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samedi 7 septembre 2013

La vraie morale ne se moque pas de la morale


Le pharisien et le publicain Luc, 18: 9-14 (Doré)



         On peut faire un intéressant parallèle entre le statut de la vérité dans notre culture et celui de la morale.De la même manière que nous ne croyons plus en la vérité mais ne cessons de la réclamer[1], nous ne croyons plus à la morale mais ne cessons de la réclamer. On  invoque la morale partout et à tout bout de champ, mais on se défend de moraliser. On n’aime pas les ministres qui veulent enseigner la morale laïque, mais on ne cesse de dénoncer, avec des accents puritains, la corruption, la pédophilie, le machisme, etc. On adore Montaigne, parce qu’il nous dit de nous méfier de toutes les règles abstraites et de suivre seulement celles qui viennent de la coutume et des individus, mais on est prêt à pleurer sur de pauvres victimes, y compris en groupe, encore plus que chez Richardson et Rousseau.  On distingue souvent « morale », qui est supposé recouvrir des règles et prescriptions collectives, et « éthique », supposée porter sur des choix de vie individuels, qu’on se donne à soi-même plutôt que de les recevoir d’autrui. L’auteur d’un livre de morale est immédiatement soupçonné d’être moralisateur, alors que si on écrit un livre sur l’éthique, tout le monde applaudit des deux mains. La morale cela fait père-la-vertu sermonneur, tandis que l’éthique c’est cool. La morale c’est maximaliste, c’est trop, alors que l’éthique c’est minimaliste, c’est trop bien. Variante bien connue : la morale c'est pas bien, mais le souci, le care , c'est bien.[2]
 
       Pour ma part, je n’ai rien contre la morale ni contre le fait de moraliser, et je n'ai jamais trop bien compris la distinction morale/éthique. Sauf si on est sceptique ou un relativiste quant aux distinctions morales comme bien/mal ou juste/injuste (ce qui est en gros le cas de 80% des gens, si l’on en juge par la production actuelle, mais j'aimerais bien que les philosophes expérimentaux me fassent un petit sondage), je vois mal comment on peut avoir une éthique sans énoncer des règles, donner des conseils et émettre des prescriptions, y compris à soi-même, parce qu’on se tient comme ayant des devoirs ou comme répondant à des exigences morales. Le seul problème est qu’on moralise, la plupart du temps, mal ou à côté de la plaque, au sens où l’on fait des objections morales déplacées à des comportements ou des dires, alors que les vraies objections ne sont jamais soulevées. En voici deux exemples récents.


       Le premier est le cas d‘Alain Minc, récemment condamné pour plagiat pour la seconde fois, au sujet de son livre dans lequel il compare René Bousquet et Jean Moulin ( après celui où il avait pompé une biographie de Spinoza). La réprobation est unanime. Elle est morale autant que juridique : plagier,c’est pas bien, et c’est puni par la loi car c’est violer les règles de la propriété intellectuelle. Cette unanimité à l’encontre du plagiat ne laisse pas d’étonner, quand on pense que personne n’a trouvé ennuyeux qu’Henri Guaino soit présenté officiellement comme le nègre de Sarkozy - allez savoir pourquoi on soupçonne plus celui-ci de ne pas savoir tenir une plume que De Gaulle et Mitterrand, qui avaient aussi leurs nègres). Alain Minc aurait pu, comme le font souvent ceux qui veulent se justifier du plagiat, dire qu’il ne s’agit que d’un dommage collatéral d’une pratique admise par tous dans le milieu où il évolue. Montaigne ne nous dit-il pas de suivre la coutume ? Je n’ai pas suivi le procès, et j’ignore si l’avocat d’Alain Minc a usé de l’argument suivant, mais j’en doute. 


      Dans son précédent livre, Histoire des intellectuels (Grasset 2010),Alain Minc dresse un portrait à charge de Julien Benda, type même selon lui de l’intellectuel moralisateur, parlant à tout bout de champ au nom de l' universel – qui, c’est bien connu, n’existe pas -  et faisant la leçon aux « clercs » alors qu’il ne parvient pas lui-même à se hisser à la hauteur de  ses propres principes. Minc accuse Benda, quand celui-ci parle de « lois de l’esprit » de « placer le devoir intellectuel à un rang quasi messianique », d’être « imbu de raison », « dogmatique », « rigide et aveugle ». « Pour Benda, quand il ne trahit pas, le clerc est serviteur d’une morale universelle. C’est faire fi des solidarités de classe, du charivari de l’histoire, des mémoires collectives. Le clerc qui s’engage trahit. Le clerc qui s’en tient à un combat éthéré pour les valeurs remplit son office. La thèse de Benda fait évidemment abstraction de la dynamique et de la force de l’histoire mais elle est douillette pour ceux qui deviendront des « intellectuels non engagés » : ils se croiront porteurs d’une morale supérieure."

    Benda est pour Minc exactement le genre d’intellectuel dinosaurien qui n’a plus lieu d’exister. A ses yeux même ses successeurs, de Sartre à Onfray, sont ringards. Car ils vivent encore, nonobstant la mort de l’Auteur annoncée par tous, sous le régime de l’ego démesuré. Ce genre d’intellectuel, aussi boursouflé soit-il par sa médiatisation, disparaîtra sous peu, du fait de l’avènement de la toile, et cèdera la place à l’ « e-intellectuel » : 


"… L’e-intellectuel ne sera donc pas un rentier mais un braconnier, non pas un sage arrogant mais un adepte de la bataille de rue . Les signatures établies seront à parité avec des bloggeurs jaillis de nulle part, les potentats académiques avec des "snippers". Quelle formidable fragilité pour les situations acquises ! Les intellectuels traditionnels vont enfin échapper à l'endogamie. Ils connaîtront, horresco referens, la concurrence et, signe suprême, leurs compétiteurs leur seront souvent inconnus. Certains d'entre eux deviendront des e-intellectuels mais beaucoup des e-intellectuels n'auront rien de commun avec l'intelligentsia classique. Cette partie-là sera excitante. Aucune situation acquise : quel bonheur ! Un zeste d'anarchie dans le monde clos des grands penseurs : quelle radieuse perspective !" ( Histoire des intellectuels, conclusion)


     L’avocat aurait pu arguer comme suit. « Alain Minc n’a fait que mettre en pratique ses principes. Le problème n’est pas d’avoir recours à des nègres, de plagier et de piller, mais que du fait de la promiscuité complète d’internet, tout le monde est amené plus ou moins à le faire. Seuls ceux qui croient encore à l’Auteur, qui ont des situations acquises, peuvent tenir encore à leur œuvre. Ils n’ont pas encore compris qu’internet est un grand supermarché, où tout le monde peut prendre où il veut. Entre utiliser un texte qu’on trouve sur internet, le paraphraser, le recopier, le piller et le plagier, il n’y a que des différences de degré, et sur la toile, où l’on trouve tout et où on oublie d’où cela vient, ces différences disparaissent. Sur internet, qui est par essence une Bonne Chose, tout le monde est voué à piller et plagier.  » 


     L’avocat de Minc aurait pu soutenir ainsi que son client est innocent, car il n’a fait qu’appliquer les conséquences de l’e-intellectualité, qu’il représente lui-même au plus haut point  (car il n’est bien entendu pas question de soupçonner Alain Minc d’être un des intellectuels égocentrés et médiatiques qu’il dénonce). Et comment condamner un auteur qui met en application ses propres principes quand il avoue que le vrai représentant de l’intellect doit être un « braconnier » ? N’est-il pas, au fond, plus cohérent que ceux qui l’accusent ? [3]


     Mais il me semble encore plus blâmable de défendre un argument justifiant a priori le plagiat que de plagier. Ce qui est le plus grave n’est pas qu’Alain Minc ait été pris les doigts dans le pot de confiture, mais qu'il ait fait la théorie de sa pratique et qu’il se moque de ceux qui, comme Benda, « placent le devoir intellectuel à un rang quasi messianique ». En effet, la base du devoir intellectuel est le respect du travail d’autrui, la reconnaissance du fait qu’il n’y a pas de free lunch dans l’intellect, et avant tout le respect des valeurs intellectuelles, celles de révérence pour le vrai et la justification. Les minimalistes et ceux qui réprouvent la morale diront, comme Alain Minc, que Benda fait la morale. Mais Benda ne fait pas ici la morale dans le règne moral, mais dans le règne de l’intellect, qui a ses lois propres. Le refus de les reconnaître, au nom de la promiscuité de la toile, est, à mon sens pire que de le fait de plagier.[4]
      



   Le second exemple est celui d’une charge prononcée par Cécile Guilbert contre Swift ( Le Monde des livres, 01.08.2013 ). Elle dénonce la « misogyne imbécile » du Doyen, attestée par nombre de ses écrits comme (entre autres) Ce qui se loge dans la tête d'une femme ou ta Lettre à une très jeune dame à l'occasion de son mariage, ou des passages nombreux de Gulliver :


« Incapable de ne pas sombrer dans la facilité de pensée consistant à affirmer que les femmes sont "comme ci" ou "comme ça", tu présupposes qu'existe de toute éternité une essence du féminin. Alors qu'enfin, voyons, parler si mal d'elles en disant LES femmes, c'est aussi con que dire je déteste LES Noirs, LES juifs, LES pédés ou je ne sais quoi encore, moi, LES perruquiers ? C'est les traiter en bloc et en vrac. Les stéréotyper. Les "ensembliser". Les racialiser, voire les ethniciser. Et donc céder aux plus grossiers préjugés. Ce que je m'explique d'autant moins que tu as su faire longtemps le galant auprès des dames – hypocrite ecclésiastique ! Doyen Tartuffe ! – ayant même instruit, aimé charnellement et loué tes ladies – Stella, Rebecca, Vanessa, ces "zentils petits trésors", comme tu les appelais... »


« Je vais donc te dire le fond de ma pensée une fois pour toutes : tu te crois original, mais tu es fort commun. De ce type d'homme lâche et craintif singulièrement répandu. Amateur de fillettes inoffensives, mais incapable d'avoir des relations d'égalité connivente avec une partenaire. S'enfuyant à toutes jambes dès qu'il est question de son corps, mais surtout de son désir. »

Et c’est sans doute en commentaire au célèbre « The Lady’s dressing room » qui se termine par 


Send up an excremental Smell
To taint the Parts from whence they fell.
The Pettycoats and Gown perfume,
Which waft a Stink round every Room.
 Disgusted Strephon stole away
Repeating in his amorous Fits,
Oh!
Celia, Celia, Celia shits!


que Cécile Guilbert énonce les clichés psychanalytiques usuels: 

« Au fond, tu as toujours été traumatisé que les organes du plaisir érotique servent aux fonctions excrémentielles : vieux problème, tragique méprise. »


         Il échappe apparemment à Guilbert que la rage swiftéenne s’exerce de manière tout aussi générique sur les membres de la gent masculine que sur la féminine, et que sa fureur scatologique met tout autant des hommes en cause que des femmes (voir notament le Tale of a Tub). Elle accuse les Instructions aux domestiques de "ne traiter les femmes que sous les catégories génériques de la cuisinière, femme de chambre, blanchisseuse, bonne d'enfant, etc". Mais pourquoi, parmi les domestiques, le Doyen aurait-il épargné la chambrière alors qu’il s’acharne sur le valet et le butler ? (C’est aussi faire un contresens sur les Directions to Servants, qui ne sont pas du tout une charge contre le domestiques, mais contre leurs maîtres, ce qu’ont parfaitement compris les Irlandais qui se sentaient traités par les Anglais comme des domestiques). La vraie cible de Swift ce n’est pas la femme, mais l’humanité en général. Swift ne porte pas un jugement sur le genre, mais sur le genre humain. A ce compte, autant reprocher à l’Essay on Man de Pope de ne pas être un Essay on Woman  ou soutenir que le fait que la Bêtise soit dans la Dunciade  représentée sous les traits d’une divinité féminine est une preuve de misogynie ! Les femmes n’ont pas le privilège d’être la cible unique des misanthropes.

John Middleton Murry était plus lucide quand il disait



« More disquieting than the ruthless moral exposure of humanity, which is the substance of Gulliver, and which the contemporary mind may be more willing to admit than was that of a hundred years ago, is the physical nausea of mankind which haunts the end of this great book. For one cannot escape the suspicion that Swift's deliberate degradation of man (and particularly woman) beneath the animal had a pathological origin; and this suspicion is confirmed by the nature of some of his subsequent verses. As to the causes of this evident obsession we can only speculate, but it is possible that the root of the disturbance was Swift's violent renunciation of marriage after his abortive courtship of Varina. That Swift's public career began with an effort of emotional self-repression is hardly to be doubted, and that he imposed a similar effort upon the two women who were in love with him. Nature seems to have taken a grim revenge on this naturally passionate man. To attempt to imagine the full scope of that 'saeva indignatio' which tore at his heart fills one with pity, and with awe.” (Swift , a biography, Londres, 1954)



    Middleton Murry a passé sur Swift un jugement fameux: « A hypocrite reversed ». Pourquoi un hypocrite inversé ou renversé ? Parce que son accusation d’hypocrisie envers l’humanité est, selon Murry, la traduction retournée de sa propre hypocrisie (vis-à-vis de Stella, de Vanessa, vis-à-vis de tous ses amis masculins, vis-à-vis de l’Irlande, de l’Angleterre, et de l’humanité en général). 



     Alain Minc et Middleton Murry ont vu en partie  juste respectivement sur Benda et sur Swift. Tous deux sont « malades de l’idéal », et font de la raison un usage déraisonnable (c’était aussi ce que disait Samuel Johnson de Swift).  Ils leur reprochent de faire la morale, et de la morale intellectuelle en particulier, tout un fromage, et par là de prêter au soupçon de ne pas s’appliquer à eux-mêmes la morale qu’ils prônent. 

     Pourquoi seulement « en partie » ? Ce que voient obscurément les contempteurs actuels de la morale, du moins quand ils ne sont pas des relativistes et des sceptiques quant aux distinctions morales, c’est qu’il n’y a pas de morale sans justesse de sentiment, sans réaction appropriée aux distinctions morales. Or une réaction inappropriée (et je n’use pas ici pour rien le terme consacré par la political correctness) aux distinctions éthiques est de vouloir la valeur morale comme telle, alors qu’on l’éprouve plutôt qu’on ne la prouve. C’est le pharisien qui agit pour être bon, et qui fait la morale. C’est le puritain, le victorien, qui fait de la morale tout un fromage. C’était la thèse de Scheler : pour que les valeurs se réalisent, elles ne doivent pas être voulues comme telles, car elles n’apparaissent que « sur le dos » (« auf dem Rücken » ) des actes qui sont conformes à elles (cf. Le formalisme en éthique, tr. Gandillac, Gallimard 1955, Raymond Boudon, Max Scheler, Contextualité et universalité des valeurs » (  in Etudes sur la sociologie classique, Paris, PUF 2000, et  Kevin Mulligan, « Schelers Herz, Was man alles fühlen kann »). Mais ce que ne voient pas, ou font semblant de ne pas voir les moralophobes – et avec eux les minimalistes et autres anti-moralistes de notre temps-  est que le fait que la valeur ne fasse pas l’objet de volonté ni a fortiori de publicité n’entraîne nullement qu’il n’y ait pas de valeurs morales – et intellectuelles - et qu’il ne faille pas les respecter et qu’ils n’y ait pas des actes qui leur soient conformes – par conséquent qu’on puisse, sous forme philosophique ou littéraire, dire en quoi consiste cette conformité, et ce n'est pas du pharisaïsme que de le faire. Quand l’absence de raison et d’idéal se fait tellement sentir, n’est-ce pas un bon antidote que de se rappeler ce que nous en disent les malades de l’idéal et de la raison ?


Moralité: une morale peut en cacher une autre.



    
 NOTES 
[1]  Bernard Williams, Vérité et véracité, Gallimard 2006 (2002), p.13
[2]  Exemple . Introduisant un programme en éthique à l’Université de de Genève , ses promoteurs nous disent : « L’éthique développe ainsi une réflexion sur les critères que nous utilisons pour prendre des décisions et sur les conséquences de ces dernières. Elle s’interroge sur la façon dont nous pouvons vivre de manière intègre, par rapport à nous-mêmes, à nos relations à autrui et à notre environnement. «L’universitaire n’est pas coupé de la société, explique François Dermange, professeur à la Faculté de théologie. Il doit prendre ses responsabilités face à la place qu’il occupe dans la cité. Celle-ci voit en lui non seulement un expert scientifique mais aussi une autorité morale sur l’usage que l’on fait de la science.» Ces cours n’ont pas pour objectif de moraliser les comportements mais de montrer comment mettre de l’ordre dans ses idées et comment prendre en compte celles des autres. » ( Journal de l’Unige, 58, sept 2013. Mais on ne voit pas très bien comment on peut être une autorité morale sans prodiguer des conseils moraux, ce qui, au milieu de notre minimalisme ambiant, semble déjà «moraliser ».
[3] En fait, l’argument que j prête à son avocat  n’est pas aussi fictionnel que cela, car il semble, selon le site Acrimed, qu’Alain Minc ait exactement répondu cela dans une émission de télé : «  Je trouve que les idées sont faites pour circuler et qu’elles sont faites pour être reprises. Une fois que cela est dit et qui est une position intellectuelle, il faut respecter la jurisprudence et donc que, ben, à l’avenir, heu... je ferai tout ce qu’il faut avec les vingt-huit notes de bas de page qui rendent un livre illisible pour être conforme à la jurisprudence. Mais je n’aime pas que les intellectuels se comportent comme des notaires. »

[4] Tout ceci a été déjà dit fort bien par Marc Fumaroli, « Un prophètede l’e-intelligence », Quinzaine Littéraire, 2010, N°1023





4 commentaires:

  1. Oui, j'en conviens, si la vraie morale se moque du moralisme, elle ne se moque pas de la morale !
    À mon avis, il est intéressant de suivre le parcours d'un artiste conceptuel de la culture hypernumérique comme Kenneth Goldsmith, parce qu'il révèle bien les contradictions inhérentes aux avant-gardes. Le célèbre livre d'Harold Rosenberg, "La Tradition du nouveau" en avait très bien parlé. Et un critique d'art comme Clement Greenberg a toujours gardé un jugement esthétique scrupuleux devant les audaces de l'avant-garde new-yorkaise.
    Que dirait Kenneth Goldsmith, s'il apprenait sa French connection avec l'e-intellectuel Alain Minc ? Goldsmith et Minc seraient assez d'accord pour dire que le droit d'auteur gêne la diffusion des idées.
    Néanmoins, pour Goldsmith, le mercantilisme et son corrélat, la culture populaire, sont la mort de toute avant-garde. Il se sert même de l'absence de mercantilisme des auteurs pour justifier le plagiat : "Être assez connu pour être piraté est le couronnement d’une carrière. Beaucoup d’artistes veulent premièrement et avant tout être aimés et deuxièmement entrer dans l’histoire ; l’argent est un lointain troisièmement.".
    Il y a d'autres arguments, pour tenter de justifier le plagiat, comme celui du prête-nom, par exemple. On peut ainsi relativiser la propriété intellectuelle dans les siècles passés. Au XIXème siècle, les pièces de théâtre étaient souvent écrites par des collectifs d'auteurs, mais la paternité de l'œuvre était attribuée au plus célèbre d'entre eux, pour assurer son succès. Ainsi, il y a eu un "Labiche et Cie", comme il y avait peut-être déjà eu un "Molière et Cie" ou un "Shakespeare and Co". De même, des peintres de la Renaissance italienne ont signé des tableaux de leurs élèves. Il y aurait aussi le cas des universitaires qui assurent une audience internationale à des travaux de leurs étudiants, en les publiant sous leur nom.
    Mais le seul argument qui tiendrait serait de pouvoir affirmer que le plagiat est universel, dans le sens où tout le monde aurait toujours triché, depuis l'anonyme jusqu'au grand auteur. Cela reste impossible à prouver et c'est plutôt diffamatoire.
    Il reste que la démarche d'Alain Minc est intéressante, comme tentative de pousse la théorie du libéralisme économique jusqu'à ses conséquences extrêmes. Dans un monde de l'équivalence généralisée, où tout circule et tout s'échange, les biens, les services et les personnes, il faut éliminer ce qui entrave la loi de l'offre et de la demande, parce qu'une main invisible régule le marché.
    Comme Jacques Attali, Alain Minc est en principe un passeur d'idées nouvelles, mais peu regardant sur l'honnêteté du travail de ses collaborateurs qui sont chargés de le documenter, parce qu'il est censé voir plus loin.
    Le néo-libéralisme aboutit à un délire qui s'en prend à des sages comme Julien Benda, qui ont tenté de réguler ou de censurer les excès et les outrances de la vie intellectuelle.
    Alain Minc applique aussi le principe d'équivalence à l'histoire de la Résistance et de la Collaboration, en suggérant que Jean Moulin et René Bousquet sont les deux faces d'une même médaille.
    Les économistes néo-classiques de l'Ecole de Chicago sont même allés jusqu'à traquer la rationalité économique dans tous les aspects de la vie quotidienne. Le dernier article de Bernard Maris, l'économiste néo-keynésien assassiné à Charlie Hebdo, dénonçait justement l'absurdité et l'inefficacité du néo-libéralisme poussé à ses conséquences ultimes.

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    1. Excellents commentaires. La notion de plagiat est à géométrie variable en effet, et selon les époques. Au sens faible, c'est le fait de s'inspirer des travaux d'autrui, et cela peut être souvent inconscient. On peut aussi admettre que la diffusion exponentielle sur internet finit par faire perdre la mémoire d'où on a pris telle référence, telle idée, etc Mais il y a un moment où

      - ne pas citer ses sources , ni aucune référence
      - ne jamais reconnaître aucune dette intellectuelle vis à vis de qui que ce soit
      - ne jamais se soucier d'où vient telle séquence
      - oublier les classiques, qui globalement ont tout dit

      confine à la malhonnêteté. Pour ma part, il m'arrive fort souvent, quand je lis tel ou tel texte de contemporains dont je sais très bien où ils ont pris telle idée, thème , ou référence, de voir exactement d'où cela vient dans mes propres écrits. J'ai beau me dire que j'ai sans doute moi même peu d'originalité, et que je subis aussi passivement l'influence des autres, je ne peux m'empêcher de constater le larcin. Je vous aussi souvent très bien quels autres auteurs ont été pillés, et où. quand c'est assorti du culot à grande échelle, ce n'est pas irritant, cela relève de la justice.
      Et quand en plus, une fois pris la main dans le sac, les gens se justifient au nom de l'anonymat des écrits et du progrès universel du savoir, on ajoute au crime la forfaiture

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    2. Je trouve assez flatteur pour Alain Minc de voisiner dans un même billet avec John Middleton Murry, que l'on associerait plutôt à Virginia Woolf ou à John Maynard Keynes. Ce rapprochement est à méditer. Et il fait découvrir Swift sous un nouveau jour ! Quant à Julien Benda, quoi qu'on en pense, l'intérêt pour son jugement sur la production intellectuelle est préférable à la croyance en la régulation d'une main invisible sur le marché des idées, où l'on ferait commerce de produits finis dotés d'une valeur ajoutée, et tous issus de la matière première libre de droits du Web.
      Si je puis encore parler de Kenneth Goldsmith, il faut reconnaître que l'avant-garde numérique, dont il est le pape, est âgée d'une vingtaine d'années, comme le style Old School du Hip-hop. Mais comme il le dit lui-même en pastichant le "Dictionnaire des idées reçues" de Flaubert : "On ne sait pas vraiment ce qu’est l’avant-garde. Ça change tous les jours.". Il admet être dans la période post-internet de son mouvement.

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    3. On ne voisine pas avec Swift sans danger. Ce dernier publiait d'ailleurs ses tracts de manière anonyme. Mais chose intéressante ( comme avec Voltaire), meme sous anonymat on reconnaissait l'auteur. Ne serait-ce pas cela l'idéal ? Ne plus se faire connaître que par son style?

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