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jeudi 6 août 2020

PLUM EN DISGRACE

Hotel Adlon, Berlin , 1941


      La réputation de Pelham Grenville Wodehouse (que j'appelerai PGW plutôt que Plum, pour garder quelque distance) fut sérieusement ternie par les émissions de radio qu’il accepta de donner à Berlin en 1941, en pleine guerre, à l’instigation de la propagande nazie. Elles provoquèrent un tollé en Angleterre, et une réprobation unanime de la classe politique, et conduisirent PGW, en 1946, à s’exiler aux Etats Unis, quand il comprit qu’il était indésirable dans son pays, et à vivre  le reste de son existence outre-Atlantique. Il estimait, de son point de vue, n’avoir guère commis plus qu’une gaffe, et ses défenseurs, comme George Orwell dans un texte fameux, jugèrent qu’il n’était pas coupable d’autre chose que de « stupidité ». La reine Elisabeth II, apparemment sur le conseil de la Queen Mother, le fit tardivement chevalier de l’Empire britannique en 1975, un an avant sa mort, mais il n’alla jamais chercher cette décoration.

    Qu’avait fait PGW pour mériter cette infamie ? Comment l’aimable et populaire auteur des aventures de Jeeves et Bertie, des Blandings et de tant d’autres livres à succès qui enchantèrent  le lectorat anglophone entre les deux guerres et  aujourd'hui encore , put-il être considéré comme un collaborateur ou un traître ? Rappelons, grâce au livre de Sophie Ratcliffe, qui contient aussi sa correspondance, quelques faits.  


Low wood, Le Touquet

   Depuis 1936, PGW et sa femme Ethel vivaient, en France, après un séjour à Beverly Hills, d’abord à Auribeau dans les Alpes maritimes, puis au Touquet, où il loua dans un domaine résidentiel chic depuis longtemps occupé par des Anglais une vaste demeure, près d’un terrain de golf , sport dont avec le cricket Bertie avait du mal à se passer. L’une des raisons de cet exil français était fiscale : il souhait échapper aux taxes auxquelles du côté anglais comme américain il était soumis, et les comptables qu’il avait embauchés pour cette tâche étaient incompétents. Pendant 5 ans il mena une vie paisible, continuant à écrire sur un rythme soutenu. En 1939 ses lettres le montrent soucieux de la guerre qui vient et parfaitement conscient des enjeux. Il revient brièvement en Angleterre, où Oxford lui confère un doctorat honoris causa, ce qui le ravit, car à la différence de la plupart de ses héros, il n’eut jamais d’éducation oxfordienne. En juin 40, quand les Allemands envahissent la France, PGW et sa femme restent au Touquet, confiants que les Alliés repousseront l’envahisseur. Mais quand ce dernier se profile, ils tentent de partir, mais leur voiture tombe en panne. Ils reviennent au Touquet. Ils n’eurent apparemment pas le projet d’aller à Dunkerque rejoindre la flotille anglaise qui récupérait ses ressortissants en laissant les Français passer un week-end à Zuydcoote. En juillet les Allemands décident que les expatriés anglais de la région sont un danger, et  emmènent PGW, qui a 58 ans, deux ans avant l’âge autorisant à relâcher des  prisonniers. Il est transféré dans une ancienne prison à Loos près de Lille, puis à Liège, et enfin dans un Internierungslager à Tost, en Haute Silésie, ce qui suscite de la part de PGW cette répartie : «  Si c’est çà la Haute Silèsie, à quoi peut bien ressembler la Basse Silésie ? ». Sa femme est transférée à Lille, sans nouvelles de PGW . Ce dernier s’accommode à peu près du camp de Tost, réussit à trouver une machine à écrire et continue à travailler à Joy in the Morning  Mais un journaliste américain retrouve sa trace, et va l’interviewer.  New York Times annonce au début 41 que PGW est sain et sauf,  et publie une interview de lui qui décrit sa détention avec son humour détaché usuel, ce qui lui vaut des lettres de lecteurs américains, mais aussi attire l’attention des Allemands, qui vont profiter de la célébrité de leur prisonnier. La propagandastaffel ourdit un plan très habile : lui proposer de faire des émissions de radio sur sa vie au camp. Il accepte, dans le but de remercier les lecteurs américains qui lui ont écrit. Crut-il aussi qu’en échange de ces émissions de radio il serait libéré ? Il ne le dit pas, mais il est bien possible qu’il ait attendu au moins un adoucissement de ses conditions de détention et la possibilité de communiquer avec sa femme. Et rien dans les faveurs que lui procurent les Allemands ne vient le démentir : on le loge à l’hotel Adlon, le plus luxueux du Reich, même si c’est à ses frais, sa femme peut l'y rejoindre. 


PGW (un peu mal à l'aise), Ethel W, et l'intermédiaire Plack (?), Hotel Adlon 1941


Il aurait pu y voir malice, mais il accepte aussi un modeste cachet, et se prête au jeu des émissions de radio. Celles-ci, dont le texte est accessible,  sont relativement anodines, d’un ton léger qui se moque de ses geôliers et raconte sa vie en captivité.

“In the days before the war I had always been modestly proud of being an Englishman, but now that I have been some months resident in this bin or repository of Englishmen I am not so sure… The only concession I want from Germany is that she gives me a loaf of bread, tells the gentlemen with muskets at the main gate to look the other way, and leaves the rest to me. In return I am prepared to hand over India, an autographed set of my books, and to reveal the secret process of cooking sliced potatoes on a radiator. This offer holds good till Wednesday week. 

  Mais l’objectif de la propagande allemande était à la fois de montrer que l’écrivain était bien traité , ce qui renforçait aux USA l’image d’une  Allemagne clémente et confortait l’isolationnisme de ceux qui ne voulaient pas entrer en guerre, en même temps qu’il délivrait le message aux Anglais selon lequel il n’était pas sûr de l’issue de la guerre. Dans une déclaration au journaliste de CBS Flannery il se demande si le type d’Angleterre sur laquelle il écrit survivra à la guerre –" que l’Angleterre gagne la guerre ou pas."  Il ajoute :

“I never was interested in politics. I’m quite unable to work up any kind of belligerent feeling. Just as I’m about to feel belligerent about some country I meet a decent sort of chap. We go out together and lose any fighting thoughts or feelings. »

Les Allemands, qui après tout se voulaient nationaux-socialistes, n ‘étaient pas mécontents que l’image de l’Angleterre que renvoyait Wodehouse  apparaisse celle d‘une société aristocratique et inégalitaire. Mais surtout, comme le dit très bien Radcliffe, le ton adopté par PGW dans ces émissions, qui reflétait son style habituel humoristique, donnait l’impression que l’Angleterre n’était pas en guerre avec l’Allemagne. Dans un interview à Flannery il dit même:

“We’re not at war with Germany.’

PWG  ne réalisa qu’après que ces émissions étaient passées en boucle sur la radio allemande, et même matraquées, selon le style insistant de la propagande nazie.

    L’effet outre-Manche fut désastreux, immédiatement, avec des interventions au Parlement, dans la presse, et chez les écrivains. Les Anglais avaient subi le Blitz, les restrictions, et résistaient aux Allemands dans un effort héroïque qu’aucun autre nation ne manifesta, et l’un d’eux venait parler de ses soucis d’avoir connu une captivité heureuse, puis vécu agréablement à Berlin, en représentant l’ensemble de l’épisode comme s’il s’était agi d’une aventure de Bertie et de Jeeves. Le public anglais associait PGW au monde frivole qu’il avait écrit dans les années 1920, et lui attribuait la même irresponsabilité. En plus PGW venait de publier Money in the bank (aux USA, la publication anglaise fut retardée à cause de l'affaire)!


      Après une année à l’hotel Adlon et dans le Harz chez des amis allemands, qui le recueillirent avec sa femme Ethel, ils retournèrent à Paris en 1943, et y restèrent jusqu’en 1944. Wodehouse employa une partie de son temps à essayer de redresser son image de traître à sa patrie, qui ne l’aida pas au moment de l’épuration fin 1944. Un avocat britannique, membre du MI5, le major Cussen , vint l’interroger sur son affaire allemande. Il conclut qu’il n’y avait rien dans le comportement de PGW qui soit répréhensible et qui mérite un procès. Mais ce n’est qu’en 1965 que PGW apprit les résultats de ce rapport. Mais il garda l’idée qu’un retour en Angleterre ne permettrait pas de dissiper le malentendu. Il  reste à Paris jusqu’en 1947, ira s’établir finalement, et y demeurera le reste de sa vie.

 

En 1946, une interview de lui apparaît dans The illustrated, sous le titre « I’ ve been a silly ass ». C’est le jugement qu’avait porté en 1945 George Orwell dans son article fameux « In Defense of PGWodehouse ». En 1953, dans une sorte d’autobiographie, Peforming Flea, il écrit "Of course I ought to have had the sense to see that it was a loony thing to do to use the German radio for even the most harmless stuff, but I didn't. I suppose prison life saps the intellect"

 Avec sa lucidité habituelle, Orwell montre que si les personnages de PGW sont frivoles, ils ne sont pas immoraux, et que s’il exploite les potentialités comiques de l’aristocratie, il n’est en rien le satiriste de cette société, comme le journaliste Flannery essaya de le faire croire, et comme son public américain a pu le croire. Il y a vis-à-vis de cette société, dit Orwell, « a mild facetiousness covering an unthinking acceptance », bref la distance de l’humour. Orwell remarquait

“In the desperate circumstances of the time, it was excusable to be angry at what Wodehouse did, but to go on denouncing him three or four years later – and more, to let an impression remain that he acted with conscious treachery – is not excusable. Few things in this war have been more morally disgusting than the present hunt after traitors and quislings. At best it is largely the punishment of the guilty by the guilty. In France, all kinds of petty rats – police officials, penny-a-lining journalists, women who have slept with German soldiers – are hunted down while almost without exception the big rats escape.”

Orwell concluait : “The events of 1941 do not convict Wodehouse of anything worse than stupidity. The really interesting question is how and why he could be so stupid."

 

Stephen Fry et Hugh Laurie

Mais sa question demeure. Pourquoi a t-il pu être si stupide ? Il ne commit aucune traîtrise, ni d’acte d’espionnage. Il n’a jamais, à la différence des fascistes anglais comme Oswald Mosley, eu de sympathie pour Hitler. Il parodie même Mosley, sous les traits de Roderick Spode, fondateur des Saviours of Britain qui portent des shorts noirs ( parodie des black shirts), dans The code of the Woosters (1938) 

Roderick Spode, dans le feuillon Jeeves and Wooster


Il n’a jamais, comme Ezra Pound et Malaparte, eu d’accointances avec les fascistes italiens, ni comme Yeats et Eliot, eu des sympathies pour Mussolini. Ses émissions de radio étaient inoffensives dans leur contenu. Il est dépeint par ses amis comme un homme politiquement naïf.. Comment put-il, quand il était agréablement installé au Touquet, ne pas voir la guerre monter, et ignorer le danger quand les troupes allemandes étaient tout près ? Il chercha bien à fuir, mais on a l’impression qu’il croyait qu’elles n’étaient pas un si grand danger. La vie d’un prisonnier de guerre dans un camp allemand de Silésie n’avait rien à voir avec celle que subissaient communistes, tziganes et juifs à la même époque dans des camps, mais il avait peut être entendu parler, dans sa captivité, des massacres du juifs qui eurent lieu dans cette région après le rattachement des Sudètes en 1939. Aussi  apolitique qu’il ait été, il ne pouvait ignorer la nature du régime nazi. Même un naïf en politique ne pouvait pas manquer de voir ce qui se jouait. Même si on peut le soupçonner, malgré ce que dit Orwell, d’avoir espéré de la part des Allemands qui l’ont manipulé sa libération en échange de sa participation aux émissions de radio, Il est aussi parfaitement possible qu'il ait compris qu'il était plus un otage qu'un collaborateur potentiel. Auquel cas le deal était : "ou vous nous aidez, ou vous retournez à Tors, voire pire".  Il a de toute évidence manqué de prudence en pensant que e seul effet des émissions serait de rassurer son lectorat américain. Il n’était cependant pas naïf sur les pouvoirs de la radio, lui qui avait travaillé à Hollywood et à Broadway. Il ne pouvait ignorer non plus que prendre, en pleine guerre, un ton badin pour parler de la condition de prisonnier, n'était pas exactement fit . Il n’a pas, comme les écrivains collaborationnistes français, consciemment trahi . Mais on peut penser qu’il a préféré, comme nombre de Français sous l’Occupation, quelques arrangements avec l’ennemi à une captivité qui aurait pu durer et se terminer dans des lieux pires que l’hotel AdlonMais quelle a été l’étendue de sa stupidité? On peut être stupide de multiples manières. Il ne l’a pas été par ignorance, car il n’ignorait pas les objectifs des Allemands en général, même s’il a pu se tromper sur leurs objectifs dans l’épisode. Il relève pourtant de ce que l’on peut appeler la stupidité morale, plus grave que la stupidité simple, qui s’excuse aisément. Un écrivain, s’il ne cesse pas de l’être par ses actes de trahison et ses crimes, comme Céline, ou par ses engagements , comme Chardonne, est tenu néanmoins à un minimum de responsabilité et de sens moral, et ceci d’autant plus qu’il est conscient de la situation historique dans laquelle il se trouve. Wodehouse n’est pas le seul à avoir été irresponsable en tant écrivain. Sartre et Beauvoir l’ont été pendant l’occupation. Marguerite Duras également, par opportunisme. Gide n'était pas, par son indifférentisme, si loin de Wodehouse, dans son refuge sur la Côte d'Azur. La liste est assez longue. Ils n’eurent pas le destin de Jean Prévost , de Decour,  de Desnos, de Jacob ou de Fondane.  Ni évidemment  de Cavaillès ou Cuzin. Mais on ne peut pas exiger d'un littéraire le même degré de cohérence qu' à un philosophe. Le philosophe, du moins s'il est normal et ne flirte pas avec l'existentialisme ou le nihilisme, doit être sensible aux contradictions, et les refuser. L'écrivain les voit, mais est moins tenu de s'en garder. Il n'est un grand écrivain, cependant, que s'il consent un peu à réfléchir et à voir que A et non A ne vont pas. Des écrivains comme Thomas Mann, Orwell , Guehenno ou Benda, virent bien, dans les années noires que l'on ne pouvait tolérer les contradictions et que 2+2  ne font pas 5. 

    Il y avait des prodromes du  cynisme ironique de PGW dans l’une de ses déclarations en 1939 : ("What I can't see," "is what difference it makes. If the Germans want to govern the world, why don't we just let them?") (rapporté dans le livre de Robert Mc Crum)

Dans son émission de radio en l’honneur de PGW en 1961, Waugh remarque, pour expliquer l’attitude de Wodehouse, il est pertinent de se référer à un livre qu’il publia en 1909, The Swoop. Le thème de ce livre est l’invasion simultanée de l’Angleterre par les armées allemandes, russes, chinoises, marocaines et autres. La population, à l’exception des boy couts, est complaisante. La pire atrocité est commise par des soldats qui envahissent des terrains de golf et ne remettent pas les piquets à leur place. Wodehouse commente : 'Thus was London bombarded. Fortunately it was August and there was no-one in town.' The boy-scout Clarence muses on: 'my country - my England, my fallen, my stricken England,' et il est ridicule.



    Voilà sans doute ce que Wodhouse pensait du patriotisme. Anglais jusqu’à bout des ongles, il l’était trop pour se soucier de sa patrie. Mais il y a sans doute des limites au détachement que permet l'humour. Il est intéressant ici de comparer son attitude avec celle de son grand prédécesseur dans l’humour britannique edwardien, mais également inspirateur, Saki. Ce dernier écrivit en 1913 un roman ,When William came , racontant l’invasion de l’Angleterre par Guillaume II. Le thème était alors populaire. Mais Saki (HH Munro), qui était fils de militaire, s’engagea en 1914, à 45 ans, dans l’armée anglaise. Il tomba sur le front en 1916.

    PGW se retrouva en 1940, comme tant de fois Bertie, « in the soup ». Mais il n’eut pas Jeeves pour le tirer d’affaire.

    "Le monde idyllique de Wodehouse, comme le disait Evelyn Waugh, qui était l'un de ses frères en écriture,   ne pourra jamais se  périmer . Il continuera de libérer des générations plus jeunes de captivités qui pourraient être plus désagréables que la nôtre." 

     Mai l'aristocratie britannique dans laquelle vivaient Bertie et Jeeves a disparu. La Royal family ne nous offre plus que des pantalonnades sur fond de scandales financiers et sexuels. Quel Wodehouse aujourd'hui aurait envie de décrire le monde de Charles et Diana, de Meghan et de Harry, du Prince Andrew et de Kate et William? 


Saki (HH Munro)

 

PS l'épisode narré ici est commenté aussi sur un excellent site français les amis de Plum. Il y en a plusieurs autres en anglais.
on trouve un plaidoyer pro-Wodehouse ici :
et ici 

18 commentaires:

  1. DjileyDjoon@orange.fr10 août 2020 à 14:07

    On dirait que Wodehouse s'est trouvé pris dans le débat sur Hitler et le nazisme, qui agitait les élites anglaises. D'une certaine façon, c'était le débat entre philosophie pro-continentale et philosophie anglo-saxonne. Pour les munichois, en principe Hitler, maître des simulacres, faisait éviter le pire, en encadrant la colère du peuple allemand pour la purger. Mais la vérité commençait à apparaître, ce qui provoquait une dissonance cognitive. Hitler ne contrôlait rien, il mentait, et il faisait une politique d'annexions, — déjà la guerre, mais sans morts —, au service de la passion politique des Allemands. Pourtant, il fallait encore y croire, et faire comme si Hitler était toujours "cash" et "bankable" politiquement. Le nazisme, c'était un peu la métaphysique pour Kant. On n'y croyait plus, mais on se forçait à y croire. D'un autre côté, la lucidité de Churchill s'inspirait de la sagesse de la tradition empiriste et utilitariste. Les Anglais étaient certainement des commerçants et des gens d'argent, mais Hitler ne comprenait pas que sans éthique on ne fait plus d'affaires avec personne. Quand quelqu'un vous a roulé, tôt ou tard vous ne ferez plus de deals avec lui. On dirait que Wodehouse a vécu lui aussi ce débat, et qu'il a tenté de le résoudre à sa façon, mais en s'attirant les critiques de tout le monde. Toutefois, son histoire n'a intéressé personne. La littérature ou le cinéma ont préféré de vrais héros, comme le Roger Bushell de la Grande Évasion, ou de vrais traîtres de radio, comme John Amery dans "Une tragédie anglaise" de Ronald Harwood.

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  2. Les élites anglaises - et certains écrivains - avaient souvent de la sympathie pour Hitler dans les années 30. Voir Mosley, et le livre que je cite, que PGW lui consacre. Allez vous dire que cela les convertissait au kantisme ? Lorsque Kant vous déverse des tonnes de bombes sur le crâne, croyez vous à la raison pure ?

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  3. DjileyDjoon@orange.fr10 août 2020 à 18:46

    Il est certain que le bombardement de Londres, peut-être arrivé par erreur la première fois, a tout changé, mais les gens informés connaissaient les limites d'Hitler pour conduire la Bataille d'Angleterre, qui lui aura surtout servi à mettre Göring sur la touche. Les dirigeants anglais n'ont plus voulu assassiner Hitler, car sans lui la guerre aurait duré plus longtemps. Quoi qu'il en soit, pourquoi Wodehouse garde-t-il la ligne munichoise, prolongée par la ligne Halifax de la "Paix d'Amiens" après Dunkerque ? Cherche-t-il à faire comme le colonel Nicholson du "Pont de la rivière Kwaï", qui collabore avec l'ennemi tout en sabotant discrètement son travail, en sifflant une chanson insolente de la Première Guerre, pensant que cela suffira, et qui à la fin s'écrie : "Qu'est-ce que j'ai fait ?". En réalité, le choix de Wodehouse est tellement étrange que tout le monde a cherché à le faire entrer dans une catégorie connue. Madame Worehouse le voyait en maréchal Pétain : il était trop vieux pour résister, et il lui a servi de bouclier. Ce n'est pas mal vu. Dans le registre de la bêtise des généraux français, Churchill épinglera Weygand, qui avait dit : "L'Angleterre ? Elle aura le cou tordu dans quinze jours !". D'autre part, davantage qu'avec Oswald Mosley, qui avait avec lui l'aristocratie anglaise, et qui est mort dans son lit, c'est avec le traître de radio anglo-américain William Joyce ("Lord Haw-Haw", à cause de son raclement de gorge) que les Anglais et le MI5 ont comparé Wodehouse, ce qui l'a infiniment blessé.
    En ce qui concerne le pouvoir des illusions qu'Hitler pouvait donner, on en a une idée quand Heidegger raconte sa rencontre avec lui. Heidegger se voyait comme Platon devant Denys de Syracuse, mais cette fois, la philosophie pouvait gagner la partie. Hitler était bien allé à l'école avec Wittgenstein.

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  4. La comparaison avec le colonel Nicholson est intéressante, mais pas convaincante. Nicholson pensait agir en Anglais, et par honneur. PGW n'avait pas la fibre patriotique, mise à part sa passion pour le golf et le cricket. S'il l'avait eue il n'aurait pas collaboré avec les nazis. Il était plutôt comme un otage consentant. Il n'avait aucun idéal fasciste comme Lord Haw Haw ou Mosley. Mais la lecture de ses lettres des années 38-39 montre qu'il était soucieux de la guerre. Mais il semble clair aussi qu'il ne craignait pas vraiment le régime nazi. Il est probable qu'il n'ait pas vraiment écouté la BBC ou une radio française . Mais il n'ignorait pas qu'on était en guerre depuis 39!

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  5. DjileyDjoon@orange.fr11 août 2020 à 01:49

    Il est évident depuis 1945 que le nazisme a commis des crimes de guerre et contre l'humanité, mais tout était flou pour Wodehouse, et pour beaucoup de monde. Le nazisme était encore considéré comme un simple régime autoritaire, plus ou moins dépassé par son appareil militaire et par les problèmes intérieurs à l'Allemagne. La collaboration était d'abord due à un défaut d'informations. Wodehouse ne saisissait pas que la guerre était devenue une guerre d'informations, sans comparaison avec la Première Guerre. C'est à la fin qu'il a compris qu'il avait contribué réellement à cette invention nouvelle, la propagande.

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  6. "La collaboration était d'abord due à un défaut d'informations". GRossière erreur. Comme le montre je crois le prochain livre de François Azouvi,"Français on ne vous a rien caché", on savait, au moins depuis 1933. A fortiori les intellectuels. Voyez la préface en 1934 par Benda du livre de Konrad Haiden sur Hitler. Je pense qu'il y a eu beaucoup d'aveuglement volontaire de la part de PGW.

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  7. DjileyDjoon@orange.fr11 août 2020 à 13:50

    Il y a bien eu de l'information critique sur le régime nazi, par la presse ou des livres (qui les lisait ?), mais à moins d'être concernés par une exclusion ou une persécution du régime, les lecteurs voyaient cela comme des pièces du débat entre antinazis et pronazis. Il a fallu la vérité sur les crimes de masse au procès de Nuremberg pour trancher le débat. Avant cela, presque personne ne voulait croire les informations au compte-gouttes sur ces crimes, qui étaient suspectes de tentative d'intox. Ce sera la même chose pour les crimes du stalinisme. D'autre part, on attribuait une réussite économique au nazisme, que la propagande présentait comme un pays jeune, dynamique et moderne. Wodehouse était déçu par les vieux empires coloniaux d'Europe. C'était assez répandu. Cela expliquait les trahisons des pro-nazis et des taupes communistes. Ou alors, il y avait la trahison douce du transfuge qui demandait la nationalité américaine.

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  8. Pour le stalinisme, il a fallu attendre 1953. Mais pour le nazisme, les juifs exilés avaient pu tout expliquer dès 1933. le livre de Haiden est traduit en 24. Chaplin a commencé Le dictateur en 38. Churchill a publié des articles des 1935. Cavaillès a voyagé en Allemagne en 32 et tout décrit . On savait ce qu'il en était du fascisme italien. On savait même ce que voulait dire "camp de concentration". Mais évidemment personne n'avait accès aux plans de Himmler.

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  9. DjileyDjoon@orange.fr11 août 2020 à 21:00

    Maintenant que nous avons l'avantage de savoir la fin de l'histoire du nazisme, faut-il vraiment jeter la pierre à ceux qui ont laissé passer ces informations capitales sur lui, qui n'y ont pas cru, qui les ont critiquées et relativisées, ou bien qui ne se sont pas assez mobilisés parce qu'ils ne pouvaient rien y faire ? Le témoignage des Juifs a trouvé peu d'échos, étant donné l'antisémitisme largement partagé. Il y a eu aussi des écrivains français qui sont allés en Allemagne nazie, qui en sont revenus enchantés, et qui l'ont fait savoir. À Berlin, Sartre n'a rien vu, et il s'en est excusé bien plus tard, parce qu'il le fallait. Julia Boyd a publié un livre intéressant sur les témoignages des journalistes étrangers, dans "Voyage en Allemagne sous le IIIème Reich", qui a été primé par le "Los Angeles Times". Il valait mieux ne pas être trop curieux ou trop incisif, pour ne pas créer d'incident diplomatique et se faire expulser. Et d'ailleurs, en Amérique, Chaplin a été suspecté de communisme pour son film.

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  10. Non, pas jeter la pierre, mais bien voir que l'argument "on savait rien , on n'a rien vu venir" ne tient pas. Aron est allé en Germanie à Berlin un an avant Sartre, et a parfaitement vu et compris. Cavaillés encore plus tôt. Mais ce n'était pas réservé aux intellectuels. Votre reférence de Julia Boyd montre bien la situation, qui a perduré : on savait mais on n'osait trop rien dire. C'est comme aujourd'hui sur la Chine, l'amérique de Trump ou le climat : on voit ce qui se passe, mais on n'ose pas bouger. sauf qu'il est bien moins facile que jadis de cacher des choses.

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  11. DjileyDjoon@orange.fr12 août 2020 à 16:45

    Puisque nous sommes dans le registre de la miséricorde, et même si l'on pense comme Jankélévitch qu'assurément il est impossible de pardonner aux salauds, il faudrait peut-être ne pas limiter la collaboration aux nervis, aux fanatiques et aux psychopathes. Un collaborateur moyen, c'est un type qui s'est fait mener en bateau et qui finit par le découvrir. Jusqu'à quel point il a pu être complice de son illusion, c'est un autre problème. Mais il ne peut plus revenir en arrière, sauf cas exceptionnels. Faut-il lui donner avec Sartre une psychologie très compliquée et en faire un hégélien ?

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  12. Je ne vois pas trop qui s'est fait mener en bateau? Des pétainistes, croyant que le Maréchal faisait de son mieux
    pour éviter une occupation plus rude ? Tout le monde l'était.
    Mais ils n'étaient pas collaborateurs pour autant.

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  13. Merci pour cet excellent article. Il y a bien des choses à dire sur cette période complexe.

    Je note que PGW s'est surtout bien fait avoir juste à la sortie de plusieurs mois d'internement -- sortie du fait de son âge (60)-- par ses deux anciennes connaissances américaines : Raven von Barnikow et Werner Plack. Il n'avait bien entendu aucunement l'intention de servir la propagande du IIIe Reich ni d'être ensuite sous le feu des critiques orchestrées par la propagande britannique. Ses regrets furent sincères. Vous notez bien son imprudence.

    PGW fut durant toute cette période obsédé par son travail d'écrivain. Il réussit à produire quatre romans durant ses pérégrinations entre le Touquet, Tost, Berlin et Paris (Money in the Bank, Joy in the Morning, Full Moon et Uncle Dynamite).

    La question du patriotisme de PGW que vous soulevez est fort intéressante et à creuser. Ratcliffe (p. 305) note quant à elle, en référence au contenu des enregistrements radiophoniques, qu'ils prennent place dans un ensemble de "resistant satire" répondant à la politique internationale non à travers une claire opposition mais par une forme particulière de résistance comique. Dans le cas de PGW, elle fut "harmful to the Allied cause". C'est bien là le problème.

    Il est clair que Plum n'a jamais affiché aucune sympathie pour le régime nazi ou pour son Fürher. Il écrit par exemple ceci à son ami W. Townsend le 3 octobre 1939 :
    "Didn't you think that was a fine speech of Churchill's on the wireless? Just what was needed, I thought. I can't help feeling that we're being a bit too gentlemanly. Someone ought to get up in Parliament and call Hitler a swine."

    Quant à la stupidité morale de PGW, je serais un poil plus charitable que vous. Quand je lis Benda par contre, qui lui savez beaucoup de choses, quand il enfile son costume de "justicier" au nom de "la morale universelle", je m'interroge sérieusement sur la sienne, surtout quand il écrit en 1937 : "Pour moi, je tiens que, par sa morale, la collectivité allemande moderne est une des pestes du monde et si je n'avais qu'à presser un bouton pour l'exterminer tout entière, je le ferais sur-le-champ, quitte à pleurer les quelques justes qui tomberait dans l'opération." (La jeunesse d'un clerc, p. 228)

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    1. Il y a quand même des limites à'l'imprudence et à l'innocence:aussi préoccupé de son oeuvre un auteur soit il, s'il est prisonnier des nazis et a un minimum, sinon de patriotisme, du moins de connaissance du fait que ses compatriotes subissaient le Blitz, et s'il est conscient de l' idéologie de ses geoliers, il y a quelque chose non seulement d'irresponsable mais aussi de coupable à faire comme si une satire allait tenir lieu d'acte de résistance , surtout dans un contexte où tout est propagande!

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    2. J'ai dû mal m'exprimer. Ses enregistrements ne sont pas un acte de résistance, c'est certain. Je suis d'accord là dessus. Et Plum n'a jamais envisagé les choses ainsi. Surtout pas. J'ai repris Ratcliffe qui base son point de vue sur le contenu des broadcasts, sa relation avec d'autres écrits du même genre, et non sur leur visée. Ce qui reste tout à fait discutable.

      Plum était un amuseur public au sein de son camp de prisonniers et une fois dehors il a eu la maladresse de faire ces enregistrements reprenant ces mêmes matériaux qui avaient eu du succès auprès de ses compagnons de captivité. La récupération orchestrée par les allemands peut-elle lui être imputée ?
      Le Blitz ne change rien à la donne. Les enregistrements n'étaient pas destinés au public de la BBC. Ils le devinrent indépendamment de la volonté de PGW. Alors oui, si Plum a gaffé lourdement mais de là à le peinturlurer en coupable collatéral...
      Quant au fait que tout soit propagande, cela n'a certainement pas pris fin en 1945.

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    3. Je n'ai pas dit qu'il était coupable. ais il a des limites à la naïveté et au détachement, que les comiques connaissent. comment Plum aurait il pu ignorer que ces enregistrements pouvaient tomber dans des oreilles anglaises alors même qu'ils étaient destinés au public américain et prononcés dans cette langue ? Comment pouvait il penser que les nazis le logeaient à l'Hotel Adlon (l'équivalent du Crillon ou du Bristol) et lui évitaient de passer toute la guerre en stalag sans espérer de contrepartie , à savoir son consentement à ce qu'un usage politique soit fait de ces émissions? Etait il à ce point ignorant du régime nazi et de la situation qu'il pût se permettre, en pleine guerre, de dire publiquement au jounraliste Flannery "We are not at war with Germany", même en un sens métaphorique?

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  14. DjileyDjoon@orange.fr16 août 2020 à 15:34

    La collaboration n'est-elle pas un concept vague, comme la calvitie ou l'obésité ? Dans ces domaines, il y a toujours des gens qui font moins et des gens qui font pire. D'autre part, un philosophe du langage n'ignore pas que le locuteur met sa pensée propre dans son discours, avec quelques ellipses et restrictions mentales. Quand Wodehouse dit à un Américain "We’re not at war with Germany", il veut peut-être dire qu'il se considère déjà comme son compatriote, même s'il se naturalise lui-même sans formalités, et que les Américains ne veulent pas faire la guerre à l'Allemagne. D'ailleurs, c'est Hitler lui-même qui insistera pour engager les hostilités avec eux. La collaboration, c'est aussi un peu comme la prostitution. Tout dépend de la façon dont on voit les choses.

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  15. je n'ai à aucun moment dit qu PGW était un collaborateur.
    la phrase "We're not at war with Germany " qui vient de l'interview avec le journaliste Flannery est citée par Orwell

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