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jeudi 26 septembre 2013

Rousseauists anonymous



  



   Il y a aux Etats-Unis une société , celle des Rousseauists Anonymous

   www.rousseauists.anonymous

    où l'on essaie de soigner les gens pour leur rousseauisme impénitent. L'un des premiers textes qu'on leur donne est celui-ci





   "Voici que d’un autre côté le même cri s’élève ; c’est le bataillon de Rousseau et des socialistes qui, à son tour, vient donner l’assaut au régime établi. La sape que celui-ci pratique au pied des murailles semble plus bornée, mais n’en est que plus efficace, et la machine de destruction qu’il emploie est aussi une idée neuve de la nature humaine. Cette idée, Rousseau l’a tirée tout entière du spectacle de son propre cœur : homme étrange, original et supérieur, mais qui, dès l’enfance, portait en soi un germe de folie et qui à la fin devint fou tout à fait ; esprit admirable et mal équilibré, en qui les sensations, les émotions et les images étaient trop fortes : à la fois aveugle et perspicace, véritable poète et poète malade, qui, au lieu des choses, voyait ses rêves, vivait dans un roman et mourut sous le cauchemar qu’il s’était forgé ; incapable de se maîtriser et de se conduire, prenant ses résolutions pour des actes, ses velléités pour des résolutions et le rôle qu’il se donnait pour le caractère qu’il croyait avoir ; en tout disproportionné au train courant du monde, s’aheurtant, se blessant, se salissant à toutes les bornes du chemin ; ayant commis des extravagances, des vilenies et des crimes, et néanmoins gardant jusqu’au bout la sensibilité délicate et profonde, l’humanité, l’attendrissement, le don des larmes, la faculté d’aimer, la passion de la justice, le sentiment religieux, l’enthousiasme, comme autant de racines vivaces où fermente toujours la sève généreuse pendant que la tige et les rameaux avortent, se déforment ou se flétrissent sous l’inclémence de l’air. Comment expliquer un tel contraste ? Comment Rousseau l’explique-t-il lui-même ? Un critique, un psychologue ne verrait là qu’un cas singulier, l’effet d’une structure mentale extraordinaire et discordante, analogue à celle d’Hamlet, de Chatterton, de René, de Werther, propre à la poésie, impropre à la vie. Rousseau généralise : préoccupé de soi jusqu’à la manie et ne voyant dans le monde que lui-même, il imagine l’homme d’après lui-même et « le décrit tel qu’il se sent ». À cela d’ailleurs l’amour-propre trouve son compte ; on est bien aise d’être le type de l’homme ; la statue qu’on se dresse en prend plus d’importance ; on se relève à ses propres yeux quand, en se confessant, on croit confesser le genre humain. Rousseau convoque les générations par la trompette du jugement dernier et s’y présente hardiment aux yeux des hommes et du souverain juge : « Qu’un seul te dise, s’il l’ose : Je fus meilleur que cet homme-là  ! » Toutes les souillures qu’il a contractées lui viennent du dehors ; c’est aux circonstances qu’il faut attribuer ses bassesses et ses vices : « Si j’étais tombé dans les mains d’un meilleur maître..., j’aurais été bon chrétien, bon père de famille, bon ami, bon ouvrier, bon homme en toutes choses. » Ainsi la société seule a tous les torts. – Pareillement, dans l’homme en général, la nature est bonne. « Ses premiers mouvements sont toujours droits... Le principe fondamental de toute morale, sur lequel j’ai raisonné dans mes écrits, est que l’homme est un être naturellement bon, aimant la justice et l’ordre... L’Émile en particulier n’est qu’un traité de la bonté originelle de l’homme, destiné à montrer comment le vice et l’erreur, étrangers à sa constitution, s’y introduisent du dehors et l’altèrent insensiblement... La nature a fait l’homme heureux et bon, la société le déprave et le fait misérable. » Dépouillez-le, par la pensée, de ses habitudes factices, de ses besoins surajoutés, de ses préjugés faux ; écartez les systèmes, rentrez dans votre propre cœur, écoutez le sentiment intime, laissez-vous guider par la lumière de l’instinct et de la conscience ; et vous retrouverez cet Adam primitif, semblable à une statue de marbre incorruptible qui, tombée dans un marais, a disparu depuis longtemps sous une croûte de moisissures et de vase, mais qui, délivrée de sa gaine fangeuse, peut remonter sur son piédestal avec toute la perfection de sa forme et toute la pureté de sa blancheur." 




    Mais dès qu'ils savent qui en est l'auteur, ils replongent. 


 

   

 

9 commentaires:

  1. On pense à Nietzsche, précisément au paragraphe 6 de la première partie de Par-delà le bien et le mal quand on lit ce texte de Taine : Toute grande philosophie est la confession de son auteur, en quelque sorte ses mémoires. Taine ouvre ici l'herméneutique du soupçon. Nietzsche semble d'ailleurs avoir apprécié Taine, même s'il le juge corrompu par Hegel : dans la Généalogie (III, 19), il mentionne "la rigueur inflexible d'un Taine"

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    1. Nietzsche appréciait Taine et apparemment vice versa. Mais je ne sais pas si ce dernier pratiquait l'herméneutique du soupçon.

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  2. Cher Ange,
    Hippolyte Taine, sans doute ? Quels sont les autres textes qui auraient les vertus curatives appropriées ?

    Jeffrey Aspern

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    1. Et contre l'anti-rousseauisme intempérant, je suggère Starobinski
      (Accuser et séduire, Gallimard, 2012).
      A bientôt.

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    2. C'est bien pourquoi je disais que quand ils apprennent le nom de l'auteur du texte, ils replongent !

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    3. En résumé : aucun remède à conseiller ni au rousseauiste impénitent, ni à l'anti-rousseauiste intempérant. On se contente de relever ici deux catégories d'incurables.
      Que cela n'empêche pas de lire Taine ET Starobinski...

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    4. A ma connaissance, le texte donné aux victimes de l'addiction en question n 'est pas si souvent cité. Il produit donc un certain choc sur la victime. Mais celle-ci se trouve assez vite des stratégies d'immunisation et des excuses pour son vice. Le Croque Mi Taine n'a donc d'effet que de courte durée.

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  3. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

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    1. Bingo. Les origines de la France contemporaine, Paris, Hachette, 1875, III, 3, 6.

      Warren Hope

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