Pages

samedi 15 novembre 2014

Pensées sur la comète





    "Nicht das Blühen des Sommers liegt vor uns, sondern zunächst eine Polarnacht von eisiger Finsternis und Härte"
       "Ce n’est pas la floraison de l’été qui nous attend, mais tout d’abord une nuit polaire, glaciale, sombre et rude » 


     J’ai pensé à cette phrase de Max Weber à la fin de Politik als Beruf en contemplant les photos de la comète Tchouri, dont on nous rebat les oreilles avec les exploits de la sonde Rosetta et de son module Philae. On a beau l’avoir affublée du nom de ses découvreurs les astronomes Chourioumov et Guérassimenko, lui avoir envoyé une sonde au nom de Dame de petite vertu ou de caillou champollionesque,, et un sympathique robot du nom d’une île sur le Nil évoquant l’amitié, il y a peu d’objets qui donnent autant l’impression d’exister indépendamment de nous et d’être réels au seul sens authentique du mot : même si nous n’étions pas là pour le contempler, et même si l’humanité était éteinte depuis des millions d’années, elle serait là. La laideur glacée et irréductible de ce calme bloc chu ici-haut d’un désastre obscur résiste à toute tentative que nous pourrions faire de l’humaniser, par exemple en décelant en elle la forme d’un caniche ou d’un berger des Pyrénées, ou en se disant qu’elle nous en apprendra long sur les origines du système solaire. Est-ce parce qu’elle semble à jamais inhumaine et qu’elle fait froid dans le dos qu’elle est sur tous les journaux ? Ceux qui nous bassinent avec cette comète à côté de laquelle la Lune ou Jupiter nous apparaissent comme des petits paradis se rendent-ils compte qu’elle est l’image même du néant ? 

      Russell dans « What I believe » ( 1925) écrivait : 

“Even if the open windows of science at first make us shiver after the cosy indoor warmth of traditional humanizing myths, in the end the fresh air brings vigour, and the great spaces have a splendour of their own.”

     En réponse Frank Plumton Ramsey écrivait :

"  Là où il me semble différer de certains de mes amis, c’est que j’attache peu d’importance à la taille physique. Je ne me sens pas le moins du monde humble face à la vastitude des cieux. Les étoiles peuvent être énormes, mais elles ne peuvent pas penser ni aimer ; et ce sont des qualités qui m’impressionnent bien plus que la taille. Je n’ai aucun mérite a peser presque un quintal. Mon image du monde est dessinée en perspective, et non pas comme un modèle à échelle. Le devant de la scène est occupé par les êtres humains et les étoiles sont toutes aussi petites que des pièces de trois pence. Je ne crois pas réellement en l’astronomie, sauf comme description compliquée de la suite des sensations humaines et peut être animales. J’applique ma perspective non seulement à l’espace, mais aussi au temps. Un beau jour le monde se refroidira et tout mourra ; mais c’est loin, et sa valeur présente à dépréciation constante est presque nulle. Pas plus que le présent n’a moins de valeur parce que le futur sera vide. L’humanité, qui remplit l’avant de la scène de mon tableau, je la trouve intéressante, et dans l’ensemble admirable. Je trouve, en ce moment près du moins, que le monde est un lieu plaisant et excitant. Vous pouvez le trouver déprimant ; j’en suis désolé pour vous, et vous me méprisez pour cela. Mais j’ai une raison et vous n’en avez aucune ; vous n’auriez une raison pour me mépriser que si votre sentiment correspondait à la nature des faits d’une façon dont le mien n’y correspond pas. Mais aucun des deux ne peut correspondre aux faits. Le fait n’est pas en lui-même bon ou mauvais ; c’est simplement qu’il me fait frissonner alors qu’il vous déprime. D’un autre côté, je vous plains à bon droit, parce qu’il est plus agréable de frissonner que d’être déprimé, et ce n’est pas simplement plus plaisant mais meilleur pour nos activités.

( « Epilogue, in F.P. Ramsey, Logique, philosophie et probabilités, Paris, Vrin 2003)


L’attitude de Ramsey est celle du pragmatiste : rien de ce que nous tenons comme réel ne peut être étranger à ce qui est humain. Mais le fait qu’on essaie de nous faire passer cela comme du réalisme ne doit pas nous abuser. Le réalisme, c’est la perspective de la comète, celle de l’univers sans l’homme.



PS  Dans le même ordre d'idées, je suis fort étonné des descriptions d 'Alexandre Grothendieck  après sa récente mort (quelle mort ? ) comme d'un individu refusant la société des humains. Quel scandale. Malebranche disait : « Il n’y a presque jamais rien à gagner parmi les hommes. Leur langage est corrompu comme leur coeur ; il ne fait naître dans l’esprit que de fausses idées, il n’inspire que l’amour des choses sensibles ». Quiconque approuve ne peut qu'approuver la réclusion du mathématicien, comme la solitude magnifique de la comète (cf article formidable de Pierre Cartier). No God please.

22 commentaires:

  1. Merci pour ce beau billet, que je trouve très touchant.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je crains qu'il ne soit un peu cucul.

      Supprimer
    2. Je crains que vous ne soyez un peu trop sévère.

      Supprimer
    3. La vraie morale de mon billet, je l'ai trouvée en relisant l'Ethique à Nicomaque : "Il ne faut pas suivre ceux qui conseille de "penser humain" puisque on est homme, et de "penser mortel" puisqu'on est mortel, il faut au contraire, dans toute la mesure du possible, se comporter en immortel . EN 1177 b 32. En ce sens Philalèthe a tort dans son commentaire ci dessous quand il tire une morale existentialiste , à la Sartre, de mon billet. Sartre ne concevait pas d'autre monde qu'humain. Il faut prendre le point de vue de l'éternité. Et l'éternité , c'est le néant.

      Supprimer
    4. En fait je crois que je cherchais désespérément à tirer quelques lignes de Sartre du côté d' Aristote, la nausée devenant l'adoption du point de vue de Sirius...

      Supprimer
    5. Sartre c'est , même dans la facticité, le point de vue de l'humain, de ce qu'ilappelait, traduisant à contresens Heidegger, le Dasein. En effet celui de la comète, c'est un point de vue an-humain, ou inhumain. peut être suis heideggerien sans le savoir .

      Supprimer
    6. Je préfère la parenté avec Épictète : " il y a, dans notre être, mélange de deux éléments : le corps, qui nous est commun avec les animaux, la raison et la pensée, que nous avons en commun avec les dieux ; or. beaucoup penchent du côté de la parenté de malheur et de mort, fort peu du côté de la parenté des dieux et des bienheureux." (Entretiens, III, 3).
      Librement, oui, très librement, même, je dirais que Cioran est du côté de la parenté de malheur, et Benda (et vous-même) du côté de la parenté des dieux.

      Supprimer
    7. oui, je me sens plutôt bien avec les dieux , étant un ange

      Supprimer
    8. Malheureusement, comme vous le savez, l'ange n'appartient pas à l'ontologie stoïcienne ; mais Épictète distingue trois types d'homme : le convive indigne des dieux, le convive digne et le collègue des dieux. Horribile dictu, convive indigne, vous ne pouvez être mais votre hubris ira-t-elle jusqu'à vous penser collègue ? Vous rejoindriez alors Héraclite et Diogène... Je vois bien ce que vous pourriez avoir de cynique dans votre dénonciation jubilatoire des imposteurs mais de l'héraclitéen avez-vous quelque chose ?

      Supprimer
    9. Pas collègue des dieux , mais comme le dit Aristote dans ma réponse plus haut, essayant , autant que possible de prendre le point de vue immortel. Comme l'explique bien Saint Sernin dans le Rationalisme qui vient p. 34, on est passé d'un univers a-cosmique à un univers cosmique. Pas une raison pour anthropologiser les étoiles, et tutoyer des blocs glacés tels que cette pierre de Rosetta. Quant à l'héraclitéen, je m'oppose avec force à lui. Parménidien suis.

      Supprimer
    10. Mais le point de vue immortel peut être très douloureux, voire confiner à la folie (cf. le mathématicien Grothendieck.) Pas facile d'être un ange! Quoique tout dépend, à vrai dire, de ce qu'on entend par point de vue immortel.

      Supprimer
    11. Aristote est assez clair , non ?

      Supprimer
    12. Oui, l'extrait que vous citez est clair; mais la question que j'avais en tête est plus générale; j'ai notamment l'impression que quand on fait l'éloge de la rationalité et de l'extériorité par rapport à son objet, par opposition à des formes d'empathie et de "fusion" avec celui-ci, on aurait besoin d'établir un certain nombre de distinctions. Il y a de multiples façons d'être en dehors de son objet et donc, quelque part, d'être "collègue des dieux". Un logicien refusant toute visée systématique, un philosophe à la Hegel, extrêmement systématique, et un Dostoevskij ou un Kafka pratiquant une introspection douloureuse et impitoyable incarnent tous le point de vue immortel, mais de manières fort différentes.

      Supprimer
    13. Mais je ne parlais pas d'objectivité seulement. Je voulais parler de l'extériorité radicale, de ce qui non humain, contre les conceptions " à visage humain". Et les dieux sont inhumains. Aristote dans son texte dit bien cela: il ne faut pas penser humain. Bref je faisais l'éloge du point de vue de nulle part.

      Supprimer
    14. Oui, vous avez raison. La mienne était plutôt une considération générale en fait.

      Supprimer
  2. Forse perché della fatal quïete
    Tu sei l'imago a me sì cara vieni
    O sera! E quando ti corteggian liete
    Le nubi estive e i zeffiri sereni,

    E quando dal nevoso aere inquïete
    Tenebre e lunghe all'universo meni
    Sempre scendi invocata, e le secrete
    Vie del mio cor soavemente tieni.

    Vagar mi fai co' miei pensier su l'orme
    che vanno al nulla eterno; e intanto fugge
    questo reo tempo, e van con lui le torme

    Delle cure onde meco egli si strugge;
    e mentre io guardo la tua pace, dorme
    Quello spirto guerrier ch'entro mi rugge.

    RépondreSupprimer
  3. Sempre caro mi fu quest'ermo colle,
    E questa siepe, che da tanta parte
    Dell'ultimo orizzonte il guardo esclude.
    Ma sedendo e mirando, interminati
    Spazi di là da quella e sovrumani
    Silenzi, e profondissima quiete
    Io nel pensier mi fingo; ove per poco
    Il cor non si spaura. E come il vento
    Odo stormir tra queste piante, io quello
    Infinito silenzio a questa voce
    Vo comparando; e mi sovvien l'eterno,
    E le morte stagioni, e la presente
    E viva; e il suon di lei. Così tra questa
    Immensità s'annega il pensier mio;
    E il naufragar m'è dolce in questo mare

    RépondreSupprimer
  4. N'y a-t-il pas une ressemblance entre votre expérience de la comète et celle d'Antoine Roquentin face à la racine du marronnier ? "Noueuse, inerte, sans nom, elle me fascinait, m'emplissait les yeux, me ramenait sans cesse à sa propre existence ?"

    RépondreSupprimer
  5. la racine de la Nausée est un objet du monde environnant, pas la comète. Elle ne me ramène pas à ma propre existence du tout. Et puis la comète n'est pas juste un existant, elle a une essence. C'est un caillou en carbone. L'essence précède l'existence. Bref Roquentin a tout faux.

    RépondreSupprimer
  6. Oui c'est un objet du monde environnant mais l'expérience de Roquentin est celle d'"un écroulement du monde humain, des mesures, des quantités, des directions". L'environnant devient étrange, Et puis cette expérience ramène Roquentin à l'existence de la racine et non de lui-même (j'ai bien compris que la comète ne vous ramène pas à votre existence mais à l'inexistence de l'homme plutôt). Certes la comète a une essence mais ce n'est pas la description que vous choisissez d'en faire et vous l'humanisez contre les intentions de votre premier texte en l'identifiant désormais à du carbone (pourquoi alors vous retenir de dire qu'elle nous en apprendra long sur l'origine du système solaire ?)
    Quant à Roquentin, en quoi a-t-il tout faux ? Il fait l'expérience de la contingence de la réalité et de son indépendance par rapport à l'humain, or, j'avais vu quelque chose de ce genre dans vos lignes...
    Ne vous laissez-vous pas emporter ici par votre détestation du décisionnisme sartrien ?

    RépondreSupprimer
  7. je n'ai aucune expérience de la dite comète. elle ne fait pas partie de mon Dasein du tout !
    Sartre voit tout à l'aune de l'homme, alors que j'essayais de dire dans ce billet que rien ne peut se mesurer à cette aune !
    certes j'ai dit qu'elle était glacée et effrayante, mais elle ne l'est pas par rapport à moi. L'expérience, l'être pour, est absente dans mon cas. Elle est tout pour Rocky.

    RépondreSupprimer
  8. Je crois comprendre que vous défendez un réalisme à visage non humain mais je crois trouver quelque chose de ce genre dans certaines lignes du passage auquel je me réfère : " en vain cherchais-je à compter les marronniers, à les situer par rapport à la Velléda, à comparer leur hauteur avec celle des platanes : chacun d'eux s'échappait des relations où je cherchais à l'enfermer, s'isolait, débordait. Ces relations (que je m'obstinais à maintenir pour retarder l'écroulement du monde humain, des mesures, des quantités, des directions), j'en sentais l'arbitraire ; elles ne mordaient plus sur les choses)".
    Roquentin -je ne parle pas de Sartre - se voit en fait à l'aune du monde plus qu'il ne voit le monde à l'aune de l'homme : "À quoi bon tant d'arbres tous pareils ? Tant d'existences manquées et obstinément recommencées et de nouveau manquées comme les efforts maladroits d'un insecte tombé sur le dos ? (J'étais un de ces efforts)"

    Et puis enfin ne savez-vous pas que toute comète naît sans raison, se prolonge par faiblesse, et meurt par rencontre ?

    RépondreSupprimer