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jeudi 15 septembre 2016

DERADICALISATION



                                                                   Edouard Herriot

    Depuis quelque temps, Aloys Schönfenster manifestait des signes de radicalisation. Il affirmait un universalisme et un rationalisme intransigeants, et face à toutes les manifestations du relativisme dans l’espace public se mettait en colère et poussait des cris furieux au nom de la Raison, comme s’il eût été Saint Just ou Robespierre, au point qu’il fallait quelquefois l’écarter d’une réunion presque manu militari. Il ne fallait pas qu’il rencontrât la moindre manifestation de religion dans la rue, au bureau de poste ou dans un magasin – femmes voilées, burkinis , curés de Saint Sulpice en soutane, grosses croix de buis des sœurs du Sacré Cœur, turbans sikhs – car il perdait contenance. Il affirmait en toutes circonstances détester les études genre, la Nuit debout, les Gay Pride et la Manif pour tous, le laxisme vestimentaire, le non redoublement et l’absence de sélection à l’université. Il ne pouvait pas plus supporter Onfray, Badiou, Edgar Morin ou Latour. Mais pas plus Finkielkraut, Zemmour, Jean d’Ormesson ou Maffesoli. On ne le recevait plus dans des repas ou réunions privées, car il coupait la parole aux hôtes, ne laissait personne en placer une. Il donnait aux gens de grandes accolades et force claques dans le dos, en appuyant ses dires par des « C’est vrai ! » « C’est bien sûr ! », « Je veux mon neveu ! ». On l’écartait aussi des réunions publiques, des rencontres, des festivals et des journées d’études, parce qu’il provoquait immédiatement des incidents en exprimant à haute voix sa haine des penseurs de gauche comme de droite qui occupaient l’espace médiatique. Il n’aimait pas Wittgenstein et voyait en lui un fossoyeur de la métaphysique. Il accusait Heidegger de nazisme, Hannah Arendt de tocade des intellectuels. Foucault l’insupportait, Deleuze lui donnait des boutons. Il n’aimait pas plus Lagasnerie que Gauchet, pas plus Commentaire  que Libé . Quand on essayait de lui conseiller la lecture de Jonathan Franzen ou de Will Self, il maugréait, éructait. Il rejetait sans ambages le scepticisme, le pragmatisme et l’historicisme et affirmait le dogmatisme, le culte de la théorie, les abstractions. L’idée que notre savoir, nos règles morales, nos impératifs puissent être hypothétiques, dépendre du contexte, social, culturel ou géographique, le rendait quasiment fou. Il refusait de faire de l’histoire, d’avoir le recul temporel de nos grands historiens, de prendre le regard éloigné recommandé par les anthropologues, et se présentait toujours comme ayant un contact direct avec les Idées en soi, sans la moindre médiation de celles d’autrui. Il détestait tout autant les hommes politiques de gauche que ceux de droite, et plus encore ceux qui naviguaient au centre. Il vomissait les communistes, mais tout autant les libéraux. Ne pouvait pas supporter les nationalistes mais encore moins les tenants du cosmopolitisme. Il ne pouvait pas plus supporter les laïcards que les tolérants, les anti-européens que les pro-européens. Il haïssait Podemos, les Indignés et Syriza, mais aussi Marine Le Pen. Il détestait le victimisme. Mais il ne pouvait pas non plus supporter les fascistes, les antisémites et le FN. Il trouvait Merkel plus molle encore que Hollande, Theresa May perfide, traitait Renzi de pizzaiolo, et n’était pas loin de préférer Trump et Viktor Orban à Clinton et Obama. Par-dessus tout, il haïssait l’idée qu’on pût être soumis à l’indécision et à l’incertitude, au doute, méthodique ou pyrrhonien, suspendre son jugement et refuser d’affirmer quoi que ce soit. Il détestait l’ironie, encore plus l’humour, prenait chaque propos pour lui, avec une susceptibilité maladive et renvoyait tout le monde dans les filets. 
   Un jour qu’il beuglait dans un cinéma ses opinions tranchées, et faisait des gestes véhéments à faire peur aux petites filles, l’assistante sociale de son quartier, qui l’avait observé depuis longtemps, convoqua la police. On le mit en stage de déradicalisation dans un château du Loir et Cher, pas loin de La Borde. 
     Il en ressortit quelques années plus tard. Il avait mis beaucoup d’eau dans son vin. Il ne buvait d’ailleurs plus que de l’eau. Il exprimait des opinions modérées, ne coupait plus la parole aux gens, les écoutait sagement, avant de répondre : « Peut-être… » « Oui, d’accord ». Quand il voulait dire quelque chose il mettait toujours des bémols, tels que « si je peux me permettre… », « Mais ne pourrait-on pas dire que…. ? » Sa démarche était devenue hésitante, amène. Il accueillait toute opinion, et les épousait toutes. Le dernier qui avait parlé avait son assentiment, mais mou, car il était prêt à changer d’avis dès qu’on lui faisait voir les difficultés de sa position. D’ailleurs il n’avait plus de position.  Il se mettait à la place des gens, comprenait leur point de vue. Il tolérait tout habit, religieux ou non, y compris la mode vintage ou Jean-Paul Gaultier. Il prônait le voile à l’université, le burkini sur les plages et même dans les cinémas, se cachait tout sein qu’il ne sût voir, mais contemplait aussi tous ceux que  l'impudeur lui donnait à voir. Il ne mangeait que du quinoa. Il feuilletait à présent Le Nouvel obs sans réagir. Il se brossait les dents avant d’embrasser, ne déposait que des petites bises sur les joues de ceux qu’il rencontrait. Au second tour des primaires et à l’élection présidentielle, il ne vota que pour des candidats incolores. Sa déradicalisation était un succès.

22 commentaires:

  1. Le radicalisme et la déradicalisation, c'est surtout un problème de langage, quand on ne sait pas bien ce qui se passe dans la tête des autres, ou dans la sienne, ou quand on n'appelle pas les choses par leur nom pour différentes raisons.
    Au XIXème siècle, les libéraux taxaient de radicalisme les républicains, parce qu'ils les prenaient pour des extrémistes, et parce que la loi interdisait de se dire républicain.
    En politique, le mot radicalisme évoque un déplacement vertical en partant de la racine des choses, mais en même temps le mouvement est horizontal, de l'extrême-gauche supposée vers le centre. Le mot va dans tous les sens.
    Le radicalisme politique est inconfortable et, d'une certaine manière, indéfinissable. Il est coincé entre la gauche et la droite, et condamné à disparaître, s'il ne tente pas de rallier les électeurs des deux bords, en brouillant le jeu politique, et en inventant l'illusion d'une troisième voie.
    D'ailleurs, le langage est l'objet d'une suspicion, parce les mots sont "has been". Ils ne rendent pas compte des évolutions de l'Histoire. L'honorable Edouard Herriot était un radical, alors que la France ne vivait plus à l'époque de la Commune de Paris.
    Si l'on est vraiment radical au sens d'extrémiste, en un sens Monsieur Prudhomme a bien raison de dire que quand les bornes sont passées, il n'y a plus de limites, ou que c'est la porte ouverte à toutes les fenêtres.
    Dans le domaine politico-théologique, on estime que les mots sont dangereux comme des bombes. On ne parle pas d'islamisation, mais de radicalisation. La déradicalisation est une promesse politique, qui a des effets invérifiables. Le mot lui-même est vague.
    A mon avis, la morale de l'histoire d'Aloys Schönfenster, qui à la fin ressemble à une épave comme Winston Smith devient un inconditionnel de Big Brother, c'est qu'en politique un rationaliste conséquent ne se paye pas de mots, parce qu'ils ne sont que des mots à ne pas prendre au sérieux, ni à leur racine, ou bien parce qu'ils sont simplement pratiques dans leur approximation. Un vrai rationaliste reste apolitique.

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    1. Le radical c'est d'abord et surtout celui qui affirme, qui juge, qui tranche, et attend un oui ou un non. Déradicalisez le, il devient sceptique, et politiquement correct ( ce qui est une version du scepticisme).

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  2. Cela rappelle presque, disons grosso modo, le récit de deconversion de Piaget.

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    1. Auriez vous la référence ? Je ne connais pas ce texte.

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    2. Jean Piaget, Sagesse et illusions de la philosophie, Paris, PUF, 1965

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    3. Je l'ai lu, mais ne me souvenais pas de cette tonalité de déradicalisation dans ce texte.

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  3. C'est dommage que vous ne détailliez pas ses amours autant que ses haines, ça aurait aidé vos lecteurs à mieux connaître le rationalisme à la Benda version 2016. Certes il y a bien eu Vuillemin et Granger mais ils datent. Seriez-vous le dernier des Mohicans ?

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  4. Non: pour me répéter : le radical est un homme de jugement. RAppelez vous La Rochefoucault : "Tout le monde se plaint de sa mémoire, mais personne ne se plaint de son jugement". Le radical en est l'expression. Il contrôle tout, et n'hésite jamais. Le déradicalisé, c'est celui qui suit ses émotions, ses amours, "parce que je le vaux bien" , "parce que c'est ma passion. Benda 2016 est le même que Benda 1867. Il ne changera jamais.

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  5. En voulant prendre l'islamisme avec des pincettes, on a préféré parler de radicalisme, mais ce faisant on a provoqué un rapprochement saugrenu avec le mouvement politique des deux Édouard (Daladier et Herriot). Sous la IIIème République, le mouvement radical s'était déradicalisé, pour ainsi dire, en glissant vers le centre de l'échiquier politique. Même si les deux Édouard se faisaient la guerre, le mouvement a souvent changé d'alliances selon les circonstances et il a dit oui à tout pour ne contrarier personne : le Front Populaire, les Accords de Munich, le maréchal Pétain, etc..
    On pourrait ajouter qu'Alain, grand ami des radicaux, était leur maître à penser.
    Le collage andersonien surprenant, qui associe Édouard Herriot et Oussama Ben Laden ,n'est pas si absurde. Il illustre la nouvelle politique américaine en matière de terrorisme, qui laisse faire le temps, parce qu' un radicalisé est toujours un centriste en puissance.

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  6. "Radical" est un terme très contextuel. Jadis il désignait le radicalisme politique en France pendant la troisième république, qui n'avait rien de très radical, car c'était du socialisme assez modéré par rapport au communisme, mais radical néanmoins par rapport à la droite orléaniste. Cela ne l'a pas empêché d'avoir des mesures radicales: Combes était rad soc. Alain aussi. Sa phrase fameuse "penser c'est dire non" pourrait servir de devise à Aloys Schönfenster. A cette nuance près qu'Alain, tout en prêchant le refus (notamment de la guerre) était assez éclectique et conciliant, et finalement bien sceptique. Ses héritiers sont les sceptiques que C. Tiercelin dans Le doute en question appelle "souriants". Les radicaux islamiques sont tout sauf modérés. Mais , question pour le lecteur, un islamiste modéré, tel que le Ben Abbes dépeint par Houellebecq dans Soumission , est-il modéré ou radical ?

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  7. Dans son roman décliniste, Houellebecq montre que Ben Abbes a une stratégie légaliste, mais que son but est le même que celui des djihadistes, à savoir la conquête de l'Europe élargie au bassin méditerranéen, avec l'islam comme religion officielle et l'application de la loi islamique à tout le monde. Les moyens de Ben Abbes sont modérés, mais ses fins sont radicales. Houellebecq le décrit comme l'homme politique de France le plus habile et le plus retors depuis Mitterrand, car il sait utiliser la soumission complice des élites validée par le vote du peuple.
    Son parti de la Fraternité rappelle le mouvement des Frères Musulmans, dont est issu Tariq Ramadan. Comme lui, à qui le Qatar a offert une chaire dans l'étrange système éducatif britannique, il fait passer l'islamisation par l'Université. Le mouvement des Frères Musulmans, c'est l'espoir mythique de l'islam social et ouvert, comme il y a un salafisme modéré et quiétiste.
    Ce qui étonne chez Houellebecq dans son livre, c'est qu'il se sorbonnise. Lui qui se vantait de n'avoir lu que de la science-fiction anglo-saxonne dans sa vie, se met à découvrir notre littérature "fin de siècle" et celle des historiens de la chute de la République romaine et de l'avènement d'Auguste. A croire que si nous avions continué d'apprendre le latin et le grec au collège, nous n'en serions pas là.

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    1. Je n'ai pas une grande connaissance des écrits de Houellebecq, mais savez vous qu'un de ses grands auteurs est Auguste Comte, qui prônait une sorte de religion sécularisée , une alliance avec les jésuites pour une religion de l'humanité? Son héros de soumission accomplit l'idéal comtien et le trouve dans l'islamisme "modéré". Je ne serais pas étonné que Houellebecq approuve son héros. L'hésitation du héros entre catholicisme décadent à la Huysmans et l'islamisme moderne n'est pas mal vu. entre les deux il n'y a que l'agent de la DST qui aime les confits de canard du Sud Ouest.

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    2. "l'agent de la DST qui aime les confits de canard du Sud Ouest."
      Déjà le pape Jean XXII, Duèze, originaire de Cahors était un "radical" rad-soc...!
      Nihil novus sub sole.

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    3. Je pense que les journalistes et hommes politique de nos jours, qui ont utilisé ce terme de "radicalisation" et surtout son antonyme " déradicalisation" n'ont aucune idée des connotations gasconnes de ces termes. Mais peut être qu'on aurait jadis pu parlé de déradicaliser le duc de Guise, ou le colonel de la Roque. Le radicalisme en effet va avec des ligues.

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    4. comptez sur moi pour être immuable

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  8. Alain défendait ce qui est peut-être aujourd'hui la philosophie ordinaire des profs de philo du secondaire.
    Touche-à-tout par fonction, payés pour s'enflammer en expliquant tour à tour l'allégorie de la caverne, le cogito, etc., à la différence du prof d'université installé dans un auteur ou dans un problème, le prof de philo du secondaire entre dans les raisons des uns pour en sortir illico afin de présenter les raisons des autres. Jamais longtemps quelque part, il a un éclectisme d'apatride. Donnez-lui la tâche d'expliquer un auteur pendant une année, alors il sera porté par sa spécialisation institutionnelle à acquérir une identité moins fluide.

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  9. Mais ce touchatoutisme , si vous me passez l'expression est l'essence de l'enseignement secondaire. bien fait il forme les jeunes têtes. Cela a marché pendant près d'un siècle de Lagneau à Canguilhem , disons. Après ce n'était plus possible quand cet enseignement a dû se faire sans filet - c'est à dire sans l'arrière plan de littérature, de rhétorique, de latin, d'histoire , souvent de sciences qui était nécessaire pour passer à ces abstractions. Mais détrompez vous si vous pensez qu'à l'université les problèmes sont différents.

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  10. La gastronomie du Sud-ouest, oui, mais si Ben Abbes proposait de créer un Ministère du Couscous, j' aurais un long moment de doute dans l'isoloir.
    Cela dit, s'il y a eu du terrorisme chez nos républicains historiques, c'était pendant la Terreur d'État de la Ière République. Aux alentours de 1840, les premiers radicaux comme Ledru-Rollin acceptaient plutôt l'héritage de la première révolution, celle de 1789.
    Tout comme Auguste Comte, d'ailleurs, que Houellebecq utilise pour sa démonstration. Mais s'il semble avoir de la sympathie pour sa pensée et pour le travail de François, le spécialiste du décadent Huysmans, c'est parce qu'il peut récupérer des maillons et combler les grands trous de sa démonstration.
    La religion positiviste serait une passerelle entre l'islamo-gauchisme des élites et l'islamisme. Mais les critiques ont signalé deux trous béants dans le raisonnement de Houellebecq. Par quel enchaînement de causes le peuple va-t-il valider par son vote la défaillance des élites, alors qu'en France il ne leur a jamais fait de cadeaux ? Et comment les femmes vont-elles accepter de rentrer au foyer, pour faire uniquement des tâches ménagères en tenue de combat ?
    Quand on se penche sur l'histoire des décadents, on voit qu'ils ont tout essayé, qu' ils sont passés d'un extrême à l'autre, mais on ne trouve pas l'islam dans le fatras des sectes ésotériques et religieuses de l'époque. Ou alors, il passait par le filtre esthétisant de l'orientalisme, comme chez le Sâr Mérodack Joséphin Péladan, Pierre Loti ou le maréchal Lyautey, qui construira la Mosquée de Paris.
    Les extrémistes politiques d'alors étaient les anarchistes.
    Il faut dire que l'islamisme politique que nous connaissons naîtra dans la deuxième moitié du XXème siècle.
    Dans la première moitié du siècle, il faudrait voir le cas de T.E. Lawrence, qui était certainement musulman, et qui reliait bien l'islam à la politique et à la guerre, ou plutôt à la guérilla.
    Si l'on revient en France, des chercheurs ont identifié un oncle de Marcel Proust qui vivait comme un musulman en Beauce. Pour Proust, à part Swann et Guermantes, il y avait aussi le côté de la Mecque.

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    1. Je crois que Pierre Loti est un cas intéressant. Mais avant, vous avez le voyage en orient de Nerval, Delacroix, Flaubert, et l'expédition de Bonaparte en Egypte. Mais ce n'était pas, en effet, un orientalisme politique. Même René Guénon, Massignon ne l'étaient pas nettement. Il a fallu aussi que l'histoire mette en branle le monde musulman aussi.

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  11. À cause de leur participation à la Commune de Paris, les radicaux ont conservé pendant longtemps une couleur rouge.
    Il faudrait également parler de leur lien avec la franc-maçonnerie. Aujourd'hui, pour ce qui est des sociétés secrètes, les complotistes craignent surtout les Illuminati.

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  12. Gambetta, Clemenceau, Combes, Briand, Herriot, Daladier, Mendès France, Robert Fabre, Jean-Jacques Servan Schreiber, cherchez l'intrus.

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