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| les étudiants et les professeurs dégringolent |
7. Les étudiants « au centre du système »
Le ministre Claude Allègre le proclama au début des années 2000 quand fut instauré le « processus de Bologne » supposé harmoniser les universités européennes : il faut remettre l’étudiant au centre du système[1]. Comment en serait-il autrement seulement au point de vue démographique, puisque les étudiants à l’université sont passés de 200 000 en 1960 et 750 000 en 1970 à 1,6 million, alors que le nombre des enseignants n’a pas augmenté dans les mêmes proportions ? En France, la première règle d’application de ce slogan, reprise dans toutes les versions des ajustements fut : pas de sélection. Pas de sélection à l’entrée de l’université puisque tous les titulaires du baccalauréat y ont droit quelles que soient les universités. Cela a signifié une expansion considérable des populations étudiantes non préparées à un enseignement universitaire. La loi Devaquet en 1986 fut la dernière tentative – vaine – pour sortir de ce piège. En réalité, la sélection existe, soit que certains établissements introduisent des examens d’entrée, soit qu’ils la pratiquent par l’échec. Celle-ci est supposée intervenir le plus tard possible, car les étudiants ont obtenu au fur et à mesure toutes sortes de dérogations qui permettent, même quand on rate les examens, d’obtenir la licence, voire le master. Même le système « Parcours sup » qui vise à réguler les entrées dans l’enseignement supérieur ne parvient pas à instaurer une sélection effective. Que serait celle-ci ? Ce serait le droit accordé à chaque formation d’établir des examens d’entrée ou des années préparatoires destinées à apprendre aux étudiants les exigences de base d’une discipline. Dans les disciplines des humanités et des sciences sociales, les étudiants atteignent souvent le doctorat sans savoir ce qu’est une bibliographie, une recherche documentaire, les règles pour éviter le plagiat, et même celles de la rédaction d’un texte. On a peur de déclarer que certains étudiants n’ont pas de place dans les formations, par crainte de menacer le dogme selon lequel tous sont égaux par définition dans le domaine du savoir. C’est particulièrement vrai en lettres et sciences humaines. En gros il n’y a guère qu’après le doctorat que les étudiants ont une chance de ressembler un peu à des apprentis chercheurs. Tout contribue à ce que la recherche soit marginalisée.
8. L’expulsion des professeurs. Le slogan démagogique mettant l’étudiant au centre du système est absurde, car les universités se sont toujours centrées sur les étudiants, à égalité avec les professeurs dans la recherche du savoir, mais en respectant la compétence que donne celui-ci. Mais les structures ont cédé les unes après les autres : la réforme Fouchet de 1966 a fragilisé la licence, pour créer le DEUG, mai 68 a consacré l’abandon des Facultés, qui ont pris le joli nom d’« Unités d’enseignement et de recherche », puis d’UFR quand on s’est avisé qu’il fallait adjoindre la formation professionnelle. Ce processus de « démocratisation » – terme omniprésent dont plus personne ne sait ce qu’il veut dire – a conduit à une lente érosion du rôle des professeurs. On les appelait encore dans les années 1950 des mandarins et en Italie des baroni. A Eisenhower visitant Columbia et s’adressant aux membres du corps enseignant en les appelant « employés de l’université », ceux-ci répondirent : « Nous ne sommes pas les employés de l’université, nous sommes l’université »[2]. Jamais les professeurs français n’ont pu dire cela. En France, le ministre, qui nomme les professeurs et attribue les budgets et les postes, s’adresserait à eux comme à des fonctionnaires, même si certaines timides règles d’indépendance s’appliquent à eux, comme les « franchises universitaires ». Encore moins ont-ils, comme en Allemagne, des chaires. Personne ne se plaindra de l’abolition des privilèges – bien maigres – des professeurs par la loi Faure, et surtout par la loi Savary de 1984 qui doubla leurs services. Mais cinquante ans plus tard, on peut se demander si l’on y a vraiment gagné. Les assistants, puis les « maîtres-assistants » sont devenus professeurs, mais ils n’y ont pas gagné : leurs salaires se sont harmonisés avec ceux de leurs jeunes collègues, ils ont perdu le pouvoir dans des conseils dominés par leurs pairs devenus spécialistes de l’administration, et les lois successives ont concentré toutes les décisions aux mains des présidents. Les « UFR » croulant sous le nombre sont à présent dirigées souvent par ces maîtres-assistants devenus « maîtres de conférences » qui acceptent ces fonctions pour servir leurs carrières, et deviennent souvent présidents d’université sans être passés par la case professorale. Les hiérarchies universitaires de jadis nous apparaissent comme des reliques d’un âge révolu, mais étaient-elles aussi autocratiques que les décrit aujourd’hui la rhétorique des nouveaux pouvoirs universitaires ? Un cours délivré par un professeur qui répartit les enseignements entre ses assistants et constitue une équipe sur un sujet est-il vraiment plus tyrannique qu’une pléthore de cours donnés par des assistants sur les sujets de leurs thèses, tout aussi magistraux que ceux que donnaient jadis les professeurs[3] ? Que tout le monde ait « son » cours et qu’il n’ait plus dans les matières des humanités de « travaux pratiques » est catastrophique pour les cursus (tout le monde y va de sa spécialité, ce qui produit une véritable archipélisation des études, et les étudiants ont perdu les exercices qui leur étaient si utiles). Est-il vraiment meilleur de substituer une tyrannie de conseils étudiants dominés par des visées politiques et d’assistants cherchant eux-mêmes à devenir mandarins, à une tyrannie professorale qui, à défaut d’être démocratique, avait au moins l’avantage de laisser les mains libres à de grandes personnalités savantes ? Mais l’expulsion des professeurs de l’enseignement n’est rien par rapport à leur expulsion de la recherche, de la direction des doctorats et des équipes.
9 Le doctorat au rabais
Le doctorat, depuis le Moyen Âge, est le diplôme central des études universitaires. Les grades de bachelier, de licencié, de maître, qui persistent encore nominalement, étaient tous supposés y conduire. Il consacrait un travail personnel et une collaboration, basée sur la confiance, entre l’étudiant et le directeur de thèse. Un arrêté de 2016 a réorganisé le doctorat, en instaurant un « comité de suivi de thèse », dont la fonction est essentiellement de protéger les candidats contre l’arbitraire des directeurs de thèse (devenus « encadrants ») et leurs tentatives supposées de harcèlement. Ce dispositif purement administratif vide de sens le doctorat, qui cesse d’être dirigé par une personne spécialiste de la discipline, puisque les membres du comité peuvent ne pas appartenir à celle-ci. Le directeur de thèse est mis sous tutelle, perdant son droit à refuser la soutenance[4]. En France il n’y a pas de vrais séminaires de doctorat. En fait tout inscrit en doctorat finit par soutenir, et on ne peut plus donner de mentions. Les docteurs le deviennent au rabais, tant et si bien qu’un décret propose d’accorder le doctorat à des administrateurs sur simple « acquis de l’expérience ». Toutes les politiques récentes visent en fait à faire disparaître le corps des professeurs, avec l’aide active des syndicats qui demandent un corps unique d’enseignants, qui engloberait tous les personnels titulaires, promus à la seule ancienneté.
10. Localisme à tous les étages
L’idéal de nivellement des carrières universitaires est encouragé par le localisme du recrutement. En Allemagne et dans la plupart des pays où il y a une vraie tradition universitaire, l’Hausberufung, le recrutement local est interdit. Cette règle est saine : faire toute sa carrière dans la même université freine la créativité et l’ouverture scientifique. En France elle est violée systématiquement.,. Tout le monde semble satisfait par le « repyramidage » qui consiste à promouvoir sur place les enseignants-chercheurs, sur le seul critère qu’ils sont déjà là ce qui leur épargne toute compétition. La sclérose est assurée : non seulement on titularise des médiocres, mais ces derniers ont intérêt à recruter leurs semblables [5].
11. Le recrutement
Dans la plupart des universités dans le monde, les autorités en charge de nommer les professeurs commencent par composer un comité exploratoire visant à àsolliciter les candidats possibles, à un niveau international. Ensuite les comités invitent des experts extérieurs. En France les commissions de recrutement ont des membres extérieurs, mais ils jouent un rôle épiphénoménal. Les comités de recrutement interviewent les candidats sur la base de prestations orales aussi courtes que les mariages éclair dans le Nevada. .. Un recrutement aux USA, en Angleterre ou en Suisse prend en général un an avec six mois de commissions, interviews, leçons probatoires devant étudiants et collègues. Le comité consultatif des universités français, le CNU, est bien supposé « qualifier » les candidats éligibles, mais dans nombre de disciplines, il n’est qu’une chambre d’enregistrement qui accepte 60% des candidats, sans examen sérieux de leur dossier. Essentiellement contrôlé par les syndicats, il ne joue plus le rôle de contrepoids qu’il devrait avoir par rapport aux politiques locales. Les dossiers sont évalués par des collègues qui ignorent tout du domaine dont ils relèvent, sur des critères souvent politiques, sans relations avec la valeur scientifique des dossiers.
12. L’emploi précaire
La réduction du nombre de titulaires et la part croissante du budget des universités consacrée à l’administration ont conduit au tarissement du recrutement et à la multiplication des emplois précaires. En soi, cette multiplication n’est pas un problème si ces personnels entrent sur le marché de l’emploi. Mais la plupart du temps, ils ne le peuvent pas, soit qu’ils soient surchargés de travail, soit qu’ils travaillent ailleurs. Les précaires le demeurent longtempse. Max Weber dans sa conférence fameuse de 1917 Wissenschaft als Beruf posait la question aux jeunes docteurs venant le consulter pour une habilitation:
« Vous croyez-vous capables de supporter sans dommage ni amertume que, d’année en année, on vous préfère des médiocres après d’autres médiocres ? ». Evidemment on obtient chaque fois la même réponse : « Bien sûr, je ne vis que pour ma vocation. » Cependant je n’ai connu, personnellement du moins, que très peu de candidats qui aient supporté cette situation sans dommage pour leur vie intérieure. » (op. cit)
Le plus étonnant est que les jeunes doctorants en France font souvent cette même réponse. Mais s’ils deviennent titulaires, ils auront rarement non seulement les conditions de travail adéquates, mais aussi des salaires de de 30% moindres que ceux équivalents en Europe[6]. C’est l’une des raisons de la multiplication des heures complémentaires et des emplois parallèles des universitaires . Le pire n’est pas là ; il est que le salaire des universitaires n’est en rien proportionnel à la qualité de leurs publications. Depuis vingt ans le compte des publications joue un rôle plus important, mais comme elles ne sont jamais évaluées individuellement[7], leur effet est mince. En soi on ne voit pas pourquoi un universitaire le serait à vie, mais si des gens qui ont la vocation de scientifique ne parviennent pas à obtenir d’emploi stable, et si ceux qui en ont un sont improductifs, quelque chose dysfonctionne.
13. La justice sociale au lieu du savoir
L’université jusqu’au vingtième siècle a été profondément inégalitaire : les femmes n’y ont eu accès qu’au début du siècle, et l’enseignement supérieur, réservé aux héritiers et à quelques boursiers ne concernait guère plus de 3 % d’une classe d’âge. La massification des universités les a ouvertes à des populations dont les parents d’avaient jamais connu l’enseignementsupérieur . Tous ne vont pas à l’université, mais les attentes sociales que nourrit l’enseignement universitaire, surtout quand il vise des filières professionnelles comme en médecine-pharmacie et en droit, ont crû. La proportion des femmes dans la population étudiante est de près de 55%[8]. Chez les enseignants, la proportion est la même[9]. La parité semble atteinte, mais elle ne l’est pas car les femmes sont minoritaires dans les formations scientifiques et dans les grandes écoles. Plus les femmes atteignent les professions moins prestigieuses, moins elles sont présentes dans les plus prestigieuses, ou plus selon des critères moins scientifiques, est une grande anomalie. Est-ce la raison pour laquelle la préoccupation pour l’égalité de genre est devenue prééminente dans les carrières et les recrutements ? Les questions d’identité de genre, de race, de classe, et de justice sociale ont toujours été aucentre des préoccupations des universitaires et des étudiants. Mais qu’elles aient pris, depuis quelques décennies, quasiment toute la place dans le choix des enseignants et chercheurs du supérieur au détriment des critères d’inégalité sociale et de valeur scientifique est aberrant. L’un des rôles de l’université est de réduire ces inégalités, mais en faire le rôle principal revient à oublier sa mission première, qui est de diffuser et de produire le savoir. On finit souvent par préférer recruter une candidate venue d’un milieu aisé et de compétence douteuse plutôt qu’un candidat brillant venu d’un milieu défavorisé. Est-ce à la science de s’adapter aux publics qui la pratiquent, ou à ces publics de s’adapter à elle ? On a l’impression que c’est toujours le premier choix qui prévaut.
14. Le succès du privé
Cela explique en grande partie le mouvement de fond depuis plusieurs années, de ruée vers l’enseignement supérieur privé. Il y a une génération cet enseignement était le parent pauvre des formations universitaires : il est devenu le parent riche, et il suscite des vocations de start up privées où l’on dispense un pseudo-enseignement universitaire L’université « républicaine » a abouti à ce résultat, que les universités et écoles privées, y compris étrangères paraissent plus formatrices que celles gouvernées par l’Etat, les parents préférant envoyer leurs rejetons à Harvard ou Cambridge,Plus l’enseignement universitaire s’appauvrit, plus les revendications égalitaires l’emportent. La moindre inégalité apparaît comme une injustice. Lentement mais sûrement, les buts de l’université sont devenus des buts sociaux et économiques.
[1] Claude Allègre, L’Âge des savoirs : pour une renaissance de l’université, Paris, Gallimard, 1993.
[2] Simon Leys situe l’anecdote à Oxford (« Une idée de l’Université », Commentaire, 2006/2 (Numéro 114)2006/2 (Numéro 114), pages 469 à 472)
[3] Dans une université parisienne, il est arrivé que les étudiants de seconde année de philosophie aient des cours sur les Recherches logiques de Husserl, avant d’en avoir sur Platon ou Aristote.
[4] Pour des exemples de ce contrôle « managérial » des écoles doctorales, voir O. Beaud, op. cit, p.160-190.
[5] C’est ce que D. Gambetta et G.Origgi appellent la kakonomics ¸ voir “The LL game: The curious preference for low quality and its norms, Politics, Philosophy and Economics 12 (1):3-23 (2013). Dans nombre d’universités parisiennes, les maîtres de conférences préfèrent différer leur soutenance d’habilitation – s’ils en font une – de peur d’avoir à postuler en province. Quand ils la soutiennent, ils revendiquent d’avoir les mêmes droits que les professeurs, attendant qu’on les promeuve sur place.
[6] Comme l’a montré F. Vatin (op. cit, 2012) de 1984 à 2012, le rapport des salaires des maîtres de conférences débutants au SMIC est passé de 2,4 à 1,6. On dira que les primes rééquilibrent, mais elles sont rares. Un professeur de Sorbonne voulant proposer à l’un de ses collègues canadiens de se présenter à un poste dans son UFR se voit répondre que le salaire ne permet pas de vivre à Paris.
[7] Contrairement au mode d’évaluation individuel de l’ANVUR italienne, qui demande à chaque enseignant de sélectionner trois de ses meilleurs publications ensuite jugées par un jury international, en France on n’évalue que les équipes, et on ne les note pas.
[8] https://publication.enseignementsuprecherche.gouv.fr/eesr/FR/T173/la_parite_dans_l_enseignement_superieur/ https://publication.enseignementsup-recherche.gouv.fr/eesr/7/EESR7_ES_24-la_parite_dans_l_enseignement_superieur.php
[9] Antoine Compagnon, professeur au Collège de France, causa quelques remous en déclarant au Figaro (6 janvier 2014) : « Les métiers de l'enseignement étaient des métiers de promotion sociale. Ils ont cessé de jouer ce rôle. La féminisation massive de ce métier a achevé de le déclasser. »
A SUIVRE

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