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mardi 25 février 2014

En défense de Wes Anderson





      Au moment où sort, demain, The Grand Budapest Hotel , les avis se partagent à nouveau entre ceux qui, comme moi, ne boudent pas leur plaisir et trouvent encore une raison d’exprimer à nouveau leur admiration , et ceux qui ont peine à ne pas manifester leur irritation. Il n’y a qu’un point sur lequel je partage celle-ci : le battage fait autour du film, les cabotinages des acteurs, les interviews répétitives sont un peu too much, et la manière dont on veut mobiliser les fans un peu à l’image des  préjugés qui entourent Anderson et de ses connexions avec le monde de la mode (publicités pour Prada avec Léa Seydoux, pour Stella Artois, etc). Il faut bien faire de la promotion et gagner de l’argent pour le prochain film, mais cette proximité avec le monde de la mode tend à renforcer – à mon avis à juste titre-  l’agacement des critiques et à propager l’image même qui contribue à faire d’Anderson un auteur culte, mais aussi à considérer sa production comme superficielle. Lui-même semble s’amuser à entretenir cette image, avec ses costumes en velours vintage, ses cravates colorées et ses tweeds bien coupés qui le font ressembler à ses personnages.

     Que reproche -t-on à Anderson ? Depuis The Royal Tenenbaums  (2001) un peu toujours les mêmes choses : son esthétisme, son dandysme, son style maniéré et kitsch, sa légèreté, qui s’exprime dans son univers de maquettes, de maisons de poupée,  de boîtes de Cornell, de bande dessinée On enfonce le clou : Anderson raconte toujours les mêmes histoires depuis Bottle Rocket– d’enfants à la recherche d’un père, d’adultes incapables de grandir, de familles décomposées, de frères et de sœurs sortis tout droit de chez Salinger – et vit lui-même dans un monde d’enfants  et d’adolescents attardés, cramponnés à leurs collections de disques (en vinyle, nostalgie vintage oblige), à leurs marottes.  Ses films tournent à vide au sein de ses propres références, littéraires,  filmiques, musicales surtout (rock des sixties, chansons yéyé), son art du costume, bâti sur la nostalgie (des années 60, des films de Cousteau, des aventures enfantines). Certes il fait des mises en scène brillantes, son art de la camera (ses fameux plans du dessus, ses ralentis), des couleurs (jaune et orange dans Moonrise, violet et rouge dans Grand Budapest), sa manie des détails, qui font de chaque plan une sorte de peinture ou de miniature. Il maîtrise la bande son comme personne. Il a son équipe d'acteurs inconditionnels, au premier rang desquels Bill Murray,Owen Wilson, Jason Schwartzmann. Mais, nous dit-on encore, il est trop, il en rajoute, et cela tourne au gimmick, au procédé. On joue avec ses films comme avec les albums de Tintin, à chercher qui jouait dans quel film, quelle répartie il y avait dans telle scène, et on aime autant ses méchants qu’on aimait jadis Rastapopoulos ou Allan (de fait c’est à lui et pas à Spielberg, qui a complètement raté son adaptation,  qu’on aurait dû confier les aventures de Tintin au cinéma). Rien de surprenant à ce que cet univers plaise aux créateurs de mode, aux publicitaires, aux hipsters, au collectionneurs, et aux snobs, qui sont devenus le public lui-même. Il est sans substance, et – reproche fatal dans notre culture – il manque d’émotion, il sent trop le calcul, et il est d’ailleurs efficace. Suprême insulte : on dirait du sous Tim Burton. 

      On doit effectivement convenir que les films de W.A. ont certaines de ces caractéristiques. Son art fait partie globalement du genre kitsch, qui se caractérise, comme le disait Hermann Broch, par l’obéissance à l’injonction «  Fais beau », plutôt qu’à l’injonction » Fais bien » et qui reproduit mécaniquement des traits de l’art adulte pour les infantiliser (comme le dit Roger Scruton, l’univers du kitsch est celui où c’est Noël tous les jours. Mais on fait une erreur fondamentale sur Anderson quand on se contente ainsi d’assimiler son univers et son style à celui du kitsch. Il est vrai qu’il use d’un matériau kitsch ,un peu comme Burton reprend les héros de BD comme Batman ou Tarantino les Pulp fictions. Certes chez Anderson ce sont les chansons rock des sixties, et particulièrement des Stones, des Kinks, les Peanuts, les dessins de Norman Rockwell. Mais le spectateur attentif notera aussi qu’il est capable de construire un film entier – Moonrise - sur la musique de Britten, qui n’est pas particulièrement kitsch. Il notera aussi que tous ses films ont une dimension morale, voire moraliste ou même puritaine, qui n’existe pas dans les films kitsch de Burton ou de Tarantino. Les personnages sont à la recherche de la rédemption, ils sont liés entre eux par des fidélités, des amitiés, et des sentiments profonds. Ils ont une moralité enfantine, mais au sens où ils conservent leurs sentiments moraux enfantins, leur respect des promesses. A la différence des personnages des comédies hollywoodiennes que prisent tant Stanley Cavell et ses thuriféraires, ils ne cherchent pas à se perfectionner, à devenir meilleurs. Ils cherchent seulement à trouver le ton juste dans leur existence. Ils sont tout le contraire de sceptiques  wittgensteiniens qui auraient le sens du fait qu’on ne peut pas creuser plus loin et que la pelle doit s’arrêter quelque part. Car ils croient aux valeurs morales, ce sont des cognitivistes moraux. Le kitsch est la confusion du beau et du bon. Mais Anderson ne les confond pas. Il met ses machines au service de valeurs éthiques. Grand Budapest  en ce sens est un film sur l’amitié au moins autant que sur la fin d’un monde. Zéro reste dans l’hôtel délabré par amitié pour Gustave, par respect pour Agatha, la jeune fille qu’il aimait. Ivan vient secourir le concierge par amitié. On me répondra que le kitsch n’exclut pas la mièvrerie, que la morale peut bien tourner au moralisme. Mais ici Anderson a d’autres armes pour les désamorcer : l’humour et l’ironie : pas un de ses plans qui ne soit pas un sorte de chausse trappe, de clin d’œil. L’ironie peut être la manifestation de l’incrédulité face aux valeurs. Mais elle peut aussi être menée par un écrivain ou un artiste au nom même des valeurs. Tout le contraire d’un ricanement aidé par le burlesque et le loufoque. Dans Grand Budapest  W.A. combine cette histoire personnelle avec celles d’un monde qui finit, et dont il suggère que c’est aussi le nôtre. Voilà pour la substance et le sérieux. Pas un immense « message », mais le contraire d’un jeu autoréférentiel. 

    Les critiques du Monde demandent : »Si le film est vraiment inspiré de Stephan Zweig, pourquoi est-il dénué d’émotion alors que Zweig est un romancier des sentiments? S'il se passe avant-guerre pendant la montée du nazisme, pourquoi est-il si peu historiquement fidèle?  Mais d’abord pourquoi un film inspiré d’un écrivain devrait-il hériter des propriétés de l’œuvre qui l’inspire ? Ne peut-il utiliser son matériau ( et Zweig est kitsch au même titre que les BD), et pourquoi devrait-il reproduire le ton cucul et sentimental de la confusion des sentiments, ou de 24 heures de la vie d’une femme, qui ont encore du succès de nos jours parce qu’ils ressemblent en effet à du Marc Lévy ou de l’Anna Gavalda . Et ensuite, il est faux que ces films soient sans émotion. Ce n‘est pas parce que l’on n’exprime pas bruyamment ses émotions qu’on n’en a pas. Ce n’est pas parce qu’on fait ses films comme des albums pour enfants qu’on est un enfant. Il y a des gens réservés, discrets, qui ne veulent pas déranger. On me dira qu’on n’a pas besoin, si on est cinéaste, de faire ce genre de films, et qu’il vaudrait mieux, à tout prendre, imiter Bresson ou Rhomer.  Mais pourquoi faudrait-il les imiter ? Pourquoi ne serait-on pas sérieux tout en pouffant comme Max et Moritz ? Voilà pour l’émotion. 
     Et pourquoi le Grand Budapest hotel  devrait-il ressembler à la liste de Schindler ? Anderson parle d'une certaine époque, mais il se contente d'y faire allusion. Ses personnages sont dans une sorte d'éternité, comme ceux des romans. Pourquoi devrait-on être historique? Les critiques vont-ils protester que ses films ne sont pas assez fidèles à la réalité historique le jour où il adaptera Guerre et paix?
     







17 commentaires:

  1. La justesse de l'analyse ici proposée du cinéma de Wes Anderson ne peut bien entendu être appréciée que de ceux qui connaissent ses films. Quant à ceux qui sont passés jusqu'ici totalement à côté, ils se ménageront certainement une séance de rattrapage en allant voir The Grand Budapest Hotel. Malgré tout, au milieu de ce qu'on reconnaîtra volontiers comme de fines remarques, s'insinuent des jugements expéditifs et quelque peu arbitraires, comme ceux qui concernent Stefan Zweig (on soupçonne d'ailleurs que ces remarques à l'emporte-pièce sur l'auteur du Joueur d'échecs sont destinées à provoquer des réactions de la part de quelques lecteurs, car le blogueur peut se sentir parfois bien seul. Tant pis, je me laisse prendre à l'hameçon !). On ne s'attardera pas sur le fait qu'on imagine difficilement un Marc Lévy ou une Anna Gavalda écrire quelque chose qui ressemblerait au Monde d'hier, car la réponse à cette objection vient facilement à l'esprit : ce sont deux nouvelles ou récits de fiction qui sont mis en cause dans le billet sur Anderson (Vingt-quatre heures de la vie d'une femme et La confusion des sentiments) et non la fameuse autobiographie.
    La question qui se pose est la suivante : sont-ce le succès et la célébrité spectaculaires de Zweig de son vivant qui ne se démentent pas d'ailleurs aujourd'hui (par exemple beaucoup de lycéens déclarent leur engouement pour cet auteur et pas seulement les lycéens bien évidemment) qui autorisent à lui infliger le verdict méprisant de « cucul », si on entend par ce terme quelque chose qui relève de la mièvrerie naïve ou de la dégoulinade sentimentale - si on relit ces nouvelles, leur trouvera-ton vraiment ces flatteuses caractéristiques ? - ? Ou bien est-ce le « cucul » intrinsèque prétendu ( ah, la question épineuse du jugement esthétique !) de ces nouvelles qui serait la source de leur succès ? Dans les deux cas, on voit se dessiner l'estime dans lequel l'homme cultivé tient le jugement du public. Pas de bourdieuserie hâtive, mais on a là une attitude typique : dès qu'un auteur dépasse (largement) le cercle « autorisé » de lecteurs (quelle est la taille du diamètre idoine, je ne sais) le succès dont il bénéficie jette un doute sérieux sur la qualité de son œuvre. En bref, s'il plaît à tout le monde ou à trop de monde, ce ne peut pas être un « bon » auteur. Pas assez « dérangeant », trop limpide, trop consensuel, etc. On connaît cette scie.
    Je ne dis pas que ces propos soient explicitement tenus dans le billet en question, mais la phrase qui prétend que les deux nouvelles citées de Zweig ressemblent à du Lévy ou du Gavalda revient à interpréter rétrospectivement et arbitrairement la réussite de Zweig sur le modèle actuel du best-seller ou du « roman de gare » à succès. Même audience, donc même médiocrité ! Amalgame surprenant au milieu de remarques plus dignes d'intérêt. J'ose croire que d'autres œuvres de Zweig ne seraient pas expédiées de façon aussi cavalière et injuste que celles qui l'ont été ici.
    Je recommande par ailleurs la lecture de Les derniers jours de Stefan Zweig de Laurent Seksik, auteur également d'un remarquable roman sur Eduard Einstein paru chez Flammarion (2013)
    Bien amicalement,

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  2. On ne peut pas déplaire à tout le monde !

    J'ai mentionné Zweig car de son temps il fut accusé d'être kitsch et superficiel, et parce que, comme par hasard Anderson lui rend hommage dans son film, alors même que le reproche de superficialité kitsch est adressé à Anderson. Et je dois avouer que, malgré le culte Zweig, y compris chez Anderson, je ne suis pas moi même un grand fan de Zweig,que je trouve un peu vulgaire.

    Mais on atteint les problèmes viennois : plus kitsch que moi tu meurs!
    Ce qu'Anderson a fort bien vu est que la Mittel Europa , la culture viennoise sont au centre du problème de la cuculterie. ET c'est pas nouveau. peut être aurait dû il prendre plutôt Schnitzler comme référence.
    Mais je maintiens qu'il y a chez Zweig un sentimentalisme que l'on retrouve dans les romans de gare aujourd'hui.
    Ce n'est pas la Vienne que j'aime.

    Quant à la solitude du blogueur de fond, je 'l'assume , tout en remerciant les rares en effet personnes qui ont la gentillesse de réagir à mes obsessions !

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  3. Faute de pouvoir réagir sur le réalisateur dont je n'ai pas vu un seul film jusqu'à présent, je me contenterai de vous signaler un article virulent (mais argumenté) sur St. Zweig — article paru dans la London Review of Books et rédigé par le poète, critique et traducteur (notamment de Joseph Roth) Michael Hofmann.
    Il y détaille notamment les réactions des contemporains de Zweig ("It’s not easy to think of a writer so poorly thought of by his maybe peers, and it can’t all be attributed to envy or resentment of his great inherited wealth, easy success, unproblematic seductions and vast readership. Even among writers, there may be odd moments of honesty" ; "there is an unusual consensus here – Mann, Musil, Brecht, Hesse, Canetti, Hofmannsthal, Kraus – to the effect that Stefan Zweig was a purveyor of Trivialliteratur") :

    http://www.lrb.co.uk/v32/n02/michael-hofmann/vermicular-dither

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  4. Merci de cette référence , que je ne connaissais pas . Michael Hoffman dit exactement ce que je disais au sujet de la kitscherie et de la superficialité de Zweig. Je suis sans doute comme A. Nomyme le suggérait, un snob méprisant, mais mon opinion de Zweig est assez proche de celle de Kraus, Musil, Hoffmanstal. Ses histoires sont souvent bien ficelées, originales, mais son style trop prolixe. Je trouve que La confusion des sentiments sonne faux, même si les nouvelles sont meilleures. Voyez ses innombrables biographies, aussi nombreuses que celles d'Henri Troyat. J'ai relu récemment, suite au film de Anderson, Le monde d'hier. Pas mal, mais rien qui mérite l'espèce de culte dont il est l'objet. Mais en un sens aussi il est un Viennois typique. Dans le Grand Budapest Hotel, Anderson fait un hommage à Zweig, mais son espèce de double imaginaire, l'écrivain auteur du livre au titre éponyme, est lui même assez ridicule. Je maintiens donc qu'il y a du kitsch chez Zweig, même s'il est vrai que le comparer à Anna Gavalda ou Marc lévy est faire trop d'honneur à ces derniers. Quant à la cuclterie , c'est une catégorie gombrowiczéenne ( Ferdydurke) .

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  5. " Je maintiens donc qu' il y a kitsch chez Zweig"

    Mais qu' entendez-vous exactement par kitsch dans le domaine qui nous préoccupe ici, c' est-à-dire le domaine littéraire?
    Bien à vous.

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    1. Excellente question. En effet je n'ai fait qu'allusion au kitsch dans ce billet ( j'en dis un peu plus dans un article à paraître sur Anderson). Définir le kitsch est difficile et de nombreux essais et livres ont été consacrés à ce sujet , que vous trouverez aisément sur wikepedia et ailleurs. Globalement le kitsch désigne une forme d'art dégénérée , dont les productions miment ou reproduisent celles de l'art authentique, en produisant, de manière mécanique et par citation ou copie, des oeuvres de seconde catégorie. C'est, comme le dit Broch dans le texte que je cite, le produit d'une sensibilité esthétique déficiente ou snob, qui manque des moyens d'apprécier une oeuvre à sa valeur, esthétisante , et qui aime le joli plutôt que le bon ( selon Broch et Musil, c'est le caractère amoral ou immoral des oeuvres qui est la marque du kitsch). Par extension cela désigne toute une sous culture, associée à du "tape à l'oeil". Historiquement le berceau du kitsch est venu de Louis II de Bavière , puis de la Vienne impériale, quand la bourgeoisie montant a voulu s'approprier l'art authentique. Puis cela a désigné plus ou moins les arts de masse, films, danses de claquettes, comics, musique populaire, jazz et rock. Enfin cela a désigné toute une partie de la culture artistique contemporaine, qui vit de clin d'oeils, de citations, de clichés, et qui élève les aventures de Batman, les films de série B , ou les artistes populaires , les arts de la mode au niveau d'objets de culte artistique majeur. A mon avis, le trait principal du kitsch est une certaine forme de sensibilité. Voyez les essais de Greenberg que je cite, et un fameux article de Susan Sontag sur le "camp", phénomène voisin.
      En musique, on a accusé Wagner d'être kitsch, mais aussi Mahler ( et la symphonie N° 1 l'est indéniablement, avec ses airs de Biergaten).
      En littérature le kitsch consiste en romans faciles , sentimentaux, voire mièvres, cherchant à atteindre la sensibilité du lecteur de l'époque . En France , Edmond Rostand, Georges Porto Riche, et toute la littérature dénoncée par Benda dans Belphégor, sont kitsch. Je dirais que les romans de Brasillach, ceux de Maurice Sachs, ceux de Morand ,sont kitsch. Parmi les contemporains, pratiquement tout les romans qui paraissent en France . Mais le critère du kitsch n'est pas seulement la mauvaise littérature. C'est l'insensibilité aux valeurs éthiques et intellectuelles , quelque chose d'artificiel et inauthentique, un refus de ce qui associe création littéraire et connaissance,qui est la marque essentielle du kirsch, à mon sens.
      L'article de Hoffman dans LRB cité par A. Nomyme accuse précisément Zweig d'être kitsch, ce qui était le reproche que Broch et Musil lui adressaient . Je suis en gros d'accord.

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    2. Il resterait à "démontrer", si ce terme peut avoir un sens dans le registre littéraire ici parcouru de façon aussi panoramique et sans nuances, en quoi les œuvres de Zweig, nouvelles, romans et biographies sont "insensibles aux valeurs éthiques et intellectuelles". Nous nageons dans l'arbitraire le plus total. Par ailleurs, par quelle pseudo-rigueur intellectuelle établirait-on une distinction entre "cucul" (invoquer Gombrowicz n'est qu'un argument d'autorité; de plus, le terme, chez l'écrivain polonais, désigne autre chose que ce dont il est question ici) et "kitsch" ? Voilà des jugements de valeur hâtifs qui veulent se faire passer pour des verdicts objectifs, définitifs et autorisés.

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    3. Excusez moi, mais on me demande de justifier, en quelques lignes des catégories esthétiques assez vastes, qui plus est appliquées à plusieurs arts ( je n'ai rien contre discuter du kitsch, mais je rappelle que mon billet portait sur Wes Anderson et que je n'ai fait que mentionner Zweig, qui devient du coup l'objet de la discussion, et je n'ai répondu que parce qu'on me sommait de justifier mes remarques s'agissant de la littérature kitsch . Pourquoi ignorer Anderson alors que c'était mon sujet? Et ne pas voir que je répondais à une question qui m'était posée?

      Si ma définition du kitsch est "dans l'arbitraire le plus total" , alors celle d'Hermann Broch l'est aussi. Certes le kitsch n'est pas une catégorie bien définie. Mais je pense qu'il a une essence . Et qu'elle a à voir, souvent bien que pas toujours, avec un certain défaut de la sensibilité. Certes montrer cela demanderait un essai complet, et je n'en ai ni le temps ni les moyens. Mais je ne prétends à aucune autorité, je me contente de dire sur ce point des choses que d'autres ont dites ( comme Roger Scruton , ou l'article de la LRB cité plus haut). Quant à "cucul" vs "kitsch" je conviens que c'est fort subjectif. Je n'ai pas prétendu à la rigueur intellectuelle !


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  6. Que répondez-vous alors à la conclusion de l' article " Kitsch " de philippe Kaenel dans le Dictionnaire mondial des images ( Nouveau monde éditeur 2006 et ainsi intitulée :

    LE " KITSCH " N' EXISTE PAS

    " On ne saurait pourtant parler du « kitsch » comme d'une réalité ou d'une catégorie esthétique qui joui­rait d'un statut critique et historique comparable à d'autres concepts comme l' « impressionnisme » ou le « cubisme ». La notion de « kitsch » apparaît essentiel­lement connotative, ce que reconnaît d'ailleurs Moles : « Ce n'est pas un phénomène dénotatif sémantiquement explicite, c'est un phénomène connotatif intuitif et sub­til. » « Le Kitsch est un rapport de l'homme avec les cho­ses, un adjectif plutôt qu'un nom », surenchérit-il. Ce nom agit de manière performative : il est de l'ordre de la parole agissante, normative. Il donne des informations sur le système de valeurs de celui qui l'utilise, traduit des points de vue à la fois esthétiques et sociaux, tel l'index qui se montre en désignant et en pointant.


    Le « kitsch » apparaît à la fois comme un non-concept (d'où les guillemets qui l'entourent dans la présente étude) et un mythe moderne (ou moderniste) au sens que Roland Barthes lui attribue, le mythe, à ses yeux, étant prioritairement une parole : « Le mythe ne se définit pas par l'objet de son message, mais par la façon dont il le profère. » II est d'ailleurs symptomatique que les origines exactes du terme restent hypothétiques et fluctuantes. Adorno n'a peut-être pas exploité toutes les implications de l'image qu'il donne du « kitsch » comme « un lutin qui échappe aux définitions ». Le « kitsch » surgit pourtant au moment même où le champ artisti­que s'autonomise. Il accompagne l'art moderne comme son ombre et, comme son ombre, il lui donne le sentiment d'exister."­

    ( Je n' ai pas vérifié si l' article intégral est disponible en ligne.)

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    1. cf la réponse à la question d'A. Nonyme qui précède. Je crois, comme Broch, Sontag, Greenberg, Scruton, et d'autres qui ont écrit sur le kitsch, qu'on peut en donner une définition, non pas rigoureuse, mais qui en éclaire les grandes lignes. Je ne pense pas que ce soit un non concept, même si au sens le plus large cela veut dire " art populaire de mauvaise qualité" . Ce n'est pas parce qu'un concept a des contours flous qu'on ne peut pas faire des distinctions. Ce n'est pas, en effet, un courant artistique, comme l'impressionnisme, c'est une tendance générale de l'art, qui peut se retrouver à diverses époques. Ce n'est pas faux de dire qu'il accompagne l'art moderne comme son ombre.
      Mais à nouveau, j'ai voulu dans mon billet parler de cinéma. Je suis sans doute aussi incompétent qu'arbitraire dans ce domaine aussi, mais j'aurais bien aimé qu'on me dise si ma caractérisation d'Anderson comme kitsch, et ma tentative pour dire qu'il incarnait un kitsch de bonne qualité ( donc une sorte de contradiction dans les termes) , a un sens.

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  7. Le texte de PH. Kaenel peut se trouver - partiellement - sur le net, ici :
    http://books.google.fr/books?id=FmSUAgAAQBAJ&pg=PT1807&dq=Philippe+Kaenel+le+kitsch&hl=fr&sa=X&ei=6akUU86pMMPQygPYgYGwCg&ved=0CDsQ6AEwAA#v=onepage&q=Philippe%20Kaenel%20le%20kitsch&f=false

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    1. merci ! l A cite les textes pertinents de Greenberg et Broch. Mais il les assimile à du moralisme. En effet leur définition du kitsch est: "insensibilité à la valeur morale" dans l'art. dire cela c'est immédiatement se voir accuser de moraliser, et l'A. dit qu'ils assimilent le kitsch au mal radical. . Mais ce n'est pas ce que disent Broch, Greenberg et alii. Ce qu'ils disent est que le kitsch est indifférent aux valeurs morales, mais aussi aux autres valeurs ( intellectuelles en particulier) . Cela me semble fort juste, et je suis parfaitement d'accord que Koons est kitsch et joue sur le kitsch ( comme Anderson, même si je nie, dans le cas du second qu'il soit insensible aux valeurs morales)
      Vous pouvez en conclure que j'associe la valeur esthétique à la valeur morale, et intellectelle. Ce qui ne veut pas dire que je les confonds.
      Je ne peux justifier ici ce jugement, mais ceux que cela intéresse peuvent avoir quelques aperçus de mes vues dans mon livre sur Julien Benda.

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  8. [Simple clarification tardive de la part de l'anonyme du 2 mars à 14:55 — je ne suis pas la même personne que le 1er anonyme ; j'ai proposé le lien vers l'article de M. Hofmann parce que je partage, à tort ou à raison, son point de vue sur Zweig.]
    Reste à découvrir les films de W. Anderson.
    Et à me familiariser avec la catégorie du "kitsch de bonne qualité" évoquée ici à son propos, & ailleurs (ds la dernière des réponses suscitées ds la LRB par l'article de Hofmann) à propos notamment de Gustav Klimt, John Singer Sargent et Giovanni Segantini, des artistes que j'apprécie. Personnellement, j'aurai donc à m'interroger sur ma tolérance à géométrie variable de cette étiquette selon l'art concerné.

    [Kundera donne à son tour une définition du kitsch qui est d'abord un commentaire de celle de Broch mais aussi une réflexion sur sa réception différente d'un pays (et d'une tradition culturelle) à l'autre :
    « Dans la version française du célèbre essai de Hermann BROCH, le mot “kitsch” est traduit par “art de pacotille”. Un contresens, car BROCH démontre que le kitsch est autre chose qu’une simple œuvre de mauvais goût. Il y a l’attitude kitsch. Le comportement kitsch. Le besoin du kitsch de l’homme-kitsch (Kitschmensch) : c’est le besoin de se regarder dans le miroir du mensonge embellissant et de s’y reconnaître avec une satisfaction émue. » (722-723)
    « A Prague, nous avons vu dans le kitsch l’ennemi principal de l’art. Pas en France. Ici, à l’art vrai, on oppose le divertissement. A l’art grand, l’art léger, mineur. Mais quant à moi, je n’ai jamais été agacé par les romans policiers d’Agatha Christie ! En revanche, Tchaïkovski Rachmaninov, Horowitz au piano, les grands films hollywoodiens, Kramer contre Kramer, Docteur Jivago (ô pauvre Pasternak !), c’est ce que je déteste, profondément, sincèrement. […] L’aversion que Nietzsche a éprouvée pour les “jolis mots” et les “manteaux de parade” de Victor Hugo fut le dégoût du kitsch avant la lettre. » (« Soixante-neuf mots » in L’Art du roman, 723)
    Pour Kundera le terme "kitsch" fonctionne comme une variante de ce qu'il appelle "lyrisme" (ds une acception très particulière) — & là on rejoint qq peu l'avant-dernier § du billet sur W. Anderson :
    “Un lyrique s’identifie toujours à ses sentiments. L’attitude anti-lyrique, c’est la méfiance face à ses propres sentiments et face à ceux des autres. L’attitude anti-lyrique, c’est la conviction qu’il y a une distance infinie entre ce qu’on pense de soi-même et ce qu’on est en réalité ; une distance infinie entre ce que les choses veulent être ou pensent être et ce qu’elles sont. Saisir ce décalage, c’est briser l’illusion lyrique. Saisir ce décalage, c’est l’art de l’ironie. Et l’ironie, c’est la perspective du roman.” ]

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  9. Chere Elena

    peu importe que nos noms, comme Ange Scalpel , soient ou non transparents . l'essentiel est qu'ils ne soient pas anonymes ( je suggère, si on veut ne pas se faire (re)connaître, de prendre des noms identifiables ; comme dans les cimetières : "inconnu n° 5" ou, plus gai, les pseudo à la Henry Beyle ou à la Swift . Cela aide juste à savoir , pour le blogueur à "kiycoz"

    Je dois lire l'essai de Kundera. Mais vos citations font penser qu'il identifie le kitsch au lyrique, qui fut jadis une catégorie "noble" en esthétique, mais à présent désigne souvent l'effusion sentimentale.
    Je ne vois pas pourquoi le lyrisme serait kitsch, même si l'abus du sentiment fait partie du kitsch. selon Broch le kistch n'est pas le fait de mettre du sentiment dans l'art, mais d'en mettre trop, et de manière "fausse".
    Je suis bien d'accord avec Kundera que vous citez : l'antidote au kitsch , c'est l'ironie. Mais j'ajouterais : parce que l'ironie est référence aux valeurs, pas leur négation comme dans le kitsch

    Suis je dogmatique ? sans doute . Mais sans un minimum de dogmatisme, on ne progressera pas



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  10. Il y a bien dans l'usage du terme « kitsch », quelle que soit l'étymologie, une condamnation morale et non un verdict exclusivement esthétique : on accuse par là un artiste ou celui qui se prétend tel de « faire » du beau et de ne faire que cela (le « faiseur ») en restant prisonnier à son insu (ou volontairement ?) des formes convenues ou éprouvées qui garantissent une réception favorable du « public », sans que cela réponde à quelque « nécessité intérieure » que ce soit, si on reste attaché à l'idée (illusoire?) d'une création artistique « authentique » qui ne devrait rien au temps et à l'histoire.
    Kundera propose l'idée que le kitsch est une dissimulation, voire une « négation de la merde » du monde et dans le monde, donc non seulement quelque chose de mensonger, mais quelque chose à quoi on feint de se laisser prendre pour se sentir noblement ému par le « beau », pour nier la merde qu'on porte aussi en soi. On laissera le lecteur apprécier.
    Si on cherche à définir ce que serait un « bon kitsch » dans le contexte de l'essai de Kundera, ce serait un kitsch qui se donnerait libre cours pour se dénoncer aussitôt lui-même et ainsi échapper au déshonneur du « premier degré ». De plus, le culte de l'ironie, la prescription d'une distance à l'égard de toute émotion, non seulement chez l'artiste mais aussi chez le spectateur, auditeur, etc., fait irrésistiblement penser au dandysme tel qu'il est analysé par Baudelaire, comme un idéal aristocratique d'impassibilité, un stoïcisme d'apparat propre aux temps démocratiques. Rappelons aussi Stendhal dans Le rouge et le noir : « Vous êtes prédestiné, mon cher Sorel, (...) vous avez naturellement cette mine froide et à mille lieues de la sensation présente que nous cherchons... ».
    Peut-on espérer que la prescription d'ironie ne se prenne pas elle-même trop au sérieux ?
    Arnaud M.

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  11. Très juste , A. ! Cet usage du kitsch se dénonçant lui-même est précisément partie prenante du dandysme baudelairien et de l'ironie. l y a du kitsch de premier degré, qu'on trouve peut être dans l'art naïf ( je pense à ces peintures religieuses et statues baroques qu'on trouve dans les églises en Amérique du Sud, ou encore à l'art naïf traditionnel, mais aussi celui du douanier Rousseau. Et puis il y a le kitsch de second degré. Toujours en peinture, Botero , dont j'ai déjà parlé dans ce blog, qui reprend le matériau naïf de la culture de son pays, la Colombie, et fait du kitsch avec du kitsch. Je pense que ce kitsch de second degré est très répandu dans l'art d'aujourd'hui. Koons relève de cela aussi : il sait que son chien violet gonflable est moche, mais cela l'amuse de le mettre devant le palazzo Grassi à Venise, au milieu de grandes beautés - elles réelles. Koons sait aussi qu'un milliardaire français va, par snobisme et spéculation, le lui acheter et le mettre au fronton de son palais venitien. Toute cette culture kitsch ensuite s'auto cite, et devient du meta-kitsch. Je compte Tarantino, Burton, là dedans,de même que Wahrol, ou mêm encore , dans son genre , Cindy Sherman. Cela devient un art de a citation, du clin d'oeil.
    Et vient Anderson , qui lui aussi prend ce matériau kitsch, y compris les romans de Zweig, les films de Lubisch , et y met de la morale, une certaine naïveté , qui est certes calculée, mais nous ramène un peu , par là, au kitsch du premier degré, dans le cas du cinéma, celui qu'on trouvait chez Frank Borzage par exemple. Il est ironiste et dandy, mais sa sensibilité ne me semble pas feinte. Or so it seems !

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  12. PS Sur Wes Anderson, un bon auteur vient de publier un article dans la Quinzaine littéraire N°1101, p.31, "Kitsch, morale et nostalgie"

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