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mardi 30 septembre 2014

Reptiles académiques

à la mémoire de Federico Tagliatesta



     Il est frappant de constater le nombre de métaphores reptiliennes dans l’academia. Tout professeur a fait l’expérience d’étudiants crocodiles, qui  assistent aux cours sans jamais intervenir, et semblent dormir en ouvrant seulement un œil, mais qui, si l’enseignant fait une erreur ou dit une bêtise, mordent soudain et ne pardonnent pas quand il s’agit de défaire une réputation. L’espèce se trouve particulièrement dans les marécages sorbonicoles, où ils s’entassent sur des bancs étroits, à bonne distance du professeur (les premiers rangs des amphis sont souvent vides, alors que les bancs en hauteur sont bondés, pour pouvoir sortir rapidement en cas d’ennui prononcé). Les normaliens quant à eux ont eu affaire aux caïmans, qui rasent les murs des couloirs de l’auguste école fondée sous la Convention, et qui peuvent mordre brusquement. Quand l’universitaire se lance dans la politique académique, il faut qu’il s’attende à trouver nombre de lézards dans les dossiers qui lui sont soumis, et s’il entend devenir directeur de quelque chose, il faut qu’il s’attende à avaler pas mal de couleuvres. S’il écrit des articles ou des livres, il doit s’attendre à recevoir soit le silence, tantôt jaloux tantôt embarrassé, de ses collègues, soit des comptes rendus vipérins. S’il est séduisant, les étudiantes se glisseront dans son lit la nuit, telles des iguanes. Au moment de sa retraite, ses étudiants le contempleront comme un dinosaure et ses collègues verseront des larmes de crocodile de voir partir ce vieil alligator.

21 commentaires:

  1. J.Jacques Pauvrêtre30 septembre 2014 à 11:24

    Quel marigot votre histoire!
    Mais sur ce blog, on boa toujours vos paroles, même si on ne répond pas toujours à vos billets.

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    1. j'ai bien sûr oublié les Monty Python

      https://www.youtube.com/watch?v=kQFKtI6gn9Y

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  2. J'ai l'impression que la plupart de ces métaphores n'ont rien de spécifiquement universitaire, à quelques exceptions près, dont caïman (qui a aussi un sens plus noble universitairement parlant...on rêve à un certain âge d'être caïman, non ?). N'est-ce pas que les noms d'animaux en général sont utilisés, quel que soit le domaine, pour déprécier les hommes (loup, rat, renard, mouton, vache, bouc, chèvre, souris et j'en passe...) ? Y a-t-il vraiment un plus grand usage des métaphores reptiliennes dans le discours universitaire ?

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  3. Bien sûr on en use dans d'autres domaines, et je n'ai jamais dit qu'elles étaient exclusives! J'aurais dû aussi mentionner que le collège de Pataphysique eût comme Vice curateur SM Lutembi, crocodile de son état. les vipères , les couleuvres sont partout, et ramper n'est pas le propre des professeurs.
    Mais "caïman" , "étudiant crocodile" ou "dinosaure" me semblent spécifiques. Je ne connais pas l'usage "caïman" pour quand on a un certain âge, mais j'ai fait allusion à celui où l'on devient un alligator. Et l'allure reptilienne est plus propre aux hommes d'étude que, par exemple, aux coiffeurs ou aux acteurs, non? Et n'est ce pas le serpent qui inculque à Eve, puis à Adam le savoir ?

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  4. Pardon, j'ai été incomplet : je voulais dire "on rêve à un certain âge d'être caïman à Ulm " pour mettre en doute la dimension dépréciative de l'expression ; en tout cas chaque fois que j'ai entendu caïman dans ce sens, c'était neutre ou élogieux. N'est-ce pas un trait tout à fait accidentel du caïman qu'il morde et rase les murs ?
    Ceci dit, c'est intéressant d'associer un type d'animal à un type de métier mais je ne sais pas du tout s'il y a vraiment là un usage constant. Certes vous avez une expérience de ces animaux-là que je n'ai pas. Cependant un coiffeur avec sa langue de vipère et ses larmes de crocodile pourrait aussi bien me faire avaler des couleuvres... Ceci dit, encore une fois votre billet doit refléter des usages que j'ignore complètement, sans doute en partie pour vivre dans un milieu professionnel plus modeste, où les relations de pouvoir sont peut-être plus discrètes, moins présentes (on est tous plutôt des moutons, les loups sont rarissimes et les bergers guère pris au sérieux...)

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  5. L'essence du caïman ou d'autres sauriens n'est pas de mordre - c'est en effet accidentel - mais de se tenir , à demi-endormi, dans la vase. Je ne connais pas l'origine du terme, mais cela semble avoir un rapport avec cette stase ( voir Alain Peyrefitte, Rue d'Ulm) . Cela semble difficile à appliquer à un coiffeur. Il est plus facile de comprendre pourquoi certaines îles, devenues paradis fiscaux, s'appellent "Iles Caîman".

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  6. Je lis dans le Dictionnaire historique de la langue française (A.Rey)

    " par allusion plaisante à la férocité de l'animal, il désigne dans l'argot de l'École Normale, un surveillant-répétiteur (1880)"

    C'est donc la férocité qui semble être prise en compte à l'origine plus que la stase. Mais peut-être la conduite évolutive de ceux qui occupent la fonction depuis 1880 fait qu'aujourd'hui c'est la stase ( et plus l'agressivité) qui est notable.

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  7. C'es pas à vous que j'apprendrai qu'il y a des définitions nominales ( qu'on trouve dans le dico) et des définitions réelles.

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  8. Certes mais par ma vie je n'ai pas accès dans ce cas à la définition réelle...

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  9. Mais je vous l'ai proposée ! ma suggestion est que l'habitat du caïman (et de la plupart des reptiles ) fait l'animal : il dort dans l'eau du fleuve, et rampe , mordant occasionnellement pour becqueter. Sans faire de lamarckisme, sa physiologie est conforme à cet habitat. Ensuite je vous ai proposé une métaphore. Les métaphores ne sont évidemment pas des définitions réelles, mais elles partent des traits saillants des espèces.

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  10. Le monde universitaire de Lodge que je connais un peu fait sourire mais le vôtre fait peur...Et comment traduisez-vous en termes reptiliens les multiples colloques et autres rassemblements qui font rêver les pauvres moutons ?

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  11. Mon Dieu ! Mais lisez Tagliatesta !

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  12. D'accord ! Et le monde universitaire bourdieusien il vous semble une traduction objective et scientifique de ce que vous décrivez si métaphoriquement ? Vos crocodiles et autres bestioles se promènent dans un champ ?

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  13. mais Bourdieu c'est les bisournous !

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  14. Alors c'est de la gloriole de qualifier la sociologie de sport de combat si elle ne produit que des analyses euphémisées de la vie scolastique...

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  15. la seule description appropriée du monde scolastique est la satire.

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    1. D'accord, c'est en quoi la littérature (si cette satire a valeur littéraire) contribue à la connaissance de la réalité, mais on peut penser que c'est la sociologie qui identifie une partie des causes réelles et souterraines de ce que la satire décrit.

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    2. J'apprends autant dans Juvénal sur la Rome classique qu'en lisant Paul Veyne.

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  16. a propos de Bisounours

    http://abonnes.lemonde.fr/planete/article/2014/10/03/un-boa-dans-le-placard_4500274_3244.html

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    1. Vous avez au moins un point commun avec Pessoa !

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  17. Henri Beyle utilisait quelquefois le pseudonyme de William Crocodile.

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