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samedi 30 avril 2016

Maîtres et disciples




    La récente affaire Benedetta Tripodi  conduit, entre autres, à réfléchir à nouveau à la question suivante : les maîtres sont-ils responsables des errements de leurs disciples ? Imaginons un instant  que Benedetta Tripodi n’ait pas été le prête-nom de deux plaisantins désireux de montrer que la prose badiouesque produit, directement chez son auteur et indirectement chez ses imitateurs, des non-sens qui signalent qu’il y a quelque chose de pourri dans le royaume des lettres. Imaginons que Benedetta Tripodi ait été une vraie disciple de Badiou, qui par enthousiasme et ferveur imitatrice, commet, par naïveté, un article où elle croit servir la gloire de son maître, mais qui en fait le dessert, tant il est (l’article) aberrant. Tel l’ours de la fable, croyant bien faire, elle provoque à son insu une crise dans les études badivines. Pire : son maître la renie, et proclame que la revue Badiou Studies, pourtant consacrée à sa personne et à son œuvre, n’est qu’une feuille sans intérêt, qu’il ne lit pas, et que sa présence au comité de celle-ci est purement décorative. Il ne la traite pas de « ratée » et de « sous-fifre de la philosophie académique », mais il la renie.

    Le maître n’est-il pas responsable, par ses écrits et sa posture magistrale, des écrits de ses disciples ? N’est-il pas responsable aussi bien des bonnes imitations que des mauvaises ? Des bonnes interprétations de sa doctrine comme de celles qui s’égarent ? Alain Badiou, en préfaçant laudativement les œuvres de ses disciples (comme Quentin Meillassoux), mais en se démarquant dédaigneusement d’une revue à lui consacrée, semble faire deux poids deux mesures. La question de la responsabilité des maîtres fut posée par Paul Bourget dans son fameux roman Le disciple (1889),  qui met en scène un jeune homme exalté par les doctrines matérialistes de son professeur Adrien Sixte – double à peine déguisé de Taine -  et qui pratique une expérience de psychologie sur la naissance de la passion sur une jeune fille, ce qui la conduit au suicide et à l’accusation de meurtre du disciple. Sixte finit par réaliser sa culpabilité dans l’instillation de doctrines naturalistes subversives, fond en larmes à la fin du roman, donnant évidemment raison à tous ceux qui voyaient dans le déterminisme tainien la ruine de la morale et des valeurs sociales. Comme le dit Pierre Macherey, dans un commentaire éclairant : 

   « Si le roman de Bourget, dont les faiblesses nous paraissent évidentes, a tant frappé les esprits, c’est parce qu’il développait, en relatant une sorte de fait-divers, cette thèse radicale : les maîtres, entendons les maîtres à penser, portent l’entière responsabilité des erreurs de leurs disciples, y compris éventuellement les erreurs d’interprétation que ceux-ci commettent à propos du contenu de leurs doctrines » [1]

      La querelle du disciple fut lancée, outre par une lettre peinée de Taine se défendant d’avoir, par son déterminisme psychologique, ruiné la morale, voir ed. Livre de poche p. 361 sq. ),  et par Brunetière, qui l’accusera précisément de cela [2]. Anatole France répondit à Bourget et à Brunetière, prenant le parti de Taine : «  Il ne saurait y avoir pour la pensée de pire domination que celle des mœurs » (« La morale et science, in La vie littéraire, t. 3, p.67). Durkheim, dans un texte sur Taine  statua : » Le héros du Disciple, qui a ouvert la campagne il y a environ neuf ans, n'est pas seulement un triste caractère, c'est un médiocre esprit, un mauvais élève qui n'a pas compris son maître » (« L’empirisme rationaliste de Taine », La revue Blanche 1997, in Textes 1, ed de Minuit). 

     N’en est-il pas de même de Benedetta Tripodi ? Elle n’a rien compris à la profondeur de la pensée de Badiou.  Que l’on compare ses élucubrations délirantes sur l’être féminin et le non-être queer avec ce que dit Badiou lui-même du même sujet, on ne pourra qu’être frappé du contraste entre la prose limpide du penseur français et la confusion noire de notre théoricienne badivine en herbe. Qu’on en juge, par exemple, par une préface donnée par Alain Badiou en 1999 à Qu’est-ce qu’une femme, Traité d’ontologie (l’Harmattan 1999) de Danielle Moatti-Gornet  : 

« Ce qui enfin tient lieu d'idéalisme allemand est la philosophie française contemporaine, en particulier ma propre entreprise. Danièle Moatti-Gornet en retient quelques options fondamentales:
- Que s'agissant de quelque étant que ce soit c'est de son être qu'il doit être question.
- L'opposition de l'entrée axiomatique et de l'entrée définitionnelle.
- Que tout ce qui touche à la vérité doit se voir assigner comme concept une numéricité. S'agissant de "femme" cette numéricité est 1, - 00, 00, dont toute la thèse consiste à décliner la variation et à
vérifier la pertinence ontologique.
   L'ordre du livre est tout à fait frappant. Il part du mythe, passe aux mathématiques et revient à la situation concrète. La longue analyse des mythes est tout à fait remarquable. On notera qu'elle propose un enjambement judéo-grec (Hava et Rébecca d'un côté, les Labdacides de l'autre), enjambement certainement essentiel pour la pensée de Danièle Moatti-Gornet. L'interprétation de la Genèse est particulièrement forte. Hava permet d'établir le point clef que la femme n'est pas seconde mais qu'elle est bien plutôt l'être du Deux. Dans la partie mathématique on note que l'énoncé lacanien "La femme n'existe pas." relève de la théorie des Catégories, à laquelle Danièle Moatti-Gomet oppose une ferme conception ensembliste. On y trouve aussi une clarification nécessaire du lien entre le féminin et l'infini. » 

   Voilà en effet qui est autrement plus clair que la prose pénible de Tripodi. 

    La conclusion s’impose, contre Bourget et Brunetière : un auteur d’idées n’est jamais responsable de ce que font de ses écrits ses disciples quand ils interprètent mal. Cela vaut pour Marx lu par Lénine, pour ce dernier lu par Mao, et ce dernier lu par Pol Pot. Nietzsche n’est pas responsable de ses lecteurs antisémites et nazis, Freud n'est pas responsable des psychanalystes charlatans, Heidegger n’est pas responsable des heideggeriens français. Badiou de même n’est pas responsable de Benedetta Tripodi. 


      Macherey commente fort bien : "En  donnant à leur maître une représentation dérisoire, et insupportable d’eux-mêmes, les disciples s’élèvent au rang de maîtres des maîtres, en les forçant à comprendre ce qu’ils voudraient bien continuer à ignorer : leur faillibilité d’infaillibles qui se trompent parce qu’ils ont raison."

                                                   Benedetta Tripodi, Gettierisée en gare
 


[1] Pierre Macherey « Peut-on encore aujourd’hui lire le disciple de Paul Bourget ? » in : Le Trimestre psychanalytique, publication de l’Association freudienne internationale, Paris, 1993, n°2, p. 63-70  http://stl.recherche.univ-lille3.fr/sitespersonnels/macherey/machereybiblio54.html 
De manière surprenante, Antoine Compagnon, dans son introduction à son édition du Disciple ( Livre de poche 2010, p. 27) fait un contresens sur ce que dit Macherey, qui paraphrase ici la position de Bourget . Compagnon a l’air de dire que c’est la position de Macherey lui-même.
[2]  Brunetière relayait en cela Monseigneur Dupanloup , évêque d'Orléans qui fit, peut-être autant que Jean d'Arc, la gloire de la ville et qui avait publié  en 1863 un Avertissement à la jeunesse et aux pères de familles sur les attaques dirigées contre la religion par certains écrivains de nos jours, dirigé contre Taine, Renan et Littré, et qui valut au premier le refus d'une nomination à l'Ecole polytechnique. Quelle satisfaction de voir qu'à l'époque on écoutait encore l'Eglise! 

36 commentaires:

  1. Puisqu'il est question, parmi d'autres exemples, des « lecteurs nazis » de Nietzsche, il faut peut-être rappeler qu'un des ressorts passionnants de la Corde (Rope), film réalisé par Hitchcock en 1948, apparaît dans la scène finale où Rupert Cadell (interprété par James Stewart) découvre avec horreur dans le personnage de Random Shaw (John Dall) le rejeton monstrueux de son propre enseignement. D'autant plus horrifié qu'il s'est livré complaisamment quelques scènes auparavant avec son « disciple » et en présence d'invités de plus en plus embarrassés par la tournure que prend la discussion, à un échange dont le sujet était la justification du meurtre, agrémentée de références à Nietzsche. Il va de soi que le dégoût éprouvé Rupert Cadell n'est pas seulement dû à la découverte du meurtre mais à la conscience de sa propre responsabilité dans l'affaire...

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  2. Oui, excellent exemple. J'ai cherché des cas où le crime d'un disciple révèle les défauts de l'enseignement du maître, et j'avais oublié celui là, qui est cependant fictionnel. L'affaire Chambige du Disciple ne l'était pas. Je suis preneur de tout autre cas où un enseignement intellectuel a produit, indirectement ou pas, un crime.

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  3. Dans la série des ennuis que le disciple attire au maître, il y a l'histoire de Regius, qui faillit faire brûler Descartes pour athéisme et matérialisme. Était-ce vraiment le fond de la pensée de Descartes ? N' existe-t-il pas un droit à la nuance ? Mais dans l'Affaire Badiou, on dirait que le maître fait pire que la prétendue disciple.
    Le livre de Bourget, qui a été un rare roman à thèse réussi, partait d'un fait divers réel. C'était un roman à clés, qui valut aussi au malheureux Théodule Ribot d'être reconnu sous les traits de Sixte ! Il faut reconnaître que le roman à clés est dangereux.
    L'intrigue du "Disciple" rappelle vaguement l'histoire de Julien Sorel, que Greslou prend pour modèle. Mais sa stratégie rappelle surtout celle de la Marquise de Merteuil chez Laclos, cette intellectuelle psychopathe qui raffole faire des expériences sur les gens.
    Parmi les oeuvres qui ont repris l'histoire du "Disciple", il y a eu, bien sûr, le film d' Hitchcock et un roman poussiéreux de D'Annunzio.
    Mais d'autres oeuvres ont montré, de façon moins brutale et moins mécaniste, les dégâts qu' un maître provoque chez tout le monde à travers son disciple. Le livre du symboliste Rémy de Gourmont, "Sixtine, roman de la vie cérébrale", qui suit de peu "Le Disciple", montre même la pédagogie inversée du disciple qui pervertit le maître. Il est vrai que le maître s'appelle Sabas Moscowitch, double à peine déguisé de Sacher Masoch !
    Pierre Macherey était le disciple d'Althusser, qui eut la fin dramatique que l'on sait en passant lui-même directement à l'acte, fin dans laquelle certains virent la conséquence de sa pensée. Du crime privé, on passait au crime politique, qui le permettait en justifiant l'immoralisme.
    Faut-il faire une analogie entre les couples Taine-Chambige et Marx-Pol Pot ?
    Nietzsche admirait Bourget. Cela fait partie de la curiosité des intérêts de Nietzsche, que Jules Lemaître expliquait à sa façon : à la Gare de Sils-Maria, Nietzsche ne trouvait que cela à lire !

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    1. Mais non, Sixte c'est Taine. Possible que Ribot soit aussi visé, mais Taine s'est reconnu ( voyez sa lettre à Bourget dans l'édition Livre de poche)
      oui , c'est pas mal vu, la Merteuil comme expérimentatrice scientifique, je n'y avais pas pensé.
      Merci pour les références à Régius, D'Annunzio et de Gourmont, qu'il me faudra creuser. Nietzsche avait de drôles de goûts: aimer Bizet plutôt que Wagner, faut le faire!

      Mais ce que je cherche , ce sont de vrais crimes de disciples

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  4. Le scénario de La corde n'était pas non plus de la pure fiction : la pièce de Patrick Hamilton (Rope's End, 1929) qu'a adaptée Hitchcock dans son film, s'inspirait elle-même de l'affaire Leopold et Loeb (1924), arrêtés et condamnés à l'âge de 19 et 18 ans pour l'enlèvement (avec demande de rançon) et le meurtre de Bobby Frank, un adolescent de 14 ans. Le caractère crapuleux du crime ne faisait aucun doute mais on apprend que la seule motivation , au dire des deux meurtriers aurait été de prouver leur supériorité en commettant un crime parfait. On ne trouve pas cependant chez eux de référence prestigieuse à quelque penseur que ce soit pour cautionner leur acte !...

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    1. Macherey mentionne un autre cas, plus parlant , qui n'est pas le même que l'affaire Chambige contée par Compagnon . je cite Macherey :

      A l’origine de l’histoire racontée par Bourget, on a identifié une affaire criminelle qui avait eu un certain retentissement une dizaine d’années auparavant : l’affaire Lebiez. En 1878 une loueuse de garnis, la veuve Gillet, avait été assommée à coups de marteau par deux bacheliers déclassés dont l’un, Lebiez, venait peu avant son arrestation de donner une conférence publique, dans une salle de la rue d’Assas sur “Le darwinisme et l’Eglise”, et devait au cours de son procès justifier son acte en revendiquant les doctrines de la lutte pour la vie. La justice française aurait-elle pu alors appeler le célèbre naturaliste anglais à témoigner, à charge ou à décharge, au procès de son “élève” et l’amener à reconnaître les effets dévastateurs produits, même si c’était au prix d’une interprétation abusive, par la théorie de l’évolution ?

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    2. Cela ressemble plutôt mot pour mot à une citation du livre de Jean Paul Cointet, Hippolyte Taine, Un regard sur la France paru chez Perrin en 2012

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    3. En effet, et p. 165 de ce livre. Mais votre soupçon est vain. Macherey écrit cet article en 1993....Voyez la référence dans mon billet. Donc ce serait plutôt Cointet qui aurait copié. Mais le texte ne se recoupe que sur trois ou quatre lignes factuelles.

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    4. Merci pour les dates que j'aurais dû vérifier en effet ...

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  5. En effet, il faudrait puiser dans les faits divers, pour faire l'histoire des crimes gratuits inspirés à leurs auteurs, consciemment ou non, par les écrivains, les philosophes ou les cinéastes, et même par les savants. Dans le cas de Darwin, il y a dévoiement de sa théorie en un darwinisme social, qui inspirera le nazisme. Mais en général, il y a toujours l'influence de Nietzsche et de Dostoïevski, avec son Raskolnikov de "Crime et Châtiment", et le désir de se prouver sa liberté dans un monde où Dieu est mort. C'est le sens du crime gratuit de Lafcadio, dans "Les Caves du Vatican" de Gide. Les Surréalistes le trouvèrent intéressant, comme les crimes de Fantômas, qui n'avait pas de maître identifié, mais qui posera le problème de l'influence du cinéma sur la criminalité. En marge du surréalisme, le groupe Acéphale de Georges Bataille devait en principe se cimenter par un sacrifice humain. On ne saura jamais s'il est passé à l'acte.
    Paul Bourget était certainement un lecteur de Dostoïevski, car le roman russe était alors à la mode.
    Le film d'Hitchcock s'inspire de la théorie du crime parfait, qui n' a ni mobile ni traces, qui n'est jamais découvert et qui donc n'est pas vraiment un crime. On peut s'appuyer sur Nietzsche pour la défendre, mais elle a été surtout produite et enrichie par le roman et le film policier.

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  6. oui, mais vous me trouvez là des criminels de roman. Ce qui m'intéresse ce sont des criminels "en vrai".
    Si les protagonistes de "de sang froid" de Capote avaient lu , mettons, Faulkner, ou si Moosebruger avait lu Nietzsche, ou encore si Violette Nozières avait lu Bergson, si Landru avait lu Ribot, ou Petiot Maurras, je serais interessé . Le crime d'un disciple ne peut pas être gratuit. Mais evidemment on peut penser que Lafcadio a a inspiré pas mal de terroristes. Quant au Vieux de la Montagne, son seul défaut est de ne pas avoir écrit de roman ou de traité de philosophie, car ses Assassins auraient été le candidats rêvés. En effet revenons à de Quincey.

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    1. Muhammad al-Shahrastani, philosophe et théologien du XIIème siècle, a transmis une portion de l'œuvre du Vieux de la Montagne, Grand Maître de l'Ordre des Assassins, dans le tome 1 de son " Livre des religions et des sectes" (Kitab al–Milal wa al-Nihal).
      Une traduction, sponsorisée par l'UNESCO, de ce Livre par Gimaret, Monnot et Jolivet est parue aux Editions Peeters en Belgique.
      Guy Monnot avait enseigné à l'EPHE. Le Livre doit être à la bibliothèque de l'EPHE.
      Le fondement de la doctrine des Assassins, selon Le Couteulx de Canteleu, qui a été redécouvert par Umberto Eco dans "Le Pendule de Foucault" serait : "Rien n’est vrai ni défendu, tout est permis.".
      Les Assassins étaient une secte mystique d'Ismaéliens dissidents. S'étant alliés aux Templiers, eux aussi portés sur la mystique, ils les initièrent au culte du Baphomet, que Pierre Klossowski rapprocha de la théorie de l'éternel retour nietzschéen dans un livre célèbre. Les Templiers s'étaient imprégnés des cultures d'Orient et il n'avaient plus qu'un catholicisme de façade.
      Pour ma part, j'ai initié mon frère à la théorie de Le Couteulx, prolixe sur une époque aussi incertaine et reculée, du Vieux de la Montagne, et selon lui, à l'époque, sur la Montagne c'était la Nuit des Longs Couteulx...

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  7. Milton Friedman & les Chicago boys.

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    1. soit, mais sont ils partis avec la caisse?

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  8. Pour savoir tout cela, il faudrait étudier les travaux des criminologues. Ceux de Cesare Lombroso sont trop anciens, mais il étudiait aussi les génies du mal, les criminels à idées, comme Lacenaire, dandy cynique qui était fortement influencé par les philosophes athées du XVIIIème siècle, mais qui par ses crimes dénonçait aussi les valeurs des Lumières, lesquelles liaient savoir et moralité.
    Actuellement, l'école française de criminologie, dont le pape est Alain Bauer, s'intéresse surtout au terrorisme, qui est par excellence le crime d'idées.
    Chez nous, il y a eu également la Bande à Bonnot, qui avait des idées anarchistes. Selon Michel Foucault, Lacenaire fut le premier criminel bourgeois instruit. Il pensait peut-être aussi à Pierre Goldman. D'autre part, on dit que Mesrine avait des idées, et qu'il écrivit un livre, "L'instinct de mort".
    Pour pouvoir suivre les conférences d'Alain Bauer à l'Université de tous les savoirs, à la TV, il fallait se lever de bonne heure. Comme pour entendre certain spécialiste de la responsabilité des croyances...

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    1. oui, mais cela ne remplit pas ma bill : il me faut des criminels qui soient des disciples de quelque tête pensante. si vous me dites que Vidocq était disciple de Royer Collard et Lacenaire de Destutt de Tracy, parfait

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  9. Ce seraient les philosophes du XVIIIème siècle, comme Helvétius et Diderot, qui auraient permis à Lacenaire de justifier ses crimes par l'athéisme. Et il y eut la Révolution, école du crime. Il faudrait lire ses Mémoires, disponibles en Kindle. Il avait eu le temps de les écrire en prison et elles firent scandale.
    Au cinéma, il y eut un Lacenaire célébrissime.
    En prison, Lacenaire s'entretint avec Raspail. Que se dirent-ils ? Il y aurait une pièce à écrire.

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  10. A verser au dossier, un article de Marc Angenot
    http://www.persee.fr/doc/litt_0047-4800_1983_num_49_1_2185

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  11. Merci, excellent article. J'aime l'expression "assassinat symbolique". Un canular aussi est une forme d'assassinat symbolique. L'entartage aussi, mais en plus fruste.
    Dans ce billet j'ai manqué de me servir d'une référence très importante: Gisèle Sapiro, La responsabilité de l'écrivain, Seuil 2012. Dans ce livre Gisèle Sapiro étudie les conditions juridiques d'émergence d'une responsabilité des auteurs, et notamment parle du procès de Madame Bovary, vingt ans avant l'affaire du Disciple. Un romancier n'est pas la même chose qu'un philosophe, mais on leur reproche dans les deux cas de pervertir la morale et la jeunesse.

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  12. À mon avis, on fait fausse route, en suivant la piste des génies du mal, des criminels à idées. Il étaient tout, sauf des disciples dévoyés. Lacenaire, le poète-assassin maudit qui fascina les Romantiques, avait une personnalité très charpentée. Il empruntait des arguments aux philosophes, pour finir de scandaliser la société de son temps. Avant lui, Sade s'était déjà servi de la philosophie des athées matérialistes du XVIIIème, pour étayer son sadianisme.
    Nos braqueurs philosophes du XXème siècle ne furent pas non plus des disciples.
    Par contre, Lacenaire fut un maître, dont l'œuvre fut éditée malgré la censure, et qui eut de nombreux disciples chez les apprentis philosophes du XIXème siècle. Dans "Crime et Châtiment", il ne fait pas de doute que Raskolnikov est la représentation du disciple russe de Lacenaire. Et quand Ivan Karamazov dit "Si Dieu n'existe pas, tout est permis", il ne fait que développer la pensée de Lacenaire.

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    1. Si Lacenaire se réclame d'Helvétius, ou si un sadique se réclame de Sade, un masochiste de Sacher Masoch, cela tombe dans mes exemples. Mais ce que j'aimerais c'est un accusé qui dans le prétoire dirait : "J'ai fait cela par car j'ai beaucoup lu Michel Onfray, qui recommande de jouir sans entraves" ou un avocat qui dirait " Monsieur le président, ce n'est pas sa faute, il a trop lu Badiou"

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    2. Je ne suis pas juriste, mais je me demande si l'aveu sincère d'excès de lecture d'Onfray ou de Badiou, de la part de l'accusé ou de son avocat pour sa défense, serait le meilleur moyen de s'assurer l'indulgence du Tribunal. Si l'accusé n' a aucune incapacité, et si les experts l'ont déclaré sain de corps et d'esprit, il sera jugé comme un adulte responsable. À mon avis, s'être conduit comme un idiot manipulable, ou chercher à se faire passer pour tel, constituerait plutôt une circonstance aggravante.
      Sur le site de l'émission de TV "Faites entrer l'accusé", qui raconte de bien étranges affaires judiciaires, je vais chercher une histoire de ce genre.

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    3. Sauf si le tribunal admettait que ces auteurs sont sulfureux ! A l'époque de Bourget les tribunaux admettaient que la lecture des auteurs condamnés par Mgr Duplanloup était dangereuse, tout comme la lecture de Madame Bovary ou des Fleurs du Mal avant. Alors de deux choses l'une : ou les moeurs ont changé , et nous sommes capables de tolérer des farines bien plus fortes que nos ancêtres, ou bien les auteurs en question sont devenus d'une telle banalité et d'une telle innocuité qu'on les mettrait entre toutes les mains. Je penche pour la seconde hypothèse. Imaginez l'absurdité d'une manchette qui dirait "la lecture d'Onfray le conduit au meurtre"

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    4. D'après ce que je vois des affaires judiciaires, l'emprise de gourou ou de conjoint violent sur des personnes adultes, consentantes et jouissant de toutes leurs facultés, n' exempte pas celles-ci d'une part de responsabilité, surtout quand l'emprise a duré vingt ou trente ans. Dans nos procès, les jurés et la Cour sont d'accord là-dessus. On peut trouver excessif le rôle de la responsabilité de chacun dans notre société, mais à l'époque du "Disciple", que gagnait-on, dans un procès, à invoquer l'influence néfaste des écrivains ? Avait-on des circonstances atténuantes ? Était-on acquitté à cause des "abus intellectuels" ? À mon avis, cela ne devait pas empêcher la dureté des verdicts de la Justice, envers tout le monde.

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    5. Je vous conseille la lecture du dossier du Disciple en édition de poche, par Antoine Compagnon. Il apporte des informations intéressantes, comme le livre de Sapiro. Mais je pense que la lecture des mauvais auteurs avait plus de sens pour l'accusation que pour la défense. des arguments du genre " mon client a trop lu "Taine et Renan ", mon client a trop lu "Marx et Engels" n'auraient pas passé la rampe. Ce sont les auteurs qu'on accusait, pas leurs lecteurs, qu'on ne défendait pas non plus pour avoir pratiqué le vice impuni de lecture, comme dira plus tard Larbaud.

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    6. À la Belle Époque, chez nous il y eut aussi les récits des romanciers qui prirent pour modèle les actes terroristes.
      Emile Henry, le Saint-Just de l'anarchie, Auguste Vaillant, qui lança une bombe à clous au Palais-Bourbon, Caserio ou Ravachol, qui devint un mythe à l'égal de Lacenaire, revendiquèrent leurs actes et les lectures de Kropotkine, Élisée Reclus et autres, qui les avaient inspirés.
      Leur histoire a ainsi été reprise dans quelques livres intéressants, qui ont été réédités, comme "Les Âmes Perdues" et "Le Bilatéral, Mœurs Révolutionnaires Parisiennes" des frères J.-H. Rosny, qui écrivirent aussi des romans préhistoriques ou de science-fiction, et qui inventèrent le néologisme "attentateur". D'autres auteurs ont été réédités, mais leurs livres sont caricaturaux, ou bien ce sont des romans sans talent, à thèse ou engagés, qui tentent de comprendre l'anarchisme.
      En ce qui concerne le Vieux de la Montagne, il dirigeait l'Ordre des Assassins, créé par Hassan ibn al-Sabbah. L'Ordre eut affaire aux Templiers, mais si l'on en croit Le Couteulx de Canteleu, dans son livre célèbre sur les sectes et les sociétés secrètes, son histoire est beaucoup plus compliquée que celle que nous racontent les ouvrages d'Histoire.

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  13. Dans un article intéressant consacré à Chesterton et Nietzsche, Didier Rance, auteur d'un Nietzsche et le crucifié aux éditions Ad Solem, évoque brièvement D.H.Lawrence, auquel l'influence de Nietzsche inspire les propos suivants: « D.H. Lawrence se dit « engrossé » et « libéré du christianisme » grâce à lui [Nietzsche] et imagine des « chambres de mort » où seront conduits les malades et les estropiés pour y être exterminés… »
    Il est dommage que l'auteur ne donne pas la source de cette « imagination » involontairement prophétique, mais le ton...imprécatoire ressemble à celui qui caractérise Apocalypse, un texte de Lawrence publié en 1929 (un an avant sa mort), préfacé par Deleuze, aux Editions Desjonquières, 2002.
    http://www.fabula.org/actualites/dh-lawrence-apocalypse-presentation-de-g-deleuze_3941.php

    Sachant qu'il n'est pas sûr que ce soit la bonne référence, si quelqu'un la connaît...

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    1. Si l'on cherche une incarnation de Greslou dans l'actualité récente, il faudrait s'atteler à l'affaire du Norvégien Breivik, qui a beaucoup lu avant de commettre ses crimes. La presse dit qu'il se serait inspiré d'un roman raciste américain. L'inspiration littéraire de son geste est si évidente, que des écrivains se mettent dans sa peau, ou bien font carrément son éloge. Breivik a au moins lu Hobbes, mais il se sert de beaucoup d'auteurs, dont il fait ses complices. Il faut dire que son projet est de nous rendre tous complices de lui !

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    2. oui, c'est une bonne idée. en effet Breivik avait des pages et des pages de manuscrits délirants, racistes et pseudo théoriques. Mais les nazis aussi, tout comme Hitler. Pourtant on ne peut pas dire que leurs "oeuvres" criminelles aient été inspirées par une seule doctrine, à part l'antisémitisme. Sauf s'il fallait remonter aux théoriciens du XIX, Gobineau, Drummont ( que Bernanos appréciait fort). Les nazis ne suivaient pas Rosenberg, c'est plutôt lui qui leur apportait des justifications post hoc. Cependant il y a tout un fourbi d'heroic fantasy dans ces cervelles . Je distinguerais les thèmes racistes, antisémites etc, et les doctrines. Si un assassin venait au tribunal expliquer que ses meurtres sont inspirés par alexis carel , ce serait plus proche du cas de Sixte. Il faut une relation maître-disciple. Mais cela marche aussi, je crois avec la scientologie, avec Lacan, et aux charlatans.

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    3. Selon Bernanos, Hitler avait déshonoré l'antisémitisme, car, d'après lui, il y avait un antisémitisme raisonnable. C'était assez étrange.
      Breivik représente une forme de néonazisme post-moderne. Il dilue ses sources d'inspiration, mais il ne trompe personne, car son maître à penser reste Hitler. D'ailleurs, Hitler n'était pas si éloigné de lui, si l'on considère qu' à la fin de la Guerre, les Allemands tuaient d'autres Allemands qui, en principe, n' entraient pas dans la catégorie des personnes à éliminer, selon leur idéologie. Mais j'admets que la relation politique, entre un dictateur et son fanatique, est plus floue et moins directe que la relation entre Sixte-Taine et Greslou.

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    4. Bernanos, je crois, avait une position un peu comme celle de Léon Bloy, Le salut par les juifs. Mais Bloy était contre Drummont. En tous cas, ces gens avaient une pensée un peu plus complexe que les antisémites ultérieurs.
      sur les nazis, vous vous trompez : Goebbels dans son journal considérait que les juifs allemands avaient plus le droit de ne pas être exterminés que les juifs de l'Est. Même dans leur folie antisémite, il conservaient le sens de la germanité !

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    5. Si l'on revient à l'Affaire Chambige, on peut dire que le suicide à deux à la Mayerling était dans l'air du temps, à la fin du XIXème siècle. Ce sera aussi le thème de la pièce "Axël" de Villiers-de-L'Isle-Adam, qui inspirera tout le théâtre symboliste.
      Dans le bazar romantique de la culture d'Hitler, il y avait aussi le projet d'entraîner la nation allemande dans son suicide, à la fin de la Guerre.

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    6. oui oui Götterdämmerung et tout le toutim

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  14. Il ne faut pas seulement que les idées du maître aient inspiré les disciples, mais que ceux ci , une fois sur le banc des accusés évoquent le maître comme leur guide. Je n'ai jamais entendu dire qu'à Nuremberg un des accusés ait soutenu que sa lecture de Nietzsche lui a fourni des motifs pour exterminer des populations de "faibles".
    Mais on pourrait imaginer des faucheurs de maïs OGM se réclamant de Heidegger. Cela ne s'est pas vu, à ma connaissance.

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  15. À Nüremberg, chez les accusés, tout le monde fit du présentéisme contemplatif. Personne ne reconnut quoi que soit, et surtout pas d'avoir été inspiré par le nietzschéisme, qui fut condamné comme source de l'hitlérisme. Seul Albert Speer sauva sa tête en plaidant responsable, mais non coupable. Il avait toujours raté, paraît-il, les réunions d'Himmler portant sur la solution finale.
    Les faucheurs d'OGM sont les disciples d'un maître bien réel et bien vivant. Il s'agit de l'immense Pierre Rabhi, qui a fondé l'écologie en France et le Mouvement des Colibris. Le colibri a un petit bec, dans lequel il apporte peu d'eau pour éteindre un incendie, mais il fait sa part, et c'est l'essentiel.
    J'ignore ce que Pierre Rabhi pense de ses disciples faucheurs, ni si ceux-ci se réclament ouvertement de lui pour leur action.
    À part la responsabilité des écrivains et des philosophes, il y a celle des artistes des beaux-arts, vis-à-vis du pouvoir, du marché ou de l'académisme. Pour le sujet qui nous occupe plus particulièrement, on peut trouver la peinture expressionniste de Francis Bacon nauséeuse, avec ses quartiers de viande humaine suspendus et ses visages écrasés, même si elle est figurale et non figurative. Il y aurait aussi le cas des performances artistiques dangereuses, inspirées d'un maître, qui tournent mal.
    Il faudrait aussi étudier les outrances de la Secte des Méditateurs ou Primitifs ou Barbus, tous élèves de David, l'artiste de la Révolution.
    Il y a eu enfin le suicide, sous la Restauration, du peintre de l'Empire Antoine-Jean Gros, élève de David. Pour l'avoir enfermé dans l'illustration de l'épopée napoléonienne, et rendu incapable d'évoluer, David fut-il responsable de la mort de son élève ? Il faudrait lire "Le suicide de Gros : Les peintres de l'Empire et la génération romantique", de Sébastien Allard.

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