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dimanche 22 décembre 2013

Etant devenu vieux on le mit au moulin

  


            Benda au congrès des intellectuels pour la paix, 1948


       Julien Benda trouvait que le vers de La Fontaine

       Etant devenu vieux, on le mit au moulin

       est l'un des plus beaux de la langue française


Le Mulet d'un prélat se piquait de noblesse,
Et ne parlait incessamment
Que de sa mère la Jument, 
Dont il contait mainte prouesse :
Elle avait fait ceci, puis avait été là.
Son fils prétendait pour cela
Qu'on le dût mettre dans l'Histoire.
Il eût cru s'abaisser servant un Médecin.
Etant devenu vieux, on le mit au moulin.
Son père l'Ane alors lui revint en mémoire.
Quand le malheur ne serait bon
Qu'à mettre un sot à la raison,
Toujours serait-ce à juste cause
Qu'on le dit bon à quelque chose.




       Quand Benda devint vieux, on le mit au moulin du Parti communiste. Il devint un compagnon de route. Là il rencontrait Aragon, qui l’avait avant-guerre traité de clown, Eluard dont il fustigeait la poésie surréaliste dans La France byzantine, et Claude Roy , ex-Action française devenu résistant communiste. Le sot, à défaut d'être mis à la raison, était toujours bon à quelque chose. 

        Dans Past imperfect ( p.51 , tr. Fr Fayard 1992), Tony Judt accuse Benda d’avoir en 1946, notamment dans la seconde préface de la Trahison des clercs ( TC, ed. Grasset 1975) recyclé son accusation d’avant-guerre contre les clercs , qui consistait à dénoncer leur trahison des idéaux supra-terrestres, en une accusation de trahison politique : quiconque n’était pas du côté de la classe ouvrière était un traître. Comme le remarque Judt, Sartre déclinait le même thème.  Benda aurait ainsi transformé, à l’encontre de sa propre position dans La trahison des clercs , la trahison intellectuelle en une trahison politique.
       J’avoue ne pas voir ce qui peut justifier la lecture de Judt, qui est en fait entièrement erronée et malveillante ( sans doute parce que malgré son immense érudition il n'avait pas lu Benda). Ce que dit Benda dans cette préface est que la trahison par les clercs des valeurs de vérité, de justice, de raison, au nom de l’ordre et des valeurs uniquement sociales, les a conduits à leurs positions anti-démocratiques, qui en retour les ont conduit à trahir leur patrie. Il vise évidemment ici l’Action française, les collaborateurs, et les fascistes. Les doctrinaires de l’ordre, nous dit Benda, se réclament de la raison, mais il tiennent celle-ci comme déterminée par l’histoire, et donc par les faits ( mais certains événement de l’histoire, selon les doctrinaires en question, tels que la Révolution française, ne sont point conformes à la raison). Mais la raison n’est pas déterminée par les faits, selon Benda (TC, p. 60). Il est donc très clair  à ses yeux que c’est la fausseté de leurs doctrines – leur trahison intellectuelle – qui conduit les clercs à leur trahison historique et politique. Loin de les assimiler, Benda voit dans la première trahison la cause directe de la seconde. En parfait idéaliste, il tient les idées comme menant le monde. C’est exactement le contraire que croit Sartre, qui, avec les marxistes, pense que c’est la position de classe, l’appartenance à la bourgeoisie, qui détermine la trahison politique des clercs, et par là même leurs visions anti-démocratiques.  Le fait que Benda et Sartre, à cette époque, se soient retrouvés  dans le même camp est purement contingent, car ils l’ont fait pour des raisons diamétralement opposées du point de vue doctrinal. Benda est ami des communistes parce qu’il défend la raison et la justice éternelles. Sartre est ami des communistes parce qu’il considère que l’histoire nous prescrit de nous engager. Mais pour Benda, l’histoire et sa marche ne nous prescrivent rien. C’est la raison seule qui nous prescrit. Sartre ne croit pas en la raison.
    Benda est compagnon de route du communisme, mais pas compagnon de pensée. Il traite même les communistes de traîtres à la cléricature : 

« Une autre trahison des clercs est, depuis une ving­taine d’années, la position de maint d’entre eux à l’égard des changements successifs du monde, singuliè­rement de ses changements économiques. Elle consiste à refuser de considérer ces changements avec la raison, c’est-à-dire d’un point de vue extérieur à eux, et de leur chercher une loi d’après les principes rationnels, mais à vouloir coïncider avec le monde lui-même en tant que, hors de tout point de vue de l’esprit sur lui, il procède à sa transformation – à son « devenir » – par l’effet de la conscience irrationnelle, adaptée ou contradictoire et par là profondément juste, qu’il prend de ses besoins. C’est la thèse du matérialisme dialectique. » (TC p.76)  

 Cette position est exactement la même que celle que Benda  toujours tenue avant-guerre. Il l’assimile au déni de la raison, et même, une fois encore, au bergsonisme : 

« Cette position n’est aucunement, comme elle le prétend, une nouvelle forme de la raison, le « rationalisme moderne  » [ici Benda renvoie à la revue principale des intellectuels communistes, La pensée]  ; elle est la négation de la raison, attendu que la raison consiste précisément, non pas à s’iden­tifier aux choses, mais à prendre, en termes rationnels, des vues sur elles. Elle est une position mystique. On remarquera d’ailleurs qu’elle est exactement, encore que maint de ses adeptes s’en défende, celle de l’Evolution créatrice, voulant que, pour comprendre l’évolu­tion des formes biologiques, on rompe avec les vues qu’en prend l’intelligence, mais qu’on s’unisse à cette évolution elle-même en tant que pure « poussée vi­tale », pure activité créatrice, à l’exclusion de tout état réflexif qui en altérerait la pureté. On pourrait dire encore que, par sa volonté de coïncider avec l’évolution du monde – expressément avec son évolution économi­que – en tant que pur dynamisme instinctif, la méthode est un principe, non pas de pensée, mais d’action, dans la mesure exacte où l’action s’oppose à la pensée, du moins à la pensée réfléchie. »(TC p.77) 

  Et dans Tradition de l’existentialisme, écrit à la même époque, Benda n’hésitera pas à soutenir que l’existentialisme de Sartre est dans le même sac, celui de l’anti-raison, de la domination de la raison par le fait. Je souscris des deux mains. Est-ce, comme me l’a reproché Thierry Leterre ( Revue philosophique, 13, 3, 138, 2013, p.40 ), un « amalgame » du genre de ceux que fait fréquemment Benda? Evidemment, assimiler marxisme, bergsonisme et existentialisme, semble gros. Mais est-ce aussi injustifié que cela? Benda n’ignore pas la différence des doctrines, mais il veut montrer ce qu’elles ont en commun. Ces trois doctrines énoncent bien que le fait détermine la raison, soit sous la forme de l’évolution, soit sous la forme de l’histoire, sous la forme de la liberté par laquelle on est jeté dans le monde. Ces trois doctrines ont aussi en commun une conception de la vérité comme fusion de l’esprit et du réel (durée, histoire, existence), c’est-à-dire une théorie de la vérité comme identité de la pensée et de l’être, du rationnel et du réel.  Benda appelle ces doctrines « mystiques » parce qu’elles affirment cette fusion. Le terme est polémique évidemment, mais il n’est pas si inapproprié si on désigne par là toute thèse qui conduit au reniement de la raison, à l’identité de la pensée et de l’être, et à l’affirmation de l’assimilation de la norme et du fait. Dans un article de La pensée (la revue même dont Benda dit qu’elle nie le rationalisme authentique) de 1946, Benda disait , en réponse à Jean Lacroix qui l’accusait d’être un « rationaliste étroit » : 




Le clerc trahit, nous dit encore Benda dans cette même préface de 1946, quand il adhère à l’idéologie communiste , car il renonce à la notion de justice abstraite et adopte « une idéologie qui veut que la vérité, elle aussi, soit déterminée par les circonstances et refuse de se sentir liée par l’assertion d’hier, que l’on donnait pour vraie, si les conditions d’aujourd’hui en requièrent une autre »  (p. .96) 

  Benda conclut son plaidoyer anticommuniste et antifasciste : 

« En somme, la trahison des clercs que je dénonce en ce chapitre tient à ce que, adoptant un système politique qui poursuit un but pratique,  ils sont obligés d’adopter des valeurs pratiques, lesquelles, pour cette raison, ne sont pas cléricales. Le seul système politique que puisse adop­ter le clerc en restant fidèle à lui-même est la démocratie parce que, avec ses valeurs souveraines de liberté indivi­duelle, de justice et de vérité, elle n’est pas pratique »(p.102) 

    Comment alors un homme qui est à ce point aux antipodes des thèses communistes, et qui ne cessa jamais de l’être, a-t-il pu adhérer aux positions politiques des communistes, se laisser mettre au moulin par ses ennemis eux-mêmes ? Il nous donne la réponse dans une note de la même préface (mais disait encore la même chose dans Précision  avant-guerre): 

« Je tiens à préciser que je n’attaque pas le clerc qui adhère au mouvement communiste si j’envisage ce mouvement dans sa fin, qui est l’émancipation du travailleur ; cette fin est un état de justice et le clerc est pleinement dans son rôle en la souhaitant. Je l’attaque parce qu’il glorifie les moyens que le mouvement emploie pour atteindre à cette fin ; moyens de violence, qui ne peuvent être que de violence, mais que le clerc doit accepter avec tristesse et non avec enthou­siasme, quand ce n’est pas avec religion. Je l’en attaque d’autant plus que souvent il exalte ces moyens, non pas en raison de leur fin, mais en eux-mêmes, par exemple la suppression de la liberté, le mépris de la vérité ; en quoi il adopte alors un système de valeurs identique à celui de l’anticlerc. » (p.103 ) 

Benda tient ici l’adhésion à la politique communiste comme ce que Kant appelait une « croyance pragmatique », le fait d’accepter une proposition sans y croire, comme un moyen en vue d’une fin supérieure pratique. On peut ne pas croire une doctrine, mais l’accepter. Cela revient à séparer, comme il fait souvent, théorie et pratique, d’une manière que nous avons du mal à comprendre. On a souvent accusé Benda de mauvaise foi, et Tony Judt l’accuse non seulement de gâtisme , mais de manque de courage intellectuel et d’aveuglement volontaire dans l’affaire Rajk. Ici c’est sans doute plus justifié.  J’ai parlé de cela ailleurs, et n’y reviens pas. Certes il est difficile, surtout quand on est un intellectuel, de croire une chose mais d’agir comme si on croyait son contraire. Nous tenons  qu’il y a là une contradiction car nous assimilons, à la manière de Peirce, de Ramsey et de la plupart des fonctionnalistes d’aujourd’hui, la croyance à une disposition à agir. Mais si nous refusons cette assimilation, comme le fait avec constance Benda, la contradiction  n’est pas évidente.


       La morale de la fable, telle que je la comprends, est simple.  Il est sans cesse tentant de renoncer à la raison, d'abdiquer de l'intellect. On se retrouve très sûrement au moulin, et après Sartre, bien des penseurs français irrationalistes tournent, tels des ânes, suant au carrousel. Mais cela tolère des exceptions, comme toutes les moralités et tous les proverbes. Benda n'abdiqua jamais la raison,mais il se retrouva quand même au moulin.



dimanche 1 mai 2022

La "dégradation morale" de Benda

 

Benda et des intellectuels hongrois( Sandor Rideg à gauche) Budapest 1949     
 

 Mark Lilla,  dans un article de 2021  repris comme introduction à la nouvelle traduction de La Trahison des clercs en anglais ( Eris 2021), voit un paradoxe, voire une contradiction dans le fait que Benda prêche pour les clercs  (qu'il traduit en anglais par "the scribes"*) la soumission aux valeurs éternelles et qu'il prêche aussi pour leur engagement dans la cité .Dans un article du 16 mars 2022 de la revue en ligne American purpose, Gustav Jönsson  loue Benda d'avoir vu la montée du fascisme, mais  note le même paradoxe.

       Benda s'est expliqué à de nombreuses reprises sur ce soi-disant paradoxe (par exemple "Le clerc et le politique" (1935), in Précision (1937)) et j'ai exposé à de nombreuses reprises sa position, dans les Lois de l'esprit, y compris sur ce blog: sa thèse n'est pas que le clerc ne doit pas entrer sur l'arène politique, mais que s'il le fait, il doit le faire pour défendre la vérité et les valeurs éternelles. Jean- François Revel l'a fort bien dit:  "« Benda, dans La Trahison des clercs, ne condamne pas l’engagement pour les intellectuels ; ce qu’il demande c’est qu’eux surtout, et eux avant tout subordonnent l’engagement à la vérité, et non la vérité à l’engagement ».  Et Benda admettait bien qu'il faut s'engager politiquement. Ce qu'il reprochait à ses adversaires était de la faire au nom des valeurs pratiques et sociales. Quant à lui il soutient qu'il est "dans son rôle de clerc en défendant une mystique, non en faisant de la politique".

    La contradiction que les critiques voyaient chez Benda était d'autant plus visible selon eux qu'il a avait pris nettement parti pour Dreyfus dans les années 1900, pour l'Union sacrée pendant la première guerre, puis contre l'Action française et le fascisme dans les années 20 et 30, pour l'engagement dans la guerre d'Espagne, puis pour les communistes après 1945. Mais ces engagements n'auraient ils pas dû au contraire les inciter à lire ses mises au point , notamment dans La fin de l'éternel (1929)?

       L'autre reproche que fait Lilla à Benda est de glisser du rôle de serviteur de la raison à celui de  prophète.  : 

 "There is a subtle shift in Treason from the image of the intellectual as truth’s servant, to one of the intellectual as truth’s representative—which is a prophetic, not a clerical, calling."

Thibaudet avait fait le même reproche dans son compte rendu de la Trahison dans la NRF (1928) suggérant le côté hébreu et Isaïe de Benda, pour tout dire son sémitisme. Il est arrivé à Benda d'avoir ce ton prophétique, mais je ne crois pas qu'il ait jamais confondu le service de la raison et le respect des lois de l'esprit avec un rôle de représentant de la raison qui ferait de lui le seul dépositaire de la vérité. Une mystique n'est pas une prophétie.

Quant au sémitisme, Benda répond à Thibaudet dans Précision :

"Pour la valeur du facteur juif, précisons. Peuple sans terre, qui se réfugie dans l'Esprit, dit non sans admiration mon exégète. Peuple sans terre, répondrai-je, mais non sans comptes de banque et, en tant que tel, peu bloqué dans l'Esprit. Ajoutez sa croyance à une vérité juive ; sa volonté, il y a quarante ans, que Dreyfus fût innocent avant toute preuve, par cela seul qu'il était juif ; sa prétention depuis quelque temps de ranimer l'âme spécifiquement juive, l'âme de la « race élue ». Ma religion de l'esprit pur a autant consisté à me nourrir d'un certain sémitisme qu'à me libérer d'un autre, à rompre, comme mon maître, avec la synagogue."

     Au contraire, ce qu'il reproche à ses compatriotes clercs , c'est de se prendre pour des apôtres et des sauveurs (voir Précision, cité ici même dans un billet antérieur).

 Mark Lilla soutient que la fonction du clerc selon Benda est de  "speak truth to power" , parler vérité au pouvoir .

"From this perspective, The Treason of the Intellectuals is the quintessential act of a responsible scribe. Benda has simply taken his whip and cleared the money changers and whores out of the Temple so that the true prophets can be heard. The real heroes of Treason, it turns out, are not the monkish types in their cells with their manuscripts and compasses and telescopes. They are not St. Thomas, Da Vinci, Galileo, or Descartes. They are rather those who at a critical historical juncture delivered The Protest, the resounding NO! that still lives in our memories. What Benda most admires in Montaigne, for example, is not his skepticism or his style, it is his denunciation of witch burning and exposure of colonialism’s absurdity; in Montesquieu, it is the condemnation of slavery; in Voltaire, the campaign to exonerate Protestant Jean Calas of his son’s murder; in Zola, the j’accuse that would eventually free Captain Dreyfus. These were all courageous acts of intellectual protest and they eventually had real effects. Witches are no longer burned, slavery is no longer legal, and Dreyfus was eventually freed. In an earlier work, Benda wrote that reason is revolutionary in its essence precisely because it is universal, while the social order is always self-interested, partial. These examples show why truth is a friend of justice. One does not speak truth to power simply to clear one’s conscience or keep the relevant ministries informed. One does it in a counter-exercise of power, however feeble and doomed it might be. And sometimes it has revolutionary effects."

 But all power, even the power of truth, comes with temporal responsibilities, in particular the responsibility to consider the potential consequences of acting on that truth. There are cases in which ending a moral abomination incurs negligible moral costs. Those are rare. The normal moral case in political life is more like the Yugoslav Wars of the 1990s, a nightmare of clashing interests and reciprocal abominations. On the subject of prophetic responsibility in such situations, Benda has nothing to say.

Once we have spoken truth to power, once it is exposed and thwarted, power does not wither and die. There is a struggle over recapturing it, after which new victors have power over the newly vanquished, and new abuses become possible. What then is Benda’s morally clairvoyant scribe to do? To be consistent, he must commit himself to shouting the same NO! at the same volume every time a violation occurs, without acting himself. That is an absurd position to be in (though one can imagine a good Bergman film on such a Swedish parson). Instead, what most often happens is that at a certain historical moment—and to some minds, it is always that moment—the injustices on one side will seem so great that fighting to vanquish them will seem to the prophet the only imperative, no matter what may follow.

This is psychologically understandable: A moral crime in the hand will always seem weightier than two in the bush. But it is one thing to bow to necessity and accept that a certain abuse of power may be necessary to prevent a larger one. It is quite another to then convince oneself, as so many intellectuals in modern history have, that the monstrousness of the status quo transubstantiates any lie against it into a truth, and any crime against it into a moral act. It implies that, seen from the right perspective, those who tell such lies and perpetrate such crimes have the cleanest hands of all. At this point the definition of speaking truth to power becomes exoneration.

This way of thinking is, of course, a moral and political trap, and Julien Benda fell into it in the 1930s, never to emerge. Ten years after his tribute in Treason to dispassionate intellectual devotion to the true, the good, and the beautiful, he could write this about the atrocities committed by communists during the Spanish Civil War:

I say that the scribe must now take sides. He must choose the side which, if it threatens liberty, at least threatens it in order to give bread to all men, and not for the benefit of wealthy exploiters. He will choose the side which, if it must kill, will kill the oppressors and not the oppressed. The clerc must take sides with this group of violent men, since he has only the choice between their triumph or that of the others. He will give them [the communists] his signature. Perhaps his life. But he will retain the right to judge them. He will keep his critical spirit.

Benda never fully recovered his." 

    L'objection de Lilla est que le rôle que Benda donne au clerc de dénonciateur permanent des violations de la vérité et de la justice est absurde, s'il s'agit de se lever à chaque violation. On moqua souvent, à la grande époque des intellectuels, les signataires de manifestes qui, chaque fois qu'on leur demandait de servir telle ou telle cause, se précipitaient. Benda n'échappa pas à cette tendance. Mais il est bien évident que le rôle est absurde, s'il est supposé être celui d'une vigie permanente. Et Benda ne l'adopta pas. Comme le note Lilla suffit que, dans certains cas particuliers exemplaires (Calas pour Voltaire, Dreyfus pour Zola) le clerc s'insurge. Mais le problème est de savoir quand les cas sont exemplaires. 

    Le second reproche de Lilla est que Benda ne se soucie pas des conséquences, autrement dit qu'il oublie que la vérité se dit et se défend avec des conséquences pratiques. Une autre manière de dire cela est qu'il adopte sustématiquement l'éthique de conviction au détriment de l'éthique de responsabilité.

     Benda en effet a tendance à se laver les mains des conséquences. "Le clerc, nous dit il , rentre dans sa cellule" quand le politique prend la main (voir Appositions). Ce dernier est dans son ordre, celui des conséquences, alors que le clerc est dans le sien. Il semble donc opérer un divorce complet de l'idéal et de la pratique, et ignorer que l'idéal lui même doit se frotter à la pratique.

    Mais Benda ne fait pas ce divorce. Sans quoi pourquoi aurait il prôné le patriotisme en 14, adopté le statut de témoin contre l'Action française dans les années 30, pourquoi aurait il visité des camps de prisonniers espagnols en 1936, pourquoi aurait il dénoncé en 1938 le souhait  de la bourgeoisie française  de la victoire du nazisme par peur du communisme ("Les démocraties européennes devant l'Allemagne", NRF)? Il ne pouvait pas ignorer totalement la pratique. Dans "le clerc et le politique", Benda écrit :

" J'ai dit que l'idéal de gauche était recevable pour le clerc ; je n'ai pas dit l'idéal d'extrême-gauche ; pour parler plus précisément je n'ai pas dit, l'idéal communiste. Celui-ci, en effet, très semblable en cela à l'idéal de droite, admet, en théorie, de subordonner la justice et la vérité à l'intérêt social (voir les déclarations « pragmatistes » de maint marxiste), la seule différence étant que l'intérêt social est ici l'intérêt de la classe ouvrière et non plus de la classe bourgeoise. J'ai toutefois signé certains manifestes en compagnie de communistes. Mais c'est que, cette fois, les communistes défendaient l'idéal de la justice exactement comme il est compris par la Déclaration des Droits de l'Homme (par exemple dans l'affaire Dreyfus et dans l'affaire éthiopienne). Et cela ne voulait nullement dire que j'acceptais pour cela l'idéal communiste, encore que certains s'efforcent de le faire croire. NE CONFONDONS PAS L'IDÉAL DE GAUCHE ET LA PRATIQUE DE GAUCHE"

    Le problème du clerc Benda n'est donc pas celui de l'ignorance des conséquences et du mépris de la pratique. C'est celui du choix de la pratique, et du type d'intervention qui peut avoir des effets. Et là on n'est plus dans les fins, mais dans la calcul des moyens, même si les moyens ne sont pas soumis aux valeurs temporelles. Benda, mais plus tard aussi  bien des intellectuels qui dans les années 30 et 40 n'avaient pris aucune position politique (comme Sartre et Beauvoir) et se découvrirent soudain une vocation d'engagés dans les années d'après-guerre, considérait qu'il suffisait de prendre un parti ( en l'occurence le communiste) et de s'y tenir. Son problème, comme celui de tous les communistes, est celui de la ligne de parti, qui oblige à fermer les yeux sur les conséquences non pas en tant que telles, mais en tant qu'elles sont décidées par le parti. Benda n'a jamais adhéré au PC, ni avant ni après guerre. Mais  il accepté les diktats du parti. C'est pourquoi il admet que les communistes sont des "violents" le prix à payer vaut la poursuite de l'idéal que ceux ci représentent. C'est là que Benda, mais pas seulement lui, manqua de lucidité, car il ignora volontairement toutes les manipulations. Il avait pourtant bien vu les procès de Moscou, les exactions des staliniens. Mais il lui a manqué l'intelligence de la situation politique elle-même. 

    S l'on suit sa biographie à partir des années 30, on voit aussi pourquoi il s'est progressivement rapproché des communistes, bien qu'il n'ait cessé de dire qu'il refusait le marxisme comme doctrine (en particulier en littérature, (voir son intervention au Congrès des écrivains de 1935, dont j'ai aussi parlé ici ). D'abord il est victime d'une campagne antisémite intense de la part de l'Action française et des écrivains réactionnaires de la NRF, cloué vingt fois au pilori, y compris par Céline. Ensuite il se fait mettre sur la touche, en 1940, par Gide et la direction de la NRF, au nom de la real politik : une fois les Allemands à Paris, il ne fallait pas que Gallimard échappe au contrôle des nazis ("Il n'y a, disait Abbetz, que deux pouvoirs en France, le politique et Gallimard"), et tout ce qui était juif devait en être banni. Il vit la guerre en reclus, et n'échappe à la déportation en 1944 que grâce aux communistes. Prenant parti contre l'absolution des écrivains collaborateurs ("le droit à l'erreur") et faisant de la surenchère pendant l'Epuration, il s'oppose à son ancien mentor, Paulhan. Cela le coupe de la NRF, où il espérait retrouver, après guerre, son ancien sacerdoce. Tout cela le poussait, s'il voulait survivre intellectuellement, dans  les bras du Parti. Aragon, Wurmser, Roy (converti à temps au communisme) et les Kanapa l'accueillirent en 1947. La préface de la seconde édition de la Trahison date de cette époque. Mais il n'adhère pas pour autant au Parti, devenant compagnon de route. C'est là qu'intervient ce que  Lilla appelle sa prévarication. Etant devenu vieux, on le mit au moulin.Gustav Jönsson renchérit à propos de l'épisode du procès Rajk en 1949, dans lequel Benda perdit définitivement sa réputation. : 

"The ne plus ultra of Benda’s moral degradation came in 1949, when he justified Mátyás Rákosi’s show trials, including the execution of foreign minister László Rajk on false charges of being a “Titoist spy.” This episode, now seldom remembered, once carried great moral weight in European history. The show trial of Rajk shook the European Left to such a degree that Daniel Bell listed it as one of the most significant “Kronstadt moments” along with the Moscow Trials, the Nazi-Soviet Pact, and Hungary 1956. Benda visited Budapest shortly after Rajk’s execution. He stayed at Hotel Bristol, where he met Hungarian writer György Faludy. Faludy recalled how impressed Benda had been when he toured the city’s manufacturing plants—he came away completely fooled, never suspecting that the workers were in reality employed by the security services. “You see,” he asked Faludy, “when will the French worker be able to have such a car and income?” When he returned to France he thanked Rákosi for inviting him to Budapest and compared his own defense of Stalin with Zola’s defence of Dreyfus."

On se croirait dans Tintin aux pays des Soviets,  sauf que Benda ne voit pas le décor de carton pâte.

Jönsson poursuit: "Benda’s hypocrisy, however, takes nothing away from Treason’s core premises. Indeed, his failure to heed its warnings only makes them more forceful—because it shows that even those, perhaps especially those, who feel most sure of themselves risk betraying their own high principles in spasms of righteous fury."

      Tony Judt a exprimé des jugements du même genre et j'ai examiné ici déjà ses arguments

  Benda était-il un hypocrite ? Relisons d'abord, ce que ne font ni Lilla ni Jönsson l'article du 13 octobre 1949 des Lettres françaises dans lequel Benda souscrit à la condamnation de Rajk

 

    Benda ici reprend ses arguments de 1935 sur le clerc et le politique et le rôle de la mystique. Il soutenait aussi, au temps du 6 février 34, que les démocraties ne doivent pas adopter un point de vue éthéré ( celui précisément qu'on lui reprochait de prêcher avec sa conception du clerc), mais être capables de se défendre par la force contre le fascisme. 

     Ce qui a changé en 1949, quand Benda est devenu un thuriféraire du Parti, c'est qu'il était prêt à accepter tous ses mots d'ordre, ce qu'il ne faisait pas avant guerre. Son autre erreur est d'avoir été complètement incapable d'apprécier la situation. Si "truth must speak to power", la vérité doit savoir à quel pouvoir elle a affaire. Benda ne s'est cependant pas lancé tête baissée dans la justification du procès Rajk. Il est allé en Hongrie en 1949, a rencontré des intellectuels. Certains comme Georgy  Faludy et François Fetjö l'avertirent (cf Les lois de l'esprit, p.277, sauf que je situe ce voyage en 48) , mais il fit la sourde oreille. Il s'aveugla complètement, et sans doute volontairement.  Il glisse du traître titiste au traître esterazhyen qu'il avait connu dans sa jeunesse (ces Magyars, tous traîtres!).

Tony Judt met son âge (84 ans) au compte de ce ratage. Mais il faut noter qu'il ne fut pas le seul, même si l'on ne peut pas user de l'argument du solatium miseris socios habuisse malorum. A la même époque les Temps modernes avaient une ligne assez voisine, qui conduisit Merleau, puis Aron, puis Lefort, à se séparer d'eux. Sartre en 1952 adoptait, mais sur des bases très différentes de celles de Benda, le même point de vue que lui quant aux communistes, dans Les communistes et la paix. Il rompra en 1956. Il y a de bonnes analyses de l'époque. 

Benda se rendit-il compte de son erreur lamentable? A partir de 1950, il n'écrit plus, peut-être parce qu'il se sent floué par l'épisode Rajk? Malade, il se marie sur le tard , après avoir célébré les Vieux garçons (1926). Un autre de ses renoncements? Quoi qu'il en soit, il cesse d'écrire, et ne fait plus que quelques émissions de radio. Il n'aura pas, étant mort en 56, l'occasion de voir les chars russes entrer dans Budapest. Aurait il approuvé l'invasion soviétique, qui marque le point de bascule des ralliements des intellectuels au parti communiste? Ce n'est pas sûr.

Le problème de Benda fut donc de ne pas avoir vu la vérité dans la pratique, non pas d'avoir manqué à son idéal. Je ne suis pas, pour ma part complètement sûr, si j'avais été un jeune adulte en  1945, de ne pas avoir suivi la même voie, et de ne pas avoir désiré adhérer au parti communiste, et peut être de l'avoir fait, même si je n'aurais sans doute pas fait le voyage à Budapest pour clouer Rajk au poteau. Peut être cet aveu me vaudra-t-il un jugement de "dégradation morale" après coup.

     

    


 


*  La traduction n'est pas mauvaise, et le terme fut utilisé par Régis Debray dans son livre Le scribe (1977). Mais cela fait perdre le sens de religieux séculier que Benda visait. Il m'arrive de traduire clerks, mais cela désigne l'employé dans un magasin, mais je pense que cleric est le terme anglais approprié.

dimanche 14 octobre 2018

UNE LUMINEUSE IDEE




Le Mahieu, Bd Saint Michel ,1900


le macdo qui l'a remplacé

     J’étais tranquillement assis au Café Mahieu, avec mon ami Charles Cros et le capitaine Cap, à l’angle de la rue Soufflot et du Boulmiche, et nous étions en train de siroter une absinthe pure bien méritée après une dure et chaude journée, quand passa soudain devant nous, sans doute se dirigeant vers le Collège de France, notre ami Marcellin Berthelot. Nous hélâmes le célèbre chimiste et le priâmes de venir s’humecter le gosier avec nous. Le digne savant, qui ressentait comme nous la chaleur estivale, ne se le fit pas dire deux fois. Nous lui présentâmes, Cros et moi, notre ami Cap, et lui demandâmes de ses nouvelles.


-          Tout baigne, dit l’éminent professeur (qui ne craignait pas d’user de métaphores empruntées au monde de son laboratoire et de ses fioles, sans pour autant vouloir se payer la nôtre, car il était le sérieux même). Mais j’ai bien du souci avec l’Administrateur du Collège, dont la seule idée est d’administrer la science, en nous faisant crouler sous des tonnes de paperasse.  Un savant doit-il s’occuper de çà ? Lui faut-il, tel un apothicaire, tenir ses comptes ?  Diriger ses laborantins comme un caporal des hommes de troupe ? 

-          C’est la faute de la bureaucratie, s’écria Cap, je l’ai bien dit quand j’ai été candidat à la mairie du IXème arrondissement. L’un des points phares de  mon programme était l’abolition de la bureaucratie ! 

-          Comment l’éviter ? demanda l’humble savant. Je me suis moi-même présenté et ai été élu au Sénat. J’ai même été un an ministre  de l’Instruction publique et des Beaux-Arts. Si elle n’avait pas été là, cette bureaucratie, qu’aurais-je fait ? Votre programme, M. Cap, je m’en souviens, était un peu radical. Il prônait la suppression de l’Ecole des Beaux-Arts, dont j’avais aussi la charge. Que serait devenu Taine, si l'on avait décidé de se passer de ses services?
 
Cap, je le sentais, était un peu dans ses petits souliers (que je voyais enfler avec ses chevilles au fur et à mesure qu’il s’enhardissait en parlant à l’éminent Ministre et savant) .

-          Euh ! Monsieur le Ministre, c’était une bulle un peu lancée en l’air pour  provoquer la discussion. 

-          Vous devriez savoir, lui répliqua le célèbre chimiste, que les bulles, une fois touchées par la pression de l’air ambiant, éclatent. 

-          Je ne l’ignore pas, répondit Cap, et c’est pourquoi ce que je voudrais vous proposer aujourd’hui est plus solide. Ce n’est pas une Réforme intellectuelle et morale, dans le genre  de celle que votre ami Renan a proposée après notre piteuse défaite de Sedan, que je voudrais avancer. On sait qu’aussi beau soit l’Idéal Spirituel, il retombe lui-même comme les bulles. C’est une Réforme Industrielle et commerciale de l’organisation de la science que je voudrais vous proposer, Monsieur le Ministre. 

-          Vous m’intriguez, Capitaine, je vous écoute.
 
 
 
 
 

 

-          J’ai fait du commerce et de l’industrie dans les mers du Sud toute ma vie, dit Cap, et je peux parler d’autorité. Le problème de la science actuelle, celle que vous représentez dans votre honorable institution collégiale et dans votre ministère, n’est pas seulement qu’elle est bureaucratique, mais qu’elle est aussi bien trop tournée vers la recherche libre du vrai.  Les savants ne peuvent pas plus vivre d’amour du vrai et d’eau fraîche que les jeunes gens du Quartier Latin. Il leur faut des phynances.  

-          Je n’en disconviens pas, répondit Berthelot, mais nous en avons. L’instruction publique a un budget, voté par le Parlement. Il suffit à nos laboratoires. Nos maîtres, en sciences comme en lettres, n’ont pas besoin de plus que de craie, de tableaux noirs, et de quelques éprouvettes. Certes à la Faculté de médecine et en pharmacie, il nous faut quelques scalpels,  quelques maccabées, et divers flacons. Ce qu’il faut c’est surtout de la vertu républicaine, appliquée à la Science. 

-          J’en doute, répliqua Cap. Ce dont la science a besoin est de l’argent, et de la concurrence, tout comme l’industrie et le commerce.  Pour avoir trafiqué un peu en Malaisie (même quelques esclaves à Aden, en Arabie), je peux vous dire que ce qui se vend est le seul vrai moteur de la vie humaine.  

-          Vous m’horrifiez, répliqua le savant. 

-          Attendez, dit Cap. Je propose d’organiser la science non pas sur le modèle de vos académies, dont sait, comme  celle de Lagado, qu’elles n’entretiennent que des loufoques à vie, mais sur le modèle de l’industrie. Chaque laboratoire doit être comme une usine, dirigée par un maître de forges. Il faut que ces laboratoires soient cotés en bourse et fassent des profits.  Ainsi on verra les meilleurs laboratoires, comme des firmes, avoir le plus d ‘argent. Comment ? me direz-vous ? En incitant les maîtres d’industrie à financer la science. C’est tout leur intérêt, car eux aussi visent le progrès. Et les travaux scientifiques serviront à leurs machines. 

-          Mais sur quelles bases les laboratoires, les universités entreraient-elles en compétition ? 

-          Sur les publications qu’elles produisent, qui seraient diffusées comme la presse et l’édition, au lieu de rester confidentielles,  comme vos Annales de chimie organique, ou vos comptes rendus de l’Académie des sciences. Plus on publierait, plus on serait riche, tout comme plus un trafiquant vend ses ballots, plus il peut investir ailleurs (dans des fusils, des esclaves,  du caoutchouc). Un laboratoire qui  obtiendrait un gros financement deviendrait dominant sur le marché, il contraindrait les autres à l’imiter, et il aurait ainsi rapidement le monopole. 

-          Mais c’est absurde ! Les seules récompenses que cherchent nos savants sont des prix, comme celui que vient d’avoir même une femme physicienne, Madame Slodowska, dite Curie, des palmes académiques, des médailles, comme celle qu’on vient d’attribuer à une autre dame, Bachia Kasinska, qui vient de proposer un plan pour explorer nos colonies en apprenant le bantou et le swahili sans peine .

-           Que de polonaises ! Chopin en eût la tête tournée !  Mais ces prix, vous le voyez bien, Monsieur le Ministre, ne vont qu’à des dames, dont, pardonnez-moi et sauf le respect que je leur dois, je doute qu’elles s’illustrent beaucoup dans la science, à l’exception de ces quelques-bas bleus qu’on nous brandit comme des breloques. Je préfère, je vous l 'avoue,  mes vraies cocottes du Moulin rouge à ces danseuses entretenues. Ce dont la science a besoin, ce ne sont pas des polonaises, mais des hommes capables de supporter des alcools plus forts, comme l’argent ( Cap ici commanda une autre absinthe et vida son verre d’ un trait) .
     Ce dont la Science a besoin c’est d’argent, comme aurait dit Zola, pas d’Esprit.  Imaginez les effets formidables que l’enrichissement des laboratoires à la manière d’industries produiraient.  Les professeurs écriraient des projets,comme Lesseps pour le Canal de Suez, et ils gagneraient de l'argent avant même d'avoir découvert quoi que ce soit, écrit quoi que ce soit, comme des placiers en bourse. Ils auraient de petites banques de crédits. Ils se libèreraient de la bureaucratie, car ils emploieraient des intendants, des commis, pour administrer leur fortune.
Les journaux diffuseraient leurs découvertes, et les vanteraient, d'autant plus que les journalistes seraient payés au prorata des gains qu'ils procureraient en faisant  de la publicité aux savants, qui deviendraient aussi célèbres que des vedettes de cabaret, comme ce jeune homme à lavallière qui chante des chansons grivoises au Chat Noir.
         Les jeunes étudiants pauvres ne seraient plus à la recherche de maigres bourses ou n’auraient plus à faire la plonge pour subvenir à leurs besoins. Ils seraient employés par les professeurs, qui y trouveraient la gloire qui leur manque si souvent.  Plus un professeur aurait d’employés, plus il serait puissant. Plus aussi ses travaux seraient pris au sérieux. Et plus on chercherait à épouser ses hypothèses (voire ses filles, car on sait que se marier avec la fille d'un mandarin, pour un jeune assistant, est le plus sûr moyen pour lui d'avoir la chaire du beau-père). Les plus riches imposeraient leurs vues, attireraient les étudiants, les gazettes, inonderaient le marché de leurs découvertes comme les apothicaires  de leurs réclames.

-          Mais quoi ? s’écria Berthelot, les partisans de l’atome en chimie gagneraient plus de crédit scientifique que les énergétistes juste parce qu’ils sont plus riches ?

-          Mais vous-même, Monsieur le professeur, ne voulez-vous pas acheter une nouvelle machine pour votre laboratoire de Meudon ? Ne voulez-vous pas combattre l’influence de la religion ?
Imaginez ce qui se passait si grâce à l’argent vous pouviez combattre les congrégations, l’influence de l’Eglise, qui, elle, ne manque pas d’argent pour imposer ses mémoires religieux. Ne vient-on pas à Turin de dévoiler un daguerrotype ayant saisi l’image du Christ au tombeau, qu’on a diffusée en cartes postales dans toutes les paroisses ? La science doit se doter de moyens modernes.  Les bistrotiers ont eu l’idée, depuis l’Affaire Dreyfus, de fabriquer des anisettes antijuives. Pourquoi pas des absinthes anti-atomistes ? Votre Collège de France prendrait les bénéfices des ventes, je me porte garant que je pourrais organiser ce commerce.
Vous avez  inventé l’explosif sans fumée , ce qui eût ravi Ravachol, allez-vous continuer à faire de la science sans commerce ? Minerve ne doit-elle pas s’ allier à Mercure ? Le savant ne doit-il pas devenir capitaine d'industrie,comme je le suis de la marine marchande?

Mon ami Cros, qui s'était paradoxalement tu jusqu' alors, renchérit:

- On pourrait même, pour rendre la suggestion de Cap encore plus attirante, imaginer un phonographe qui enregisterait les articles des savants, et qui, relié à un téléphone , permettrait à chaque savant d'annoncer ses oeuvres. On diffuserait ainsi la science à grande vitesse, ce qui renforcerait la publicité.  La science serait à la portée de tous, et serait aisément commercialisable. Si l'on branchait tous les téléphones ensemble, imaginez la puissance de communication , et donc de commerce, ainsi atteinte !
 
-          Je ne peux même pas imaginer , déclara l’illustre savant, que ce que vous proposez arrive, même dans un siècle !Autant imaginer que le Mahieu soit remplacé par un saloon comme on en voit au Far West ! 

Là-dessus, il se leva, furieux.
-          On verra bien, dit Cap, levant son verre.



   PS Un lecteur attentif aura noté que Charles Cros étant mort en 1888, la campagne de Cap dans le IXme  datant de 1893, et l 'Affaire Dreyfus ayant commencé  en 1894, cette conversation n' a pu se tenir.  ¨Mais Cap nous a fait remarquer que Cros avait fait enregistrer sa voix avant de quitter ce monde, et que celle entendue au Mahieu devait être celle  d'un compère muni d' un paléographe  de son invention.Comme on sait le café Mahieu a été remplacé par un Mc Donald il y a près de trente ans.