands intellectuels, un Aristote, un Spinoza, un Kant, se sont éminemment occupés de politique. C'est là un pur jeu de mots. Quel rapport y a-t-il entre vivre dans la bataille politique, lutter de tout son être et par tous les moyens pour renverser tel ministère, voire tel régime, et donner pour aliment à sa pensée la matière politique dans le mode purement spéculatif et hors de toute poursuite d'un résultat immédiat ? C'est à peu près comme si on identifiait les champions de boxe aux hommes qui, dans leur cabinet, écrivent sur l'activité musculaire.
Le mot que les intellectuels d'aujourd'hui ont sans cesse à la bouche, c'est qu'ils sont des sauveurs. Que ce soit en restaurant des valeurs d'ordre ou en préparant la révolution, ils viennent tous « sauver le monde ». C'est là peut-être ce qui les oppose le plus profondément au véritable intellectuel, lequel tâche à penser correctement et à trouver la vérité, sans s'occuper de ce qui en adviendra pour la planète. Cette manie du sauvetage est un effet direct de la démocratie, en tant que celle-ci est l'âge du moralisme. Déjà en 1855, Taine croyait devoir écrire : « Depuis le Génie du Christianisme, chaque doctrine s'est crue obligée d'établir qu'elle venait... sauver le genre humain. Elle s'est défendue avec des arguments de commissaire de police et d'affiche, en proclamant qu'elle était conforme à l'ordre et à la morale publique et que le besoin de sa venue se faisait partout sentir1. » Et, en effet, nous ne voyons plus les intellectuels donner à l'intelligence que l'ordre d'obéir. Ceux de droite prononcent qu'elle doit rester dans les limites qu'exige l'ordre social, que si elle se laisse conduire par la seule soif du vrai sans attention aux intérêts de l'État, elle n'est qu'une activité de sauvage. Ceux de gauche pensent tout de même. L'un d'entre eux blâmait récemment l'Histoire de France depuis la guerre de Jean Prévost parce qu'il y a des matières, paraît-il, où l'impartialité est criminelle. Le premier devoir de l'esprit est de « servir la cause ». Les intellectuels d'aujourd'hui entendent être des apôtres et être ainsi les vrais intellectuels. C'est le suicide même de l'intellectualité.

1. Cité par L. Brunschvicg, Les Étapes de la Philosophie mathématique, p. 368. 2. Les Nouvelles littéraires, 17 décembre 1932.


"Clercs sauveurs" , in Précision (1930-1937) Gallimard.
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dimanche 1 mai 2022

La "dégradation morale" de Benda

 

Benda et des intellectuels hongrois( Sandor Rideg à gauche) Budapest 1949     
 

 Mark Lilla,  dans un article de 2021  repris comme introduction à la nouvelle traduction de La Trahison des clercs en anglais ( Eris 2021), voit un paradoxe, voire une contradiction dans le fait que Benda prêche pour les clercs  (qu'il traduit en anglais par "the scribes"*) la soumission aux valeurs éternelles et qu'il prêche aussi pour leur engagement dans la cité .Dans un article du 16 mars 2022 de la revue en ligne American purpose, Gustav Jönsson  loue Benda d'avoir vu la montée du fascisme, mais  note le même paradoxe.

       Benda s'est expliqué à de nombreuses reprises sur ce soi-disant paradoxe (par exemple "Le clerc et le politique" (1935), in Précision (1937)) et j'ai exposé à de nombreuses reprises sa position, dans les Lois de l'esprit, y compris sur ce blog: sa thèse n'est pas que le clerc ne doit pas entrer sur l'arène politique, mais que s'il le fait, il doit le faire pour défendre la vérité et les valeurs éternelles. Jean- François Revel l'a fort bien dit:  "« Benda, dans La Trahison des clercs, ne condamne pas l’engagement pour les intellectuels ; ce qu’il demande c’est qu’eux surtout, et eux avant tout subordonnent l’engagement à la vérité, et non la vérité à l’engagement ».  Et Benda admettait bien qu'il faut s'engager politiquement. Ce qu'il reprochait à ses adversaires était de la faire au nom des valeurs pratiques et sociales. Quant à lui il soutient qu'il est "dans son rôle de clerc en défendant une mystique, non en faisant de la politique".

    La contradiction que les critiques voyaient chez Benda était d'autant plus visible selon eux qu'il a avait pris nettement parti pour Dreyfus dans les années 1900, pour l'Union sacrée pendant la première guerre, puis contre l'Action française et le fascisme dans les années 20 et 30, pour l'engagement dans la guerre d'Espagne, puis pour les communistes après 1945. Mais ces engagements n'auraient ils pas dû au contraire les inciter à lire ses mises au point , notamment dans La fin de l'éternel (1929)?

       L'autre reproche que fait Lilla à Benda est de glisser du rôle de serviteur de la raison à celui de  prophète.  : 

 "There is a subtle shift in Treason from the image of the intellectual as truth’s servant, to one of the intellectual as truth’s representative—which is a prophetic, not a clerical, calling."

Thibaudet avait fait le même reproche dans son compte rendu de la Trahison dans la NRF (1928) suggérant le côté hébreu et Isaïe de Benda, pour tout dire son sémitisme. Il est arrivé à Benda d'avoir ce ton prophétique, mais je ne crois pas qu'il ait jamais confondu le service de la raison et le respect des lois de l'esprit avec un rôle de représentant de la raison qui ferait de lui le seul dépositaire de la vérité. Une mystique n'est pas une prophétie.

Quant au sémitisme, Benda répond à Thibaudet dans Précision :

"Pour la valeur du facteur juif, précisons. Peuple sans terre, qui se réfugie dans l'Esprit, dit non sans admiration mon exégète. Peuple sans terre, répondrai-je, mais non sans comptes de banque et, en tant que tel, peu bloqué dans l'Esprit. Ajoutez sa croyance à une vérité juive ; sa volonté, il y a quarante ans, que Dreyfus fût innocent avant toute preuve, par cela seul qu'il était juif ; sa prétention depuis quelque temps de ranimer l'âme spécifiquement juive, l'âme de la « race élue ». Ma religion de l'esprit pur a autant consisté à me nourrir d'un certain sémitisme qu'à me libérer d'un autre, à rompre, comme mon maître, avec la synagogue."

     Au contraire, ce qu'il reproche à ses compatriotes clercs , c'est de se prendre pour des apôtres et des sauveurs (voir Précision, cité ici même dans un billet antérieur).

 Mark Lilla soutient que la fonction du clerc selon Benda est de  "speak truth to power" , parler vérité au pouvoir .

"From this perspective, The Treason of the Intellectuals is the quintessential act of a responsible scribe. Benda has simply taken his whip and cleared the money changers and whores out of the Temple so that the true prophets can be heard. The real heroes of Treason, it turns out, are not the monkish types in their cells with their manuscripts and compasses and telescopes. They are not St. Thomas, Da Vinci, Galileo, or Descartes. They are rather those who at a critical historical juncture delivered The Protest, the resounding NO! that still lives in our memories. What Benda most admires in Montaigne, for example, is not his skepticism or his style, it is his denunciation of witch burning and exposure of colonialism’s absurdity; in Montesquieu, it is the condemnation of slavery; in Voltaire, the campaign to exonerate Protestant Jean Calas of his son’s murder; in Zola, the j’accuse that would eventually free Captain Dreyfus. These were all courageous acts of intellectual protest and they eventually had real effects. Witches are no longer burned, slavery is no longer legal, and Dreyfus was eventually freed. In an earlier work, Benda wrote that reason is revolutionary in its essence precisely because it is universal, while the social order is always self-interested, partial. These examples show why truth is a friend of justice. One does not speak truth to power simply to clear one’s conscience or keep the relevant ministries informed. One does it in a counter-exercise of power, however feeble and doomed it might be. And sometimes it has revolutionary effects."

 But all power, even the power of truth, comes with temporal responsibilities, in particular the responsibility to consider the potential consequences of acting on that truth. There are cases in which ending a moral abomination incurs negligible moral costs. Those are rare. The normal moral case in political life is more like the Yugoslav Wars of the 1990s, a nightmare of clashing interests and reciprocal abominations. On the subject of prophetic responsibility in such situations, Benda has nothing to say.

Once we have spoken truth to power, once it is exposed and thwarted, power does not wither and die. There is a struggle over recapturing it, after which new victors have power over the newly vanquished, and new abuses become possible. What then is Benda’s morally clairvoyant scribe to do? To be consistent, he must commit himself to shouting the same NO! at the same volume every time a violation occurs, without acting himself. That is an absurd position to be in (though one can imagine a good Bergman film on such a Swedish parson). Instead, what most often happens is that at a certain historical moment—and to some minds, it is always that moment—the injustices on one side will seem so great that fighting to vanquish them will seem to the prophet the only imperative, no matter what may follow.

This is psychologically understandable: A moral crime in the hand will always seem weightier than two in the bush. But it is one thing to bow to necessity and accept that a certain abuse of power may be necessary to prevent a larger one. It is quite another to then convince oneself, as so many intellectuals in modern history have, that the monstrousness of the status quo transubstantiates any lie against it into a truth, and any crime against it into a moral act. It implies that, seen from the right perspective, those who tell such lies and perpetrate such crimes have the cleanest hands of all. At this point the definition of speaking truth to power becomes exoneration.

This way of thinking is, of course, a moral and political trap, and Julien Benda fell into it in the 1930s, never to emerge. Ten years after his tribute in Treason to dispassionate intellectual devotion to the true, the good, and the beautiful, he could write this about the atrocities committed by communists during the Spanish Civil War:

I say that the scribe must now take sides. He must choose the side which, if it threatens liberty, at least threatens it in order to give bread to all men, and not for the benefit of wealthy exploiters. He will choose the side which, if it must kill, will kill the oppressors and not the oppressed. The clerc must take sides with this group of violent men, since he has only the choice between their triumph or that of the others. He will give them [the communists] his signature. Perhaps his life. But he will retain the right to judge them. He will keep his critical spirit.

Benda never fully recovered his." 

    L'objection de Lilla est que le rôle que Benda donne au clerc de dénonciateur permanent des violations de la vérité et de la justice est absurde, s'il s'agit de se lever à chaque violation. On moqua souvent, à la grande époque des intellectuels, les signataires de manifestes qui, chaque fois qu'on leur demandait de servir telle ou telle cause, se précipitaient. Benda n'échappa pas à cette tendance. Mais il est bien évident que le rôle est absurde, s'il est supposé être celui d'une vigie permanente. Et Benda ne l'adopta pas. Comme le note Lilla suffit que, dans certains cas particuliers exemplaires (Calas pour Voltaire, Dreyfus pour Zola) le clerc s'insurge. Mais le problème est de savoir quand les cas sont exemplaires. 

    Le second reproche de Lilla est que Benda ne se soucie pas des conséquences, autrement dit qu'il oublie que la vérité se dit et se défend avec des conséquences pratiques. Une autre manière de dire cela est qu'il adopte sustématiquement l'éthique de conviction au détriment de l'éthique de responsabilité.

     Benda en effet a tendance à se laver les mains des conséquences. "Le clerc, nous dit il , rentre dans sa cellule" quand le politique prend la main (voir Appositions). Ce dernier est dans son ordre, celui des conséquences, alors que le clerc est dans le sien. Il semble donc opérer un divorce complet de l'idéal et de la pratique, et ignorer que l'idéal lui même doit se frotter à la pratique.

    Mais Benda ne fait pas ce divorce. Sans quoi pourquoi aurait il prôné le patriotisme en 14, adopté le statut de témoin contre l'Action française dans les années 30, pourquoi aurait il visité des camps de prisonniers espagnols en 1936, pourquoi aurait il dénoncé en 1938 le souhait  de la bourgeoisie française  de la victoire du nazisme par peur du communisme ("Les démocraties européennes devant l'Allemagne", NRF)? Il ne pouvait pas ignorer totalement la pratique. Dans "le clerc et le politique", Benda écrit :

" J'ai dit que l'idéal de gauche était recevable pour le clerc ; je n'ai pas dit l'idéal d'extrême-gauche ; pour parler plus précisément je n'ai pas dit, l'idéal communiste. Celui-ci, en effet, très semblable en cela à l'idéal de droite, admet, en théorie, de subordonner la justice et la vérité à l'intérêt social (voir les déclarations « pragmatistes » de maint marxiste), la seule différence étant que l'intérêt social est ici l'intérêt de la classe ouvrière et non plus de la classe bourgeoise. J'ai toutefois signé certains manifestes en compagnie de communistes. Mais c'est que, cette fois, les communistes défendaient l'idéal de la justice exactement comme il est compris par la Déclaration des Droits de l'Homme (par exemple dans l'affaire Dreyfus et dans l'affaire éthiopienne). Et cela ne voulait nullement dire que j'acceptais pour cela l'idéal communiste, encore que certains s'efforcent de le faire croire. NE CONFONDONS PAS L'IDÉAL DE GAUCHE ET LA PRATIQUE DE GAUCHE"

    Le problème du clerc Benda n'est donc pas celui de l'ignorance des conséquences et du mépris de la pratique. C'est celui du choix de la pratique, et du type d'intervention qui peut avoir des effets. Et là on n'est plus dans les fins, mais dans la calcul des moyens, même si les moyens ne sont pas soumis aux valeurs temporelles. Benda, mais plus tard aussi  bien des intellectuels qui dans les années 30 et 40 n'avaient pris aucune position politique (comme Sartre et Beauvoir) et se découvrirent soudain une vocation d'engagés dans les années d'après-guerre, considérait qu'il suffisait de prendre un parti ( en l'occurence le communiste) et de s'y tenir. Son problème, comme celui de tous les communistes, est celui de la ligne de parti, qui oblige à fermer les yeux sur les conséquences non pas en tant que telles, mais en tant qu'elles sont décidées par le parti. Benda n'a jamais adhéré au PC, ni avant ni après guerre. Mais  il accepté les diktats du parti. C'est pourquoi il admet que les communistes sont des "violents" le prix à payer vaut la poursuite de l'idéal que ceux ci représentent. C'est là que Benda, mais pas seulement lui, manqua de lucidité, car il ignora volontairement toutes les manipulations. Il avait pourtant bien vu les procès de Moscou, les exactions des staliniens. Mais il lui a manqué l'intelligence de la situation politique elle-même. 

    S l'on suit sa biographie à partir des années 30, on voit aussi pourquoi il s'est progressivement rapproché des communistes, bien qu'il n'ait cessé de dire qu'il refusait le marxisme comme doctrine (en particulier en littérature, (voir son intervention au Congrès des écrivains de 1935, dont j'ai aussi parlé ici ). D'abord il est victime d'une campagne antisémite intense de la part de l'Action française et des écrivains réactionnaires de la NRF, cloué vingt fois au pilori, y compris par Céline. Ensuite il se fait mettre sur la touche, en 1940, par Gide et la direction de la NRF, au nom de la real politik : une fois les Allemands à Paris, il ne fallait pas que Gallimard échappe au contrôle des nazis ("Il n'y a, disait Abbetz, que deux pouvoirs en France, le politique et Gallimard"), et tout ce qui était juif devait en être banni. Il vit la guerre en reclus, et n'échappe à la déportation en 1944 que grâce aux communistes. Prenant parti contre l'absolution des écrivains collaborateurs ("le droit à l'erreur") et faisant de la surenchère pendant l'Epuration, il s'oppose à son ancien mentor, Paulhan. Cela le coupe de la NRF, où il espérait retrouver, après guerre, son ancien sacerdoce. Tout cela le poussait, s'il voulait survivre intellectuellement, dans  les bras du Parti. Aragon, Wurmser, Roy (converti à temps au communisme) et les Kanapa l'accueillirent en 1947. La préface de la seconde édition de la Trahison date de cette époque. Mais il n'adhère pas pour autant au Parti, devenant compagnon de route. C'est là qu'intervient ce que  Lilla appelle sa prévarication. Etant devenu vieux, on le mit au moulin.Gustav Jönsson renchérit à propos de l'épisode du procès Rajk en 1949, dans lequel Benda perdit définitivement sa réputation. : 

"The ne plus ultra of Benda’s moral degradation came in 1949, when he justified Mátyás Rákosi’s show trials, including the execution of foreign minister László Rajk on false charges of being a “Titoist spy.” This episode, now seldom remembered, once carried great moral weight in European history. The show trial of Rajk shook the European Left to such a degree that Daniel Bell listed it as one of the most significant “Kronstadt moments” along with the Moscow Trials, the Nazi-Soviet Pact, and Hungary 1956. Benda visited Budapest shortly after Rajk’s execution. He stayed at Hotel Bristol, where he met Hungarian writer György Faludy. Faludy recalled how impressed Benda had been when he toured the city’s manufacturing plants—he came away completely fooled, never suspecting that the workers were in reality employed by the security services. “You see,” he asked Faludy, “when will the French worker be able to have such a car and income?” When he returned to France he thanked Rákosi for inviting him to Budapest and compared his own defense of Stalin with Zola’s defence of Dreyfus."

On se croirait dans Tintin aux pays des Soviets,  sauf que Benda ne voit pas le décor de carton pâte.

Jönsson poursuit: "Benda’s hypocrisy, however, takes nothing away from Treason’s core premises. Indeed, his failure to heed its warnings only makes them more forceful—because it shows that even those, perhaps especially those, who feel most sure of themselves risk betraying their own high principles in spasms of righteous fury."

      Tony Judt a exprimé des jugements du même genre et j'ai examiné ici déjà ses arguments

  Benda était-il un hypocrite ? Relisons d'abord, ce que ne font ni Lilla ni Jönsson l'article du 13 octobre 1949 des Lettres françaises dans lequel Benda souscrit à la condamnation de Rajk

 

    Benda ici reprend ses arguments de 1935 sur le clerc et le politique et le rôle de la mystique. Il soutenait aussi, au temps du 6 février 34, que les démocraties ne doivent pas adopter un point de vue éthéré ( celui précisément qu'on lui reprochait de prêcher avec sa conception du clerc), mais être capables de se défendre par la force contre le fascisme. 

     Ce qui a changé en 1949, quand Benda est devenu un thuriféraire du Parti, c'est qu'il était prêt à accepter tous ses mots d'ordre, ce qu'il ne faisait pas avant guerre. Son autre erreur est d'avoir été complètement incapable d'apprécier la situation. Si "truth must speak to power", la vérité doit savoir à quel pouvoir elle a affaire. Benda ne s'est cependant pas lancé tête baissée dans la justification du procès Rajk. Il est allé en Hongrie en 1949, a rencontré des intellectuels. Certains comme Georgy  Faludy et François Fetjö l'avertirent (cf Les lois de l'esprit, p.277, sauf que je situe ce voyage en 48) , mais il fit la sourde oreille. Il s'aveugla complètement, et sans doute volontairement.  Il glisse du traître titiste au traître esterazhyen qu'il avait connu dans sa jeunesse (ces Magyars, tous traîtres!).

Tony Judt met son âge (84 ans) au compte de ce ratage. Mais il faut noter qu'il ne fut pas le seul, même si l'on ne peut pas user de l'argument du solatium miseris socios habuisse malorum. A la même époque les Temps modernes avaient une ligne assez voisine, qui conduisit Merleau, puis Aron, puis Lefort, à se séparer d'eux. Sartre en 1952 adoptait, mais sur des bases très différentes de celles de Benda, le même point de vue que lui quant aux communistes, dans Les communistes et la paix. Il rompra en 1956. Il y a de bonnes analyses de l'époque. 

Benda se rendit-il compte de son erreur lamentable? A partir de 1950, il n'écrit plus, peut-être parce qu'il se sent floué par l'épisode Rajk? Malade, il se marie sur le tard , après avoir célébré les Vieux garçons (1926). Un autre de ses renoncements? Quoi qu'il en soit, il cesse d'écrire, et ne fait plus que quelques émissions de radio. Il n'aura pas, étant mort en 56, l'occasion de voir les chars russes entrer dans Budapest. Aurait il approuvé l'invasion soviétique, qui marque le point de bascule des ralliements des intellectuels au parti communiste? Ce n'est pas sûr.

Le problème de Benda fut donc de ne pas avoir vu la vérité dans la pratique, non pas d'avoir manqué à son idéal. Je ne suis pas, pour ma part complètement sûr, si j'avais été un jeune adulte en  1945, de ne pas avoir suivi la même voie, et de ne pas avoir désiré adhérer au parti communiste, et peut être de l'avoir fait, même si je n'aurais sans doute pas fait le voyage à Budapest pour clouer Rajk au poteau. Peut être cet aveu me vaudra-t-il un jugement de "dégradation morale" après coup.

     

    


 


*  La traduction n'est pas mauvaise, et le terme fut utilisé par Régis Debray dans son livre Le scribe (1977). Mais cela fait perdre le sens de religieux séculier que Benda visait. Il m'arrive de traduire clerks, mais cela désigne l'employé dans un magasin, mais je pense que cleric est le terme anglais approprié.