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samedi 12 mars 2016

Dr Livingstone, I presume ?

    
Le 10 novembre 1871, après un long voyage dans la région des Grands lacs, au Tanganyka, le journaliste américain Harry Morton Stanley pénètre dans le village d’Ujiji. La parole est fameuse, presque autant que sa symétrique macmahonesque " C'est vous le nègre ? eh bien continuez!" ( que je commenterai sous peu).  Dans ses Mémoires, publiées en 1909 par sa femme, Stanley raconte l’épisode ainsi : 

“After a few minutes we came to a halt. The guides in the van had reached the market-place, which was the central point  of interest. For there the great Arabs, chiefs, and respectabilities of Ujiji, had gathered in a group to await events; thither also they had brought with them the venerable European traveller who was at that time resting among them. The caravan pressed up to them, divided itself into two lines on either side of the road, and, as it did so, disclosed to me the prominent figure of an elderly white man clad in a red flannel blouse, grey trousers, and a blue cloth, gold-banded cap.
   Up to this moment my mind had verged upon non-belief in his existence, and now a nagging doubt intruded itself into my mind that this white man could not be the object of my quest, or if he were, he would somehow contrive to disappear  before my eyes would be satisfied with a view of him.
    Consequently, though the expedition was organized for this  supreme moment, and every movement of it had been confidently ordered with the view of discovering him, yet when the moment of discovery came, and the man himself stood revealed before me, this constantly recurring doubt contributed not a little to make me unprepared for it. ' It may not be Livingstone after all,' doubt suggested. If this is he, what shall I say to him? My imagination had not taken this question into consideration before. All around me was the immense crowd, hushed and expectant, and wondering how the scene would develop itself.
Under all these circumstances I could do no more than exercise some restraint and reserve, so I walked up to him, and, doffing my helmet, bowed and said in an inquiring tone,
  Dr. Livingstone, I presume ? '
Smiling cordially, he lifted his cap, and answered briefly,
 Yes.'
This ending all scepticism on my part, my face betrayed the earnestness of my satisfaction as I extended my hand and added,
   thank God, Doctor, that I have been permitted to see you.' '
In the warm grasp he gave my hand, and the heartiness of his voice, I felt that he also was sincere and earnest as he replied,
— I feel most thankful that I am here to welcome you.” 


   Stanley a présumé que le blanc dans ce village était Livingtone. Il a eu ce que la canonique épicurienne appelle une prolepsis. Présumer ce n’est pas supposer (contrairement à une traduction courante). Il n’a pas fait d’hypothèse dans le genre « supposons que cet homme soit Livingtsone, que s’ensuivrait-il ? » . Il n’a pas non plus ajusté son degré de croyance aux probabilités qu’il estimait de trouver là Livingtone, en donnant un degré 0.5 qu’il s’agissait de Livingstone au moment de son entrée dans le village, puis en révisant à la hausse son degré . Il n’a pas non plus accepté, postulé ou tenu pour acquis, qu’il avait affaire à Livingtone, comme on le fait en contexte juridique dans le cas de la présomption d’innocence. Non, il savait qu’il avait affaire à Livingtone, qu’il recherchait depuis des mois dans la région des grands lacs. Son I presume est un understatement. Il a beau parler de son recurring doubt, il était certain que c’était là Livingstone. La présomption n’est pas une forme de croyance, et celui qui présume, par exemple, n’est pas surpris s’il est démenti. Stanley , si le blanc lui avait répondu : « Non je ne suis pas Livingstone, mais McIntosh », n’aurait pas pu avoir présumé. La présomption est en attente de savoir. Elle excluait le doute.  C’est ce que fait un sujet qui est en position de savoir. Cela ne pouvait être que Livingstone.

Spencer Tracy, dans son incarnation hollywoodienne  de Stanley , a raté totalement son interprétation.Il prend un air éberlué qui ne va pas à la confiance qu'il a de se trouver face à Livingstone.

-         Dr Williamson, I presume ?
-         I feel most thankful that you got me right ! 

        D'un autre côté, d'autres Stanley , de nos jours, sont moins présumants et plus certains d'eux mêmes. Le présumeur doit à la fois avoir le sens du risque, et la certitude qu'il a raison. Quand on compare l'élégance de l'Ecossais à la vulgarité des Américains d'aujourd'hui, on se dit que même un Stanley, qui était l'ancêtre des gens de Fox News, avait une certaine classe. Mais celle ci doit être fondée, et pas juste présumée. 

8 commentaires:

  1. Bonjour,
    il se trouve que le Robert (Dictionnaire culturel en langue française), citant la fameuse question de Stanley, suggère que "je suppose" serait une meilleure traduction de "I presume". Qu'en pensez-vous ? Si on pense à l'expression "trop présumer de soi", on comprend, du moins sous cet angle, que la présomption comporte un degré de certitude supérieur à la simple supposition, mais on ne voit justement pas très bien en quoi celui qui serait démenti par les faits n'en serait pas surpris, comme vous l'écrivez ici. J'ai besoin de mieux saisir le propos de votre billet. Merci !

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  2. Mes commentaires sont volontairement un peu énigmatiques, et renvoient à mes lectures et écrits ailleurs. Je m'excuse de ce pédantisme.

    Mais en effet la plupart des traductions françaises donnent "supposer". Elles me semblent fausses. Stanley ne suppose pas qu'il est face à Livingstone. Il l'anticipe, au sens où il le sait déjà. Pas comme l'esclave du Ménon, ni parce qu'il sait déjà ce qu'il cherche, mais parce qu'il reconnaît l'objet de sa quête, presque comme Brigham Young se dit "This is the place". Ses données étaient suffisantes pour savoir. Bien sûr quand on est démenti après avoir cru quelque chose on est surpris. Mais quand on vous dit que vous ne saviez pas alors que vous saviez, on n'est pas surpris. On est anéanti, comme Frege après la lettre de Russell au sujet de la loi V.

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  3. Quand nous étions élèves nous comprenions la question de Stanley comme une manifestation du flegme et de l'humour anglais. Elle renforçait nos clichés sur la psychologie des peuples. Nous admirions que l'Anglais Stanley, assommé de fatigue, de soleil et de paludisme, puisse poser cette question un peu étrange, une fois qu'il était arrivé au bout de sa quête. Maintenant, nous comprenons mieux la raison de l'étrangeté de cette question. Pour Stanley, la justesse cognitive subtile de son énoncé était plus importante que l'enjeu géopolitique de la présence effective de Livingstone dans cette région d'Afrique. À Fachoda, l'échange entre Lord Kitchener et le Capitaine Marchand a été plus décevant. Un "J'y suis, j'y reste !" à la Mac-Mahon eût été plus adéquat à la situation.

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  4. C'est exactement ainsi que je la comprends. Il y a du flegme britannique dans cet échange, qu'on imagine pas, par exemple entre un allemand et un français, qui se seraient tapé sur le ventre? Kitchener et Marchand d'ailleurs auraient claqué des talons. Cela dit, Livingstone était écossais ( pas sûr qu'un anglais eût survécu aussi longtemps dans la jungle) et Stanley américain, et connu pour sa grossièreté. Donc il y a quand même une énigme dans cette question si décalée. Elle l'est car c'est le genre de chose que l'on dit dans un salon, quand on vous présente quelqu'un , pas au milieu de sauvages plus ou moins amicaux.

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  5. À mon avis, il faudrait aussi se replacer dans le contexte de la politique coloniale anglaise, qui en principe évitait d'aller au coeur des continents conquis, dans cet hinterland dangereux où l'on perdait son âme en adoptant la culture locale. Des récits comme "Au coeur des ténèbres" de Conrad, ou "L'Homme qui voulut être roi" de Kipling, ont développé ce thème. Et il y aura le cas plus compliqué de Lawrence d'Arabie, avec ses "Sept piliers de la sagesse", dans l'Empire ottoman en voie de désagrégation.
    Stanley, Anglais américanisé, offrit le Congo au Roi des Belges, parce que les Anglais n'en voulaient pas. Néanmoins, Gordon Pacha et Livingstone ont marqué un tournant dans la politique anglaise. Aussi Stanley, arrivé au coeur des ténèbres, en face d'un homme en voie de devenir un transfuge, se croit-il obligé de réaffirmer, comme on l'a dit, une certaine communauté de civilisation, en usant des codes de la britannicité, en l'occurrence la politesse de salon "so british". Quant à Spencer Tracy, Stanley ne fut pas son meilleur rôle. Il sera bien meilleur dans "Dr. Jekyll and Mr. Hyde".

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  6. C'est très bien vu, même si c'est très différent avec Lawrence. Mais mon point est épistémologique. Je maintiens que "I presume", au delà de la formule de politesse qu'on emploie dans un salon pour se présenter à un invité qui tient à la main sa coupe de champagne qu'un loufiat en gants blancs vient de lui verser, exprime le savoir et non pas la supposition, que ce soit dans la jungle ou dans un salon.

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  7. Si je comprends bien, quand on présume, on prend une distance avec ce que l'on affirme, alors que l'on sait très bien que l'on est dans le vrai. Si l'on se trompe, on se trompe aussi dans sa formulation : on aurait dû supposer, et non pas présumer. On a été présomptueux. Mais alors, pourquoi poser une question superfétatoire, quand on présume ? La question semble avoir une valeur pour la communication seulement.
    Dans le cas de la question de Stanley, il y a aussi une querelle de vocabulaire, qui a été abordée dans ce débat. C'est le problème des mots anglais empruntés au français, et toujours suspects d'être des faux amis. À l'origine du problème, il y a encore eu une affaire de colonisation, celle de l'Angleterre par les troupes de Guillaume le Conquérant, ce Viking francisé.

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  8. Vous me saisissez parfaitement. Littéralement une présomption n'est pas un savoir, ni ne le présuppose. Mais si l'on dit "je présume", on sait qu'on présume, et si on le sait, alors on ne présume pas tout à fait. De même je dis "je crois " on sait qu'on croit, et on ne croit pas tout à fait. Rapporter son état mental, aussi incertain soit il nous met en route vers le savoir. La question de Stanley est donc rhétorique. Vous avez raison d'attirer mon attention sur l'adjectif "présomptueux" . on l'emploie quand on se rend compte qu'on a fait une erreur. Mais personne ne dira " Je suis présomptueux en pensant que c'est Livingstone" . S'il le dit c'est qu'il le sait. En revanche, imaginons que Stanley se soit trompé. Il dira " j'ai été présomptueux".

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