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mercredi 21 août 2013

To kill a blogging bird



                                                     Norman Rockwell, The right to know



         Quand le blogging est apparu comme phénomène de masse, il y a un peu plus d’une décennie, nombreux sont ceux qui y ont vu une possibilité de libérer les opinions et les discussions, et de trouver un espace indépendant de la presse et des media traditionnels, voire des revues et publications savantes. On nous a vanté le fait que c’était le modèle même de la démocratie : tout le monde, du moment qu’il a un ordinateur et une connexion internet (ce qui, on l’avouera, exclut quand même de la démocratie à peu près 40% de la population mondiale) peut intervenir comme il le veut pour exprimer son opinion, présenter des textes, des projets etc.. Dix ans plus tard, qu'en est-il ? Le bilan me semble largement négatif, en dépit de l’immense succès de ce mode de publication, qui semble avoir remplacé dans bien des cas les revues, les tribunes, les journaux même, et qui intègre à présent, avec les réseaux sociaux, près de 70% de ce qui se publie, le papier perdant sans cesse du terrain et avec lui les bibliothèques, remplacées par des plateformes électroniques.

        La majorité des blogs sont simplement des plateformes publicitaires, des portails pour telle ou telle marque, telle entreprise, commerciale, religieuse ou politique, quelquefois « artistique » , mais avec toujours comme objectif la promotion. La règle du jeu est d’avoir le plus de « clics » possibles, ce qui attire d’ailleurs les annonceurs, quand ce n’est pas un des objectifs de base du site.

        Supposons un instant, par charité et pour les besoins de l’argument, que ce ne soit pas l’objectif de tous les blogs, et intéressons-nous seulement à ceux qui ont – du moins de prime abord – un objectif culturel ou créatif – communiquer des idées, des textes littéraires, des œuvres picturales et musicales – ou sociales – mettre en communication les membres d’une profession, des communautés plus ou moins réduites ou plus ou moins larges de gens.

         Un blog n’est pas la même chose qu’une revue sur internet. Chaque auteur de blog est libre d'y  mettre ce qu’il veut, à la manière (et c’est le sens du mot « blog », d’un « log book » ou d’un journal où l’on couche ses pensées du moment, à cette nuance près qu’on est supposé le faire à la cantonade, et surtout qu’il y a, à la fin de chaque « post », une section destinée à accueillir les réactions des « blogueurs » qui le lisent. Ce sont eux qui en fait font tout le sel supposé du blog et sa raison d’être, car autrement on aurait affaire seulement à une sorte de soliloque un peu ennuyeux, car le blog est supposé attirer des blogueurs, qui en font le succès. Ces blogueurs, à la différence de l’auteur du blog, sont le plus souvent anonymes. Pourquoi ?  La raison principale semble être que comme ils y émettent souvent des propos qui sont  le plus souvent dictés par leur humeur du moment, ou bien parfaitement stupides, il est préférable qu’ils restent anonymes, car un propos dicté par l’humeur est le plus souvent embarrassant pour son auteur une fois l’humeur retombée. Une deuxième raison est que plus les propos en question sont agressifs, voire insultants, plus il est préférable d'en cacher l’auteur. Car bien souvent le blog est un défouloir, où l’anonymat est prétexte à se lâcher. Il est assez évident que si les signataires n’étaient pas anonymes, le blog aurait moins d’attrait. Un blog a en général un ou plusieurs modérateurs. Ils sont supposés stopper le flot des « trolls », spécialistes de l’intervention sur internet, qui semblent, tels des aiguilleurs du ciel, avoir une sorte de tableau de bord devant eux pour savoir où il passe de l’activité, afin de pouvoir intervenir, le but étant avant tout de ne pas perdre le fil. Pour cette même raison, et comme il y a une sorte de veille permanente sur internet, il faut que les interventions soient les plus rapides possibles, que le rythme ne décélère pas. Tout ceci encourage plusieurs phénomènes assez détestables.

    Le premier est la production de bullshit, ou de foutaise. Le phénomène a été diagnostiqué remarquablement par Harry Frankfurt (tr. fr. L’art de dire des conneries, 10/18), très commenté, et il est très significatif. Le bullshiter, nous dit Frankfurt, n’a cure de la vérité. Ce qui l’intéresse est de parler, just talking. Ce vice fut diagnostiqué au Grand Siècle par les moralistes et les philosophes, comme Malebranche ou La Bruyère, et il porta plus tard d’autres noms : figarisme, comme les coiffeurs qui parlent pour parler, conversation de Café du Commerce, baratin, gossip ou Geschwätz , phénomène bien décrit dans la civilisation viennoise par Schnitzler, Kraus, Musil et bien d’autres.Le blogging n'a pas créé le bullshit, mais il le multiplie exponentiellement.

    Tant qu’on est à Vienne, ajoutons qu’une autre fonction des blogs est de rire d’autrui, de désigner des gens ou des attitudes qui soient la risée de la blogosphère. Freud y voyait l'une des fonctions essentielles du rire, et c’est la conception classique (celle de Hobbes par exemple), du rire comme décharge émotionnelle envers ce que l’on juge inférieur à nous, comme défouloir, de toutes sortes de choses.

   Le troisième est que le web est propice aux chasses aux sorcières, des dénonciations d’individus à celles de comportements. Les blogs politiques le font communément, mais les blogs « intellectuels » aussi. On dénonce les gens qui, pour une raison ou une autre, ne se comportent pas bien, pas comme nous ou pas comme il faut. Ainsi des blogs très lus comme celui de Leiter, destiné aux académiques en philosophie, passent une bonne partie de leur temps à dénoncer les manquements à telle ou telle règle supposée ou réelle de l’academia, ou des blogs comme New Apps dénoncent les manquements à l’égalité entre les sexes, notamment quand il n’y  pas ou pas assez de femmes dans tel colloque, livre, revue, etc. , et se livrent à de vraies chasses à l’homme (en France de tels blogs semblent inconcevables, car l’academia n’existe pas, mais ils existent à l’état embryonnaire). Inversement sur les blogs on dit ce que l'on aime, on "like" comme sur Face book. Besoins humains fondamentaux. Mais le plus souvent on ne dit pas pourquoi on aime ou on n'aime pas. Les blogs sont très wittgensteiniens: ils nous font comprendre que la justification doit s'arrêter quelque part.

    Il n’est pas tout à fait exact que ce qui intéresse le blogueur soit juste de parler. Sans quoi il serait, comme le Bavard de Louis René des Forêts, dans son soliloque. Le blogueur cherche le plus souvent la publicité, et du trafic sur son site. Les plateformes d’accès lui proposent de faire de la pub pour des produits, livres et autres, et il entend surtout faire sa pub personnelle dans la plupart des cas. Dans d’autres cas, il fait tout simplement de la politique, même si c’est à petite échelle. Aussi est-il obsédé par le nombre de clics. « La poublicité! La poublicité ! »

     Tout ceci est particulièrement dommageable pour les blogs philosophiques. On pourrait s’y attendre à ce qu’ils favorisent la discussion et l’argument. Certains le font, et je tiens à cet égard Pea Soup comme un modèle, sans doute parce qu’il est modéré et que chacun y parle à son tour, poliment et en retournant quatre fois sa plume dans l’encrier. Ou encore des blogs comme Philalèthe, qui sont ancrés dans les textes classiques. Mais bien souvent , y compris sur les blogs "savants", on ne trouve que des vitupérations, des informations purement « tribales » sur telle ou telle communauté de philosophes. Et on y déroge aux règles les plus élémentaires : on copie et colle, on ne cite pas, on parle par allusion, et surtout on ne lit pas  les travaux donnés en référence, soit parce qu’ils ne sont pas disponibles sur le web, ou pas en accès libre, soit parce qu’on  a la flemme. Résultat : bien des discussions s’engagent sans que les participants aient la moindre connaissance de ce dont il s’agit, comme s’ils prenaient une conversation à la volée. Le résultat, même quand la discussion est de qualité, est souvent l’exact contraire de ce que l’on pourrait attendre d’une discussion philosophique, simplement parce qu’il faut aller le plus vite possible, en quatrième vitesse, kiss me deadly, et poster avant les autres (il y a là des phénomènes de queuing bien connus des psychologues). Les meilleurs blogs sont ceux où l’on prend le temps de répondre, où on s’informe, où l’on  ne part pas bille en tête. Mais le genre même du blog semble aller contre ces attitudes (qui sont encore accentuées démesurément sur Face book et sur Tweeter).

    On me répondra que je peins les choses en noir, sans dire ce qui est positif. Certes les blogs permettent aussi de propager des informations et discussions qu’on ne trouve pas sur les autres medias organisés, ils ne sont pas tous des plateformes de bullshitting, et on y trouve des discussions  et critiques intéressantes. Souvent ils sont fun.Dans certains cas la veille permanente est utile, et préférable au silence. Des sites comme Acrimed dénoncent les excès, dérapages, faux semblants, du journalisme, particulièrement sur le web (si tant est que quelque journal échappe encore au web – il y en a, comme le Canard enchaîné, qui refuse obstinément d’y entrer, comportement très vertueux et courageux, bien qu’on  puisse difficilement dire que, même uniquement sur papier, un journal comme le Canard ne vive pas de cancaneries).
   
    En fait, le négatif et le positif dépendent des critères par lesquels on évalue la valeur de l’information. Selon l’épistémologie véritiste d’Alvin Goldman, est bon tout processus ou institution qui maximise le nombre de croyances vraies ( cf « The Social Epistemology of Blogging,” in Jeroen van den Hoven and John Weckert, eds., Information Technology and Moral Philosophy (pp. 111-122), Cambridge University Press (2008).

   On peut justifier le blogging selon ce principe : certes il y a dans les blogs et dans internet en général un paquet monstrueux de conneries, mais on peut aussi espérer que l’ensemble de la dynamique de l’information évolue vers la vérité, ainsi que les modèles de Rainer Hegselmann le suggèrent. On peut aussi penser que les meilleures opinions survivront à la discussion, et que les croyances vraies les plus fiables survivront, au détriment des autres. C’était l’un des arguments de Milton dans son célèbre Areopagitica.

    Mais selon l’épistémologie postmoderne, c’est exactement l’inverse. Il ne faut pas du tout maximiser la vérité, qui n’est qu’un masque ou une illusion (ou les deux), mais l’information, qu’elle soit vraie ou fausse (selon le principe bien connu de symétrie des science studies, qui veut que faux soit aussi intéressant que le vrai, et même souvent plus intéressant). Il faut maximiser la circulation, le transfert. Le web est en ce sens l’outil postmoderne par excellence : il communique, mais sans qu’on ait à se poser la question de savoir si ce qui s’y trouve communiqué est vrai ou faux, connu ou pas. Il est l’instrument anti-épistémologique par excellence. C’est la conception que nous proposent les nouveaux prophètes du web, Michel Serres et son élève Bruno Latour. Serres est explicite :   "Mon grand espoir est que sur le réseau, le vrai pirate soit le pirate de la vérité, c'est-à-dire qu'il y lance tout." (Michel Serres, La rédemption du savoir, entretien Des autoroutes pour tous, revue Quart Monde, no 163, mars 1997). Passez l’info, c’est bien de toute façon, même si, comme dans le téléphone arabe, elle se retrouve déformée à l’autre bout du transit intestinal de l’information mondiale. Car cette doctrine ne semble pas très différente de celle des « Eolistes » dont parle Swift dans le Tale of a Tub (VIII) :

"For we must here observe that all learning was esteemed among them to be compounded from the same principle. Because, first, it is generally affirmed or confessed that learning puffeth men up; and, secondly, they proved it by the following syllogism: “Words are but wind, and learning is nothing but words; ergo, learning is nothing but wind.” For this reason the philosophers among them did in their schools deliver to their pupils all their doctrines and opinions by eructation, wherein they had acquired a wonderful eloquence, and of incredible variety. But the great characteristic by which their chief sages were best distinguished was a certain position of countenance, which gave undoubted intelligence to what degree or proportion the spirit agitated the inward mass. For after certain gripings, the wind and vapours issuing forth, having first by their turbulence and convulsions within caused an earthquake in man’s little world, distorted the mouth, bloated the cheeks, and gave the eyes a terrible kind of relievo. Atwhich junctures all their belches were received for sacred, the sourer the better, and swallowed with infinite consolation by their meagre devotees.”



-          “Pardonnez-moi, mais toute cette tirade contre le blogging me semble passablement hypocrite et de mauvaise foi. Ne bloggez-vous pas vous-même, et même juste à l’instant présent, et pas qu'un peu? Tu quoque

-          En effet, je m’y suis laissé prendre, malgré une très longue réticence, et pas cette fois seulement. Mais il est difficile de critiquer sans être, en quelque façon, à l'intérieur de ce ce qu'on entend renverser: Giordano Bruno était un prêtre, les principaux acteurs de la révolution française des nobles et des bourgeois, et il semble bien difficile de critiquer le blogging sans profiter de la diffusion d’informations qu'il procure (sans doute illusoirement: les vrais blogueurs savent faire leur poublicité et ne se contentent pas, comme moi, de poser leur ligne en attendant que cela morde (i.e que cela clique)). On doit bien admettre que si l’on n’a pas d’écrits sur le web, on risque d'avoir pour destin la confidentialité. J’ai voulu voir quel effet cela fait d’être un bloggeur.

-         Hum! Je ne suis pas sûr que vous échappiez à ce destin! Est-il si pénible? Mais vous-même n’allez-vous pas faire exactement ce que vous reprochez aux autres ? Répondre vite, sans réfléchir, railler et prendre un ton sarcastique, et finir aussi par être la risée des lecteurs ? De bullshitter vous aussi?

-          Certes, c’est un risque sérieux, et je suis même assez conscient d’être déjà tombé dans ces travers.

-          Alors pourquoi continuer ?Vous devriez raccrocher tout de suite.

-          Parce que cela me permet d’aborder certains thèmes que je traite à l'occasion, de manière dispersée, dans mes médias favoris – articles de revue et de journaux, et de les regrouper un peu. Cela me fait une sorte d'archive. Le blog relève encore, malgré l’invasion des images, de la civilisation écrite. Mais il n’y tient plus que par un fil. On verra. Si cela tourne mal, je ferai comme la plupart des blogueurs, j’arrêterai, par lassitude, honte, ou ennui.

2 commentaires:

  1. réflexion très approfondie du phénomène "blogs". Merci, je me suis détendue à lire tous ces portraits.

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  2. Merci! Helas je commence à illustrer les travers que je dénonce.

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